CHAPITRE II
Le but d'une classification, a dit Stuart Mil, « c est de permettre à la pensée de grouper des objets et d ordonner ces groupes d'objets de la façon a pus ^av^rable pour en fixer et on déterminer les lois» » Cette phrase indique immédiatement l'importance et la difficulté d'une bonne classification. Elle suppose qu avant de commencer une classification le classificateur a déjà une idée des lois à déterminer. Est-ce no re cas en ce moment? On ne pourra le savoir q^a la Jn d« cet ouvrage. En attendant, il nous faudra affirmer quelques idées générales en nous réservant de les justifier plus tard en même temps que la classification a aquelle elles serviront de base. Il nous faut admettre deux choses : 1» Il est entendu par définition que dans l'anthropologie philosophique rentre 1 étude de tout ce qui est relatif à la vie humaine. Elle doit donc s occuper 3e classer tous les phénomènes humains. Parm. ces phénomènes, les actions humaines occuperont le p elier rang, puisqu'elles sont considérées comme les
,. A System of Logic, livre IV, chap vn : Of Classification as Subsidiary ta Induction, New-York, 1893, p. 498-
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LA TACHE DE l'aNTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 27
facteurs les plus importants ; — 2' Il est entendu, admis, que l'anthropologie philosophique peut fournir une base positive à la morale. Par suite, elle est obligée de tenir compte de tous les facteurs de la vie humaine; ce n'est, en effet, que par une étude très approfondie de la vie qu'elle pourra estimer à leur juste valeur tous les facteurs du problème moral. Après cette dernière affirmation, il nous faut encore admettre que la survivance est la pierre de touche finale et le critérium moral de toutes les actions. On peut donc classer les activités humaines dans la mesure où elles contribuent à la survivance .C'est donc un moyen efficace de contrôler la classification ainsi proposée en théorie que de voir si ces divisions correspondent, jusqu'à un certain point, à la connaissance vulgaire que tous les hommes possèdent des phénomènes humains, et aux divisions des sciences qui ont longtemps résisté à toutes les discussions et ont prouvé par leur survivance qu'elles étaient plus aptes à exister. Enfin les divisions de l'anthropologie devront être déterminées non seulement d'après leurs relations logiques, mais d'après les connaissances et les aptitudes spéciales, l'éducation ou les méthodes nécessaires à celui qui étudie chacune d'elles, car il y a une limite à l'énergie humaine et à l'acquisition des connaissances et des aptitudes. L'auteur pense que la classification indiquée par le plan (fig. 1) dont nous allons parler remplit plus ou moins toutes les conditions requises. Tout cela sera plus tard discuté de plus près. Le plus nécessaire maintenant est de bien comprendre
ce plan*.
Une classification à trois dimensions est indispen-
1. Dans le plan figure 1, par erreur se lit le mot « cérémonie » ; c'est « cérémonial » qu'il faut lire.
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ANTHROPOLOGIE PIULOSOPHIQCE
sable pour représenter certaines divisions de l'anthropologie de façon à indiquer les relations de la plus haute importance philosophique qui les unissent. On
S c i e n c >e s FiG. 1.
a déiàpublié des classifications à deux dimensions ' dans lesquelles un carré, une face de notre cube, contient des sciences concrètes et abstraites représentées comme des sections les unes des autres. Notre cube représente la race humaine tout entière, contenue et contenant,
i Manouvrier a publié, en 1890, un plan de « g^n'-^ '-^P/^f.^"" tanlle domaine entier des sciences, non pas seuleme^^^^^^ U^ thropologie, occupé par les sc.ences concreleset abstra.te^, ma.s H-in^f ce sectionnement il commit une erreur. (L. Manouvuei, '^i^J^Z sciences. Association française pour l^-ance-nent deîsciences. Conférences de Paris, 1889, 11- parfe pp. 662-682 Îaris 890 ) fauteur a élaboré une division plus ngourense des Ses anthropologiques et sociales, qui fut pu hee dan, TAe Interrooator, février 1893. {.\«o Yiews m Social Science.)
avec non seulement son présent, mais son passé et son avenir II est à désirer que les individus composant la race, avec leurs qualités diverses, soient groupés de toutes les façons possibles et que ces groupements soient examinés dans leurs rapports les plus divers. Cela suggère ridée de la possibilité d'un nombre presque infini de combinaisons que les spécialistes pourron choisir dans notre domaine. La forme cubique permet de représenter au moins quatre des principales catégories, les catégories du temps, de l'espace, de l'existence et des qualités de la matière, correspondant respectivement aux méthodes historique, comparative, descriptive, philosophique ou explicative. Dans notre exposé nous irons du tout aux diverses parties, en commençant par les deux sciences inclusives ou générales qui correspondent aux catégories de l'espace et du temps, c est- Mire l'anthropostatique et l'anthropodynamique. L anthropostatique est la science de toutes les forces et de tous les facteurs coexistants de la vie humaine ainsi que des lois de l'équilibre et des lois de dépendance réciproque qui les régissent. C'est une science abstraite, car de telles questions peuvent être étudiées en considérant la race humaine comme un tout, indépendamment du temps et de l'époque. L'anthropographie est l'étude concrète detoutes lesJorces etde tous les facteurs coexistants de la vie humaine, considérés au point de vue de leur coexistence et de leurs relations réciproques à un moment déterminé, soit dans les temps modernes, soit aux époques préhistoriques. La face du cube qui est vis-à-vis de nous représente donc mieux l'anthropographie que l'anthropostatique, quoiqu'il soit plus facile de se figurer ses divisions, telles quelles sont dessinées, dans le présent plutôt qu'aux temps préhistoriques.
Elles ont cependant existé en germe dès les origines. L'anthropostatique, au lieu d'être représentée par la face antérieure du cube, l'est mieux par une section du cube prise dans le plan de cette face, comprenant toutes les subdivisions, mais les discutant sans tenir compte du temps. Elle correspond en extension à la face du cube, se mouvant parallèlement à sa position première pour parcourir un espace égal à la largeur du cube, c'est-à-dire qu'elle correspond à la race dans les relations de coexistence des individus.
Si nous imaginons le plan qui représente l'anthropographie parcourant successivement les diverses sections des origines, de l'histoire, de la démographie et de la morale et décrivant aussi un cube, nous devrons ajouter à notre conception première l'idée du temps et la science de l'anthropodynamique. L'anthropodynamique est la science qui étudie les lois de succession, d'évolution et de transformation des phénomènes de la vie humaine. Pour établir une distinction commune en sociologie, elle détermine les lois du progrès, tandis que l'anlhropostatique formule les lois de l'ordre. Elle est représentée dans le cube par une section perpendiculaire à la face antérieure. L'étude des premières phases de l'évolution de tous les phénomènes humains peut être appelée la science de la préhistoire, et les phases successives qui occupent l'espace compris entre l'époque préhistorique et l'époque moderne forment le champ de l'histoire. L'étude de l'époque précisément actuelle, sous tous ses aspects, démographie, statistique, ethnographie, géographie politique, et autres champs de recherches encore peu fouillés, n'occupe théoriquement qu'une colonne dans la face représentant l'anthropodynamiqne et correspond à la section du
LA TACHE DE l'aNTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 31
cube que nous avons déjà intitulée anthropographie : mais, pratiquement, l'étude du présent s'étend aussi bien dans le temps que dans l'espace. On pourrait prendre par exemple comme limite une génération. Orientant vers l'avenir nos études de dynamique, nous entrons dans le domaine de la morale et des sciences sociales et anthropologiques appliquées, considérées sous leurs aspects dynamiques. La statique morale sera représentée par la face postérieure du cube et étudiera les lois de coexistence et les relations réciproques des phénomènes humains à une époque plus ou moins lointaine dans l'avenir. L'anthropodynamique comme l'anthropostatique est une science abstraite. Parallèlement à elle se trouve une autre science concrète, l'anthropogénie, se contentant simplement de décrire. Par suite la face intitulée anthropogénie représente une description des événements de la vie humaine dans leurs rapports, en tant que limités à une partie déterminée de la terre ou à la souche d'une famille. L'anthropodynamique elle-même est l'étude d'une succession de phénomènes humains du môme aspect dans le temps, mais abstraction faite de tout espace et de tout groupe d'êtres humains. Par suite elle couvre tout le volume du cube au point de vue du temps comme l'anthropostatique le couvre au point de vue de l'espace. On peut noter au passage qu'avec ce mode de représentation on voit clairement que la morale trouve, au sens positiviste, une base dans l'anthropodynamique et dans l'anthropostatique. Les lois de la première de ces sciences, c'est-à-dire les lois nécessaires de succession des phénomènes humains, s'appliquent à la vie future aussi bien qu'à la vie passée et à la vie présente. On peut, par suite, comme nous
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l'avons déjà dit, prévoir l'avenir en partant du passé. Aussi les lois de l'anthroposlatique, celles qui se rapportent à la coexistence nécessaire des facteurs de la vie humaine restent vraies de cette vie dans l'avenir pour les sociétés idéales, pour les utopies et les millénaires considérés sous leur aspect scientifique. Dans certaines utopies peu scientiliques qui ont été imaginées, l'homme cesserait d'être un être humain si on le jugeait par son passé.
Revenons maintenant aux sciences de la vie correspondant aux catégories de l'être et des qualités. Ce sont, respectivement, les sciences concrètes et abstraites qui forment des divisions de l'anthropologie et dont nous avons déjà parlé en les considérant comme des aspects divers de l'anthroposlatique et de Tanthropodynamique. Les sciences concrètes sont celles qui étudient des êtres particuliers, ou plutôt des classes d'êtres dans tous leurs rapports et leurs attributs, y compris ceux de qualité, de temps et d'espace. Ce sent les sciences les plus simples et, par suite, les plus rapidement développées. Ce sont des sciences de pur description et de narration. Elles sont représentées sur la face antérieure du cube par les divisions perpendiculaires de l'anthropographie. Ce sont les descriptions de chaque tribu, nation, race, groupe social. En tant qu'histoire concrète, elles sont représentées par des sections perpendiculaires correspondantes, parallèles à l'anthropodynamique et parcourant toute la profondeur du cube. Elles correspondent à l'histoire telle qu'elle est habituellement écrite, c'est-à-dire à un simple récit plutôt qu'à une discussion des lois de succession.
Les sciences abstraites sont celles qui étudient les qualités, les attributs, ou les rapports des êtres, abstrac-
jàk».
LA TACHE DE l'aNTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 33
tion faite de la totalité de ces êtres. On peut dire qu'elles étudient « l'homme », c'est-à-dire le type moyen de l'homme, possédant l'attribut ou le groupe d'attributs en question, comme l'économie politique étudie l'homme au point de vue économique et la sociologie l'homme social. Mais on ne peut déterminer le type moyen que par une étude inductive du groupe ou de la race, à l'aide de l'histoire aussi bien que par le moyen de la statistique. Les sciences abstraites sont représentées sur notre plan par les sections horizontales de l'anthropostatique, telles que les sciences étudiant la nutrition et la reproduction, en spécifiant que ces sections, comme celles des sciences concrètes, dont nous venons de parler, traversent le cube dans toute sa profondeur : en d'autres termes, les qualités abstraites peuvent être étudiées dans leur développement ou dans leurs relations dynamiques, aussi bien que dans leur coexistence ou leurs relations statiques. Sans essayer, à présent, de justifier la classification des fonctions, nous pourrons prendre pour exemple les fonctions de nutrition. Elles n'existent pas par elles-mêmes. Elles n'existent que comme une des nombreuses fonctions de chaque individu. On peut étudier la nutrition en dehors des autres fonctions, d'abord comme une simple branche de l'anthropographie, comme une description de toutes les actions ayant quelque rapport avec la recherche de la nourriture et les diverses opérations auxquelles sont soumis les aliments, par exemple chez les Esquimaux et à une époque donnée; ou bien on peut l'étudier en comparant toutes les activités de ce genre chez tous les peuples; ou bien en exposant la transformation de ces activités au cours de l'histoire de cette peuplade d'Esquimaux ; ou les lois de
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succession qui peuvent s'appliquer à la nutrition dans riiistoire de tous les groupes composant la race humaine. En combinant le point de vue statique et le point de vue dynamique, nous pourrions étudier complètement la science abstraite de la nutrition. Ce serait l'idéal, et c'est, jusqu'à un certain point, l'état actuel des sciences coordonnées abstraites, de la politique, de l'éducation et aussi de l'économie politique, qui étudie la richesse, sujet partiel d'étude proposé aux sciences qui traitent spécialement des activités primaires.
Les sciences abstraites se divisent en deux principaux groupes, celles qui étudient la structure et celles qui étudient les fonctions. Les activités externes de la vie humaine déjà mentionnées rentrent dans la seconde catégorie, mais sont combinées, parla définition donnée de la nutrition, par exemple, avec les fonctions physiologiques correspondantes. Mais, comme dans la biologie rentrent l'anatomie aussi bien que la physiologie, notre section de biologie, l'anthropologie, comprendra aussi l'anatomie humaine. Une étude et une explication complètes de la vie humaine nécessitent l'étude des organes eux-mêmes et de leurs activités. La structure et les fonctions peuvent être étudiées dans leurs relations statiques aussi bien que dans leur évolution. L'étude complète d'un organe particulier, le cerveau, constitue une section horizontale du cube entier, c'està-dire forme une science abstraite ayant à la fois son aspect statique et son aspect dynamique (la neurologie).
Avant de passer à la discussion de la classification des activités humaines, il faut consacrer un moment à indiquer la place occupée dans ce schéma par certaines sciences existantes, dont quelques-unes ont un
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domaine fort vaste. En premier lieu la sociologie. Elle traverse le cube tout entier, à l'exception de la section supérieure réservée aux sciences étudiant la structure physique. En général, chaque section du cube a un double aspect, un aspect individuel et un aspect social. Prenons, par exemple, la petite section dont nous avons parlé précédemment, les activités de nutrition dans un groupe d'Esquimaux à l'époque actuelle. Elles sont en partie purement individuelles, par exemple les mouvements physiques et l'activité intérieure d'un chasseur solitaire qui n'est en contact avec aucun être humain, mais se trouve environné seulement d'objets non humains depuis l'instant où il découvre sa proie jusqu'à celui où il la mange. Ces activités sont en partie sociales, si l'on considère les efforts réunis d'autres chasseurs et le partage de leur proie avec leurs enfants. La sociologie, par suite, peut, au point de vue où nous nous plaçons, être définie de la façon suivante : c'est cette partie de l'anthropologie philosophique qui étudie les phénomènes sociaux. Elle comprend deux objets : une science où rentrent ce qu'on appelle les sciences sociales, c'est-à-dire celles qui étudient les aspects sociaux de l'économie, de la politique, de la religion, etc. ; et, en second lieu, un art, ou les arts, que l'on peut désigner par le terme d'éthique sociale. La sociologie est la science ou plutôt la philosophie qui étudie les sociétés et les consociations : elle est la science de l'association. C'est une science abstraite en ce sens que ses principes sont vrais en tous temps et en tous lieux. Mais la dernière définition donnée ne sera claire que lorsque nous aurons défini les termes de société, phénomènes sociaux, consociation. La confusion dans la spéculation socio-
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3g aî;turopologie philosophique
logique vient souvent de ce qu'on a négligé de poser
def définitions nettes. Voici les définitions que nous
allons essayer de donner. . j- • r
Un phénomène social est l'action d'un md.v.du humain sur un objet humain conscient, ou b.en une combinaison d'actions de ce genre. Dans un te phé- Tomène, il v a toujours deux ou plusieurs md.v.dus en "re quoique des intermédiaires puissent mterven.r pour iransm'ettre à travers les siècles ou d'un bout de ia terre à l'autre l'action du premier individu sur le
"u°ne "consociation se compose de deux ou plusieurs individus qui sont l'un vis-à-vis de l'^^^re dans les rapports de sujet à objet. 11 n'y a donc pas de phénomène social sans consociation, et une consociat.on peu soit ne durer qu'un moment, soit se prolonger pendant des siècles. Il peut y avoir seulement doux individus accidentellement en contact, ou bien toute une tr.bu
OU tout un peuple.
Une société est une consociafion d'un ordre plus stable et plur, complexe, dont la durée dépasse généralement les termes de la vie d'un individu et qui comprend un grand nombre d'individus.
L'association, ce sont les rapports ou relations qui existent entre les individus d'une consociat.on. Tout ce qu'on appelle les phénomènes sociaux sont des phénomènes individuels : ils sont par nature des phénomènes psychiques et ne peuvent être expliqués que d après les lois de la psychologie de l'individu.
Pendant que le plan est encore sous nos yeux il sera bon de dire quelques mots de plusieurs autres sciences que plus loin nous examinerons plus a fond en parlant de leur état actuel. On peut se
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LA TACHE DE l'aNTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 37
demander, en premier lieu, si toutes les sciences dont le nom se termine par graphie ne sont pas uniquement concrètes et descriptives, étudiant les phénomènes coexistant seulement dans leurs rapports au point de vue de l'espace, mais se limitant aune époque particulière. En d'autres termes, toutes les sciences anthropologiques de ce genre ne sont-elles pas de simples fractions de l'anthropographie? D'autre part, ne devrait-on pas considérer les sciences en logie comme des sciences abstraites, étudiant les relations qui unissent les phénomènes similaires en tous temps et entons lieux? En partant de ce principe,nous pouvons avoir non seulement une sociologie, mais une sociographie, entendant par là la statique sociale d'une période particulière et tous les ouvrages d'un caractère scientifique qui étudient les phénomènes sociaux. La sociographie serait donc seulement une partie de la démographie, puisque cette dernière science étudie aussi bien les phénomènes individuels que les phénomènes sociaux. Et, si nous entendons par démographie les ouvrages existant jusqu'ici, et qui se bornent pour la plupart à des statistiques partielles, nous pouvons l'identifier avec l'anthropographie. Il y aura la même distinction à établir entre l'ethnographie et l'ethnolo- ' gie. L'ethnographie étudie les peuples coexistant à une époque donnée : l'ethnologie étudie l'origine et l'évolution des peuples, et même, selon quelques-uns, leurs relations statiques. Une anthropographie de l'homme préhistorique pourrait être représentée par la face antérieure du cube, ou plutôt par la partie de cette face qui est subdivisée en tribus et en races. L'ethnologie, de son côté, occuperait la section correspondante qui embrasse l'histoire du môme peuple jusqu'à
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38 AKTIIROPOLOGIE l'HILOSOPHlQLE
l-époque actuelle. Le terme de somatologie a été créé, comme son nom l'indique, pour désigner la science qui étudie l'homme physique. C'est, par suite, la science qui étudie la partie supérieure du cube, la section des structures et les processus physiologiques qui sont rangés sous le titre fonctions primaires.
On peut définir la praxéologie' : la science qui étudie les actions humaines. En tant que science abstraite, son domaine est pratiquement identique à celui de l'anthropologie elle-même, excluant la science qui étudie la structure. Ses rapports avec l'art et l'éthique sont fort importants, car elle leur sert de base directe. La technologie considérée comme science, est cette section de la praxéologie qui étudie les moyens indirects de satisfaire les besoins humains, par exemple les outils et les industries de l'alimentation, facteurs indirects de la
nutrition.
11 faut reconnaître que, étant donnée la complication du système de classification que nous proposons, il est bien difficile de présenter tous les rapports pouvant exister entre les sujets d'étude de l'anthropologie qui pourraient être approfondis avec fruit comme sciences additionnelles. Ni un cube ni aucune forme géométrique ne peut indiquer toutes les relations qui unissent ces sciences. Non seulement celles qui sont placées les unes auprès des autres sur notre plan doivent être étudiées conjointement et en les rapportant toujours les unes aux autres ; mais, dans chacune des
1. L'auteur avait d'abord proposé, en 1.893, le nom de Prah^ue auquel il attachait la même signification. 11 vaudrait mieux ^ployer ce terme pour désigner fart correspondant a 'a -ence de la praxéologie. Sur ce dernier terme voir : A. Espinas, les Origines delà technolûgie,Viir'\s, 1897, p. 7.
LA TACHE DE l'aNTHBOPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 39
sciences horizontales, les phénomènes sont modifiés, à chaque phase de leur marche et de leur évolution, par les phénomènes synchroniques, qui ont lieu dans chacune des autres sphères. Le gouvernement a des rapports très étroits, non seulement avec l'industrie, mais encore dans un sens même plus intimement vital, avec l'éducation et la famille. De même, on peut établir des relations entre l'industrie et les sciences anthropologiques, la psychologie, la physiologie humaine, l'ethnologie et l'ethnographie.
Cependant, ce plan fait songer à beaucoup de relations importantes qui ont été très négligées dans les sciences existantes. 11 est évident que des sections verticales du domaine de la sociologie (prenons, par exemple, la section intitulée histoire), traversent dans le cube toutes les sciences qui étudient les principaux agents sociaux, le gouvernement, l'industrie, la famille, l'éducation. Nous pouvons, par suite, avoir, et nous avons en réalité, une histoire de l'éducation, une histoire de la religion, de la famille, de l'industrie, de l'art, de la littérature, aussi bien que l'histoire politique et militaire de nos manuels classiques. De l'autre côté, il est évident que chacune des sciences horizontales, comme celle qui étudie le gouvernement, va traverser le domaine de l'anthropogénie, de l'histoire et de la statistique. Nous pouvons étudier l'origine du gouvernement, son évolution à travers les nations et son état actuel détaillé, tel que nous en donnent une idée les ouvrages de statistique et autres, consacrés à la description du présent. Il est évident également que chacune de ces sciences examine non seulement le passé et le présent, mais aussi l'avenir. La science du gouvernement devient l'art de la politique lorsqu'elle atteint sa troisième phase et
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tente de déterminer ce qui sera et ce qui devra ôtre . Il en est de même de toutes les sciences horizontales.
On pourrait établir un autre groupe de sciences qui ne peut être représenté sur le plan, groupe de sciences étudiant les dilTérentes sections de l'anthropologie dans leurs rapports avec les sciences non anthropologiques. Dans leur ensemble, ces sciences constitueraient la science non encore nommée qui étudie les rapports de rhomme avec le milieu non humain qui Tentoure, soit à titre de sujet, soit en qualité d'objet. En tant que science, elle est justifiée principalement par ce fait que ses subdivisions fournissent une base scientifique à certains arts; et, comme fondement de l'éthique, elle n'est nullement d'une importance secondaire au point de vue anthropologique proprement dit. L'éthique, considérée comme prévision, nécessite la connaissance et la compréhensionde l'action de la nature sur l'homme et de l'homme sur la nature. Des livres et des études traitent ce sujet ; on peut citer de nouveau : Bagehot, Physicsand Politics, et les ouvrages scientifiques de technologie, d'hygiène et de médecine^ L'irrigation est un autre sujet d'étude qui combine seulement les subdivisions secondaires de la nutrition et de l'agriculture avec l'hydraulique ou autres sciences complètement en dehors del'anthropologie proprement dite. L'ouvrage de Marsh, Eartfi and Mail, est une plus large synthèse des facteurs anthropologiques et non anthropologiques considérés dans leur action et leur réaction réciproques. Il n'est pas besoin de recourir à unraisonnement pour démontrer la haute importance d'études de ce genre dans les arts et
1. Nous pouvons ajouter encore V anthropologie zoologiquCy science qui a été très approfondie par des spécialistes et qui étudie les rapports de Tliomme avec les animaux inférieurs.
LA TACHE DE l' ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 41
dans la morale pratique. En fait, la morale et l'art dans le sens le plus large s'étendent au-delà des bornes de l'anthropologie, comme nous le montrerons au chapitre x. Ni dans nos prévisions, ni dans l'art de la pratique, nous ne devons pas plus ignorer les facteurs non humains que les facteurs humains. Les uns elles autres s'unissent pour produire un résultat.
Finalement, nous arrivons à la conception du cube tout entier, au sujet d'études de celui qui veut posséder la philosophie de la vie humaine dans tout son ensemble, étudier ses éléments à tous les points de vue, et déterminer les lois à' interdépendance, de succession et de causalité qui les régissent. Il lui appartient de de trancher les questions concernant la nature de l'homme, ses rapports avec les objets extérieurs, son évolution et sa destinée. S'il est doué d'une vue prophétique, il pourra s'élever de la philosophie de la science à une philosophie de la morale, et discerner non seulement la valeur relative des devoirs immédiats de la vie humaine, mais la fin dernière et les inspirations de la race. Pour résoudre ces problèmes moraux, il lui faudrait avant tout appliquer les résultats fournis par l'anthropo-dynamique, c'est-à-dire se servir de l'argument de l'évolution ; les conclusions qu'il tirera de cette première opération de la pensée devront être contrôlées par les données de l'anthropostatique, à savoir : la connaissance de la vie dans ses conditions actuelles et les relations réciproques de ses facteurs. Enfin il emploiera la discussion a priori; en d'autres termes, il devra se demander si ses conclusions concordent avec les présomptions de la philosophie générale et avec les conclusions de la biologie et autres sciences étroitement apparentées avec cette dernière.
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Avant d'abandonner la classification des sciences et des arts anthropologiques, nous pouvons nous arrêter pour nous demander si le schéma proposé remplit toutes les conditions d'une bonne classification, conditions que nous avons énumérées au commencement de ce chapitre. Tout d'abord le principe moral, dont l'auteur admet la valeur, est mis en première ligne, contrairement aux habitudes des philosophes, des anthropologistes et des logiciens. L'anthropologie ainsi étudiée n'éclaire-t-ellc pas les principaux problèmes concernant l'avenir, la fin morale, l'idéal dans chaque direction de la vie humaine et les meilleurs moyens d'y atteindre? L'auteur essayera, dans les pages qui vont suivre, de démontrer l'affirmative d'une façon satisfaisante. Il espère montrer que, par une étude semblable de la vie humaine, on est arrivé à cette conviction que la survivance est la loi fondamentale et la seule fin morale possible, et que l'évolution, particulièrement l'évolu tion en idéation, est la seconde grande explication et la fin de la vie humaine. Il entreprendra de montrer dans le présent chapitre, au moins en partie, la hiérarchie morale et l'importance relative des principaux genres d'activités humaines ; il montrera que les «fonctions essentielles» de la biologie, la nutrition en tête, sont les plus importantes au point de vue moral. Enfin nous verrons que la coopération et la sociabilité en général ont une valeur morale secondaire et ne contribuent qu'aux progrès de l'individualisme considéré en lui-même comme une fin.
Le principe suivant est celui de la science pure comme l'entend Stuart Mill dans le passage cité entête de ce chapitre. A cet égard peut-on trouver une classification plus satisfaisante que celle qui est basée sur
les catégories finales delà philosophie, celles du temps, de l'espace, de l'être et des qualités, comme nous l'avons déjà expliqué? Les principales lois que recherche une science ne seront-elles pas découvertes par la classification et la comparaison des phénomènes en se plaçant à ce point de vue ? Il est difficile de concevoir des lois des causes et d'effets qui consisteraient dans autre chose que dans l'expression : 1° de relations dynamiques, c'est-à-dire de relations de succession; ou 2» de relations statiques, c'est-à-dire de coexistence ; 3° de leurs combinaisons en lois de forces résultantes. Dans la tentative d'ajouter aux autres sciences anthropologiques concrètes plus anciennes telles que l'histoire, la géographie politique et la statistique, une série systématique de sciences abstraites, par exemple, celles traitant de la nutrition, de la reproduction, de la protection et des autres activités humaines classées d'après leur fonction biologique et allant de front avec le progrès des sciences, on peut s'attendre à ce que ces sciences abstraites soient plus fécondes en découvertes de lois que les sciences concrètes existant précédemment. Mais une considération secondaire, en se plaçant au point de vue de la science pure, est une considération pratique qui reconnaît les limites des forces humaines et la nécessité d'une spécialisation, si l'on veut dominer le champ entier des connaissances. 11 nous faut tenir compte des différentes sortes d'esprits des aptitudes héréditaires et acquises ; il faut surtout bien reconnaître la différence entre une science et un art Le spécialiste de la morale et des applications de l'anthropologie doit avoir des qualités fort différentes de celles du savant proprement dit. Il doit être un prophète, un inventeur plutôt qu'un homme se bornant
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à de simples découvertes. Pour expliquer son art avec le plus de succès, il doit posséder aussi une habileté pratique dans son commerce avec les hommes. Le progrès en morale dépend de la détermination des méthodes d'art en général. Tout le domaine de l'art na pas été encore réduit en système comme le domaine de la science. Il faut être un Bacon pour développer la philosophie de lart, il faut être un StuartMiU pour en développer la méthode et la logique.
Si nous examinons maintenant la science, nous voyons qu'il est nécessaire, pour étudier l'individu, de connaître son anatomie, sa physiologie, sa psychologie et sa pathologie, préparation et méthode fort différentes de celles qui sont exigées dans l'étude de la race, c'està-dire, en ethnologie, en linguistique et en archéologie. Tout autres encore sont la méthode et la préparation que réclame l'étude des relations exclusives qui forment le sujet de la sociologie. Les principaux types de spécialisation sont, croyons-nous, indiqués dans les divisions de l'anthropologie philosophique qui correspondent : 1° aux études historiques ; 2« aux études comparatives; 3° à la philosophie; 4« à l'art comme prévision de l'avenir ; 5° à l'art considéré dans ses applications pratiques.
Enfin cette classification trouve sa justification dans ce fait qu'elle a survécu parce qu'elle est la meilleure; elle fait, en effet, une place à chacune des grandes sciences de la vie humaine qui se sont développées jusqu'ici et adopte les classifications pratiques de la vie humaine. Si on la juge en tenant compte de considérations d'une haute importance, cette classification semble pouvoir, sans crainte, être mise à l'épreuve. Son grand mérite, peut-être, est de ramener à l'unité les
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LA TACHE DE l' ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE 45
divers domaines de la morale, jusqu'ici séparés, sinon
hostiles. .
Une des plus importantes divisions de l'anthropologie, celle des sciences anthropologiques abstraites, doit être maintenant subdivisée en partant d'un point de vue capital celui des fonctions ou des activités humaines classées d'après ce principe et dans l'ordre de leur importance à l'éoard de la fin morale, qui, nous l'admettons ici, est la survivance. Les sciences de l'éducation et du gouvernement sont des exemples familiers de ce groupe important. D'autres, dont on a à peine parlé auparavant, paraîtront encore plus importantes. Cette classification correspond très exactement à la classification biologique des fonctions dans l'ordre de leur importance vis-à-vis de l'organisme, car, à l'analyse, on trouve que toutes les activités humaines sont avec ces fonctions en rapports directs, ou indirects, si on les considère comme étant au service d'activités qui ne jouent ellesmêmes que le rôle de moyens pour les activités biologiques originelles. On arriverait à la même hiérarchie en adoptant d'autres princip.-s importants de classihcation, tels que l'ordre de leur apparition dans les séries évolutives et l'ordre de complexité croissante et de généralité décroissante. D'après les opinions soutenues dans ce livre, ces quatre principes sont en relations étroites les uns avec les autres. Les activitésles plus importantes pour la survivance sont en môme temps les plus importantes au point de vue où se place le biologue : ce sont elles qui sont apparues les premières dans les séries évolutives, car l'organisme et la race ne pourraient exister sans elles,etellessontles plusgénérales,car. elles forment le substralam de toutes les autres, dérivées simplement des premières par évolution; et leur evo-
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lution s'opère naturellement dans le sens de la complexité croissante.
C'est le principe éthique que nous adopterons dans cette division de nos sciences pour la même raison qui Ta fait adopter dans les autres divisions. Nous pouvons ajouter ce lieu commun que, sans la survivance de l'individu et de l'espèce, nous ne tiendrions pas compte de tous les autres instincts moraux et de toutes les autres activités morales. Avec la disparition de la vie, disparaîtrait naturellement toute possibilité morale. La justification de cette classification, dans l'anthropologie en tant que science, sans parler de ses applications, c'est que l'anthropologie elle-même n'est qu'une section de la biologie et doit, par conséquent, correspondre dans ses divisions principales à la classification de cette dernière science. En l'adoptant en sociologie, nous aurions les nouvelles sciences sociales qui traitent, l'une de la nutrition, une autre de la protection, une autre de la l'innervation, etc. Dans un système de sociologie basé sur l'anthropologie, toutes les activités sociales seront expliquées par le fait qu'elles sont d'une certaine utilité dans la satisfaction des besoins de l'individu, et le degré de leur utilité dépend du caractère fondamental des besoins biologiques qu'elles satisfont.
En faisant notre classification des activités humaines, nous devons avant tout analyser les événements du domaine de l'activité humaine qui nous concerne et les ordonner en recherchant leurs motifs. Mais nous arrivons au même résultat en analysant les activités et les motifs d'action d'un être humain en particulier. Et cette analyse sera rendue plus facile si nous nous reportons à l'analyse de la vie en général, faite par la biologie. Nous trouverons que les activités les plus essentielles
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dans l'existence humaine et dans la société humaine sont les fonctions les plus visibles dans tout organisme biologique et celles qui apparaissent le plus tôt. Nous allons présenter brièvement les résultats de ces analyses. La fonction la plus importante, la fonction fondamentale chez tous les êtres biologiques, est la nutrition. La nutrition, en biologie, comprend à la fois l'assimilation et la désassimilation, c'est-à-dire toutes les modifications chimiques qui se produisent dans le corps humain.. Elle comprend la formation et la disparition des tissus humains. En un sens, elle renferme aussi le phénomène de la croissance, car la croissance est seulement un excès de nutrition. Quand l'assimilation est plus active que la désassimilation, il se produit, selon les termes de Spencer i, «une intégration dans l'organisme des substances environnantes de même nature que celles composant l'organisme «.Tout près de la nutrition est placée la reproduction, qui est aussi essentielle à la vie de l'espèce que la nutrition à la vie de l'individu. Les biologues disent que, chronologiquement, la reproduction est quelque chose de postérieur à la nutrition et qu'elle est le produit d'un excès de nutrition. A un certain point de vue, la reproduction peut être considérée comme d'une importance plus capitale que la nutrition. La vie de l'espèce est en effet plus importante que la vie de l'individu, aussi bien au point de vue moral qu'au point de vue philosophique. Sans sa continuation, il ne peut y avoir ni survivance, ni évolution, ni vie complète au sens le plus large. Mais la vie de l'espèce dépend de la nutrition aussi bien que de la reproduction. Si les activités nutritives
1. H. Spencer, Principles of Blology, New-York, 1890, vol. I, p. 431.
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de la race cessaient, la race cesserait, elle aussi, d'exister plus rapidement encore que si les activités productrices seules cessaient de se manifester. Bien plus, si les activités reproductrices n'étaient pas complétées par les activités nutritives qui constituent la plupart des soins des parents envers leurs progénitures, la procréation de nouveaux rejetons ne suftirait pas à perpétuer la race.
Mais la vie, aussi bien la vie de l'individu que celle de l'espèce, n'a pas seulement besoin d'être entretenue, elle doit être protégée contre les ennemis animés et inanimés qui pourraient lui nuire ou la détruire; la nourriture ne peut assurer que momentanément la vie d'un individu entouré de dangers. Etant donnée l'existence d'ennemis soit animaux, soit humains, qui détruiraient la vie, la protection de soi-même devient « la première loi de la nature », et, dans la liste des fonctions biologiques, elle ne doit être rangée par ordre d'importance qu'après la nutrition et la reproduction. De même, il faut être protégé contre les attaques violentes des éléments inanimés environnants qui détruiraient la vie à l'aide de la chaleur ou du froid ou de l'excès d'humidité. Dans certains milieux donc, des vêtements et un abri, peut-être môme du feu, sont aussi nécessaires h la constitution de la vie individuelle que la nutrition elle-même. De cette façon une plus grande partie de la terre contribue à satisfaire les besoins humains. De même, les intérêts de l'espèce ne sont pas servis seulement par les fonctions sexuelles. Il faut ajouter à ces dernières les fonctions paternelles et maternelles, qui protégeront et nourriront à la fois l'être
mis au monde.
La protection est classée après la nutrition et la
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reproduction, parce qu'elle n'est pas aussi nécessaire que ces dernières à la survivance. Dans certains milieux, une protection insignifiante suffit, mais partout et dans tous les temps la nutrition et la reproduction sont les moyens réguliers et indispensables permettant la continuation de l'existence. Chez l'homme, l'innervation tient lieu, en grande partie, d'organes spéciaux à la protection de l'individu. Mais, au point de vue de la survivance, la défense est une qualité essentielle, surtout lorsque nous voyons la race humaine dans sa constitution actuelle et dans les milieux peu favorables où elle se trouve. Les peuples les plus civilisés sont ceux qui ont le plus besoin de vêtements, de demeures, de feu, de soins médicaux, et même de protection militaire. Les récentes recherches scientifiques inspirées par les travaux de Pasteur ne laissent plus aucun doute sur la question de savoir si les biologistes ne doivent pas considérer la fonction de protection comme une des plus importantes de la vie humaine. Le principe à suivre dans la division ne se réduit pas tant à considérer la localisation anatomique d'une fonction que les fins qu'elle aide à réaliser. Chez l'homme, la fonction de la protection est partagée entre les globules blancs du sangi, Ja peau et certains réflexes. Dans l'amibe, toutes les fonctions sont remplies par la même cellule. Dans les organismes les plus élevés, il n'y a pas de séparation anatomique complète entre les fonctions ordinairement classées.
La fonction de l'innervation est, en réalité, divisée
1. Sur les leucocytes considérés comme « police de lorgani*;me », lire : Elie MetchnikofT, Leçons sur la pathologie comparée de l'inflammation, Paris, 1892; Charles Richet, Physiologie, t. III; Défense de Vorganisme, pp. 317-573, Paris, 1895.
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entre toutes les autres fonctions. A toutes elle sert de moyen. Vue sous ce jour, elle apparaît aussi bien comme un moven de protection que comme un moyen de nutrition. Même l'amibe manifeste son activité en cherchant à se retirer de certaines substances.
Dans la série des fonctions essentielles de la vie humaine, l'innervation vient immédiatement après la nutrition, la reproduction et la protection. Elle est, comme nous l'avons déjà indiqué, le moyen le plus essentiel de toutes les fonctions précédentes. Elle peut, peut-être, se définir au sens le plus étendu, comme une forme de vibration des tissus nerveux. Très bas dans l'échelle de la vie animale, nous voyons apparaître un nouvel organe, le système nerveux, un des nombreux organes qui distinguent la vie animale de la vie végétale. Mais l'amibe est douée de motilite sans posséder un tissu nerveux particulier. La substance homogène semble réagir comme une substance nerveuse contre l'action des objets environnants sur sa surface. Dans l'être humain une division très nette s'établit entre les appareils sensoriels, les organes centraux et les divers nerfs moteurs. L'innervation vient après la nutrition, la reproduction et la protection, parce que, dans la plupart des cas, elle ne sert que de moyen au service de ces dernières fonctions. C'est seulement au plus haut degré de son évolution, dans la vie humaine, qu'elle devient une fonction assez importante de l'organisme pour être, en une certaine mesure, àellemôme sa fin et chercher sa satisfaction propre par des moyens particuliers. Sans la survivance de cette fonction, l'homme ne serait pas un homme. Elle appartient autant à l'organisation particulière de l'homme que les fonctions précédentes.
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L'homme possède en commun avec Tanimal quelques fonctions de second ordre, mais à un degré infiniment plus complexe et plus raffiné. La locomotion et la fonction esthétique 1 sont, par exemple, d'une importance plus apparente dans l'économie de la vie humaine que certaines autres fonctions. Elles sont devenues des traits caractéristiques constitutionnels de l'être humain. L'homme ne serait pas un homme sans son amour pour le beau. Ces fonctions et quelques autres doivent être considérées dans la classification comme étant d'une importance secondaire auprès de celles que nous avons déjà mentionnées, car elles sont bien moins essentielles pour la survivance. L'organisme pourrait exister sans elles, il ne pourrait exister sans les
autres.
Nous avons donc étudié les activités qui cherchent
à s'exercer pour elles-mêmes, qui sont devenues des éléments constitutionnels de la nature humaine. Le mot (( homme » désigne un être qui a toujours eu et qui aura toujours ces traits caractéristiques. Ce sont donc les activités primaires.
il n'en est pas de même des activités secondaires dont il nous reste à parler, communication des idées, éducation, gouvernement, religion, cérémonial. Si importantes qu'elles soient, elles sont plutôt des moyens que des fins. Elles n'ont pas d'organes qui leur corresponde dans la constitution de l'homme en tant qu'individu. Ce sont des activités sociales. Dans le chapitre qui les étudiera plus en détail, nous montrerons qu'elles sont en général et en particulier des formes de l'influence sociale, formes soit de suggestion d'idées, soit