CHAPITRE XIV
CARACTÈRES ETHNIQUES, LINGUISTIQUES, HISTORIQUES, AR- CHÉOLOGIQUES, LEUR VALEUR. — RACES PRÉHISTORIQUES. — KOS ANCÊTRES DE LA PIERRE TAILLÉE ET DE LA PIERRE POLIE.
Les deux séries de caractères anatomiques et physiologiques dont nous venons de terminer l'esquisse sont, à vrai dire, les seuls du ressort de l'histoire naturelle^ les seuls sur lesquels on s'appuie directement pour déterminer le nombre et la nature des divisions principales de la famille humaine. Ceux dont il nous reste à parler, auxquels nous maintiendrons le nom de caractères, pour n'ous conformer à l'usage, sont d'un tout autre ordre. Ce sont des renseignements tirés [de sources diverses et comparables à ceux qu'on demanderait à un éleveur pour reconstituer la généalogie d'une race de chiens ou de bœufs. Mais ici, pour l'homme, les sources sont plus variées et plus nobles ; ses coutumes, son langage, ses migrations, les débris de son industrie lointaine, tout est à consulter pour éclairer le grand problème de la filiation et de la parenté de chacune de ses races.
A certain point de vue, les faits compris sous les termes de caractères ethniques et linguistiques auraient pu trouver place
dans le chapitre précédent ù titre de simples manifestations intellectuelles de l'organisation physique de l'individu regardé comme type de la race. Mais si la façon de vivre, les lois et la langue sont inhérentes à celle-ci, elles dépendent bien davantage de la collectivité, tel que le hasard des événements la constitue. Race et peuple sont en effet deux termes sans relation ; l'une est un groupe anthropologique, l'autre un groupe social. Jusqu'ici nous ne songions qu'aux races, à présent nous aurons en vue les peuples ; commençons donc par les caractères ethniques par excellence.
Les caractères ethniques s'entendent de tous le? faits qui résultent de l'association des hommes entre eux, quel qu'en soit le mobile : le besoin de société, l'intérêt, le caprice ou les passions belliqueuses. L'unité nationale, telle que nous la voyons réalisée au plus haut degré en France, et la fédération de provinces autonomes comme aux Etats-Unis, sont les plus hautes formes de cette association éclairée. Les petites tribus des Todas dans lesquelles tous les membres sont unis par les Uens de la parenté, et où l'association est synonyme de famille, sont l'exemple du degré inverse le plus intime. Dans l'un et l'autre cas, une part plus ou moins grande de liberté est laissée à chaque individu et l'autorité confiée à un chef ou à une réunion de délégués.
L'organisation si démocratique des Kabyles d'Algérie, les institutions autoritaires de l'Arabe nomade, le système des Australiens qui règlent leurs différends dans des assemblées périodiques dites corrobories en sont d'autres exemples. Trèsrarement on n'observe aucune trace d'une organisation quelconque comme chez les Australiens du Port-du-roi-Georges décrits par Scott-Nind et les Obongos de Du Chaillu.
Le mobile de l'association est le besoin de se défendre contre l'ennemi commun et de s'aider mutuellement à supporter les
charges de la vie. 11 a pour effet rétablissement de coutumes, de règles, et bientôt de lois écrites ou transmises verbalement de générations en générations. L'idée d'une répartition égale des charges et des plaisirs ne vient que plus tard, tardivement suivie de la notion de morale prise dans le sens que les Européens attachent à ce mot : la protection du faible et de l'infirme, et îe droit égal pour tous au « banquet de la vie ». l'artout cependant, il reste des parias, des opprimés ou des sacrifiés, et davantage peut-être parmi les nations civilisées, mais routinières Le principal objet de la démocratie, la plus haute conception de la morale, est de faire précisément disparaître ces inégalités.
A la suite des lois et usages visant l'utilité publique, se sont développés, on ne sait comment, une foule de coutumes logiques ou ridicules répondant à quelque faiblesse innée de la machine humaine. Tels sont les rites associés aux grandes époques de la vie : la naissance, la puberté, le mariage, la parturition et la mort ; les habitudes de tatouage, de mutilation sur les dents, le nez, les oreilles, le pied, la taille, les organes génitaux et la tête; les coutumes afférentes aux croyances religieuses, aux traditions de gloire et de misère, etc.
C'est à l'état social encore que se rattachent tous les renseignements sur les ustensiles, les armes, les modes de navigation, le genre d'habitations et la nourriture préconisée par les différents peuples. C'est ici encore, aussi bien qu'à propos des aptitudes intellectuelles, que se placent la description des habitudes de pèche, de chasse, d'agriculture, d'industrie et de commerce, et enfin les productions littéraires, artistiques, musicales caractérisant chaque nation. Si les races sont prédisposées par leur nature à un genre particulier de vie, les peuples ne l'adoptent souvent que par l'exemple et le contact avec d'autres peuples.
Tels sont les matériaux sur lesquels s'appuie V ethnographie qui est la description particulière et successive de chaque peuple, de ses lois et coutumes, de sa langue, de son origine et de ses parentés ; et {'ethnologie, qui traite du même sujet, mais à un point de vue général plus élevé, en s'attachant aux traits communs et cherchant à déterminer les lois qui président aux relations et échanges des peuples, à révolution de leurs coutumes et institutions. L'une et l'autre concourent puissamment aux progrès de l'anthropologie, mais peuvent à la rigueur en demeurer séparées.
Parmi ces caractères ethnologiques et, pour plus de brièveté, ethniques, les uns ont peu de valeur dans leur ensemble, les autres en acquièrent par le détail, et interviennent utilement pour ce qui est notre objectif à nous, la connaissance des liens de parenté passés et par conséquent présents, et la détermination des éléments antln-opologiques entrant dans la composition de chaque peuple.
Le cannibalisme, par exemple, est répandu à peu près partout, parmi les races demeurées sauvages, lantùt à titre de moyen alimentaire comme chez les Monliouttous et quelques autres tribus de l'Afrique chez lesquels des boucheries de chair humaine sont tenues ouvertement, tantôt dans l'idée de s'approprier les qualités du défunt. 11 se pratique à la suite d'un combat, à propos d'une fête religieuse ou spontanément en pleine paix. Le cannibalisme ne fournit donc par lui-même aucun moyen de découvrir les rapprochements qui ont eu lieu à certain moment entre deux peuples ; mais par les circonstances où il se produit et par les procédés suivis, il peut mettre sur la voie.
De même l'usage d'élever des monuments en pierres brutes en mémoire d'événements importants ou pour recevoir les restes de ceux qu'on honorait vivants, est-il venu naturellement
à l'esprit de beaucoup. Des pierres dressées, superposées ou formant des chambres, ont été rencontrées dans presque tous les pays. On en construit encore aux Indes. Les Kabyles actuels de Djurjura élèvent parfois un cercle de pierres sur l'emplacement do leurs grandes assemblées fédératives. Les dalles que Ton pose dans nos cimetières civilisés sont une dernière manifestation de cette disposition naturelle à rhomme, de s'emparer de ce qui lui paraît le plus durable pour en faire un monument commémoratif. Cependant, la physionomie particulière de ces constructions permet de les classer en groupes différents. 11 est certain, à la moindre inspection, que les dolmens et les cromlechs du Danemark, de la France, de l'Angleterre, du Portugal et de l'Algérie ont été conçus par un même peuple, tandis que ceux du Dekkan, de l'Assam et des provinces au sud du Brahmapoutra l'ont été par un autre.
Dans tous les pays du monde l'homme a fait usage de silex taillés pour combattre ses ennemis avant de connaître les métaux. En Patagonie, dans le Sahara, en Océanie, comme en Europe, ils abondent à la surface ou dans les profondeurs du sol; souvent même leurs formes se ressemblent dans des pays qui ont dû être sans communication depuis les temps les plus reculés. Cependant la façon dont ces silex sont travaillés fournit d'excellents moyens de reconnaître les relations qui ont existé entre des tribus distantes. La matière même du silex fournit des éléments utiles d'appréciation.
De même l'usage de l'arc et des flèches, de la lance, du bouclier, observé en diverses parties du globe, ne devient-il un document de valeur qu'à la condition d'être discuté. Il en est de même aussi du boomerang que l'on a rencontré, à peine modifié, à la fois en Australie, dans le Dekkan, en Egypte et en Amérique. Néanmoins son existence dans le premier de ces
pays a une grande portée. 11 persiste dans toute retendue de l'Australie, mais ne se retrouve ni en Nouvelle-Guinée, ni en Polynésie, tandis que l'arc et les flèches répandus dans ces deux dernières régions disparaissent dans la première ; ce qui prouve que les indigènes, de part et d'autre, n'ont pas eu de contact assez prolongé pour influencer réciproquement leur industrie. De sa présence dans le Dekkan, d'autre part, on conclut que les Australiens ont dû l'apporter de cette contrée, à moins que ce ne soit l'inverse ; mais d'autres considérations font préférer la première hypothèse.
C'est ainsi qu'on procède avec les renseignements fournis par les caractères ethniques, mais ce qu'il ne faut pas oublier c'est qu'ils n'établissent pas la parenté entre deux races, mais seulement qu'à une certaine époque deux peuples, présentant le même caractère, ont du être en contact, qu'ils ont pu se croiser et que par conséquent ils peuvent dériver l'un de l'autre.
Les Todas des Nilghiris mènent une vie tout à fait exceptionnelle, ils ont un culte naturel spécial, ils ne vivent que de lait et de légumes et transforment leurs laiteries en temples, l'homme chargé de traire les buffles et de présider à la distribution du lait est prêtre et la clochette de leur vache principale est un symbole sacré. Nulle autre part, à notre connaissance, on n'a retrouvé de culte semblable ; mais il est évident qu'on pourrait le découvrir chez quelqu'autre peuple retiré de l'Inde, de l'Asie ou de plus loin. Il deviendrait alors probable qu'ils ont vécu ensemble et possible qu'ils dérivent d'une même souche.
La déformation artificielle de la tète montre encore le parti à tirer des coutumes ethniques. Du Caucase jusqu'en France on suit une traînée de peuples qui la pratiquaient d'une certaine façon. D'autre part, en Amérique, on voit apparaître avant notre ère une race qui se déformait aussi le crâne, leur déformation
ayant quelque chose de spécial qui permet d'en suivre toutes les étapes à travers les deux Amériques. A côté et s'enchevètrant souvent avec cette dernière, se découvre une déformation produite d'après une autre méthode. Quel rapport y a-t-il entre ces deux races ainsi entrevues, ayant une même coutume modifiée de deux façons opposées? En les supposant issues d'une même souche très -ancienne, y aurait-il quelque relation entre celle-ci et la race européenne partie du Caucase? Il n'y a pas de solution, mais de nouvelles recherches peuvent en donner une ; déjà en Asie on voit d'autres déformations se montrer comme pour établir une liaison sous ce rapport entre l'Europe et les Amériques.
Pour la pratique de scalper, n'y aurait-il pas quelque enquête du même genre à poursuivre ? Très-répandue dans l'Amérique du Nord, où chaque tribu indienne a son procédé, Duncan l'a retrouvée en Afrique en 1845; les anciens Scythes (Burton), les anciens Germains, les Anglo-Saxons et jusqu'aux Français, en 879, d'après l'abbé Domenech, y avaient recours.
L'institution de castes régulières dans l'Inde qu'on retrouve en Australie à l'état de vestige, ainsi qu'en quelques endroits de laMalaisie; l'usage du tatouage à l'aiguille dans certaines contrées et par scarification dans d'autres, ainsi que les différentes marques adoptées par chaque tribu; le tabou si national parmi les Polynésiens qu'il les fait soupçonner dès que cet usage se rencontre ; l'habitude de mâcher du bétel universellement répandue dans l'archipel malais, sont autant de traits ethniques à consulter. Parmi les plus singulières des épreuves liées au moment de la puberté ou à fenfance, citons l'incision de furèthre dans quelques tribus australiennes, l'enlèvement d'un testicule chez les Korannas de l'Afrique australe, chez les Bedjas de la mer Rouge, l'amputation d'une phalange chez les femmes dans quelques tribus australiennes
et aussi sur la côte d'Afrique, la brûlure de la plante du pied pour l'endurcir chez les anciens Miaotso ; les dents qu'on aiguise, qu'on arrache, etc., sans parler de la pratique des eunuques si répandue chez des peuples réputés civilisés.
Mais de tous les usages, les plus variés ont trait aux façons de disposer des morts. A côté des dolmens sépultures, il va les tumuii de l'ancienne Sibérie, de l'Amérique du Nord et des anciens Gaulois de l'âge du bronze venus par le Danube, puis le canot des Patagons, la momification des Péruviens, des Guanches et des Egyptiens. Tantôt le corps est brùlé, ou simplement fumé, ou mangé par les parents; tantôt il est abandonné à la putréfaction dans les branches d'un arbre, ou livré aux vautours sur une claie élevée, dans une tour à découvert comme chez les Parsis, etc. Parfois enfin les ossements sont conservés et transportés au cou des parents comme chez les Andamans .
Mais nous n'avons pas l'intention de traiter des caractères ethniques. Cet aperçu suffira. Ils font, du reste, l'objet d'un traité d'ethnologie faisant parie de la Bibliothèque des sciences contemporaines. Nous y renvoyons.
Les caractères linguistiques sont une des sources de renseignements les plus précieuses pour l'anthropologie.
La linguistique, pour le dire de suite, est l'étude comparée des éléments de chaque langue comme la philologie est l'étude comparée des productions littéraires dans ces langues. Les deux points fondamentaux, sur lesquels la première porte, sont le vocabulaire et la grammaire, leur état actuel, leurs dérivations, leur origine. Toute langue a passé par trois états, a eu trois phases de perfectionnement. Les unes les ont traversées rapidement, les autres en sont restées, après une durée infinie, à la première ou à la seconde. De là trois types de langues : les monosyllabiques, les polysyllabiques ou langues agglutinatives, et les langues à flexion. Les premières sont représentées par le
chinois et ses dialectes, les secondes par les idiomes américains, basques, Ijerbers, mongols, finnois^ etc.; les troisièmes par les langues sémitiques et aryennes. Nos langues d'Europe appartiennent, à deux exceptions près, à cette dernière classe.
Par l'analyse des vocabulaires et surtout des mots-racines, par la comparaison des formes et des procédés grammaticaux, l'un des premiers résultats de la linguistique a été de partager les quelque 800 langues, mortes ou vivantes, connues en familles, subdivisées à leur tour en genres et espèces, suivant leur degré de ressemblance et d'affinité. Quelques-unes de ces familles ne renferment qu'un genre connu, comme le basque ; d'autres un grand nombre, comme la famille oura?o-a/toïçMC ou touranienne qui se partage en langues samoyède, finnoise, turque, mongole et toungouse et chacune de celles-ci en dialectes divers. Quelques-unes.sont si parfaitement distinctes dans leur mécanisme et leurs éléments constituants, comme l'indo-européen ou aryen et le syro-arabe ou sémite, malgré tous les efforts des spécialistes à leur trouver des points de contact, qu'on est conduit à cette idée formelle que, lors de leur formation, les races qui les parlaient vivaient absolument séparées, sans communication. M. Renan constate le fait et ne va pas au delà. M. Chavée est plus résolu. « On parquerait à part, ditil, des enfants sémites et des enfants indo-européens, dirigés par des sourds-muets, que les uns parleraient forcément une langue sémite, les autres forcément une langue aryenne » ; d'où la conclusion que le type du langage est indépendant de la volonté de l'homme et le produit fatal de son organisation cérébrale.
L'argument est considérable en faveur du polygénisme. Au moment où l'homme prenait la qualité d'homme par l'acquisition du langage, il était dispersé par groupes ou races distinctes à la surface du globe. Or, le nombre de ces langues irréduc-
tibles est énorme, sans parler de celles éteintes sans laisser de vestiges. Quant aux précurseurs de ces races, la question demeure intacte et n'est plus du domaine delà linguistique.
Un autre résultat de la distribution des langues par familles est son application à la classification des races. Il ne faut pas s'en exagérer la valeur.
Les langues, de môme que les systèmes de mythologie, les modes de numération et toutes les coutumes ethniques, persistent souvent dans le milieu oùt elles ont pris naissance et certainement ont plus de chances de se perpétuer dans ce milieu ; mais souvent aussi elles en changent. Elles se transmettent d'une race à une autre ou d'un peuple à un autre, en tout ou en partie, surtout lorsque la langue de l'envahisseur est plus perfectionnée et rend mieux les nuances infinies de la pensée. Les mots en rapport avec les idées nouvelles passent les premiers, les anciens se modifient, s'adaptent; puis viennent les changements dans la grammaire. Quelques groupes du peuple vaincu résisteront davantage ; défendus par leurs coutumes, par leur esprit d'indépendance ou par leurs cantonnements dans des lieux moins accessibles, ils conserveront plus longtemps leur idiome, mais finfluence étrangère se continuant, bienveillante, insidieuse ou éclairée, leur langue, avec le temps, pliera et sera absorbée. C'est une lutte, en somme.
Les Francs de Neustrie, moins civilisés que les Gallo-Romains, ne purent leur imposer leur langue et perdirent au contraire la leur. Les soldats de Rollon, moins de cent ans après la cession de la Normandie, ne parlaient plus que le français. Leurs descendants ne purent donner le français à l'Angleterre avec Guillaume le Conquérant; à l'inverse les Saxons, cinq ou six siècles auparavant, non-seulement s'étaient emparés de l'Angleterre, mais avaient imposé leur langue à ses habitants semibarbares et chez lesquels les Romains n'avaient fait que passer.
Dans ces cas le nombre fut tout. Chez nous au contraire, en ce qui regarde riniluence des Romains, c'est leur civilisation qui en décida. La langue celtique a été latinisée progressivement de liauten bas; on n'en retrouve plus de traces aujourd'hui que parmi les paysans réfugiés hors des chemins habituels de la civilisation. La langue celtique elle-même n'était pas autochthone en Gaule, elle y avait été apportée de l'Orient par une race différente. Celle qui l'a précédée était la langue euskarienne, dont on retrouve des vestiges dans les noms géographiques dispersés en Espagne, dans l'ancienne Aquitaine et jusqu'en Corse, en Sardaigne et en Sicile, d'après Humboldt, et qui est le dialecte basque actuel. M. Broca est disposé à croire que son aire s'est étendue à une époque reculée sur toute l'Europe occidentale jusqu'à la rencontre vers l'Orient des langues finnoises.
Les langues qu'emploient aujourd'hui les peuples disséminés sur la terre ne sont donc pas celles nécessairement qu'ils ont parlées auparavant. La communauté de langues entre deux peuples ou même deux races déterminées par les traits physiques, n'indique pas qu'il y ait parenté ou filiation entre elles, mais seulement qu'elles ont partagé le même sort.
Les Yacoutes des bords de la Lena passent pour Mongols par les traits et parlent une langue turque ; les Vogouls et les Hongrois parlent tous deux une langue finnoise et sont, les premiers, Mongols au physique, et les seconds, Européens dans les classes supérieures. Les Belges parlent latin et sont restés Kymris. Les linguistes réunissent sous le nom de Cafres tous les peuples pariant des langues bantou, comme les Amazulu de la Cafrerie, les Makololùs du Zambèse, les Mpongwe du Gabon, et cependant leurs types diffèrent; évidemment un peuple conquérant parlant bantou s'est étendu sur toutes ces tribus nègres si diverses et leur a laissé leur langue. L'anthropologie doit les séparer.
Les caractères tirés de la linguistique ne fournissent en
somme que « des renseignements et non des arrêts », comme le dit M. Broca. Ils ne sont pas permanents et se contentent de nous apprendre l'une des phases qu'a traversées l'histoire des races. Ils sont précieux au même titre que les caractères ethniques et archéologiques, mais ne sauraient entrer en parallèle avec les caractères anatomiques et physiologiques qui se perpétuent à travers les croisements et les influences actuelles de milieux. En un mot, ils concernent très-souvent les peuples et non les races. Certains de leurs éléments résistent plus ou moins à l'absorption cependant ; le vocabulaire est le premier altéré, les formes grammaticales et tout ce qu'on pourrait appeler le génie de la langue le sont en dernier lieu.
Sous ces réserves nous renvoyons à la classification des races d'après la linguistique, publiée par Fréd. Muller dans son Ethnographie générale, et surtout au volume Linguislique de la Bibliothèque des sciences conlemporaines^ dont l'auteur, M. Hovelacque, partage, croyons-nous, les idées générales que nous venons d'émettre (1).
Caractères historiques, archéologiques, etc. — Si les caractères ethniques et linguistiques sont précieux pour retracer l'histoire des races passées qui se sont rencontrées pour constituer les races présentes, les renseignements dont il nous reste à jiarler le sont bien davantage. De quelle façon ces races se sont -elles superposées ou succédé sur un même point, quelles luttes ont-elles eu à soutenir, quels exemples à subir, comment se sont-elles mélangées et que reste-t-il des plus anciennes? Tels sont en effet les problèmes qui se représentent incessamment à l'anthropologiste appelé à fixer les caractères physiques et même biologiques des races véritables.
(1) Voir aussi la Linguistique et V Anthropologie, par M. Brocaj in BuU. Soc.anihr., l. I, Ire série, lSG-2; l'Origine et la Répartition de la langue basque, du même, in lievue d'anlhrup., t. IV, 1874.
Les sources directes d'informations sont heureusement assez nombreuses. Ce sont, en outre des deux déjà examinées : Thistoire écrite, les traditions et tout ce qui s'y rattache, poëmes héroïques, livres saints, chants, etc. ; les inscriptions sur rochers^ comme aux Indes et en Algérie ou enfouies comme à Ninive; l'archéologie, et enfin le préhistorique, qui pour sa part fournit plus que des renseignements, les restes mêmes des populations disparues.
L'histoire concerne les agissements des peuples les plus proches de nous, elle nous apprend leurs migrations, leurs passions, leurs manifestations intellectuelles, leurs usages, remonte à quelque trois ou quatre mille ans et recule d'autant la difficulté des origines.
Les renseignements que nous tirons en effet des historiens grecs et romains, les plus précis cependant, ne s'étendent guère au-delà du vingtième siècle avant notre ère. Si encore à cette époque qui semblera reculée à quelques-uns, la lumière était suffisante! si nous savions au juste quelles races habitaient le monde et comment elles se répartissaient, notre tâche serait bien simplifiée ! Qu'on s'imagine un instant seulement ce qu'il en sera dans un temps équivalent de l'avenir. Les croisements auront diminué encore le nombre des types un peu purs. La race indigène de l'Amérique aura entièrement disparu, il n'y aura plus d'Esquimaux, d'Aïnos, d'Australiens. Les anthropologistes n'auront pour les connaître que des squelettes exhumés çà et là, comme ceux qui nous viennent aujourd'hui d'Egypte. Si par supposition l'imprimerie, les monuments, et nous-mêmes venions à leur manquer, qu'on se représente leur situation d'esprit ; ils jugeraient de l'époque actuelle comme nous jugeons de celle d'il y a trois ou quatre mille ans. La question des races inférieures ne pourra plus même être posée, les intermédiaires entre l'homme et ses plus prochains voisins auront disparu, il n'y aura
plus les fils conducteurs que nous avons, plus d'hommes de transition. Eh bien ! les changements qui se seront opérés ainsi ils ont dû s'opérer de même dans les trois ou quatre mille ans qui précèdent. Et l'histoire nous faisant vivre alors, économiserait considérablement nos recherches. L'Afrique à elle seule nous donnerait peut-être la clef du problème de l'homme, le trait d'union disparu entre le Boschiman et quelque autre être zoologique.
Aidée ou non de rarchéologie, l'histoire raconte cependant que sous la douzième dynastie, vers 2 300 avant Jésus-Christ, les Egyptiens connaissaient déjà quatre races : les Rot ou Egyptiens, ppints en rouge et semblables par les traits aux paysans actuels des rives du Nil; les Namu figurés en jaune et au nez aquilin, répondant aux populations d'Asie à l'orient de l'Egypte ; les Nashu ou nègres prognathes et aux cheveux laineux; et les Tamahou blancs avec des yeux bleus. Elle ajoute que 1700 ans avant notre ère, Thoutmès III, de la dix-huitième dynastie, porta ses armes victorieuses chez une multitude de peuples parmi lesquels se reconnaissent des types connus aujourd'hui de nègres de l'Afrique centrale, et qu'en 1500 avant Jésus-Christ, une nuée de barbares blonds aux yeux bleus s'abattit sur la frontière occidentale d'Egypte, venant du Nord, tandis qu'en Europe, au même moment, une invasion franchissait les Pyrénées et rejetait des Ligures et Sicanes en Italie et des Ibères au-delà de l'Ebre jusqu'en Afrique.
Dans une autre partie du monde, en Asie, elle nous montre sur les frontières de laPer.se actuelle deux nations rivales, l'une au sud-ouest dans l'Iran, l'autre au nord-est dans le Touran (dénomination toute persane signifiant le pays des ennemis); plus loin, de 1200 avant Jésus-Christ à 2.^0 après, plusieurs peuples nomades, dont l'un, les Hiong Nou, campent au nord du Céleste Empire et obligent les Chinois à construire la célèbre
grande muraille; aux Indes un peuple jaune contournant l'Himalaya et se rencontrant avec un peuple noir ; dans noire propre pays, enfin une lutte séculaire entre un groupe brun qui résiste et une série d'invasions de blonds venus de l'extrémité de l'Europe, lutte dont le passage précédent dans la péninsule ibérique n'est qu'un épisode. Elle enseigne que plus récemment, trente-huit mille Francs envahirent les Gaules, se substituant à la domination romaine qui, cinq siècles auparavant, avait vaincu les Kymris et les Celtes coalisés sous le nom de Gaulois ; que les Hongrois vinrent des bords de TObi pour se fixer après diverses péripéties dans le pays où nous les retrouvons aujourd'hui; que les Parsis abandonnèrent leur patrie au septième siècle pour se partager en deux bandes, l'une allant au Caucase où elle s'est presque éteinte, l'autre ne s' arrêtant qu'à Bombay où elle prospère aujourd'hui au nombre de quarante-neuf mille. Elle parle aussi des Malais faisant leur apparition à l'ile de Sumatra en . 1160; de Manco-Gapac , fondant au onzième siècle la dynastie des Incas au Pérou ; des Psahuas émigrant de la Floride, avant l'ère chrétienne, abandonnant le Mexique en 174 après, et suivant les uns le Mississipi vers le nord, les autres l'isthme de Panama vers le midi, etc.
Mais ce quïl faut y analyser surtout, ce sont les résultats des conflits et des migrations des peuples, c'est le nombre des envahisseurs et leurs caractères, s'ils se composaient exclusivement des guerriers ou s'ils traînaient leurs femmes avec eux. Là où une horde innombrable, comme les Huns sous Attila, dans l'Europe occideutale, ou les Vandales sous Genséric, dans les montagnes de l'Atlas, passe comme un ouragan sans laisser de trace, un courant continu comme les Kymris dans la Gaule, les Sarrasins (Arabes et Berbers) en Espagne ou les Portugais dans r.-Vmérique du sud, peut modifier le type physique. Ailleurs
une poignée d'individus fait beaucoup de bruit, donne sa langue aux vaincus, ses croyances religieuses, sa civilisation et n'a aucune influence sur leur type. Les Phéniciens ont longtemps été en rapport avec la côte barbarcsque et celle de l'Océan et, à part deux ou trois colonies, n'ont pas laissé une parcelle de sang parmi leurs trafiquants. Chaque donnée historique demande donc à être soigneusement pesée, et toute conquête, même prolongée, n'implique pas une fusion entre les vainqueurs et les vaincus.
La question nous intéresse directement en ce qui concerne les Aryens. Les linguistes constatant que toutes les langues européennes, àrexceptiondubasqucet du (innois, sont dérivées du sanskrit, qu'avant la dispersion de ces langues dans l'Asie centrale elles possédaient les mots désignant les métaux et divers instruments d'agriculture ; les mythologistes reconnaissant entre li'S différents mythes religieux des peuples de l'Occident et de l'Orient une relation équivalente, en avaient conclu, les premiers surtout, que la masse principale des peuples de l'Europe était Aryenne et venue de l'Asie centrale. Une réaction aujourd'hui s'est faite contre cette croyance absolue. La compavaison des restes des races anciennes trouvés dans notre sol avec ceux des populations qui leur ont succédé, démontre une continuité de type qu'interrompent seulement des infusions de temps à autre de sang étranger, persistant plus ou moins, laissant çà et là des métis ou disparaissant entièrement. Mais absolument rien n'établit que les Aryens de l'Orient aient transporté en Occident autre chose que leur influence civilisatrice, leur langue et leur connaissance des métaux. On se demande même si cette influence est venue par des émigrations directes ou de proche en proche, par une sorte d'infiltration ou par des voies commerciales. En France, autrement dit, nous ne serions pas Aryens de sang, mais bien une superposition de races diverses dont la majorité