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LA TACHE DE L'ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 37 demander, en premier lieu, si loutes les sciences dont le nom se termine par graphie ne sont pas uniquement concrètes et descriptives, étudiant les phénomènes coexistant seulement dans leurs rapports au point de vue de l’espace, mais se limitant àune époque particulière. En d'autres termes, toutes les sciences anthropologiques de ce genre ne sont-elles pas de simples fractions de l’anthropographie? D'autre part, ne devrait-on pas considérer les sciences en logie comme des sciences abstraites, étudiant les relations qui unissent les phénomènes similaires en tous temps etentous lieux? En partant de ce principe, nous pouvons avoir non seulement une sociologie, mais une sociographie, entendant par là la statique sociale d’une période particulière et tous les ouvrages d’un caractère scientifique qui étudient les phénomènes sociaux. La sociographie serait done seulement une partie de la démographie, puisque cette dernière science étudie aussi bien les phénomènes individuels que les phénomènes sociaux. Et, si nous entendons par démographie les ouvrages existant jusqu'ici,et qui se bornent pour la plupart à des statistiques partielles, nous pouvons l'identifier avec l’anthropographie. Il y aura la même distinction à établir entre l’ethnographie et l’ethnologie. L’ethnographie étudie les peuples coexistant à une époque donnée : l’ethnologie étudie l’origine et l’évolution des peuples, et même, selon quelques-uns, leurs relations statiques. Une anthropographie de l’homme préhistorique pourrait être représentée par la face antérieure du cube, ou plutôt par la partie de cette face qui est subdivisée en tribus et en races. L'ethnologie, de son côté, occuperait la section correspondante qui embrasse l'histoire du même peuple jusqu’à
l’époque actuelle. Le terme de somatologie a été créé, comme son nom l'indique, pour désigner la science qui étudie l’homme physique. C'est, par suite, la science qui étudie la partie supérieure du cube, la section des séructures et les processus physiologiques qui sont rangés sous le titre fonctions primaires.
On peut définir la praxéologie! : la science qui étudie les actions humaines. En tant que science abstraite, son domaine est pratiquement identique à celui de l’anthropologie elle-même, excluant la science qui étudie la structure. Ses rapports avec l’art et l'éthique sont fort importants, car elle leur sert de base directe. La technologie, considérée comme science, est cette section de la praxéologie qui étudie les moyensindirects de satisfaire les besoins humains, par exemple les outils et les industries de l'alimentation, facteurs indirects de la nutrition.
Il faut reconnaitre que, étant donnée la complication du système de classification que nous proposons, il est bien difficile de présenter tous les rapports pouvant exister entre les sujets d'étude de l'anthropologie qui pourraient être approfondis avec fruit comme sciences additionnelles. Ni un cube ni aucune forme géométrique ne peut indiquer toutes les relations qui unissent ces sciences. Non seulement celles qui sont placées les unes auprès des autres sur notre plan doivent ètre étudiées conjointement et en les rapportant toujours les unes aux autres; mais, dans chacune des
1. L'auteur avait d'abord proposé, en 1893, le nom de Pratique, auquel il attachait la même signification. Il vaudrait mieux employer ce terme pour désigner l’artcorrespondant à la science de la praxéologie. Sur ce dernier terme voir : A. Espinas, les Origines de la technologie, Paris, 1897, p. 7.
sciences horizontales, les phénomènes sont modifiés, à chaque phase de leur marche et de leur évolution, par les phénomènes synchroniques, qui ont lieu dans chacune des autres sphères. Le gouvernement a des r'apports très étroits, non seulement avec l'industrie, mais encore dans un sens même plus intimement vital, avec l'éducation et la famille. De même, on peut établir des relations entre l'industrie et les sciences anthropologiques, la psychologie, la physiologie humaine, l'ethnologie et l’ethnographie.
Cependant, ce plan fait songer à beaucoup de relations importantes qui ont 6té très négligées dans les sciences existantes. Il est évident que des sections verticales du domaine de la sociologie (prenons, par exemple, la section intitulée histoire), traversent dans le cube toutes les sciences qui étudient les principaux agents sociaux, le gouvernement, l’industrie, la famille, l'éducation. Nous pouvons, par suite, avoir, et nous avons en réalité,une histoire de l'éducation, une histoire de la religion, de la famille, de l'industrie, del'art, de la littérature, aussi bien que l’histoire politique et militaire de nos manuels classiques. De l'autre côté, il est évident que chacune des sciences horizontales, comme celle qui étudie le gouvernement, va traverser le domaine de l'anthropogénie, de l’histoire et de la statistique. Nous pouvons étudier l’origine du gouvernement, son évolution à travers les nations et son état actuel détaillé, tel que nous en donnent une idée les ouvrages de statistique et autres, consacrés à la description du présent. Il est évident également que chacune de ces sciences examine non seulement le passé et le présent, mais aussi l’avenir. La science du gouvernement devient l’art de la politique lorsqu'elle atteint sa troisième phase et
tente de déterminer ce qui sera et ce qui devra être. Il en est de même de toutes les sciences horizontales.
On pourrait établir un autre groupe de sciences qui ne peut être représenté sur le plan, groupe de sciences étudiant les différentes sections de l'anthropologie dans leurs rapports avec les sciences non anthropologiques. Dans leur ensemble, ces sciences constitueraient la science non encore nommée qui étudie les rapports de l'homme avec le milieu non humain qui l'entoure, soit à titre de sujet, soit en qualité d'objet. En tant que science, elle est justifiée principalement par ce fait que ses subdivisions fournissent une base scientifique à certains arts; et, comme fondement de l'éthique, elle n'est nullement d'une importance secondaire au point de vue anthropologique proprement dit. L'éthique, considérée comme prévision, nécessite la connaissance et la compréhensionde l’action de la nature sur l'homme etde l’homme sur la nature. Des livres et des études traitent ce sujet; on peut citer de nouveau : Bagehot, PAysies and Politics, et les ouvrages scientifiques de technologie, d'hygiène et de médecine!. L'irrigation est un autre sujet d'étude qui combine seulement les subdivisions secondaires de la nutrition et de l'agriculture avec l'hydraulique ou autres sciences complètement en dehors de l'anthropologie proprement dite. L'ouvrage de Marsh, EarthandMan, estune plus large synthèse des facteurs anthropologiques el non anthropologiques considérés dans leur action et leur réaction réciproques. Il n’est pas besoin de recourir àunraisonnement pour démontrer la haute importance d'études de ce genre dans les arts et
1. Nous pouvons ajouter encore l'anthropologie zoologique, science qui à été très approfondie par des spécialistes et qui étudie les rapports de l'homme avec les animaux inférieurs.
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LA TACHE DE L'ANTIHROPOLOGIE PITILOSOPHIQUE ra
dans la morale pratique. En fait, la morale et l'art dans le sens Je plus large s'étendent au-delà des bornes de l'anthropologie, comme nous le montrerons au chapitre x. Ni dans nos prévisions, ni dans l’art de la pratique, nous ne devons pas plus ignorer les facteurs non humains que les facteurs humains. Les uns et les autres s'unissent pour produire un résultat.
Finalement, nous arrivons à la conception du cube tout entier, au sujet d'études de celui qui veut posséder la philosophie de la vie humaine dans tout son ensemble, étudier ses éléments à tous les points de vue, et déterminer les lois d'interdépendance, de succession et de causalité qui les régissent. Il lui appartient de de trancher les questions concernant la nature de l’homme, ses rapports avec les objets extérieurs, son évolution et sa destinée. S'il est doué d’une vue prophétique, il pourra s'élever de la philosophie de la science à une philosophie de la morale, et discerner non seulement la valeur relative des devoirs immédiats de la vie humaine, mais la fin dernière et les inspirations de la race. Pour résoudre ces problèmes moraux, il lui faudrait avant tout appliquer les résultats fournis par l’anthropo-dynamique, c’est-à-dire se servir de l'argument de l’évolution ; les conclusions qu'il tirera de cette première opération de la pensée devront être contrôlées par les données de l’anthropostatique, à savoir : la connaissance de la vie dans ses conditions actuelles et les relations réciproques de ses facteurs. Enfin il emploiera la discussion à priori; en d’autres termes, il devra se demander si ses conclusions concordent avec les présomptions de la philosophie générale et avec les conclusions de la biologie et autres sciences étroitement apparentées avec cette dernière.
Avant d'abandonner la classification des sciences et des arts anthropologiques, nous pouvons nous arrêter pour nous demander si le schéma proposé remplit toutes les conditions d’une bonne classification, conditions que nous avons énumérées au commencement de ce chapitre. Tout d'abord le principe moral, dont l'auteur admet ia valeur, est mis en première ligne, contrairement aux habitudes des philosophes, des anthropologistes et des logiciens. L'anthropologie ainsi étudiée n'éclaire-t-elle pas les principaux problèmes concernant l’avenir, la fin morale, l'idéal dans chaque direction de la vie humaine et les meilleurs moyens d'y atteindre ? L'auteur essayera, dans les pages qui vont suivre, de démontrer l'affirmative d'une façon satisfaisante. Il espère montrer que, par une étude semblable de la vie humaine, on est arrivé à cette conviction que la survivance est la loi fondamentale et la seule fin morale possible, et que l’évolution, particulièrement l'évolution en idéation, est la seconde grande explication et la fin de la vie humaine. Il entreprendra de montrer dans le présent chapitre, au moins en partie, la hiérarchie morale el l'importance relative des principaux genres d'activités humaines ; il montrera que les «fonctions essentielles » de la biologie, la nutrition en tête, sont les plus importantes au point de vue moral. Enfin nous verrons que la coopération et la sociabilité en général ont une valeur morale secondaire et ne contribuent qu'aux progrès de l'individualisme considéré en lui-même comme une fin.
Le principe suivant est celui de la science pure comme l'entend Stuart Mill dans le passage cité en tête de ce chapitre. À cet égard peut-on trouver une classification plus satisfaisante que celle qui est basée sur
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les catégories finales de la philosophie, celles du temps, de l’espace, de l'être et des qualités, comme nous l'avons déjà expliqué? Les principales lois que recherche une science ne seront-elles pas découvertes par la classification et la comparaison des phénomènes en se plaçant à ce point de vue? Il est difficile de concevoir des lois des causes el d'effets qui consisteraient dans autre chose que dans l'expression : 1° de relations dynamiques, c'est-à-dire de relations de succession; ou 2 de relations statiques, c'est-à-dire de coexistence ; 3% de leurs combinaisons en lois de forces résultantes. Dans la tentative d'ajouter aux autres sciences anthropologiques concrètes plus anciennes telles que l'histoire, la géographie politique et la statistique, une série systématique de sciences abstraites, par exemple, celles traitant de la nutrition, de la reproduction, de la protection et des autres activités humaines classées d'après leur fonction biologique et allant de front avec le progrès des sciences, on peut s'attendre à ce que ces sciences abstraites soient plus fécondes en découvertes de lois que les sciences concrètes existant précédemment. Mais une considération secondaire, en se plaçant au point de vue de la science pure, est une considération pratique qui reconnait les limites des forces humaines et la nécessité d’une spécialisation, si l'on veut dominer le champ entier des connaissances. Il nous faut tenir compte des différentes sortes d’esprits des aptitudes héréditaires et acquises; il faut surtout bien reconnaître la différence entre une science et un art. Le spécialiste de la morale et des applications de l'anthropologie doit avoir des qualités fort différentes de celles du savant proprement dit. Il doit être un prophète, un inventeur plutôt qu'un homme se bornant
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à de simples découvertes. Pour expliquer son art avec le plus de succès, il doit posséder aussi une habileté pratique dans son commerce avec les hommes. Le progrès en morale dépend de la détermination des méthodes d’art en général. Tout le domaine de l’art n'a pas été encore réduit en système comme le domaine de la science. Il faut être un Bacon pour développer la philosophie de l’art, il faut être un Stuart Mill pour en développer la méthode et la logique.
Si nous examinons maintenant la science, nous voyons qu'il est nécessaire, pour étudier l'individu, de connaitre son anatomie, sa physiologie, sa psychologie et sa pathologie, préparation et méthode fort différentes de celles qui sont exigées dans l'étude de la race, c’està-dire, en ethnologie, en linguistique et en archéologie. Tout autres encore sont la méthode et la préparation que réclame l'étude des relations exclusives qui forment le sujet de la sociologie. Les principaux types de spécialisation sont, croyons-nous, indiqués dans les divisions de l'anthropologie philosophique qui correspondent : 1° aux études historiques ; 2° aux études comparatives; 3° à la philosophie; 4° à l’art comme prévision de l'avenir; 5° à l'art considéré dans ses applications praliques.
infin cette classification trouve sa justification dans ce fait qu'elle à survécu parce qu'elle est la meilleure: elle fait, en eflet, une place à chacune des grandes sciences de la vie humaine qui se sont développées jusqu'ici et adopte les classifications pratiques de la vie humaine. Si on la juge en tenant compte de considérations d'une haute importance, cette classification semble pouvoir, sans crainte, être mise à l'épreuve. Son grand mérile, peut-être, est de ramener à l'unité les
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LA TACHE DE L'ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 45 divers domaines de la morale, jusqu'ici séparés, sinon hostiles.
Une des plus importantes divisions de l'anthropologie, celle des sciences anthropologiques abstraites, doit être maintenant subdivisée en partant d’un point de vue capital, celui des fonctions ou des activilés humaines classées d’après ce principe et dans l’ordre de leur importance à l'égard de la fin morale, qui, nous l’admettons ici, est la survivance. Les sciences de l'éducation et du gouvernement sont des exemples familiers de ce groupe important. D'autres, dont on à à peine parlé auparavant, paraîtront encore plus importantes. Cette classification correspond très exactement à la classification biologique des fonctions dans l’ordre de leur importance vis-à-vis de l'organisme, car, à l'analyse, on trouve que toutes les activités humaines sont avec ces fonctions en rapports directs, ou indirects, si on les considère comme étant au service d'activités qui ne jouent ellesmêmes que le rèle de moyens pour les activités biologiques originelles. On arriverait à la mème hiérarchie en adoptant d'autres principes importants de classification, tels que l’ordre de leur apparition dans les séries évolutives et l’ordre de complexité croissante et de généralité décroissante. D'après les opinions soutenues dans ce livre, ces quatre principes sont en relations étroites lesuns avec les autres. Les activités les plus importantes pour la survivance sont en même temps les plus importantes au point de vue où se place le biologue : ce sont elles qui sont apparues les premières dans les séries évolutives, car l'organisme et la race ne pourraient exister sans elles,et ellessont les plusgénérales, car elles forment le substratum de toutes les autres, dérivées simplement des premières par évolution; et leur évo-
lution s'opère naturellement dans le sens de la complexité croissante.
C'est le principe éthique que nous adopterons dans cette division de nos sciences pour la même raison qui l'a fait adopter dans les autres divisions. Nous pouvons ajouter ce lieu commun que, sans la survivance de l'individu et de l’espèce, nous ne tiendrions pas compte de tous les autres instincts moraux et de toutes les autres activités morales. Avec la disparition de la vie, disparaîtrait naturellement toute possibilité morale. La justification de cette classification, dans l'anthropologie en tant que science, sans parler de ses applications, c'est que l’anthropologie elle-même n’est qu'une section de la biologie et doit, par conséquent, correspondre dans ses divisions principales à la classification de cette dernière science. En l’adoptant en sociologie, nous aurions les nouvelles sciences sociales qui traitent, l'une de la nutrition, une autre de la protection, une autre de la l'innervation, ete. Dans un système de sociologie basé sur l’anthropologie, toutes les activités sociales seront expliquées par le fait qu'elles sont d'une certaine utilité dans la satisfaction des besoins de l'individu, et le degré de leur utilité dépend du caractère fondamental des besoins biologiques qu'elles satisfont.
En faisant notre classification des activités humaines, nous devons avant tout analyser les événements du domaine de l'activité humaine qui nous concerne et les ordonner en recherchant leurs motifs. Mais nous arrivons au même résultat en analysant les activités et les molifs d'action d'un être humain en particulier. Et cette analyse sera rendue plus facile si nous nous reportons à l'analyse de la vie en général, faite par la biologie. Nous trouverons que les activités les plus essentielles
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