‹ L'Anthropologie Philosophique: Considérée Comme Base de la MoraleChapitre 7 sur 37 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

Le but d’une classification, a dit Stuart Mill, « c'est de permettre à la pensée de grouper des objets et d'ordonner ces groupes d'objets de la façon la plus favorable pour en fixer et en déterminer les loist ». Cette phrase indique immédiatement l'importance et la difficulté d’une bonne classification. Elle suppose qu'avant de commencer une classification le classificateur a déjà une idée des lois à déterminer. Est-ce notre cas, en ce moment? On ne pourra le savoir qu'à la fin de cet ouvrage. En attendant, il nous faudra affirmer quelques idées générales en nous réservant de les jusüfier plus tard en même temps que la classification à laquelle elles serviront de base. Il nous faut admettre deux choses : 1° IL est entendu par définition que dans l'anthropologie philosophique rentre l'étude de tout ce qui est relatif à la vie humaine. Elle doit donc s'occuper de classer tous les phénomènes humains. Parmi ces phénomènes, les actions humaines occuperont le premier rang, puisqu'elles sont considérées comme les

1. À System of Logic, livre IV, chap. vi: Of Classification as Subsidiary to Induction, New-York, 4893, p. 498.

facteurs les plus importants; — 2° Il est entendu, admis, que l'anthropologie philosophique peut fournir une base positive à la morale, Par suite, elle est obligée de tenir compte de tous les facteurs de la vie humaine ; ce n'est, en effet, que par une étude très approfondie de la vie qu'elle pourra estimer à leur juste valeur tous les facteurs du problème moral. Après cette dernière affirmation, il nous faut encore admettre que la survivance est la pierre de touche finale et le critérium moral de toutes les actions. On peut donc classer les activités humaines dans la mesure où elles contribuent à la survivance. C’est donc un moyen efficace de contrôler la classification ainsi proposée en théorie que de voirsi ces divisions correspondent, jusqu'à un certain point, à la connaissance vulgaire que tous les hommes possèdent des phénomènes humains, et aux divisions des sciences qui ont longtemps résisté à toutes les discussions et ont prouvé par leur survivance qu'elles étaient plus aptes à exister. Enfin les divisions de l'anthropologie devront être déterminées non seulement d’après leurs relations logiques, mais d’après les connaissances et les aptitudes spéciales, l'éducation ou les méthodes nécessaires à celui qui étudie chacune d'elles, car il y a une limite à l’énergie humaine et à l'acquisition des connaissances et des aptitudes. L'auteur pense que la classification indiquée par le plan (/ig. 1) dont nous allons parler remplit plus ou moins toutes les conditions requises. Tout cela sera plus tard discuté de plus près. Le plus nécessaire maintenant est de bien comprendre ce plant.

Une classification à trois dimensions est indispen-

4. Dans le plan figure 1, par erreur se litle mot « cérémonie »; c'est « cérémonial » qu'il faut lire.

sable pour représenter certaines divisions de l’anthropologie de façon à indiquer les relations de la plus haute importance philosophique qui les unissent. On

\ ÿ 22 Z 4 s TAN ZL Hs à Fous STRUCTURES & u ! FONCTIONS = 2) [=] x 2 Nutrition + —< Er 5 9 Reproduction sn: = < 5 È Protection m = Le = ET Innervation © ! Œ | Locomotion = o Esthétique } [æ} (2 / RE © ( Communication LES £| Ed - o É ucation = y 2\ Gouvernement Re \ 8 Religion N a

Cérémonie

Sciences (A

Fic. 1.

a déjà publié des classifications à deux dimensions ! dans lesquelles un carré, une face de notre cube, contient des sciences concrètes et abstraites représentées comme des sections les unes des autres. Notre cube représente la race humaine tout entière, contenue et contenant,

1. Manouvrier à publié, en 1890, un plan de ce genre représentant le domaine entier des sciences, non pas seulement de l’anthropologie, occupé par les sciences concrètes et abstraites, mais dans ce sectionnement il commit une erreur. (L. Manouvrier, Classification des sciences. Association française pour l'avancement des sciences. Conférences de Paris, 4889, Ile partie, pp. 662-682, Paris, 1890.) L'auteur a élaboré une division plus rigoureuse des. sciences anthropologiques et sociales, qui fut publiée dans The Interrogator, février 1893. (New Views in Social Science.)

SR ni Es Té (dé di dit

D ee St à GAL DU Dee GT ds en ÈS GS cl nf)

avec non seulement son présent, mais son passé et son avenir. Il est à désirer que les individus composant la race, avec leurs qualités diverses, soient groupés de toutes les façons possibles et que ces groupementssoient examinés dans leurs rapports les plus divers. Cela suggère l'idée de la possibilité d'un nombre presque infini de combinaisons que les spécialistes pourront choisir dans notre domaine. La forme cubique permet de représenter au moins quatre des principales catégories, les catégories du temps, de l’espace, de l'existence et des qualités de la matière, correspondant respectivement aux méthodes historique, comparative, descriptive, philosophique ou explicative. Dans notre exposé, nous irons du tout aux diverses parties, en commençant par les deux sciences inclusives ou générales qui correspondent aux catégories de l’espace et du temps, c'està-dire l’anthropostatique et l’anthropodynamique. L'anthropostatique est la science de toutes les forces et de tous les facteurs coexistants de la vie humaine, ainsi que des lois de l'équilibre et des lois de dépendance réciproque qui les régissent. C’est une science abstraite, car de telles questions peuvent être étudiées en considérant la race humaine comme un tout, indépendamment du temps et de l’époque. L'anthropographie est étude concrète de toutes les forces et de tous les facteurs coexistants de la vie humaine, considérés au point de vue de leur coexistence et de leurs relations réciproques à un moment déterminé, soit dans les temps modernes, soit aux époques préhistoriques. La face du cube qui est vis-à-vis de nous représente donc mieux l'anthropographie que l'anthropostatique, quoiqu'il soit plus facile de se figurer ses divisions, telles quelles sont dessinées, dans le présent plutôt qu'aux temps préhistoriques.

Elles ont cependant existé en germe dès les origines. L'anthropostatique, au lieu d’être représentée par la face antérieure du cube, l’est mieux par une section du cube prise dans le plan de cette face, comprenant toutes les subdivisions, mais les discutant sans tenir compte du temps. Elle correspond en extension à la face du cube, se mouvant parallèlement à sa position première pour parcourir un espace égal à la largeur du cube, c’est-à-dire qu'elle correspond à la race dans les relations de coexistence des individus.

Si nous imaginons le plan qui représente l'anthropographie parcourant successivement les diverses sections des origines, de l'histoire, de la démographie et de la morale et décrivant aussi un cube, nous devrons ajouter à notre conception première l'idée du temps et la science de l’anthropodynamique. L'anthropodynamique est la science qui étudie les lois de succession, d'évolution et de transformation des phénomènes de la vie humaine. Pour élablir une distinction commune en sociologie, elle détermine les lois du progrès, tandis que l’anthropostatique formule les lois de l’ordre. Elle est représentée dans le cube par une section perpendiculaire à la face antérieure. L'étude des premières phases de l’évolution de tous les phénomènes humains peut être appelée la science de la préhistoire, et les phases successives qui occupent l’espace compris entre l'époque préhistorique et l'époque moderne forment le champ de l'histoire. L'étude de l’époque précisément actuelle, sous {ous ses aspects, démographie, statislique, ethnographie, géographie politique, et autres champs de recherches encore peu fouillés, n’occupe théoriquement qu'une colonne dans la face représentant l'anthropodynamiqne et correspond à la section du

Bag

cube que nous avons déjà intitulée anthropographie : mais, pratiquement, l'étude du présent s'étend aussi bien dans le temps que dans l’espace. On pourrait prendre par exemple comme limite une génération. Orientant vers l'avenir nos études de dynamique, nous entrons dans le domaine de la morale et des sciences sociales et anthropologiques appliquées, considérées sous leurs aspects dynamiques. La statique morale sera représentée par la face postérieure du cube et étudiera les lois de coexistence et les relations réciproques des phénomènes humains à une époque plus ou moins lointaine dans l'avenir. L'anthropodynamique comme l’anthropostatique est une science abstraite. Parallèlement à elle se trouve une autre science concrète, l’anthropogénie, se contentant simplement de décrire. Par suite la face intitulée anthropogénie représente une description des événements de la vie humaine dans leurs rapports, en tant que limités à une partie déterminée de la terre ou à la souche d'une famille. L'anthropodynamique elle-même est l'étude d'une succession de phénomènes humains du même aspect dans le temps, mais abstraction faite de tout espace et de tout groupe d'êtres humains. Par suite elle couvre tout le volume du cube au point de vue du temps comme l'anthropostatique le couvre au point de vue de l’espace. On peut noter au passage qu'avec ce mode de représentation on voit clairement que la morale trouve, au sens positiviste, une base dans l’anthropodynamique et dans l’anthropostatique. Les lois de la première de ces sciences, c'est-à-dire les lois nécessaires de succession des phénomènes humains, s'appliquent à la vie future aussi bien qu'à la vie passée et à la vie présente. On peut, par suite, comme nous

l'avons déjà dit, prévoir l'avenir en partant du passé. Aussi les lois de l’anthropostatique, celles qui se rapportent à la coexistence nécessaire des facteurs de la vie humaine restent vraies de cette vie dans l’avenir pour les sociétés idéales, pour les utopies et les millénaires considérés sous leur aspect scientifique. Dans certaines utopies peu scientifiques qui ont été imaginées, l'homme cesserait d’être un être humain si on le Jugeait par son passé.

Revenons maintenant aux sciences de la vie correspondant aux catégories de l'être et des qualités. Ce sont, respectivement, les sciences concrètes et abstraites qui forment des divisions de l'anthropologie et dont nous avons déjà parlé en les considérant comme des aspects divers de l'anthropostalique et de l’anthropodynamique. Les sciences concrètes sont celles qui étudient des êtres particuliers, ou plutôt des classes d'êtres dans tous leurs rapports et leurs attributs, y compris ceux de qualité, de temps et d'espace. Ce sont les sciences les plus simples et, par suite, Les plus rapidement développées. Ce sont des sciences de pur description et de narration. Elles sont représentées sur la face antérieure du cube par les divisions perpendiculaires de l'anthropographie. Ce sont les descriptions de chaque tribu, nation, race, groupe social. En tant qu'his- Loire concrète, elles sont représentées par des sections perpendiculaires correspondantes, parallèles à l'an- (hropodynamique et parcourant toute la profondeur du cube. Elles correspondent à l'histoire telle qu’elle est habituellement écrite, c'est-à-dire à un simple récit plutôt qu'à une discussion des lois de succession.

Les sciences abstraites sont celles qui étudient les qualités, les attributs, ou les rapports des êtres, abstrac-

ts Er

Do

ns

L 'énmns. Li fret) dès NT

US tbe. si ea s-at

à, tt

Le

ANLAT .

alé tdi sd ben, Né) as à tri

QT ON OS

LA TACUE DE L'ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 33 lion faite de la totalité de ces êtres. On peut dire qu'elles étudient « l'homme », c'est-à-dire le type moyen de l'homme, possédant l'attribut ou le groupe d'attributs en question, comme l'économie politique étudie l’homme au point de vue économique et la sociologie l’homme social. Mais on ne peut déterminer le type moyen que par une étude inductive du groupe ou de la race, à l’aide de l’histoire aussi bien que par le moyen de la statistique. Les sciences abstraites sont représentées sur notre plan par les sections horizontales de l'anthropostatique, telles que les sciences étudiant la nutrition et la reproduction, en spécifiant que ces sections, comme celles des sciences concrètes, dont nous venons de parler, traversent le cube dans toute sa profondeur : en d’autres termes, les qualités abstraites peuvent être étudiées dans leur développement ou dans leurs relations dynamiques, aussi bien que dans leur coexistence ou leurs relations statiques. Sans essayer, à présent, de justifier la classification des fonctions, nous pourrons prendre pour exemple les fonctions de nutrition. Elles n'existent pas par elles-mêmes. Elles n'existent que comme une des nombreuses fonctions de chaque individu. On peut étudier la nutrition en dehors des autres fonctions, d'abord comme une simple branche de l’anthropographie, comme une description de toutes les actions ayant quelque rapport avec la recherche de la nourriture et les diverses opérations auxquelles sont soumis les aliments, par exemple chez les Esquimaux et à une époque donnée: ou bien on peut l’étudier en comparant toutes les activités de ce genre chez tous les peuples; ou bien en exposant la transformation de ces activités au cours de l'histoire de cette peuplade d'Esquimaux ; ou les lois de

succession qui peuvent s'appliquer à la nutrition dans l'histoire de lous les groupes composant la race humaine. En combinant le point de vue statique et le point de vue dynamique, nous pourrions étudier complètement la science abstraite de la nutrition. Ce serait l'idéal, et c’est, jusqu’à un certain point, l'état actuel des sciences coordonnées abstraites, de la politique, de l'éducation et aussi de l’économie politique, qui étudie la richesse, sujet partiel d'étude proposé aux sciences qui traitent spécialement des activités primaires.

Les sciences abstraites se divisent en deux principaux groupes, celles qui étudient la structure et celles qui étudient les fonctions. Les activités externes de la vie humaine déjà mentionnées rentrent dans la seconde catégorie, mais sont combinées, par la définition donnée de la nutrition, par exemple, avec les fonctions physiologiques correspondantes. Mais, comme dans la biologie rentrent l'anatomie aussi bien que la physiologie, notre section de biologie, l'anthropologie, comprendra aussi l'anatomie humaine. Une étude et une explication complètes de la vie humaine nécessitent l'étude des organes eux-mêmes et de leurs activités. La structure et les fonctions peuvent être étudiées dans leurs relalions statiques aussi bien que dans leur évolution. L'étude complète d'un organe particulier, le cerveau, constitue une section horizontale du cube entier, c'està-dire forme une science abstraite ayant à la fois son aspect statique et son aspect dynamique (la neurologie).

Avant de passer à la discussion de la classification des activités humaines, il faut consacrer un moment à indiquer la place occupée dans ce schéma par ceraines sciences existantes, dont quelques-unes ont un

sn ‘ed Di dr à it, ar OS = LL ds en 's, PATES

brume ÉRA dE à CE y TS | Éd LR LV 2

à Ni) Été de

domaine fort vaste. En premier lieu la sociologie. Elle traverse le cube tout entier, à l'exception de la section supérieure réservée aux sciences éludiant la structure physique. En général, chaque section du cube a un double aspect, un aspect individuel et un aspect social. Prenons, par exemple, la petite section dont nous avons parlé précédemment, les activités de nutrition dans un groupe d'Esquimaux à l'époque actuelle. Elles sont en partie purement individuelles, par exemple les mouvements physiques et l'activité intérieure d'un chasseur solitaire qui n'est en contact avec aucun être humain, mais se trouve environné seulement d'objets non humains depuis l'instant où il découvre sa proie jusqu'à celui où il la mange. Ces activités sont en partie sociales, si l’on considère les efforts réunis d'autres chasseurs et le partage de leur proie avec leurs enfants. La sociologie, par suite, peut, au point de vue où nous nous plaçons, être définie de la façon suivante : c'est cette partie de l'anthropologie philosophique qui étudie les phénomènes sociaux. Elle comprend deux objets : une science où rentrent ce qu on appelle les sciences sociales, c’est-à-dire celles qui étudient les aspects sociaux de l’économie, de la politique, de la religion, etc. ; et, en second lieu, un art, ou les arts, que l’on peut désigner par le terme d'éthique sociale. La sociologie est la science ou plutôt la philosophie qui étudie les sociétés et les consociations : elle est la science de l'association. C’est une science abstraite en ce sens que ses principes sont vrais en tous temps et en tous lieux. Mais la dernière définition donnée ne sera claire que lorsque nous aurons défini les termes de société, phénomènes sociaux, consociation. La confusion dans la spéculation socio-

logique vient souvent de ce qu'on a négligé de poser des définitions nettes. Voici les définitions que nous allons essayer de donner.

Un phénomène social est l'action d’un individu humain sur un objet humain conscient, ou bien une combinaison d’actions de ce genre. Dans un tel phénomène, il y a toujours deux ou plusieurs individus en cause, quoique des intermédiaires puissent intervenir pour transmettre à travers les siècles ou d'un bout de la terre à l’autre l’action du premier individu sur le second.

Une consociation se compose de deux ou plusieurs individus qui sont l’un vis-à-vis de l’autre dans les rapports de sujet à objet. Il n’y a donc pas de phénomène social sans consociation, et une consociation peut soit ne durer qu'un moment, soit se prolonger pendant des siècles. Il peut y avoir seulement deux individus accidentellement en contact, ou bien toute une tribu ou tout un peuple.

Une société est une consociation d'un ordre plus stable et plus complexe, dont la durée dépasse généralement les termes de la vie d'un individu et qui comprend un grand nombre d'individus.

L'association, ce sont les rapports ou relations qui existent entre les individus d’une consociation. Tout ce qu'on appelle les phénomènes sociaux sont des phénomènes individuels : ils sont par nature des phénomènes psychiques et ne peuvent ètre expliqués que d’après les lois de la psychologie de l'individu.

Pendant que le plan est encore sous nos yeux, il sera bon de dire quelques mots de plusieurs autres sciences que plus loin nous examinerons plus à fond en parlant dè leur état actuel. On peut se

ar

A ie COS fe, ee LL

Lt 4 de

Page 1