ROMANS
M. Victor Hugo étant un grand peintre, nous avons cru que, pour donner une idée plus complète de son talent à cet égard, il ne serait pas mal de faire précéder l'analyse de quelques-uns de ses romans, du portrait des principaux personnages qu'il ymStenscène. Cela nous exposera à des redites, mais les ouvrages n'en seront que mieux connus et plus faciles à apprécier.
Les principaux personnages de Han d'Islande sont :
Han d'Islande, Spiagudry , Nicholi Orugix et Musdœmon.
Han d'Islande, fils d'ingolplie l'extcruiinateur, est un petit homme trapu , cachant sous des gants de renard bleu, de hirges mains armées d'ongles durs et retors, comme ceux d'une bête fauve; sa barbe est rousse et touffue; son front couvert d'un bonnet de peau d'élan . sous lequel se hérissent des cheveux de même couleur ; son corps enveloppé , pour tout vêlement, de la dépouille des animaux sauvages qu'il a tués; sa bouche large, ses lèvres épaisses, ses dents blanches , aiguës et séparées ; son nez recourbé comme le bec d'un aigle; sa voix semblable au grondement d'une hyène qui cherche un cadavre, et son œil gris-bleu, extrêmement mobile, lance un regard étincelant où la férocité du tigre n'est tempérée que parla malice du singe. On le voit partout; mais son séjour habituel est au fond d'une caverne affreuse dans laquelle il n'a pour compagnon et pour ami que l'ours friend qui partage ses goûts, ses repas, ses joies féroces, qui entend son langage; qui le sert en esclave; qui le défend dans les combats, et sur le dos duquel il échappe au danger, quand il n'est pas le plus fort. 11 est armé d'un large sabre, d'un poignard sans fourreau, et d'une hache de pierre. Il n'a pour écuelle et pour coupe, qu'un crâne humain dans lequel il boit l'eau des mers et le sang des hommes ; ce crâne est celui de son fils, tué dans un combat contre un des arquebusiers du régiment de Munkholm. et dont il a juré de venger la mort par l'extermination du régiment entier. Son bonheur est de sentir des chairs palpitantes frémir sous sa dent. Un sang fumant est la boisson qui réchauffe le plus-délicieusement son gosier altéré. Il ne se plait qu'à briser des êtres vivants contre les pointes des rochers ; qu'à entendre les cris de sa victime se mêler au bruit dos membres qui se déchirent ; et
si, à la fin, il se lasse de la vie, c'est qu'il a bu assez tle sang, qu'il n'a plus soif, et que l'àme d'Ingolphe, que, depuis la mort de son fils, il est désespéré de ne pouvoir transmettre à un autre, lui est maintenant à charge.
Voilà le héros de la pièce, le personnage sur lequel doivent rouler tous les événements ! Il est assurément de ceux qu'on n'eût pas imaginés autrefois ; mais où l'auteur en a-t-il trouvé le modèle? nous craignons bien, quoi qu'il l'ait dessillé de main de maître, que ce ne soit au-delà dos frontières du possible.
Spiagiidry est le gardien du Spladgesl, c'est-à-dire de la morgue de Drontheim. Un corps maigre et voûté, un visage hâve, des cheveux rares et sales, de longs doigts et un accoutrement complet de cuir de renne, le font reconnaître d'abord. Sa grimace, quand il veut faire l'aimable, ressemble au dernier éclat de rire d'un pendu. Il ne lui reste que deux dents, et ce triste gardien des morts, qui, dans son charnier garni de six couches de pierre, ne spécule pour vivre que sur le nombre et la taxe des cadavres confiés à ses soins, n'en est pas moins , dans son abjecte misère, possédé de la manie des sciences. Assis sous la voûte obscure de son funèbre édifice, devant une table couverte de vieux livres, de plantes sèches et d'ossemens décharnés, vous diriez uîî philosophe plongé dans de profondes méditations ; et, même en voyage, lorsqu'il aurait, comme on le verra, à s'occuper de tout autre chose, il ne parle que de curiosités naturelles , d'aventures merveilleuses, de vieux monuments, de pierres et de caractères rhuniques, le tout accompagné de cent citations grecques , latines, Scandinaves. Mais c'est particulièrement dans l'histoire des bourreaux qu'il déploie les trésors d'une vaste érudition, soit que, par de nombreux témoignages, quand il en a peur, il cherche à relever la dignité de leur ministère ; soit qu'un moment après . quand il a cessé de les
craindre, il s'évertue à démontrer non moins doctement, riiorrcur et l'infamie de leurs terribles fondions. Nous ne voulons pas dire qu'il y ait incompatibilité entre l'amour de l'étude et la position de Spiagudry; mais très-certainement ce n'est ni à la morgue de Paris , ni à celle de Londres, que l'on a jamais rencontré son pareil.
NiclioU Orugix est le bourreau de Drontheim. On sait qu'aujourd'hui le bourreau est un personnage obligé dans nos romans et dans nos drames. Celui-ci habite la (our de Vygla. La voûte d'un escalier noir conduit à son appartement. Une grande potence appuyée au mur. des scies de bois et de fer, des chaînes, des carcans, un chevalet et de grandes tenailles , un rouleau de corde de chanvre, des 'ourneaux et des chaudières, des pinces et des scalpels, des fouets de cuir, garnis de poinles d'acier, une hache, Jine massue, des syphons en cuivre, des roues à dents de bronze, une caisse de grands clous, un cric, tel est l'ameublement de NichoU Orugix.
Béclilie, sa compagne', est une grande femme , au col long et osseux, aux mains décharnées et diaphanes. Ses traits livides, sa ligure sèche ei anguleuse, ont quelque chose de cadavéreux, et il s'échappe de ses yeux creux des rayons sinistres pareils à ceux d'une torche funèbre. Elle est vêtue depuis la ceinture, d'un j upon de serge écarlate qui ne laisse voir que ses pieds nus. Sa poitrine flétrie est à moitié couverte d'une veste d'homme de la même couleur, dont les manches sont coupées au coude. et le vent agite sur sa tête de longs cheveux gris, à peine retenus par une ficelle d'écorce. A quelques pas d'elle, sont couchés sur un tas de paille, ses trois enfants qui dorment comme trois dépendus, et qu'on voit à leur réveil, jouer avec les tenailles et les pinces de leur père , ou monter sur un chevalet tout sanglant.
Pour le maître du logis, c'est un homme de proportions
colossales , vêtu , comme sa gracieuse moilié, de serge rouge. Son énorme tête paraît immédiatement posée sur ses larges épaules. 11 a le front bas, le nez camus, les sourcils épais. Ses }eux, entourés d'une ligne de pourpre, brillent comme du feu dans du sang. Le bas de son visage entièrement rasé , laisse voir une bouche grande et profonde, dont un rire hideux entr'ouvrelcs lèvres plus noires que les bords d'une plaie incurable. Deux touffes de barbe crépue, tombant de ses joues sur son col, donnent à sa figure, vue de face, une forme presque carrée.
Les habitudes, les gestes, les discours de celle horrible famille, ne sont pas moins révoltants que leurs traits et leur costume. Nicholl Orugix entend-il le tonnerre? c'est un éclat de rire de Satan. Sa femme est une vieille sorcière ; ses enfants de petits louveteaux, ou de jeunes marcassins qui grandissent dans la crainte du diable et de la potence. Il ne s'entretient que des juifs qu'il a pendus, des brigands qu'il a roués, des magiciens qu'il a fait bouillir, de ses cadavres qu'il vend, ou des squelettes qu'en fait sa compagne, et que lui achète le cabinet d'anatomie de Berghen. Je suis heureux, dit-il; je ris de tout; les syndics me fournissent une charette et des habits rouges ; la tour de Vygla me garantit de la pluie ; je bois, je mange, je pends et je dors.
L'imagination de l'auteur, après de semblables peintures, est-elle épuisée? a-t-il montré, sous toutes ses faces, ce qu'il y a dans l'humanité, de plus laid, de plus monstrueux, au physique et au moral ? non, il lui reste encore à tracer le portrait de Musdœmon.
Musdœmon est le frère de Nicholl Orugix. 11 est parvenu , malgré sa naissance, à force d'intrigues, et au moyen d'un faux nom, à s'insinuer dans les bonnes grâces d'un grand du royaume, le comte d'Âhlefeld , dont il a séduit la femme. Auteur d'un complot ourdi pour perdre
Scliumacker, prisonnier d'État, ancien chancelier, dont le comte occupe la place, il engage la comtesse à le seconder dans ses machinations. Celle-ci , tout ambitieuse qu'elle est , honteuse maintenant d'une indigne et criminelle accointance, souffre impatiemment les discours effrontés où il lui rappelle leurs anciens tête-à-tête, et que je supprime par respect pour le lecteur. A l'aspect de la rougeur qui monte au front de la noble dame, le monstre avec un rire pareil à celui du diable, lorsqu'au moment où le pacte expire , il saisit l'àme qui s'est donnée à lui : pauvre folle, dit-il, comment peux-tu rougir de choses que nul œil humain n'a vues? et, quand elle lui parle de Dieu et des remords qu'elle éprouve : Dieu ! faible femme, lu n'es pas digne d'avoir trompé ton mari. Et, si tu as des remords , pourquoi leur insultes-tu chaque jour par des crimes nouveaux? Elphége (c'est le nom de la comtesse), il faut choisir : ou les remords et plus de crimes , ou le crime et plus de remords. Fais comme moi; choisis le second parti; c'est le meilleur, le plus gai du moins.
Nous ne nous éîendrons pas sur ce caractère que nous aurons occasion de développer. Nous dirons seulement ici que Musdœmon finira par être pendu de la main de son frère. Les autres personnages ne sont pas si odieux. Le rôle de la comtesse, il est vrai, n'est guère honorable, et celui de son époux ne l'est pas davantage. Le vieux Schumacker est un brave homme qui n'a que le malheur de ne pas agir et de mal raisonner; sa fille Ethel, une ange de vertu comme il y en a dans tous les romans, Ordener, un cavalier généreux dont le dévouement serait admirable, si l'impossibilité des actions que lui prête l'auteur , permettait d'y prendre le moindre intérêt ; le reste ne vaut pas l'honneur d'êlre nommé.
Tout le nœud du roman consiste dans le complot formé par le comte d'Ahlefeld, sa femme et Musdœmon, contre
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rt'x-ehaneclier Sliumacker qu'ils ont dt\jà fait arrêter et qu'ils espèrent achever de perdre, en soulevant en son nom et sous prétexte de le délivrer, les ouvriers des mines du Drontheimhuis.
La première scène se passe chez Spiagndry, gardien de la morgue où l'on vient d'apporter le cadavre de Gill-Stadt, fîls de Han d'Islande, et celui du capitaine Dispossen assassiné par le père de Gill. Han s'y rencontre avec Ordener, fds du vice-roi de Norwége.
Ordener se rendait au château de Dronlheim, pour porter des consolations au prisonnier d'État Shumacker. Le vieillard lui demande des nouvelles de Dispossen à qui il a confié et dont il attend une cassette renfermant des papiers nécessaires à sa justification. En apprenant sa mort, il se croit perdu. Ordener lui promet d'aller sur le champ prendre des informations, et ce n'est toutefois qu'après un assez long entretien avec Elhel sa fille, qu'il le quitte, pour retourner au Spladgest.
Han d'Islande y était encore. Il tenait dans ses bras le cadavre de son fils qu'il étreignait fortement avec des cris sauvages, pareils aux grondeuients d'un ours qui caresse son petit. Puis, saisissant la tête de Gill-Stadt, Spiagudry, dit-il, aide-moi. Le concierge, à demi-mort de frayeur , s'assied sur la pierre noire, et soutient de ses mains cette tète froide et humide, tandis que le petit homme , au moyen de son poignard et de son sabre, en enlève le crâne avec une dextérité singulière. Alors il tire de son havresac un petit coffre de fer, qu'il a trouvé sur le capitaine, et qu'il croit rempli d'or, quoi qu'il ne contienne que des papiers, ce dont il aurait pu se douter, au poids seul, et ce qu'il aurait dû vérifier ; puis, s'adressant à Spiagudry : [)orte ce coffre à la veuve Sladt, au hameau de Thoctrée, et remplis fidèlement mon ordre.
Comme il parlait ainsi , un bruit se fait entendre à la
porte; il attache le crâne de Gill à sa ceinture, sélaiici; avec l'agilité d'un chamois, par l'ouverture supérieure du toit et disparait.
Ordener entre. Il veut savoir comment Dispossen a été tué, et si l'on a trouvé des papiers sur lui. Spiagudry lui révèle, non sans hésiter, que le capitaine a été tué par Han d'Islande; mais il jure qu'il n'a point vu de papiers. Interrogé sur la demeure du brigand, la vue d'une pièce d'or le détermine à convenir qu'il la connaît, et il s'engage à y conduire le jeune homme. Han, du haut du toit, avait tout entendu.
Ordener court instruire Shumacker de ce qu'il vient d'apprendre, et lui donne sa parole qu'il ira dans le repaire même du monstre lui arracher la vie avec le dépôt dont il s'est emparé. Ce projet fait frémir Ethel qui cherche envain à l'en dissuader , et le voilà en route avec le gardien du Spladgest. Spiagudry était chargé du coffret mystérieux. Comme ils cheminaient, un éclair brille, un orage éclate. Ils aperçoivent une vieille tour. C'est l'habitation d'Orugix. Ils s'en font ouvrir la porte , et ne tardent pas à y être rejoints par deux autres voyageurs. L'un, revêtu d'un habit noir, est le ministre luthérien Athanase Munder ; l'autre, Han d'Islande déguisé en ermite. On ne s'attendait guère à la rencontre de-ces quatre personnages en pareil lieu, et moins encore à la manière dont ils en sortiraient sans encombre et sans explication.
Le chancelier d'Ahlefeld était également en campagne avec Musdœmon, pour aller trouver le fameux Han qu'ils voulaient metîre à la lêle des révoltés. Les chanceliers de ce pays là ne sont pas des modèles de prudence.
Le ministre Alhanase Munder qui, dans la tour de Vygla, s'était intéressé à Ordener, le sachant engagé dans des montagnes infestées par les mineurs, accourait en ce moment pour lui offrir un moyen d'échapper au danger.
Il venait de porter les derniers secours de la religion à un faux nionna} eur condamné au supplice, et ce malheureux, avant de mourir, lui avait remis un parchemin pour lui servir de passe au milieu des brigands. Prenez, dit le bon prêtre à Ordener, ce parchemin dont je n'ai pas besoin, et qui vous servira mieux que votre épée.
Tandis que ces choses se passaient, Han d'Islande, les bras teints du sang de plusieurs arquebusiers de Munkholm annonrait à la veuve Sladt, la mort de Gill leur fds, dont il lui montrait le crâne, et lui demandait si elle n'avait pas reçu un coffret de fer de sa part. Sur sa réponse négative : Spiagudry, se dit-il en lui-même, cet or te coûtera cher.
Musdœmon, sous le nom de seigneur Hacket, avait assigné un rendez-vous aux chefs de la révolte, dans la clairière de Ralph, le géant. Il les y trouve réunis , leur communique son plan d'attaque, leur distribue de l'argent, et, après leur avoir promis que Han d'Islande viendrait se mettre à leur tête, leur fait jurer de combattre aux cris de : vive Shumacker, sauvons Shumacker.
Ordener et le vieux concierge étaient parvenus au hameau d'Oëlmoe dont, en cet instant même, les habitants accouraient de toutes parts, à la voix glapissante d'un crieur public. C'était une proclamation du gouverneur de Drontheim, qui mettait à prix la tête de Han d'Islande, et celle de Spiagudry. •— Vraiment! s'écria un petit homme dont le visage était caché sous un large feutre. — Sur ma foi, reprit un forgeron qui portait son manteau en bandouillère, ce n'est pas moi qui me chargerai d'aller chercher la tète du brigand! — Ni moi, répétèrent une foule d'autres. — Pourtant, dit encore le petit homme , celui qui en serait tenté, trouverait Han d'Islande demain dans la ruine d'Arbar , après demain dans la grotte de Walderhog. — Comment le savez-vous, demande Ordener? — Je sais où est Han d'Islande, comme je sais où est Spiagudry.
Musdœmon élail présent. Spiagudry aurait voulu être bien loin. Comment, dans toute cette foule, ne se Irouvait-il personne qui reconnût le petit homme ?
Le comte d'Ahlefeld n'était plus qu'à une petite distance de la ruine d'Arbar où Musdœmon venait d'entendre que le brigand devait se trouver. Ils s'y rendaient pour lui faire leurs propositions, et, en cas de refus, ils s'étaient assurés d'un faux Hau qui les attendrait dans deux jours au lieu du rendez-vous des mineurs.
Spiagudry setait momentanément séparé d'Ordener avec lequel il n'avait pas voulu gravir un rocher trop escarpé, et il se tenait près d'un foyer de feuilles sèches, considérant le coffret de fer dont plusieurs fois le bruit avait failli le trahir en chemin, ce qui aurait singulièrement abrégé le roman, si Ordener y avait fait attention, quand lout-à-coup, en face de lui, de l'autre côté du foyer, il aperçoit un petit homme debout, les bras croisés : — Est-ce ici le chemin de Thoctrée, dit le petit homme ? — Grâce, seigneur, grâce répèle Spiagudry. — Ne crains rien ; je ne te séparerai pas de ton trésor. A ces mots, dénouant sa ceinture, il la passe dans l'anjieau de la casselle, la suspend au col du misérable, et, le saisissant dans ses bras de fer, l'emporte comme un tigre emporte une longue couleuvre, et, un moment après , il s'éleva dans la ruine un grand cri auquel se mêlèrent les éclats d'un effroyable rire.
Han d'Islande apparemment n'attachait pas un grand prix au coffret, ou bien l'auteur en avait besoin pour le dénouement de son drame.
Ordener, en descendant du rocher, ne retrouve plus son compagnon, et se remet en marche.
Au moment où le chancelier était près d'entrer chez le brigand, il s'y passait des choses étranges; les détails en-sont un peu longs, mais on nous en voudrait de les avoir retranchés.
Le monstre, au fond tle sa caverne où pénétrait à peine un rayon de lumière, était courbé sur un objet sanglant, duquel s'échappaient quelques gémissements sourds, et portait à ses lèvres une coupe, en forme de crâne humain, pleine d'une liqueur fumante. Un grand loup sort subitement de dessous la voûte d'une galerie. C'est le vieux loup, au poil gris, le plus vieux loup des forêts de Sminden. Un effroyable combat s'engage entre l'animal cl le brigand. Celui-ci, de son bras droit, élreint le ventre du loup qui lui avait jeté les deux pattes de devant sur les épaules ; de la main gauche, il garantit son visage de la gueule béante de son adversaire, en lui saisissant et lui serrant la gorge avec force; mais, par un effort convulsif de la bête expirante , il trébuche, tombe, et, dans sa chùle, obligé de lâcher le gosier du loup, ils roulent l'un sur l'autre et heurtent une énorme masse blanche qui gisait dans la partie la plus ténébreuse de la salle. C'était le compagnon de Han, l'ours Friend qui, se réveillant de sou lourd et très lourd sommeil, se précipite sur le loup, le prend dans sa gueule par le milieu du corps, et dégage ainsi le combattant à face humaine. Ce dernier, pour toute récompense, s'élance sur l'ours et lui donne un vigoureux coup de pied dans le ventre. Friend, lui dit-il, de quoi te mêles-tu? L'ours s'éloigne en baissant la tète, et la lutte recommence. Des deux combattants, celui dont les os sont brisés par des dents aiguës, les chairs déchirées par des ongles brûlants, ce n'est pas l'homme, mais la bête féroce. Lnfin le brigand , ramassant toutes ses forces , saisit de ses deux mains et presse avec une telle vigueur le museau du vieux loup, qu'il lui fait jaillir le sang des narines et de la gueule, et le renverse mort à ses pieds. Puis, acroupi sur son corps chaud et palpitant, il l'écorche et jette sur ses épaules la peau humide et sanglante du monstrueux animal.
A peine il avait fait celte toilette, et donné à son ami Fi'iend, trop délicat pour goûter de la chair de loup, un lambeau plus appétissant de chair humaine, que le chancelier des deux royaumes , le comte d'Ahlefeld, entre, une lanterne sourde à la main. Jamais, que nous sachions, un magistrat suprême n'avait fait pareille visite à un pareil hôte, dans un tel lieu et dans des circonstances semblables.
Le comte ne se doutait pas que Han le connût; il frémit en l'apprenant, mais ne perd point courage, et n'en persiste pas moiiis dans le projet de chercher par tous les moyens à l'engager dans son parti. Le petit homme ne répond à ses propositions et à ses promesses, que par un rire sardonique. On a dû remarquer que le petit homme aimait à rire, ou (jue du moins il riait souvent. Comme le chancelier redoublait ses instances : encore une fois , réplique Han d'Islande, moi brigand, je te dis à toi, grand chancelier, non ! En disant ces mots, il l'entraîne vers un corps couché dans l'ombre. La lumière de la lanterne sourde tombe sur cet objet. C'est un cadavre. Le comte s'en approche en tremblant : ciel ! dit-il, en poussant un cri d'horreur, c'est Frédéric ! c'est mon fils ! Han se met à rire. Aussitôt Musdœmon et quatre domestiques se précipitent dans la salle, le sabre nu. Mort au brigand, s'écrie le chancelier. Il a assassiné mon fils! et, à l'instant six épées sont dirigées contre le monstre qui se défend avec rage, mais qui, malgré sa hache de pierre, dont le cercle de rotation le couvre comme d'un bouclier, perd insensiblement du terrain, et se voit poussé au seuil de sa caverne qui s'ouvre sur un abime. Déjà il a descendu une marche de la rampe; ses agresseurs redoublent d'efforts, quand, au son rauque d'une trompe de corne, la lête énorme d'un ours blanc, parait au bord rompu de l'escalier. Les assaillants s'arrêtent, et le brave Friend, présentant son dos au
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I>rigancl, remporte à reculons, et descentl avec lui dans le gouffre.
L'intrépide Ordener, sans guide, pardes chemins inconnus etdifficiles, cherchait toujours la grotte de Walderhog. Il y arrive entin, et y pénètre comme dans un port désiré. Bientôt une voix, qui semble sortir de dessous terre, frappe son oreille. Han d'Islande est en sa présence; il l'aborde fièrement et lui demande s'il connaît le comte d'Ahlefeld ; s'il n'a pas été payé par lui pour assassiner le capitaine Dispossen , et ce qu'il a fait du coffret de fer qu'il a dérobé à sa victime. — Assassiné le capitaine T)ispossen, répond le monstre, cela se peut. Pour le comte d'Ahlefeld. oui, je le connais; j'ai bn hier le sang de son fils dans le crâné du mien. Quant à la méchante boite de fer qui occupe tant d'esprits, je réponds qu'on cherchera moins celle qui contiendra tes os, si jamais ils sont recueillis dans un cercueil. — Il faut que tu me rendes cette ca.ssette ! Han répond par un ricanement. Ordener tire son sabre, et c'est alors que se livre un combat tel que l'on n'en vit jamais. Nous en abrégerons la description de moitié.
Le jeune homme, dès les premiers chocs , aurait été pourfendu par la hache de pierre du brigand, s'il n'avait eu l'heureuse idée de rouler son manteau autour de son épaule gauche , de çorte qu'au plus fort de la lutte , son adversaire y engagea le tranchant de sa hache, et qu'en secouant furieusement son bras, il ne fit qu'embarrasser le manche avec le tranchant dans l'étoffe qui se tordait de plus en plus à l'entour. et le fer d'Ordener s'appuyait sur sa poitrine. — Malheureux , rends-moi le coffret que lu as volé. — Non , et sois maudit. — Eh bien, reprend le brave chevalier, qui pouvait et devait en finir d'un coup, dégage la hache, et recommençons le combat. Cette générosité, on le croira sans peine, fait rire le petit homme
qui, se hàtanl d'en profiler, saute d'uu bond sur son loyal et trop loyal vainqueur, se suspend à lui tout entier, eomme la panthère s'altaehe aux flancs d'un grand lion, enfonce ses ongles dans ses épaules, presse ses hanches de ses genoux, et lui présente une bouche et des dents prêtes à le dévorer. Ordener avait chancelé à ce nouvel assaut, et il serait tombé, s'il ne se fût trouvé là fort à propos un pilier pour le soutenir. Il s'y adosse, haletant sous le poids de son incommode ennemi; mais il pense à Ethel; cette pensée lui rend ses forces ; il enlace le brigand de ses deux bras, saisit son sabre par le milieu , et le lui enfonce, dans l'épine du dos. Han pousse un cri effroyable, et, par un soubresaut qui ébranle Ordener, se débarrassant de lui, va tomber à quelques pas en arrière , tenant à ses dents un lambeau du manteau vert qu'il a mordu dans sa fureur. Il était perdu pour la seconde fois, mais le chevalier ne courant pas sur lui, il se relève souple et agile, aperçoit un éclat de rocher que remueraient à peine deux hommes de force ordinaire, le soulève et le balance à deux mainssurla têtede son adversairequisedétourneetrévile. Mais Ordener, le sabre haut, envain s'élance sur lui à son tour ; le monstre a eu le tems de ramasser un autre bloc de pierre, qui part en sifflant, rencontre l'arme fragile et la brise comme un morceau de verre. Han alors triomphant : as-tu quelque chose à dire à Dieu ou au diable, avant de mourir? Pour le coup, vous ne doutez plus que ce n'en soit fait du jeune homme. Bagatelle. Un rugissement lointain se fait entendre ; des clameurs d'hommes se mêlent aux grondements plaijilifs d'un ours. Han écoute, reprend brusquement sa hache, et se précipite, non point sur son ennemi désarmé, ce qui ne l'eût pas arrêté longloms, mais vers une des crevasses de sa caverne, d'où, voyant son compagnon réduit aux ahnis par sept chasseurs : Friend, Friend, s'ocrie-t-il d'une voix formidable, je suis à toi ; me voici.
Ordener étourdi d'abord et justement surpris d'en être quitte à si bon marché , avait repris courage ; il voulait absolument en finir avec le brigand et il s'élait mis à sa poursuite; mais, s'étant égaré dans les bruyères, il se ti-ouvait, à la nuit tombante et par un tems orageux, seul, dans une vaste plaine, exténué de fatigue et de besoin. En ce moment, il entend des voix humaines; une lumière brille ; il voit comme des fantômes qui s'enfoncent successivement dans la terre ; il s'approche , et découvre une ^orte de puits large et circulaire, d'une effrayante profondeur. Une échelle servait pour y descendre; il y descend. Des hommes réunis au fond du souterrain se consultaient et délibéraient. C'étaient les chefs de -la révolte, et Musdœmon était au milieu d'eux, sous le nom de seigneur Hacket, avec le faux Han d'Islande. A l'aspect d'Ordener, un long cri s'élève : mort! mort! le malheureux sent qu'il a commis une énorme imprudence et qu'il ne peut échapper. 11 veut tirer de sa poitrine les cheveux de son Ethel, et ce mouvement fait tomber un papier de sa ceinture. Quel est ce papier, dit Hacket? Un mineur le ramasse. — Grand Dieu ! c'est la passe de notre pauvre ami Chrislophorus Hédlan, qu'ils ont pendu pour fausse monnaie! Et il se place devant Ordener qu'il prend sous sa protection. Jeune homme, lui dit-il, tu dois être un bon frère, puisque tu as la passe de Hédlan notre ami ; veux-tu être des nôtres? Une pensée, l'auteur ne dit pas quelle pensée, passa dans l'esprit d'Ordener : oui, répondit-il ; et le mineur lui présenta un sabre qu'il reçut en silence.
Le chancelier d'Ahlefeld, attendait Musdœmon dans un bois voisin. Celui-ci vient lui rendre compte de ce qui s'est passé à l'assemblée des mineurs, du plan qu'ils ont arrêté, et de la marche des troupes royales qui doivent , d'après ses avis, les surprendre dans une embuscade.
Les insurgés, qui ne se doutaient pas de la trahison ,
marchaient sur trois colonnes, dans les gorges du pilier noir : par le salut de mon âme, dit Kennibol, un de leurs chefs, voilà deux yeux de braise qui doivent appartenir au plus beau chapl;ird qui ait jamais miaulé dans nos halliers, et le coup de sa carabine avait suivi ces mots. Un affreux grondement de tigre répond à la détonation de l'arme à feu. Cétait la voix de Han d'Islande. Aussitôt la lueur meurtrière d'une mousqueterie terrible fait voir aux mineurs un bataillon derrière chaque roche, un soldat derrière chaque arbre, et les arquebusiers, les hulaiis, les dragons leur apparaissent dans la fumée, au sommet des montagnes et sur la lisière des bois, comme des diables dans une fournaise. Leurs efforts pour fuir et se défendre sont vains. Le faux Han épouvanté demande une carabine à Kennibol, attendu, dit-il, que sa hache lui est aussi inutile que la quenouille d'une vieille femme. Cependant un effroyable désordre se met dans les rangs des arquebusiers sur lesquels le véritable Han fait tomber d'énormes quartiers de granit qu'il détache du rocher au pied duquel ils sont rangés en bataille. Les mineurs se rassurent ; le combat recommence; la victoire demeurait indécise; le commandant des arquebusiers parlait de grâce, de pardon. Une trêve allait être conclue. Han , qui ne respire que le sang et le carnoge, ne le permettra pas. Il lire un coup de feu d'un taillis voisin. On crie de part et d'autre à la trahison , et la lutte devient plus acharnée que jamais. Un montagnard , échappé aux coups de l'exterminateur , accourt vers le faux Han, et, lui tendant les bras : Han d'Islande, sauve-moi, lui dit-il. Or, le faux Han était d'une taille colossale, ce ([ui aurait dû faire reconnaître la supercherie. — Toi, Han d'Islande, s'écrie le petit homme au géant ! et il se jette sur lui , sa massue à la main, lui brise le front, le renverse et le foule aux pieds. Le géant n'était qu'étourdi : l'auteur en avait encore besoin. Les arquebu-
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sierscroyent (fiie c'est le A'éritable Han, et le font prisonnier. Le petit homme avait dispani.
Le chancelier et Musdœmontriomphaient. Schamacker était compromis. Il ne s'agissait phis que de faire prononcer son jugement.
Le bruit de ces événements était parvenu à NichoU- Orugix. — Écoutez, écoutez, disait-il à sa famille réunie. Je veux ne pas savoir serrer un nœud coulant, si, avant un mois, je ne suis pas exécuteur royal. Réjouissez-vous, mes petits louveteaux , votre père vous laissera un bel Jiéritage : et toi, ma vieille bohémienne, réjouis-toi aussi ; tu peux t'achetor des colliers de verre bleu , pour orner ton col de cicogne élrançjlée. — Qu'y a-t-il donc, mon père, demandèrent les enfants, dont le plus jeune s'amusait à plumer vivant un petit oiseau? — Tue cet oiseau, Gaspard, il crie comme une mauvaise scie; et d'ailleurs il ne faut pas être cruel. Tue-le. Vous me demandez ce qu'il y a? peu de chose vraiment, si ce n'est que, d'ici à huit jours, l'ex-chancelier Schumacker et le fameux Han d'Islande m'auront tons deux passé par les mains. — Han d'Islande a donc été pris? — Pourquoi m'interrompez vous, femme de perdition? Oui, il a été pris avec quelques autres chefs de brigands. Je les ai vus. — Quoi ! tu les as vus, mon père? — Taisez-vous, enfants; vous criez comme un coquin qui se dit innocent. Te souviens-tu, ma damnée Bechlie , de ce jeune homme qui est entré chez nous, il y a une dizaine de jours, avec d'autres voyageurs, pendant un violent orage? — Comme Satan se souvient du jour de sa chute. — Eh bien, la vieille, je veux n'avoir jamais étranglé que des cor|s de bruyère , si ce jeune liomme n'était pas du nombre des prisonniers. Allons , réjouissez-vous donc tous, et buvons. Oui, Bechlie, donne moi un verre de celte bierrc qui râpe le gozier, comme si on buvait des limes.
Le tribunal est assemblé, les accusés introduits. Musdœnion fait les fonctions de secrétaire. Un vieillard, en habits pontificaux, siège parmi les juges. Ethel, dans une loge grillée, est assise à côté de la comtesse d'Ahlefeld. On procède à rinferrogaloire. Schumacker dédaigne de répondre. Le faux Han persiste à soutenir qu'il est le véritable llan d'Islande, et, comme on lui demande si c'est de son propre mouvement qu'il s'est mis à la tête des révoltés, il déclare n'avoir agi qu'à l'instigation du .seigneur llacket. L'évèque défenseur des prévenns,«désire savoir si le seigneur Hacket est parmi ses clients. — On n'a pu le saisir, répond le secrétaire déconcerté. — A-t-on son signalement? — Son signalement, dit un des mineurs, s'il s'agit de l'avoir, c'est un homme de petite stature, et sa voix ressemble beaucoup à celle du monsieur qui écrit là sur celte table. — Notre frère dit vrai, s'écrient les autres. — En ce cas , reprend l'évèque, il faudrait... Le président l'interrompt. Accusé Han, vous qui avez eu des rapports avec le seigneur llackel, resseud)lai(-il à notre honoré secrétaire intime? Non, seigneur, repart sans hésiter le géant à qui Musdœmon avait promis sa grâce, s'il ne le trahissait pas.
Voilà qui est fort bien; mais pourquoi a-t-il nommé le seigneur Hacket qu'il reconnaissait parfaitement et (|u'il ne pouvait douter que ses camarades ne reconnussent comme lui ? Comment surtout l'évèque défenseur négliget-il de tirer un meilleur parti de l'incident? Ce sont encore là de ces choses qu'on ne trouve qu'au delà des frontières du possible.
La séance continue. Les mineurs a>ouenl la part qu'ils ont prise au complot, et ne songent pas à récriminer contre le secrétaire qui les a trahis, .sur l'identité duquel ils ne peuvent se tromper, et qu'il leur serait si facile d'entrainer dans leur perte. Il ne restait plus qu'Ordener à
entendre. H décline ses titres; an nom d'Ordener, fils du vice roi dcNorwége, le président pâlit ; il cherche à l'excuser, et le secrétaire se désiste de la ponrsnile ; mais Ordcner veut être jugé. Il se déclare, au risque d'être démenti, le seul auteur de la révolte, et les débats sont clos. Han est condamné à être pendu; Ordener à avoir' la têle tranchée.
Ordener, quoique persuadé que Schumacker était coupable, s'était dévoué pour lui ; mais il avait sauvé son Ethel, et il allait mourir content. Comme il était plein de celte pensée, on ouvre la porte de son cachot. C'est Ethel elle-même qui lui est envoyée par la comtesse d'Ahlefeld. Qu'il consente à épouser Ulrique. fille de celle-ci , et sa grcàce lui estassurée. Il s'y refuse. Athanase Munder venait pour le consoler à ses derniers moments. Il ne doutait pas de son innocence. Ethel et sou amant, aux "onoux du bon prêtre, le conjurent de les unir, avant que la mort les sépare. Il condescend à leur prière. Ils sont époux.
Les juges étaient encore rassemblés. Il était question do décerner la récompense promise à celui qui s'était emparé de llan dislande. — C'est moi, dit un arquebusier de Munkolm. — Ce n'est pas à toi qu'en revient l'honneur, reprend un petit homme qui se trouvait là ( le peiit homme, comme on sait, est partout même où il est absurdi; qu'il soit); c'est moi qui l'ai terrassé , et d'ailleurs ce n'était pas llan d'Islande. Alors le président : — condamné, vous avez déclaré être llan d'Islande. Conlirmez-vous votre déclaration? — Je la confirme. — Tu mens, montagnard de Kole, crie le petit homme; et il ajoute : on prétend que Han d'Islande boit du sang; si lu l'es, bois-en : en voici. A l'instant même il plonge un poignard dans le cœur lie l'arquebusier, et, plus prompt que le tonnerre, court au montagnard qu'il frappe et renverse sur le cadavre du soldat. — Gardes, qu'on saisisse le monstre. On le
saisit et on l'enchaîne sur le banc des accusés. — Juges , dit-il alors, n'attendez pas de jnoi de longues paroles. Je suis le démon de Kliptadur, le descendant d'ingolphe l'exterminateur. Ma mission est de haïr les hommes ; ma mission de leur nuire. Je boirais tout le sang qui coule dans vos veines avec délices; mais j'en ai bu assez. A présent vous pouvez boire le mien. Le tribunal se retire pour la forme, rentre aussitôt et condamne Han ^ être pendu.
Où va-t-on la déposer, en attendant l'exécution delà sentence ? vous ne le devineriez pas. Dans le même cachot que Schumacker et sa fille! — Qui es-tu, dit l'ex-chancelier au brigand, en le voyant entrer? — Han d'Islande. — Prends ma main. — Est-ce que tu veux que je la dévore?
— Han dislande, je t'aime, })arceque lu hais les hommes.
— Voilà pourquoi je te hais. — Ils ont fait tout le malheur de ma vie. — Ils ont fait tout le bonheur de la mienne. — Quel bonheur? — Celui de m'abreuver de leur sang. Le vieillard frissonne : — ô Dieu ! plutôt que de les haïr ainsi, j'aimerais mieux les aimer.
Le dialogue fini, les gardes viennent chercher le monstre, pour l'enfermer dans un lieu plus sûr. C'est par où ils auraient dû commencer. Il est vrai que le lecteur y aurait perdu une des pages les plus morales du roman; mais, comme on va te voir, il lui en serait encore suffisamment resté.
Avant d'être conduit à l'échatfaud, Ordener devait être jamené devant le tribunal pour y être dégradé, ou bien parceque le dénouement l'exigeait, et le président s'apprêtait à lire la sentence infamante, quand deux circonstances, qui n'étaient pas tont-à-fait imprévues, viennent déchirer le voile qui couvrait la vérité. C'est d'abord l'évêque de Dronlheim, avec le fameux coffret de fer, retrouvé à la morgue sur le cadavre de Spiagudry, et qui renferme une lettre écrite de la main de Turiaf Musdœmon,
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au comlc d'Ahleffild , pour so défaire juridiquement de Schumacker ; puis le prêtre Munder qui, appelé pour donner les derniers secours de la religion au malheureux montagnard de Kole , déclare tenir de la bouche de cet homme, que c'était le secrétaire intime de la grande chancelerie qui l'avait payé pour jouer le rôle de Han d'Islande.
— Mnsdœmon, dit le chancelier, qui ne devait pas être à sonaise, qu'avez -vous à répondre? Rien, réplique lesecrétaire, après avoir échangé un coup-d'œil avec son maître.
— Avez-vous eu des complices, demande à son tour l'évcque? — Des complices, répète Musdœmon, en regardant de nouveau le chancelier! Non, seigneur évêque; elle seigneur évèque s'en tient là.
Il faut convenir que le seigneur évèque n'était pas un juge d'instruction fort habile. Il l'a prouvé une première fois, pendant l'audition des témoins, quand tous les mineurs reconnaissant Hacket pour l'instigateur du complot, il se laissa interrompre par le président, et ne profita pas d'une déclaration si positive. Il le prouve ici non moins évidemment, en ne demandant à l'accusé aucune explication sur la note adressée par lui au comte, dans l'intention de perdre Schumacker. Tout cela sans doute est merveilleusement imaginé, mais un peu plus de vraisemblance et de bon sens n'y gâteraient rien.
Turiaf Musdœmon est condamné à mort, et, malgré son aveugle confiance dans la générosité du comte, ne sera pas plus épargné que Han d'Islande.
Celui-ci est seul dans son cachot; il appelle, et un guichetier se présente. — Que veux-tu? — Une botle de paille et du feu. — Rien de plus juste; mais as-tu de l'argent. — Non. — Quoi! pas même quelque méchant ducaton d'or? — Pas même de quoi acheter la peau d'un rat ou rame d'un homme. Le guichetier hoche la téfe et
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se retire. La porte se r'ouvre. Un homme vêtu de ser^e rouge entre aeeouipagné du guiehelier. — Han d'Islande, je suis Niclioll Orugix, bourreau de la province. — Si je n'étais moi, je voudrais élre loi. — Mon ami, tu as raison; c'est un bel état que le nôtre. —As-tu quelquefois bu du sang humain, reprend le monstre ? as-tu quelquefois dévoré les entrailles d'un petit enfant vivant encore?
Non, mais j'ai fait crier des os contre les ais d'un chevalet de fer; j'ai tordu des menibi-es dans les rayons d'une roue ; j'ai ébreché des scies d'acier sur des crânes dont j'enlevais les chevelures ; j'ai tenaillé des chairs palpitantes avec des pinces rougies devant un feu ardent 5 j'ai brûlé le sang dans des veines entr'ouvertes, en y vej'sant des ruisseaux de plomb fondu et d'huile bouillante. — Oui, dit le brigand pensif , tu as bien eu aussi tes plaisirs. — En somme, continua le bourreau, je crois qu'il s'est encore envolé plus d'àmes de mes mains que des tiennes ; usais brisons là-dessus. La loi te basse la faculté de me vendre ton cadavre ; combien en veux-tu ? Han, s'adressant au guichetier : dis-moi, camarade, combien veux-tu me vendre une botte de paille et un peu de feu. — Deux ducats d'or. La somme, comme de raison, paraît exorbitante au bourreau qui marchande longtems et finit par donner les deux ducats, en s'écriant : — liens, maudit démon ; sata» ne donnerait certes pas de toji âuie, ce que je donne pour ton corps. Alors le guichetier avance la main pour recevoir les deux pièces. — Un instant, compagnon ; apportemoi d'abord ce que je l'ai demandé. Le guichetier sort et revient avec une botte de paille et un léchaud plein de charbon. — C'est cela, dit le brigand, je me chaufferai cette nuit. Encore un mot. Ce cachot ne touche-t-il pas à la caserne des arquebusiers? — Oui. — D'où souffle le vent? — De l'Est. — C'est bien. Adieu, camarades, dit-il aux deux hommes. — A demain, répond le bourreau. — A demain répète le monstre.
Les guichetiers et les bourreaux de nos jours se seraient doutés de quelque chose.
Musdœmon, ainsi que l'auteur l'a fait entendre, n'avait livré son secret au tribunal, et ne s'était laissé condamner sans nommer ses complices, que dans la conviction où il était que le comte d'Ahlefeld ne permettrait pas que la sentence fût exécutée. Il croyait en avoir lu la promesse dans ses yeux au moment où il le condamnait, et, bercé de cette espérance, plus que ridicule dans un scélérat qui devait connaitre mieux ses pareils, il se promenait dans la prison, revêtu encore de sa robe de magistrat, quand il vit soudain un personnage en habits d'écarlate, portant sous son bras un rouleau de corde de chanvre. — Seigneur , lui dit-il, n'est-ce pas vous qui vous nommez Turiaf Musdœmon? — Oui, oui, se hàta-t-il de lui répondre, persuadé qu'il venait le délivrer. — Êtes-vous prêt ? — Je le suis, et il s'avançait vers la porte. — Un moment. Êtesvous donc si pressé? — Pour Dieu , hàtons-nous. Avonsnous beaucoup de chemina faire? — Non, et nous allons tout terminer, sans sortir d'ici. — 0 Dieu, dit Musdœmon, qui ôles-vous? — Je suis le bourreau. Et le misérable tremblait comme une feuille sèche que le vent secoue; frappait le plancher de son front ; se traînait aux genoux de l'exécuteur. — Es-tu prêt, répèle celui-ci ? — Non, reprend Musdœmon, en se levant ; non, c'est impossible, et vous commettez quelque horrible méprise. — Ne m'avez-vous pas déclaré que vous étiez Turiaf Musdœmon? Celui-ci, après un moment de réflexion : — Je ne m'appelle pas Turiaf Musdœmon, mais Turiaf Orugix. — Orugix! mon frère ! — Ton frère! serais-tu..? — Je suis Nicholl Orugix, bourreau du Dronlheimhuis, pour te servir, mon frère. — Nicholl, mon cher Nicholl, laisse-moi vivre. — Je ne puis. — Tu veux donc être fratricide? — Je suis bourreau; et, en parlant ainsi, il lui passait la corde au-
tour du col. — Encore un mot. — Jen'ai pas letems d'allendre. Il dit, tourne un bouton ; une trappe se lève ; le misérable y tombe, et le bourreau, la corde en main, s'appuyant sur les épaules du patient, au dernier soupir qui s'échappe du gouffre : c'est bon, dit-il, adieu, frère.
Au moment où il se redresse, il voit la prison pleine de fumée. Han d'Islande, comme ses gardiens auraient dû le prévoir, y avait mis le feu, et tout le régiment de Munkolm avait péri dans les flammes.
Musdœmon, avant de mourir, avait chargé son frère de remettre un paquet au comte d'Ahlefeld. C'était sa correspondance avec la comtesse. Drôle, dit le chancelier à . Nicholl Orugix, sors d'ici ; tu n'es plus le bourreau du Dronlheimhuis ; et, le paquet fatal à la main, il court chez Elphége. Elle venait d'apprendre la mort de Frédéric son fils. Elle était folle.
Alhanase Munder, Ordener, Elhel etSchumacker sont réunis. On devine le reste.
Qu'il y ait du talent dans cette composition, nous ne le contesterons pas. L'auteur y fait preuve d'une étonnante imagination ; il y excelle dans l'invention de la fable et des épisodes ; dans le genre descriptif; dans le dessin des portraits ; dans la peinture des caractères, et il a une facilité, une originalité de style sans exemple jusqu'ici ; mais pourquoi tant d'extravagance dans ce qu'il imagine ? d'incohérence dans ce qu'il invente? de bizarre dans ce qu'il décrit? de grotesque dans ce qu'il dessine? de hideux et d'horrible dans ce qu'il peint? Pourquoi semble-t-il ne se plaire à fouiller dans le cœur humain, que pour y trouver, en l'exagérant, ce qu'il y a de plus vil, de plus lâche, de plus cruel, de plus impie? quel peut être son but? en quoi le tableau de ces natures perverses, de ces âmes dégradées, (le ces monstruosités physiques et morales, peut-il être utile? qu'y peuvent gagner les arts, les mœurs, la
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société en général ? est-ce ainsi que les individus s'améliorent, que les nations se régénèrent, que l'humanité se perfectionne? est-ce ainsi que devrait se distinguer le siècle de la renaissance? nous le demandons à l'homme de goût, à l'homme sensé, à l'honnête homme, à nos romantiques eux-mêmes.
Quoique nous ayons peut-être clé un peu trop long dans le compte rendu deHan d'Islande, nous entrerons encore, tout ensuivant la même marche , dans des détails plus étendus sur Notre-Dame de Paris, qui, de Taveu de tout le monde, est le chef-d'œuvre de l'auteur.
Les acteurs qui s'y montrent au premier plan, et y sont chargés des principaux rôles , sont : Qtiasimodo , Esméralda, Claude Frollo, Pierre Gringoire.
Quasimodo venait d'être élu pape des fous , conformément au programme de la fête flamande proposée par le chaussetier Copenolle, de Gand. portant que cette dignité serait dévolue à celui des concurrents qui aurait fait la plus laide grimace, aux yeux de l'assemblée réunie dans la grand'salle du palais de justice, à l'occasion du mariage de madame Marguerite d'Autriche . et de l'arrivée des ambassadeurs de Flandre,
Quasimodo, en effet, sous le rapport de la laideur, avait plus que les conditions requises pour l'emporter facilement sur tous les autres.
Nous n'essaierons pas , dit l'auteur, en parlant de la grimace qui valut la papauté à son héros, de donner une idée de ce nez télraèdre, de cette bouche en fer à cheval, de ce petit œil gauche, obstrué d'un sourcil roux en broussailles, tandis que l'œil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue ; de ces dents désordonnées , ébrèchées par ci par là, comme les créneaux d'une forteresse; de celte lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d'un éléphant-, de ce menton fourchu et surtout de la physionomie répandue sur tout cela. Le meilleur peintre y renoncerait. Cependant le portrait n'est pas achevé. Ajoutez-y une grosse tête hérissée de cheveux roux ; entre les deux épaules une bosse énorme dont le contre-coup se faisait sentir par devant ; un système de cuisses et de jambes si étrangement fourvoyées, qu'elles ne pouvaient se toucher que par les genoux, et, vues de face, ressemblaient à deux croissants de faucilles qui se rejoignent par la poignée ; de larges pieds, des mains monstrueuses , et, avec toute cette difformité , je ne sais quelle allure redoutable de vigueur, d'agilité et de courage. On eût dit un géant brisé et mal ressoudé.
Quand cette espèce de Cyclope se montra au seuil de la
chapelle, immobile, trapu et presque aussi large que haut, la populace, à la perfection de sa laideur, le reconnut sur-le-champ et s'écria : c'est Quasimodo le sonneur de cloches ! c'est Quasimodo le bossu de Notre-Dame ! Quasimodo le borgne ! Quasimodo le bancal !
Tel était le pape que les fous venaient de se donner, et Quasimodo prenait au sérieux tous ces applaudissements ironiques auxquels cependant il faut dire qu'il se mêlait dans la foule quelque peu de crainte fort réelle; car le bossu était robuste; car le bancal était agile; car le sourd était méchant.
Mais d'où lui venait ce nom de Quasimodo ? c'est ce que le romancier explique un peu plus loin dans un chapitre où il trouve encore le moyen d'ajouter quelques traits à l'étrange peinture de son héros. On le nommait ainsi parceque c'était le jour de la Quasimodo de l'an de grâce d4G7, qu'il avait été recueilli, comme enfant trouvé, sous le porche de Notre-Dame. Là, glapissant et se tordant sur le lit de bois , il attirait les regards d'une foule de vieilles femmes, dont l'une s'écriait : — Ce n'est pas un enfant , c'est un singe manqué. L'autre : — C'est un miracle, un mystère d'abomination. L'autre : — 11 braille à rendre un chantre sourd. L'autre : — C'est une bête, un animal, le produit d'un juif avec une truie.
Effectivement c'était une petite masse fort anguleuse et fort remuante, emprisonnée dans un sac avec une tète qui sortait. Cette tête était chose assez difforme ; on n'y voyait qu'une forêt de cheveux roux, un œil, une bouche et des dents. L'œil pleurait, la bouche criait, les dents paraissaient ne demander qu'à mordre, et le tout se débattait dans le sac.
Un prêtre était là qui examinait le petit magicien; il étendit la main sur lui, le piit dans sa soutane et l'emporta. C'était l'archidiacre Claude FroUo. Il le baptisa, et
le nomma Quasimodo. Or, Quasimodo avait grandi, et, grâce à son père adoptif, il était devenu, depuis plusieurs années, sonneur de cloches de Notre-Dame.
Le pauvre malheureux ne connaissait rien dans le monde au-delà de l'enceinte de l'église qui avait été successivement pour lui l'œuf, le nid, la maison, la patrie, l'univers. Lorsque, tout petit encore, il se traînait tortueusement et par soubre-saulls, sous les ténèbres de ses voûtes, il semblait, avec sa face humaine et sa membreuse bestiale, le reptile naturel de la dalle humide et sombre de l'édifice.
C'est ainsi que, peu à peu vivant, dormant dans la cathédrale, il arriva à lui ressembler, à s'</ incrusier, à en fixe r partie intégrante. Ses angles saillants s'emboitaient auxangles rentrants des murailles; il en avait pris la forme comme le colimaçon prend la forme de sa coquille. 11 y adhérait comme la tortue à son écaille. Cette demeure lui était propre. Elle n'avait pas de hauteur qu'il n'eût escaladée ; les tours sur la face extérieure desquelles on le voyait souvent ramper, comme un lézard qui glisse sur un mur à pic, ne lui causaient aucun vertige. Il s'était fait en quelque sorte, singe et chamois.
Si maintenant nous tâchions de pénétrer jusqu'à l'àme de Quasimodo, s'il nous était donné d'explorer l'intérieur ténébreux de cette créature opaque , d'en élucider les recoins obscurs et les culs de sac absurdes, sans doute son âme nous apparaîtrait dans quelque attitude pauvre, rabougrie et racliilique.
Un des effets de son malheur, était de le rendre méchant; il était méchant parce qu'il était sauvage; il était sauvage parce qu'il était laid. Sa force était une cause de plus de méchanceté.
Ce qu'il aimait avant tout dans l'édifice maternel , c'étaient les cloches. 11 les aimait, les caressait, leur par-
lail, les comprenait. C'étaient pourtant ces mêmes cloches <|iii l'avaient rendu sourd.
On ne saurait se faire une idée de sa joie, les jours de grande volée. Au preniier choc du ballant de la grosse floche, il vibrait avec elle ; l'écume sortait de sa bouche ; il se dilatait comme l'oiseau au soleil. Tout-à-coup la frénésie de la cloche 1« gagnait; il attendait le bourdon au passage, comme l'araignée attend la mouche, et se jetait I)rusquement sur lui à corps perdu. Alors il le saisissait aux oreillettes, l'étreignait de ses deux genoux, l'éperonnait de ses deux talons. 11 criait, grinçait des dents ; sa poitrine faisait le bruit d'un soufflet de forge; ce n'était plus le bourdon de Notre-Dame, ni Quasimodo , c'était le vertige à cheval sur le bruit, un esprit cramponné à une croupe volante, un centaure moitié homme, moitié cloche.
En ce moment, il y avait un tel air répandu sur la sombre façade de l'église, qu'on eût dit que le grand porlail dévorait la foule, et que la rosace la regardait, et tout cela venait de Quasimodo, à tel point que, pour ceux qui savent que Quasimodo a existé, Notre-Dame est aujourd'hui déserte, inanimée, morte. L'esprit l'a quittée, et ce n'est plus qu'un squelette, un crâne où il y a encore des trous pour les yeux, mais plus de regard.
Il y avait néanmoins une créature humaine que Quasimodo exceptait de sa haine pour les autres ; c'était l'archidiacre Claude Frollo. Nous verrons pourtant qu'il en exceptait encore une seconde. Esméralda. envers laquelle il fut loin de se conduire avec la méchanceté qu'on lui suppose. Il avait pour l'archidiacre une reconnaissance profonde, passionnée, sans bornes. Il était son esclave le plus soumis, son valet le plus docile, son dogue le plus vigilant. Il l'aimait enfin comme jamais chien, jamais cheval, jamais éléphant n'aima son maître; ce qui ne l'empêcha pas, un peu plus tard, de le faire sauter du haut en
bas des tours de Notre-Dame. Nous retrouverons Quasimodo ailleurs.
La figure la plus gracieuse, ou plutôt la seule gracieuse du roman, est celle d'Esviéralda. On ne sait d'où lui venait son nom. Née à Rheims, mais enlevée toute jeune à sa mère par une troupe de Bohémiens, elle avait reçu de ces saltimbanques , une éducation conforme à la leur, et accompagnée d'une chèvre savante, nommée Djali, elle dansait, chantait, faisait des tours, à leur profit, sur les places publiques et dans les carrefours.
Elle n'était pas grande, mais elle le semblait , tant sa fine taille s'élançait hardiment. Elle était brune, mais sa peau avait le reflet doré des Andalouses et des Romaines. Son pied aussi était andaloux -, car il était tout ensemble à l'étroit et à l'aise dans sa jolie chaussure. Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de perse, et chaque fois qu'en tournoyant, sa rayonnante figure passait devant vous, ses yeux noirs vous jetaient im éclair.
Il en était de sa voix comme de sa danse, comme de sa beauté. C'était indéfinissable et charmant ; quelque chose de pur et de sonore , d'aérien , d'ailé , pour ainsi dire. C'étaient de continuels épanouissements , des mélodies, des cadences inattendues ; puis des phrases simples, semées de notes acérées et sifflantes, puis des sauts de gammes qui auraient dérouté un rossignol, mais où l'harmonie se retrouvait toujours.
Nous douions que jamais plus bel éloge ait été fait d'une cantatrice; et le talent d'Esméralda était d'autant plus admirable qu'assurément elle ne le devait ni à sa naissance, ni à l'instruction qu'elle avait reçue, ni à la compagnie qu'elle fréquentait.
Un soir qu'elle retournait à son gîte, après avoir fini sa journée , elle se sentit arrêtée , empoignée par un petit
monstre d'une force prodigieuse qui l'eiuportail ployée sur ses bras, comme une écharpe de soie. C'était Quasimodo. Nous dirons pourquoi et comment la chose arriva. Aux cris de la jeune fille, un officier du guet accourut, l'arracha des mains du ravisseur qu'il fit saisir et garotter, et la mit en travers sur son cheval. Celle-ci se dressa gracieusement sur la selle de l'officier, appuya ses deux mains sur ses épaules, le regarda fixement quelques secondes, et l'innocente, faisant plus douce encore sa douce voix : — Comment vous appelez -vous , dit-elle , M. le gendarme.^ — Je m'appelle Phœbus de Chateaupers, pour vous servir, ma belle, répondit l'officier. — Merci, repritelle. Et, pendant que le capitaine retroussait sa moustache, elle se laissa glisser en bas du cheval, comme une flèche qui tombe à terre et s'enfuit ; mais cette ange de chasteté et de vertu emportait avec elle le trait qui l'avait blessée, et un amour si subit, si naturel el si pur ne devait finir qu'avec sa vie.
Elle était rentrée à son gîte, dans ta cour des miracles, dans cette cité redoutable où jamais honnête homme n'avait pénétré à cette heure ; cité de voleurs où les officiers du chatelet et les sergents de la prévôté, qui s'y aventuraient la nuit, disparaissaient en mieltes-j où se rassemblaient les bohémiens , les moines défroqués, les écoliers perdus, les vauriens de toutes les nations. C'est dans celte cour, dont elle était la reine, que la belle Esméralda avait reçu l'éducation soignée qui en faisait un miroir de candeur et de grâce, et nous n'anticipons sur la description de cette cour célèbre, que pour dire comment l'intéressante Egyptienne eut la générosité de sauver de la corde le pauvre Gringoire, philosophe et poëte, qui s'était fourvoyé là par hasard. On allait le pendre; mais une loi bohémienne défendait do pendre un houmie, avant d'avoir demandé à haute voix, s'il y avait dans la société
une femme qui en voulût pour mari. Aucune ne se présentait. — Personne n'en vî'ut, criait le président! une fois, deux fois, trois fois. Adjugé.
En ce moment un cri s'élève. Esméralda ! Esméralda ! elle s'approche du patient. — Vous allez pendre cet homme, dit-elle gravement? — Oui, sœur, à moins que tu ne le prennes pour mari. — Je le prends. — En ce cas. ajoute le président, approchez. Et, la main étendue sur le front des conjoints : frère, elle est ta femme. Sœur , il est ton mari. Allez.
Mais ce n'était pas un véritable mariage dans l'esprit d'Esméralda ; ce n'était qu'un acte de complaisance, et l'on verra comme quoi Gringoireen fut prodigieusement désappointé.
Une autre belle action d'Esméralda la ramène sur la scène. Quasimodo, qui avait tenté de l'enlever, la nuit précédente, après avoir été arrêté, jugé , condamné à la flagellation, en place de Grève, se trouvait au pilori depuis une heure, déchiré, maltraité, insulté par la populace. A boire, s'ccriait-il, d'une voix qui ressemblait plutôt à un aboiement qu'à un cri humain ! et tout le monde riait. A boire, lépétait-il, épuisé, pantelant! et les huées redoublaient. Tout-à-coup, une jeune fdle, bizarrement vêtue, sort de la foule; c'était la bohémienne. Elle approche sans dire un mot , détache une gourde de sa ceinture et la porte doucement aux lèvres du misérable qui boit avidement, soupire et alonge ses lèvres noires, sans doute pour baiser la belle main qui vient de l'assister ; mais Esméralda, quoique sans rancune, se souvenait de l'attaque violente de la nuit ; elle eut peur, et retira sa main avec le geste effrayé d'une enfant qui craint détrc mordue par une béte.
Elle avait repris ses exercices en plein air , et elle dansait en tambourinant sous le balcon de plusieurs dames ,
au milieu desquelles on apercevait le capitaine Phœbus de Chateaupers. —Beau cousin, lui dit l'une d'elles, ne nous avez-vous point parlé d'une petite bohémienne que vous avez sauvée, il y a deux mois, des mains d'une douzaine de voleurs? — Oui. — Regardez. Ne serait-ce point celle qui danse là dans le parvis? — Précisément; je la remets à sa chèvre. — Appelez-là. — Mais je ne la connais pas ; cependant j'essaierai ; et , se penchant à la balustrade du balcon, il se mit à crier : petite !
La petite tourna la tête , reconnut l'officier du guet, et, comme il lui fit signe de monter, elle monta ; mais elle était si modeste, si timide, qu'arrivée au seuil de la porte, elle y resta longtems immolùle, rouge, essoufflée, n'osant lever les paupières, effet prodigieux delabonne éducation et des bons exemples! et elle en était si jolie, que les belles dames en devinrent jalouses. Elle entra toutefois, et Chateaupers s'avançant vers elle : — Je ne sais si j'ai le suprême bonheur d'être connu de vous. — Oh oui, fit elle, avec un sourire et un regard pleins d'une douceur infinie ! et l'accent dont cet oh oui! fut prononcé, acheva de la perdre dans l'esprit de celles qui l'avaient fait venir.
Phœbus lui ayant rappelé le rapt tenté sur elle par Quasimodo, et la manière dont, pour ce méfait, le maraud avait été étrillé en place de Grève : pauvre homme, soupira la bohémienne ! Le capitaine éclata de rire : corne de bœuf, voilà de la pitié aussi bien placée qu'une plume au cul d'un porc. Je veux être ventru comme un pape, si.... Pardon, mesdames; je crois que j'allais lâcher quelque sottise. — Fi donc, s'écria dédaigneusement une de ces dames! — Que voulez-vous, ajouta une autre? il parle à cette créature le langage qui lui convient. Et c'était un spectacle curieux de voir comme ces filles de grande maison, avec leurs langues envenimées , serpentaient, glissaient et se tordaient autour de la danseuse des rues.
Phœbus la défendait en riant, et la bohémienne, quoique piqué des mauvais procédés de la compagnie , attachait sur lui un regard résigné, triste et doux.
Sur ces entrefaites , la chèvre qui était à la recherche de sa maîtresse, entre dans l'appartement. Ce fut une diversion. — Or çà, s'écrient toutes les belles dames à la fois, il faut que la chèvre nous amuse à son tour. Petite, fais donc faire un miracle à ta chèvre. — Je ne sais ce que vous voulez dire. — Eh mais, que signifie ce petit sachet suspendu à son col ? — C'est mon secret. — En ce cas, la bohémienne, si toi ni ta chèvre n'avez rien à nous danser, que faites-vous céans ? La bohémienne prenait le chemin de la porte , mais non sans tourner les yeux sur Phœbus. Lui alors, en j urant : — Vrai Dieu ! on ne s'en va pas ainsi ; revenez. Comment vous appelez-vous? — Esméralda. Un cri général s'élève : — Vous le voyez bien; c'est une charmeresse.
Depuis quelques minutes, une petite fille avait attiré la chèvre dans un coin de la chambre, détaché le sachet mystérieux, et vidé ce qu'il contenait. C'était un alphabet. A peine les lettres furent-elles étalées sur la natte, que la chèvre, avec ses pattes d'or, les disposa dans un ordre particulier et en forma le mot Phœbus. Au cri de l'enfant, tout le monde accourt^ la mère, les jeunes filles, la bohémienne et l'officier. — Ah! le voilà donc le secret qu'elle voulait nous cacher! Esméralda voit la sottise que vient de faire sa chèvre, ramasse les malencontreuses lettres, fait signe à Djali et s'esquive. Le capitaine la suit, et lui donne un rendez-vous qu'elle accepte. Quelle ingénuité '.
Comme le capitaine, à la nuit tombante, se dirigeait vers l'endroit convenu, au sortir d'une orgie, il est arrêté par un homme de mauvaise mine, vêtu en noir, et qui ne l'avait pas perdu de vue. C'était l'archidiacre Claude Frollo, attaché comme un mauvais génie à la poursuite
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de la bohémienne , et qui brûlait pour elle d'une passion satanique. Car il est bien juste que, par compensation, nos écrivains religieux et monarchiques, quand ils réhabilitent les filles de joie, insultent les grandes dames et déshonorent les ministres de la religion ! Quoiqu'il en soit, Phœbus est sur le point d'en venir aux mains avec l'archidiacre; mais celui-ci se ravise; il sait que le capitaine a besoin d'argent pour payer son gite, et il lui en offre, à la condition de pouvoir l'accompagner où il va. L'officier y consent, et, le marché conclu, ils cheminent côté à côte, arrivent devant une porte basse et heurtent rudement. — Qui est là, crie une voix édentéel — Corps Dieu, tête Dieu, ventre Dieu, répond le capitaine, à qui l'auteur aurait bien dû épargner de tels blasphèmes, et la porte s'ouvre, et ils apperçoivent une vieille femme et une vieille lampe qui tremblent l'une et l'autre.
La vieille était courbée en deux, couverte de haillons , branlante du chef, percée à petits yeux , coiffée d'un torchon, ridée partout, aux mains, au col, à la face. Ses lèvres rentraient sous les gencives, et elle avait tout autour de la bouche, des pinceaux de poils blancs qui lui donnaient la mine embabouinée d'un chat. L'intérieur de son bouge était à l'avenant; Phœbus lui donne un écu qu'elle reçoit , en le traitant de Monseigneur, et qu'elle renferme dans un tiroir ; mais, pendant qu'elle tourne le dos, un petit garçon sale, chevelu, déguenillé, prend la pièce et met une feuille sèche à la place. La vieille avait fait signe aux deux gentilshommes de la suivre ; elle avait monté l'échelle devant eux , et Phœbus, en habitué du logis , poussant une porte qui donnait dans un cabinet noir : — Entrez-là , avait-il dit à son compagnon , et la porte s'était refermée.
Le capitaine aussitôt court au devant de sa belle ingénue. Un quart d'heure se passe; c'est un siècle pour l'ar-
chidiacre. Enfin il entend craquer les ais de l'escalier de bois ; quelqu'un monte, et il voit une lumière. La vieille, à là face de chat, paraît, une lampe à la main, puis l'officier, puis la bohémienne. Claude FroUo, le visage collé à la porte vermoulue de son obscur réduit, écoute et en entend plus qu'il ne voudrait, plus surtout que la décence ne nous permettrait d'en répéter. L'innocente disait : — Oh ! monseigneur, je vous aime ; et il y avait autour d'elle un charme de vertu et un baume de chasteté. Sans doute le baume de la cour des miracles! — Corne de bœuf,
reprenait le capitaine, ma chère Similar, Esménarsa
pardon; mais vous avez un nom si prodigieusement sarrasin, que je ne puis m'en dépêtrer; c'est une bronssaille qui m'arrête tout court. — Mon Dieu, dit la pauvre fille, puisque ce nom vous déplait , je voudrais m'appeler Goton. — Vous m'aimez donc? Eh bien , je veux que le grand diable Neptunus m'enfourche, si je ne vous rends la plus heureuse créature du monde. — Mais c'est pour nous marier, n'est-ce pas? — Ah! bah! est-ce qu'on se marie? est-ce qu'on est moins aimant -pour n'avoir pas craché du latin dans la boutique d'un prêtre?
Et voilà comme s'expriment des écrivains dont la foi a épuré l" imagination! à qui il faut des croyances, des vérités révélées ! et qui n'ont pas oublié, comme Voltaire, que le trépied du poète doit avoir sa place auprès de l'autel !
Claude Frollo n'avait pu résister plus longtems à sa jalouse impatience ; il avait brisé sa porte ; il était là, et la jeune fille tremblait comme une colombe qui lèverait la tête au moment oîi l'orfraie la regarde dans son nid avec ses yeux ronds. A l'instant même Phœbus est frappé d'ua coup de poignard; il tombe; Esméralda s'évanouit ; et, quand elle a repris ses sens, elle se voit entourée de soldats. On emporte le capitaine mourant; l'archidiacre a
disparu, laissant son manteau, et elle entend dire autour d'elle : c'est une sorcière qui a tué un capitaine.
Il y avait flagrant délit ; la justice fut bientôt saisie dé l'aifaire; l'accusée comparaissait devant le tribunal, et la vieille chez qui avait été commis le crime, était appelée en témoignage. — Messeigneurs, dit-elle, la chose est aussi vraie que c'est moi qui suis la Falourdel, pauvre vieille aujourd'hui , jolie fille autrefois. Un soir je filais mon rouet; on cogne à ma porte. Je demande qui. On jure. J'ouvre. Deux hommes entrent. Ils me donnent un écu. Je serre l'écu dans mon tiroir et je me dis : ce sera pour acheter demain des tripes à l'écorcherie de la Violette. L'un de ces deux messieurs sort et , un quart d'heure après, revient avec une jeune fille que suivait un bouc, un grand bouc noir ou blanc, je ne sais plus. La fille à la bonne heure; mais le bouc, cela sent le samedi. Cependant je ne dis rien. J'avais l'écu. Je me remets à filer; mais je ne sais pourquoi l'histoire du moine bourru me revenait entête. Toul-à-coup j'entends un cri en haut. La fenêtre s'ouvre. Je cours, et je vois un fantôme habille en prêtre, qui tombe dans l'eau et nage vers la cité. J'appelle le guet. Ces messieurs arrivent. Je monte avec eux ; et qu'est-ce que nous trouvons? Une chambre en sang, le capitaine étendu de son long avec un poignard dans le col , la fille faisant la morte , et le bouc tout effarouché. On emporte l'officier et la fille; mais attendez. Le pire, c'est que le lendemain, quand j'ai voulu prendre l'écu, je n'ai plus trouvé qu'une feuille sèche à la place. La vieille se tut. Un murmure d'horreur circula dans l'auditoire. Ce moine bourru, ce fantôme, ce bouc, tout cela sentait furieusement la magie.
Alors l'avocat du roi , Charmolue, prenant la parole : Messieurs ont les pièces du procès ; ils peuvent consulter ie dire de Phœbus de Chaleaiipers. — Phœbus, s'écrie
l'accuséo ! OÙ est-il ? avant de me tuer, par grâce , ditesmoi s'il vît encore. — Taisez-vous, femme, répond le président ; ce n'est pas là notre alfaire. Qu'on introduise la seconde accusée. C'était la chèvre. On la fait approcher; on lui présente le tambour de basque de la bohémienne, et, l'un des juges lui ayant demandé : quelle heure est-il? elle le regarde d'un œil intelligent , lève son pied doré et frappe sept coups. Il était en effet sept heures. Ensuite on lui fait faire plusieurs autres momeries surla date du jour, le mois de l'année, etc. Enfin le sac de cuir que Djali portait au col, ayant été vidé sur le carreau, on la vit extraire de l'alphabet épars le nom fatal de Phœbus, et les sortilèges dont le capitaine avait été victime, parurent irrésistiblement démontrés. — Fille, poursuivit le président, avouez-vous que , de complicité avec la chèvre ici présente, vous avez poignardé le capitaine Phœbus ? — Mon Phœbus ! horreur, s'écria-t-elle, en se cachant la tète dans les mains ! — Persistez-vous à le nier? — Si j'y persiste, bon Dieu ! et son accent était terrible et son œil étincelait. — Comment en ce cas expliquez-vous les faits à votre charge? — Je l'ai déjà dit ; je ne sais pas.
Il est évident , tout ignorante et tout ingénue qu'elle est, qu'elle pouvait se défendre beaucoup mieux.
A défaut d'autre explication, le procureur du roi , d'un ton plein de douceur : — Attendu l'obstination douloureuse de l'accusée , je requiers l'application de la question. — Accordé, dit le président.
Nous n'entrerons pas avec l'auteur dans le détail des horribles tortures que l'infortunée eut à souffrir, et sur le choix desquelles Charmolue hésita un moment avec la grimace ambiguë d'unpoète qui cherche une rime. Tout cela révolte et fait crisper les nerfs. Enûn l'excès de la douleur force la patiente d'avouer le crime qu'elle n'a pas commis; on lui lit sa sentence, et, en attendant l'heure de l'exécu-
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lion, on la dépose dans les oubliettes creusées par Saint- Louis, sous la tourelle, avec le colossal palais de justice sur la tête, pauvre mouche qui n'eût pu remuer le moindre de ces moellons.
C'est là que Claude Frollo, ainsi qu'on Ta vu, vint encore lui répéter ses infâmes propositions, ses exécrables blasphèmes , ajoutant à ceux que nous avons cités : — Aimer une femme ; l'aimer de toutes les fureurs de son âme ; sentir qu'on donnerait pour le moindre de ses sourires, son sang, ses entrailles, sa renommée, son salut, f immortalité et l'éternité; cette vie et l'autre ! Et en être haï! Oh! ce sont là les véritables tenailles rougies au feu de l'enfer ! A ces transports d'une rage impie et forcenée, la jeune fille se jette sur lui comme une tigresse furieuse, et, le poussant vers l'escalier avec une force surnaturelle : — Va-t-en , monstre ; va-t-en , assassin , et laisse-moi mourir.
Tout était prêt pour le supplice ; midi sonnait, et un tombereau débouchait par la rue Saint-Pierre aux bœufs. Une jeune fille y était assise, les bras liés derrière le dos. Elle était en chemise. Ses longs cheveux noirs tombaient épars sur sa gorge et ses épaules à demi découvertes. A travers cette ondoyante chevelure , plus luisante qu'un plumage de corbeau , on voyait se tordre et se nouer une grosse corde grise et rugueuse, qui écorchait ses fragiles clavicules, et se roulait sur son col, comme un ver de terre sur une fleur , et elle retenait avec ses dents sa chemise mal attachée.
Quelques-uns trouveront cette peinture gracieuse ; elle n'est qu'indécente, et rien ne nous paraît de plus mauvais goût et plus déplacé que ces images luxurieuses, au pied de l'échaffaud, et dans un moment si triste et si solennel.
Le valet du bourreau s'approche de la malheureuse pour la faire descendre du tombereau ; on lui délie les mains.
et on la fait marcher pieds nus sur le dur pavé, jusqu'au bas des marches du portail. La corde qu'elle avait au col, traînait derrière elle. On eût dit tin serpent qui la suivait.
Dom Claude ne s'était pas éloigné, et on le voyait à la tète de la procession funèbre qui chantait la messe des morts. Esméralda l'apercevant: c'est encore lui, dit-elle, avec un geste d'épouvante! Il s'approche comme pour recevoir sa dernière confession. — Veux-tu de moi; je puis encore (e sauver. — Va-t-en, démon , ou je le dénonce. Que ne le dénonçait-elle? — Réponds vite, veux-tu de moi? — Qu'as-tu fait de mon Phœbus ? — Il est mort.
L'archidiacre mentait. En ce moment même , le capitaine se montrait au balcon du logis Gondelaurier, et il l'avait reconnu. Comment Phœbus restait-il là, témoin impassible de la mort d'une (ille dont il savait l'innocence, surtout quand il avait devant lui l'auteur de l'allentat commis sur sa propre personne? Esméralda elle-même , tandis qu'on lui liait les coudes, levant machinalement les yeux: Phœbus, dit-elle, avec un cri déchirant, mon Phœbus! Mais le capitaine qui l'entend, fronce le sourcil, et elle le voit disparaître avec une autre femme. Ce dernier coup était trop rude; elle tombe sans mouvement sur le pavé.
Allons, dit Charrnolue. portez-la dans le tombereau, et finissons.
Ces choses-là sont elles possibles ? mais en voici bien d'une autre.
Un étrange spectateur observait tout, du haut des tours de l'église. C'était Quasimodo. Il avait fortement attaché à l'une des colonettes de la galerie, une grosse corde à nœuds. Soudain , au moment où le maître des hautes œuvres se dispose à remplir ses terribles fonctio ns , il enjambe la balustrade, saisit la corde des pieds . des
genoux et des mains ; puis on le voit couler sur la façade, comme une goutte de pluie qui glisse le long d'une vitre, courir vers le bourreau avec la vitesse d'un chat tombé des toits , le terrasser sous deux poings énormes, enlever l'Égyptienne d'une main, comme un enfant sa poupée, et, d'un seul élan, rebondir jusque dans l'église, en élevant la jeune fille au-dessus de sa tête, et en criant d'une voix formidable : asile, asile !
Charmolue demeure stupéfait. Nous n'en sommes pas surpris. La chose était bien assez étonnante pour cela.
Les églises avalent ordinairement une logelle pour les suppliants. A ?îolre-Dame, c'était une cellule sur les combles des bas-côtés, précisément à l'endroit où la femme du concierge actuel des tours, s'est pratiqué un jardin qui est aux jardins suspendus deBabilone, ce quune laitue est à un palmier et une portière à Sémiramis. C'est là qu'elle avait été déposée par son libérateur.
Nous ne dirons pas les attentions délicates, les preuves de dévouement, d'amour même que Quasimodo prodiguait à la belle prisonnière, en reconnaissance du verre d'eau qu'il en avait reçu, et à laquelle, en la voyant muette d'effroi en sa présence, il disait : — Pauvre monstre que je suis ! vous êtes un rayon du soleil , une goutte de rosée , un chant d'oiseau ; moi, je dois vous faire l'effet d'une bête, dites? Et il se prenait à rire. Y avait-il de quoi? Un jour, après une dernière déclaration, il tira de sa poche un petit sifflet: — Tenez, quand vous voudrez que je vienne, vous sifflerez avec ceci. Je suis sourd ; mais j'entends ce bruit là.
La pauvre Egyptienne avait revu son Phœbus. Envain il était ingrat ; elle l'aimait, et l'amour est comme un arbre ; il pousse de lui-même, et continue souvent de verdoyer sur un cœur en ruine.
Une fois qu'elle caressait Djali , Quasimodo, présent à
cette gcène : — Mon malheur est que je ressemble encore trop à l'homme. Que ne suis-je tout à fait une bête comme cette chèvre !
Une autre fois Esméralda était sortie de sa cellule; toutà-coup elle se trouble, frissonne et, tendant les bras vers la place : — Phœbus, se mit-elle à crier, viens, viens, un mot, un seul mot, au nom du ciel ! Quasimodo regarde, et distinguant l'objet de cette tendre prière : — Voulez-vous que je vous l'aille chercher ? — Oh ! va, allez, cours vite, amenez-le moi , je t'aimerai. Il courut. Phœbus venait de monter à cheval ; il se met à sa poursuite. — Capitaine, arrêtez ; il y a ici quelqu'un qui veut vous parler. — Corne Mahon, voilà un vilain oiseau ébouriffé qu'il me semble avoir vu quelque part. — Monseigneur.... — Je te dis de lâcher la bride de mon cheval. Drôle, que me veuxtu ? est-ce que tu prends la bride de mon cheval pour une potence? — C'est une femme qui vous attend , qui vous aime. — Dis à celle qui t'envoie que je vais me marier et qu'elle aille au diable. — (î'est Esméralda. — Face de chat-huant, est-ce que lu reviens de l'autre monde ? Il dit, lui assène un vigoureux coup de pied dans la poitrine, et pique des deux. Phœbus apparemment n'était pas aussi facile à désarçonner que le bourreau . ses valets et la garde.
Quasimodo revient vers Esméralda. — Quoi ! seul, lui dit-elle, du plus loin qu'elle l'aperçoit ? — Je n'ai pu le trouver. — Va-t-en. Et. depuis ce jour, il ne lui fit plus de visite.
Un soir, ou plutôt une nuit, la bohémienne aperçoit à sa lucarne , un homme qui la regarde. Elle jette un cri d'effroi ; c'était l'archidiacre qui avait découvert sa cachette et déjà il s'était glissé près d'elle. Ici le respect pour le lecteur retient notre plume. Comme elle se débattait en rampant sur le sol, sa main rencontre le sifflet que lui
avait laissé Quasimodo ; elle le porte à ses lèvres, siffle de toute la force qui lui reste, et presque au même instant le prêtre sent une grosse main qui le traîne par le pied hors de la cellule, tandis qu'un coutelas brille sur sa tête ; mais à la clarté d'un pâle rayon de la lune, le sonneur de cloches a reconnu son maître. Il le lâche, recule, tombe à ses genoux et lui présente le fer dont il est armé. Claude FroUo se jetait dessus, mais la fille plus prompte s'en empare, éclate de rire avec fureur, et, tenant la lame haute : — Approche , si tu l'oses. Il a peur, se replonge sous la voûte de l'escalier, et rentre à tâtons dans sa cellule, en murmurant : personne ne t'aura. Quasimodo ramasse le sifflet, le rSnd à l'Egyptienne et se retire.
Doni Claude, malgré tant d'inutiles efforts, n'avait pas perdu l'espérance de ressaisir sa proie. D'après un projet arrêté entre lui el Gringoire, les truands de la cour des miracles devaient se soulever en faveur de leur reine. Le projet réussit. Les truands s'armèrent ; ils coururent assiéger Notre-Dame, et ils allaient enlever la place ; mais Quasimodo, qui ne savait pas leur dessein, croyant que c'était à Esméralda qu'on en voulait, se mit en devoir de soutenir l'assaut. Il faisait pleuvoir sur les assiégeants une grêle de moellons , les inondait d'un déluge de plomb fondu, renversait leurs échelles, et donnait à la force armée le tems de venir au secours de la cathédrale. En effet les troupes du roi ne tardent pas à arriver ; les truands sont mis en fuite, et l'église est délivrée; mais Esméralda n'y était plus. Gringoireet l'archidiacre l'avaient enlevée, et ils étaient parvenus avec elle sur la place de la Grève où était dressée la potence. Là, Gringoire s'évade et laisse la pauvre fille avec le prêtre. — Je puis encore te sauver , lui disait celui-ci, en lui montrant le gibet ; choisis entre nous deux. — Monstre, le gibet m'est moins affreux que toi, et elle le menace de lui arracher 8es vilains
cheveux gris, et de les lui jeter à poignée par la face. Ici encore et à plus forte raison, nous renonçons à transcrire. Enfin le misérable, voyant qu'il n'a rien à espérer, reprend l'innocente créature, la renverse à terre, la traîne vers l'angle de la tour Roland, demeure de la sachette, et lui crie : Gudule ! Gudule ! voilà l'Egyptienne, venge-toi. Aussitôt l'Egyptienne se sent saisir par le coude. — Ne la lâche point ; je vais chercher les sergents. Tu la verras pendre. 11 savait que la sachette avait tous les bohémiens en horreur, depuis qu'ils lui avaient volé sa fille, et les doigts osseux et maigris de la vieille meurtrissaient les bras de la malheureuse. — Oh ! que je te mordrais bien , si les barreaux ne m'en empêchaient ; mais j'ai la tête trop grosse. Et elle riait ou grinçait des dents. Les deux choses se ressemblaient. La pauvre condamnée, croyant entendre les pas des chevaux : — Madame, ayez pitié. Ils viennent. Je n'ai rien fait. Lâchez -moi; grâce! — Rends-moi mon enfant. — Lâchez-moi, au nom du ciel! T- Rends-moi mon enfant. Tiens, voilà son petit soulier. Sais-tu où est le pareil? L'Egyptienne , à ces mots, ouvre son sachet et en tire un petit soulier tout semblable à l'autre. — 0 ma mère, s'écrie-t-elle ! — 0 ma fille, répond la récluse! Reconnaissance pathétique , inattendue, incroyable qui ne se résout pas en une scène de moins do vingt pages. A l'instant même la sachette brise les barreaux de la lucarne, saisit sa fille par le milieu du corps , et la tire dans sa cellule. Ses efforts pour l'arracher aux soldats qui veulent la lui ravir, ne sont pas imaginables. Ècumanle, l'œil hagard, à quatre pattes, comme une panthère, et toute hérissée : — Approche, dit-elle au commandant de la troupe. Est-ce que tu ne comprends pas que c'est ma fille? Sais-tu ce que c'est qu'un enfant qu'on a? Hé! loup cervier, n'as-tu jamais gîté avec ta louve? N'en as-tu jamais eu un louveteau? Et , si tu as des petits.
quand ils hurlent, est-ce que lu n'as rien dans le ventre qui rcuiue? Elle a beau faire; le mur de la cellule est enfoncé ; le bourreau y pénètre et s'empare de la fille et de la mère. La mère, comme une bête qui tombe sur sa proie, se jeté sur sa main, la mord, la déchire, et ce n'est pas sans peine qu'on la lui arrache toute sanglante. Repoussée brutalement, on remarque qu'elle tombe lourdement sur le pavé ; on la relève , et elle retombe de nouveau. C'est qu'elle était morte.
Rien de plus beau que la tendresse maternelle et la piété filiale; mais ce n'est point parmi les prostituées qu'il faudrait en aller chercher des exemples.
Pour la jeune fille, le bourreau l'emporte vers le gibet, la fait monter au plus haut de l'échelle, lui arrange le nœud autour du col, et quelques instants après on la voit se balancer au bout de la corde , avec l'homme accroupi sur ses épaules.
Dans quel but de plaisir ou d'utilité, décrire aussi minu lieusement les dernières angoisses d'une créature innocente à laquelle on s'intéresse?
Passe pour l'archidiacre. Lui , du haut de Notre-Dame, le col tendu, l'œil hors de la tête, il pouvait jouir, il jouissait d'un tel spectacle; et, au moment où c'était le plus terrible, un rire de démon éclata sur son visacje livids..
Quasimodo prit la chose autrement; il n'avait pas entendu ce rire; mais il l'avait vu ; il en fut si indigné, que, reculant de quelques pas en arrière, et se ruant avec fureur sur Dom Claude, il le poussa de ses deux grosses mains par le dos, et le précipita du haut en bas de la tour.
Le caractère de Claude Frollo n'est pas le moins remarquable du roman ; il en est certainement le plus immoral et le plus impie; mais, d'après ce qu'il a fallu en faire
connaître d'avance , en parlant de Quasimodo et d'Esmé-
lalda, il ne reste plus que peu de chose à dire, pour achever de le peindre.
C'était une figure d'homme austère, calme et sombre, il n'avait pas plus de trente-six ans. Cependant il était chauve, et à peine avait-il aux tempes quelques touffes de cheveux rares et gris. 11 appartenait à ce que l'on appelait alors haute bourgeoisie, ou petite noblesse. — Son père, qui le destinait à l'èlat ecclésiastique, l'avait cloîtré tout enfant au collège de Torchi en l'université, et, à seize ans, il eût pu tenir têle en théologie mystique, à un père de l'église; en théologie canonique , à un père des conciles; en théologie scolastique , à un docteur de Sorbonne. De la théologie, il avait passé aux capitulaires, aux décrétales ; puis il s'était jeté sur la médecine, sur les arts libéraux; avait étudié la science des herbes, des onguenls; le latin, le grec, l'hébreu. A dix-huit ans, les quatre facultés y avaient passé. Alors il perdit son père et sa mère; et il ne lui restait qu'un jeune frère, Jehan Frollo, qu'il mit en nourrice, qu'il envoya au collège, dont il soigna l'éducation, et qui en profita si bien qu'il finit par s'enrôler parmi les truands de la cour des miracles.
Claude Frollo avait donc parcouru le cercle presque entier des connaissances humaines; mais on prétendait qu'après avoir épuisé le fas du savoir, il avait osé pénétrer dans le nefas ; qu'il avait creusé dessous toute la science matérielle, limitée, et qu'il s'était assis dans cette caverne à la table mystérieuse des alchimistes, des astrologues , des hermc'liques. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il s'était accommodé, dans celle des deux toursqui regarde la Grève, une petite cellule fort étroite où nul n'entrait, pas même lïvèque, sans son congé. Souvent la nuit on y voyait briller une clarté intermittente qui semblait suivre les aspirations haletantes d'un soufflet, et les bonnes femmes disaient : voilà l'archidiacre qui souffle ; l'enfer pétille là haut.
Mais si, en vieillissant, il s'était formé des abîmes dans sa science, il s'en était aussi formé dans son cœur. D'où lui venait celte tête toujours penchée, cette poitrine toujours soulevée de soupirs? Pourquoi ces sourcils froncés qui se rapprochaient comme deux taureaux qui vont lutter? Quel était ce feu intérieur qui éclatait dans son regard, et qui faisait ressembler son œil à un trou percé dans une fournaise ? Il avait vu Esméralda ; il l'avait vue danser ; il l'avait entendue chanter ; et, malgré sa sévérité, sa science et une vie jusque là exemplaire , il avait conçu pour elle une passion violente , indomptable ; une véritable passion de tigre. C'est ce qui explique en partie les démarches inconsidérées, les actions atroces, les projets irréalisables qu'on lui prête, pour s'assurer la possession de l'Égyptienne; l'ordre de l'enlever, qu'il donne à Qnasimodo ; la garde assidue qu'il monte au sommet des tours de Notre-Dame, poursuivre tous ses pas; la jalousie que lui inspire le capitaine Phœbus; l'étrange demande qu'il lui fait, de l'accompagner chez la Falourdel ; le meurtre qu'il y commet; son apparition dans le cachot de la malheureuse, quand, ta poitrine déchirée, les ongles en sang, se martelant le crâne sur les pierres, seul avec elle, il lui dit : — Je t'en supplie, si tu as des entrailles, ne me repousse pas ; ne me parle plus de Phœbus ; me parler de lui, c'est broyer entre tes dents toutes les fibres de mon cœur. Grâce ! si tu viens de l'enfer , j'y vais avec toi ; l'enfer ou tu seras, c'est mon paradis; ta vue est plus charmante que celle de Dieu. C'est ce qui explique, outre ces abominables impiétés , comment à l'heure fatale où elle va mourir, le monstre , sous prétexte de recevoir sa dernière confession, est encore là, lui promettant de l'arracher au supplice, et, sur son refus de l'écouter, se disant à lui-même, entre les dents, avec un rire infernal : Eh bien, meurs; personne ne l'aura.
Descendu, après cette imprécation, du funèbre tombereau qui la conduit à la mort, il s'éloigne de la Grève, et ne doutant plus que déjà la sentence ne soit exécutée, il va, marche, court, prend toute rue au hasard ; mais l'image d'Esméralda le poursuit partout. C'est une idée fixe qui le torture, qui lui mord la cervelle, qui lui déchiquette les entrailles. H ne se repent pas de ce qu'il a faiti il est prêt à le refaire ; mais il soufFre; il souffre à tel point que, par instants, il s'arrache des poignées de cheveux, pour voir s'ils ne blanchissent pas. Il avait erré ainsi jusqu'au soir, avant d'arriver à Notre-Dame. 11 y entre, et il lui semble que l'église s'émeut, qu'elle remue, qu'elle s'anime , qu'elle est vivante, qu'elle n'est plus qu'une sorte d'éléphant prodigieux qui souffle, qui marche, avec ses piliers pour pieds, ses deux tours pour trompes , et Vimmcnse drap noir pour caparaçon. Il sent passer et se dégager dans son cerveau tant de formes monstrueuses, qu'il lui paraît que sa tête est devenue une des cheminées de l'enfer.
On croirait Esméralda à jamais délivrée du fatal démon qui la poursuit; elle ne l'est pas encore. On a vu plus haut comment elle avait été sauvée de la potence par Quasimodo; comment celui-ci, l'ayant emportée dans la cathédrale, l'archidiacre avait découvert sa retraite et s'était glissé auprès d'elle pendant la nuit; comment, sans le sifflet du sonneur , il fût venu à bout de son exécrable dessein ; on se rappelle le siège de l'église par les truands, le nouvel enlèvement de l'infortunée, et de quelle façon, enface du gibet, sur la Grè\e pleine de bruit et de clartés, aux genoux de sa victime, l'abominable ravisseur navait pas craint de lui renouveler la déclaration de son amour diabolique. C'est là qu'il n'avait point horreur de lui dire; — Si tu savais combien tu m'es chère ! Quel cœur c'est que mon cœur! A quel abandon de toute vertu je me suis
livré pour toi ! Docteur, je bafoue la science; prêtre, je fais du missel un oreiller de luxure, et je crache au visage de mon Dieu, tout cela, pour te plaire, enchanteresse ! pour être plus digne de ton enfer! et tu ne veux pas du damné ! On se rappelle enfin avec quelle rage, au dernier refus d'Esméralda il la remit aux mains de la sachette , courut avertir la garde, et s'en alla jouir, du haut des tours de Notre-Dame, du spectacle d'un supplice dont il était la cause et l'instrument, et à la vue duquel il poussa un cri de joie si féroce, qu'en dépit d'un dévouement tel que jamais chien , éléphant ou cheval n'en eut pour son maître, Quasimodo indigué le fit sauter du haut en bas de la cathédrale.
L'auteur, dans le portrait du poëte Gringoire, s'il n'est pas plus véridique, n'est du moins pas aussi irreligieux, aussi indécent que dans celui de Claude FroUo,
C'était fête à Paris, le 6 janvier 1467, et ce jour là, jour des rois et de la fêle des fous, il y avait mystère au palais de justice. L'auteur de la pièce était Pierre Gringoire, individu grand, maigre, blême, blond, jeune encore , quoique déjà ridé au front et aux joues, et que personne n'apercevait dans la salle , tant sa longue et mince personne était complètement abrilée de tout ra5'on visuel , par le diamètre du pilier auquel il était adossé.
Le mystère avait commencé sous d'assez heureux auspices , et la chose aurait été à bien, si, au milieu d'une foule si nombreuse et si bruyante, mille incidents n'étaient venus interrompre la représentation. Tantôt c'était un mendiant déguenillé, un malingreux, Clopin Trouillefou, qui, du haut d'une balustrade, étalant la plaie de sa jambe, attirait tous les regards par ses simagrées, et troublait le recueillement universel. Tantôt c'était la voix relenlissante de l'huissier annonçant son éminence Monseigneur le cardinal de Bourbon, et toutes les bouches répétaient;
le cardinal ! le cardinal .' et l'auditoise était !>oiilevcr$c. Ensuite venaient les envoyés de M. le duc d'Autriche; puis les magistrats de Paris; \mis Jaque Copenolle, maître chaussetier et premier échovin de Gand ; et, quand celuici eut pris place dans l'assemblée, qu'il eut donné, on signe de vieille connaissance, la main à Clopin Trouillefou, et qu'il eut proposé , pour remplacer le mystère qui ennuyait tout le monde , de célébrer la fête des fous, à la manière flamande, en élisant pour pape celui qui ferait la plus laide grimace, ce fut alors que la stupéfaction, la colère, l'indignation otèrent la parole à Gringoire, et qu'il comprit qu'il n'y avait plus qu'à se laisser aller au torrent. 11 avait pourtant repris courage; quelques spectateurs étaient restés ; il se démenait sur ses tréteaux ; mais tout-à-coup un cri se fait entendre : Esraéralda ! Esméralda ! et dans un moment la salle est vide.
Ce fut le dernier coup pour le malheureux poète. 11 le reçut avec résignation. Que le diable vous emporte, dit-il à ses comédiens. Si je suis payé, vous le serez ; et, en descendant l'escalier tortueux du palais : belle cohue d'ânes et de butors que ces Parisiens, gromraelait-il entre ses dents ! Ils viennent pour entendre un mystère et ils n'en écoutent rien ! et moi, venir pour voir des visages et ne voir que des dos ! être poète et avoir le succès d'un apothicaire l
La nuit arrive de bonne heure en janvier. Les rues étaient déjà sombres, quand Gringoire quitta le palais. Il n'osait, d'après sa déconvenue, rentrer dans son logis ; il en devait le loyer depuis six mois; c'était une somme de douze sols parisis, et il avait compté, pour la payer, sur ce que M. le Prévôt avait promis de lui donner de sa pièce. 11 auraitpu, sans incon\enance, aller présenter sa requête au magistrat. Toute peine vaut salaire. Au lieu de cela, il se mit à battre le pavé, sans savoir où il coucherait. Après
avoir couru longtems et fait plus d'une fâcheuse rencontre, il se trouve devant une espèce de hutte, en forme de ruche, sous laquelle s'ahritait le passeur aux vaches, à l'endroit où est aujourd'hui le Pont-Neuf. Heureux passeur aux vaches, pensa-t-il , tu ne songes pas à la gloire ; tu ne fais pas de drames ! et moi, poète, je suis hué, et je grelotte, et je dois douze sols, et ma semelle est si transparente qu'elle pourrait servir de vilre à ta lanterne!
Arrivé sur la Grève, il était transi ; il avait pris par le Pont aux Meuniers, et tous les moulins de l'évèque l'avaient éclaboussé au passage. Aussi se hâta-t-il d'approcher d'un feu de joie qui brûlait au milieu de la place. J'ai bien besoin, se disait-il, d'un coin de cheminée. Mes souliers boivent ; et ces maudits moulins qui ont pleuré sur moi !
La foule émerveillée entourait Esméralda qui venait de terminer ses exercices, et qui, son tambour à la main, le présentait àtiringoire, lequel suait à grosses gouttes, tant il lui était pénible de n'avoir rien à donner.
Au sortir de là, il avait vu la bohémienne prendre avec sa chèvre, la rue de la Coutellerie. 11 prit le même chemin, et il marchait tout pensif derrière elle. .\près tout, pensait-il à peu près, il faut bien qu'elle loge quelque part. Les bohémiens ont bon cœur. Qui sait? 11 la suivait toujours, quoique d'un peu loin, quand toul-à-coup, il l'entendit crier au meurtre ! C'étaient l'archidiacre et Quasimodo qui tentaient de l'enlever. 11 ne prit pas la fuite, s'avança au contraire bravement et appela le guet; mais Quasimodo vint à lui ; d'un revers de la main, le jeta à quatre pas sur le pavé, où il resta quelque tems tout étourdi de sa chute, au beau milieu du ruisseau.
Une autre mésaventure l'attendait. Des gamins, traînant une vieille paillasse, l'avaient jetée sur Gringoire qu'ils ne voyaient pas et l'un d'eux, une mèche à la main, allait y
inellre le feu. — Morl Clirist, grommela Gringoire, est-ce que je vais avoir trop chaud maintenant? Le moment était critique, et, tout meurtri qu'il était, il fit un effort surnaturel, un effort de faux monnayeur qu'on va bouillir et qui veut s'écliapper. 11 se leva, rejeta la paillasse sur les gamins et s'enfuit.
Après avoir couru à toutes jambes de rue en rue, maudissant l'enclievélreuient des carrefours et des culs de sac, que le diable, disait-il, avait fait à l'image de sa fourche, il était entré dans une longue ruelle non pavée où rampaient je ne sais quelles masses vagues et informes. En s'approchant, il vit que l'une de ces larves n'était autre chose qu'un misérable cul de jatte, sautelant sur ses deux mains comme un faucheux blessé qui na plus que deux pattes. Il rejoignit une autre de ces masses ambulantes. C'était un perclus à la fois manchot et boiteux, et qu'on eût pris pour un échaffaudage de maçon en marche. Un trosième fantôme attira ses regards. C'était un petit aveugle, à face juive et barbue, remorqué par un gros chien, et ramant dans l'espace avec son bâton. Tous trois lui demandent l'aumône. — Mes amis, leur répond le poète, j'ai vendu ma dernière chemise , la semaine passée, et il leur tourne le dos; mais voilà que l'aveugle, le boiteux, le cul de jatte, courant, s'cntre-culebulant, se mettent à ses trousses, et, à mesure qu'il s'enfonce dans la rue, culs de jatte, aveugles, boiteux, manchots, borgnes , lépreux pullulent autour de lui, hurlant, beuglant, glapissant, tous clopin dopant, cahin caha, et vautrés dans la fange, comme des limaces après la pluie. Les trois mendiants le tenaient et le poussaient devant eux. — Oùsuis-je, leur demanda- l-il? — Dans la cour des miracles. En effet, ils étaient dans cette redoutable cour des miracles, qui n'était qu'un cabaret tout austi rouge de sang que de vin.
Autour d'un grand feu , quelques tables vermoulues
étaient dressées, çà et là; sur ces tables reluisaient quelques pots, et, autour de ces pots, quelques visages bacchiques. Une espèce de faux soldat défaisait, en sifflant, les bandages de sa fausse blessure, et désemmaillottait son genou sain et vigoureux. Un jeune hubin prenait leçon d'épilepsie d'un vieux sabouleux qui lui enseignait l'art d'écunier, en mâchant un morceau de savon. Un hydropique se dégonflait, et faisait boucher le nez à quatre ou cinq larronesses qui se disputaient un enfant volé dans la soirée. Un tonneau était près du feu, et un mendiant sur le tonneau. C'était Clopin Trouillefoii. Gringoire lui est amené. — Qui es-tu? — Je suis celui qui ce malin.... — Var les ongles du diable, ton nom, et rien de plus. Écoute; tu es entré dans le royaume d'Argot, sans être argotier, tu dois être puni, à moins que tu ne sois caponrifodé ou franc-mitou. Décline tes qualités. — Je suis l'auteur.... — Tu vas être pendu. — Monseigneur, je suis le poète dont on a représenté ce matin une moralité dans la grand'salle du palais. — Eh bien! pour nous avoir ennuyés ce matin, est-ce une raison pour n'être pas pendu ce soir? — Un moment. Entendez-moi. Comment aurait-on pu l'entendre? Une vieille femme venait de poser sur le trépied ardent, une pocle pleine de graisse, qui glapissait sur le feu avec un bruit pareil aux cris d'une troupe d'enfants qui poursuit un masque.
Cependant Trouillefou, au milieu de ses pairs, et s'élevant de toute la tête au-dessus d'eux comme une hure parmi des groins : écoute encore une fois. Voici un moyen de te tirer d'affaire pour le moment. Veux-tu être des nôtres? — Je le veux certes bellement , repart aussitôt Gringoire. — Tu consens donc à être truand? — Sans doute. — Ce n'est pas assez. Pour être reçu dans l'argot, il faut fouiller le mannequin. — Eh bien, soit, je fouillerai le mannequin.
Trouillefou fait un signe et, à l'instant même, Gringoire voit se dresser devant lui une fort jolie potence portative, à laquelle est suspendue par le col une espèce d'épouvantailaux oiseaux, vêtu de rouge, et tellement chargé de grelots et de sonnettes qu'on eût pu en harnacher trente mules castillanes. Puis Trouillefou indiquant au récipiendaii e un vieil escabeau pla ce au-dessous du mannequin : — Monte là -dessus. — Mort diable; je vais me rompre le col. Votre escabeau est boileux comme un disligue de martial. — Monte, et point tant de paroles. Gringoire monte. — Maintenant tourne ton pied droit autour de ta jambe gauche, et dresse-toi sur la pointe du pied. De cette façon, tu pourras atteindre jusqu'à la poche du mannequin. Tu y fouilleras; et si tu fais tout cela sans qu'on entende le bruit d'une sonnette, tu seras truand. — Mais si je fais sonner les sonnettes? — Tu seras pendu. — Je ne comprends pas. — • Allons, dépêchons et que cela finisse. 11 fallut se décider; mais cette myriade de sonnettes, avec leurs petites langues de cuivre, semblaient au malheureux aulant de gueules d'aspics, ouvertes, prêtes à mordre et à siffler. — Oh ! disait-il , les mains jointes, sonnettes, ne sonnez pas; clochettes, ne clochez pas; grelots, ne grelottez pas. 11 prend enfin son parti , se dresse sur la pointe du pied gauche, étend le bras ; mais, au moment d'atteindre au but, son corps, qui n'avait plus qu'un pied, chancelé sur l'escabeau, qui n'en avait que trois, et, voulant s'appuyer au mannequin, dont toutes les sonnettes sont mises en mouvement, il perd l'équilibre et tombe lourdement à terre. — Relevez le drôle , s'écrie Trouillefou, et pendez-le moi rudement. On avait décroché le mannequin pour faire place au poète. Les argotiers le font remonter sur l'escabeau ; Clopin lui passe la corde autour du col, et, lui frappant sur l'épaule : adieu l'ami ; tu ne peux plus échapper maintenant, quand même tu digérerais avec les boyaux du pape.
Le (léiiouemenl toutefois ne fut pas aussi tragique qu'on s'y serait attendu. Nous avons vu comment Esméralda , en vertu de certaine loi bohémienne, avait sauvé Gringoire de la corde, en l'acceptant pour mari; mais ce n'était , dans l'esprit de la jeune fille , qu'un mariage simulé, et le mécompte du poète fut grand, quand, après la cérémonie, abardant, de la manière la plus galante , celle qu'il croyait sérieusement son épouse : — Que me voulez-vous, lui dit-elle, en reculant? L'apostrophe l'étonnait fort et il voulait insister. Alors elle saute d'un bout de la cellule à l'autre, se baisse et se redresse, un petit poignard à la main. — Sainte vierge, s'écrie Gringoire, voilà une luronne! — Il faut que tu sois un drôle bien hardi. — Pardon , mademoiselle, mais pourquoi m'avezvous pris pour mari? — Fallait-il te laisser pendre? — Ainsi vous n'avez eu d'autre pensée en ra'épousant , que de me sauver du gibet? — Et quelle autre pensée veux-tu que j'aie eue? — En ce cas je renonce à mes droits ; mais donnez-moi à souper. Elle ne répondit pas , fit une petite moue , dressa la tète comme un oiseau , puis éclata de rire, et, un moment après, le souper fut servi. Gringoire se mit à manger avec emportement. Les premiers bêlements de son appétit apaisés, il reprit courage. — Vous ne voulez donc pas de moi pour votre époux? — Non. — Pour votre amant? — Non. — Est-il vrai que vous avez le don de prophétie? — Non. — Pourquoi vous appellet-on Esméralda? — Je n'en sais rien. — Cet homme qui m'a interrogé du haut de son tonneau , c'est le chef de votre tribu? — Oui. — C'est pourtant lui qui nous a mariés. Elle lui renouvela sa petite moue, en ajoutant : — Je ne sais pas seulement ton nom. — Mon nom, je vais vous le dire, et, quand vous me connaîtrez mieux, vous m'aimerez peut-être. Vous saurez donc que je m'appelle Pierre Gringoire, et que je suis fils du fermier du tabellionage
(le Gonesse. Mon père a élé pendu par les Bourguignons et ma mère évenlrée par les Picards. A six ans, j'étais orphelin, n'ayant pour semelle à mes pieds que le pavé de Paris. Une fruitière me donnait une prune par-ci, un tamellier me jetait une croûte par-là. Le soir, je me faisais raïuasser par les onze-vingts qui me mettaient en prison, et je trouvais là une botte de paille. L'hiver, je me chauffais au soleil. Tout cela ne m'a pas empêché de grandir et de maigrir comme vous voyez, A seize ans, je voulus prendre un état. Je me ûs successivement soldat, moine, apprenti charpentier, maître d'école; mais je ne savais pas lire, et, voyant que je n'étais bon à rien, je me fis, de mon plein gré, poète et compositeur de rythmes. C'est alors que je rencontrai le révérend Claude Frollo, archidiacre de Notre-Dame. Il s'intéressa à moi, et c'est à lui que je dois d'être maintenant un véritable lettré , sachant le latin, et n'étant barbare ni en scolastique, ni en poétique, ni en rythmique, ni même en hermétique. C'est moi qui suis l'auteur du mystère i-eprésenté aujourd'hui en pleine grand'salle du palais. J'ai fait aussi un livre qui aura 600 pages, sur la comète de 1463. Je fais des façons de tour fort avenants, que j'enseignerai à votre chèvre, et puis mon mystère me rapportera beaucoup d'argent , si on me paye. Vous voyez que je ne suis pas un méchant paili de mariage.
Gringoire attendait l'effet de sa harangue ; mais Esméralda avait disparu. Néanmoins, il ne fut point privé pour cela du plaisir de la voir. Il faisait partie de son cortège, et l'accompagnait ordinairement avec Djali, quand elle chantait, dansait et tourbillonnait en plein air. Même il pouvait la suppléer au besoin. C'est ainsi que le jour où la petite avait été appelée du haut d'un balcon par le capitaine Phœbus, il avait pris place sur le tapis, et qu'on le voyait ^e promener autour du cercle, avec une chaise
entre les dents, et sur celte chaise un chat qui jurait fort effrayé, quand il fut surpris par l'archidiacre dont la vue le troubla tellement qu'il trébucha, et que le chat et la chaise tombèrent pêle-mêle sur les assistants égratignés et meurtris, au milieu d'une huée inexlinaruible.
— Vous faites là un beau métier , lui avait dit Claude Frollo? — J'en conviens, mon maître, et me voilà dans un prodigieux acoutrement. Aussi, en vous voyant, ai-je été plus penaud quu)i chat coiffé (Vune calebasse ; plus sot qu'un âne devant un tourne-broche; mais que voulez-vous? il ne suffît pas de passer sa vie, il faut la gagner.
Ce n'est pas là ce dont s'inquiétait l'arcliidiacre ; il voulait savoir ce qu'était devenue Esméralda, et quds rapports existaient entre elle et le poète. Celui-ci ne lui cacha rien, et Claude Frollo se retira à peu près convaincu que l'Égyptienne, malgré son mariage, n'avait rien perdu de la candeur, de l'ingénuité et de l'innocence où elle avait été élevée à l'école de Trouillefou et des jeunes filles bohèmes.
P. Gringoire avait assisté à l'audience où sa fiancée avait été condamnée à être pendue, et l'avait laissé condamner sans rien dire. 11 avait su depuis qu'elle avait échappé au supplice et s'était réfugiée à Notre-Dame ; il en était fort aise, mais n'était pas tenté d'y aller voir. Il n'affectionnait, ne regveltâit que Djali! Au reste, le jour il faisait des tours pour vivre ; et, la nuit, tantôt il élucubrait un mémoire contre les moulins de l'évêque qui avaient jsfeîfre tur lui; tantôt il commentait l'ouvrage de Baudry le rouge, sur la coupe des pierres, ce qui lui avait donné un goût violent pour l'architecture. Un jour qu'il admirait en extase l'intérieur d'une chapelle dont les sculptures ressemblaient à un cœur de chou, il sentit une main se poser gravement sur son épaule ; c'était la main de Dom Claude. — Que faites-vous là? — Vous le voyez, mon maître, j'admire la coupe de ces pierres. — Et cela vous
amuse? — C'est le paradis. — Qu'avez-vous fait de la petite danseuse égyptienne ? — Je la croyais pendue ; mais on dit qu'elle s'estréfugiée dans Notre-Dame. — Il est vrai qu'elle s'y est réfugiée, ce qui n'empêchera pas que dans trois jours, elle ne soit reprise par la garde et pendue en place de Grève. — Voilà qui est fâcheux. — Ne vous a-t-elle pas sauvé la vie? — C'est pardieu vrai. — Est-ce que vous ne voulez rien faire pour elle? — Je ne demande pas mieux ; mais comment la sauver ? — Écoulez, maître Pierre; je vous dirai franchement mon idée ; je vous introduirai près d'elle, vous prendrez sa jupe , elle prendra votre pourpoint, s'échappera sous ce costume et vous laissera en sa place ; on vous pendra peut-être, mais elle sera sauvée ; que dites-vous de ce moyen ? — Je dis que c'est une drôle d'idée que vous avez eue là. — Vous lui devez la vie, eh bien! c'est une dette que vous lui paierez . — J'en ai bien d'autres que je ne paie pas. — Tête à faire un grelot, il le faut absolument ; je le veux. A ce mot, Gringoire intimidé fait une grimace qui rend sa blême figure semblables celle d'un nouveau-né qui a la colique ; et il finit par dire, en essuyant une larme : eh bien , je réfléchirai. — C'est donc convenu ? — Oui. — A demain. — A demain; puis, se ravisant tout-à-coup, oh! ma foi non, être pendu, c'est trop absurde. — Adieu ; je te retrouverai. — Je ne veux pas que ce diable d'homme me retrouve, se dit Gringoire en lui-même , et, courant après lui : tenez. Monsieur, pas d'humeur entre vieux amis. Vous vous intéressez à cette fille, c'est bien ; mais si je trouvais, pour la tirer d'embarras, un autre expédient que celui de me faire pendre, qu'en diriez-vous? — Ruisseau de paroles, et quel est ton expédient ? Une heureuse idée était venue au poète ; c'était de soulever les truands en faveur de leur reine, lise penche alors mystérieusement à l'oreille de l'archidiacre, et lui explique son dessein.
Quand il eut fini, Dom Claude lui prit la main, et lui dit froidement: — C'est bon, à demain.
Le dessein n'était pas mal conçu; mais la résistance inopportune, quoique très-généreuse, de Quasimodo, en empêcha la réussite, en donnant aux troupes du roi le tems de venir au secours de la cathédrale assiégée. — Clopin Trouillefou et ses gens firent en vain des prodiges de courage ; leur déroute fut complète, et Gringoire se vit arrêté parmi les traînards. Conduit à la Bastille devant le roi, avec un autre prisonnier, quand ce fut à son tour de répondre : — Ton nom , dit Louis XI? — Sire, P. Gringoire. — Ton métier. — Philosophe. — Or çà, paillard, qu'allais-tu faire parmi celle canaille? — Sire, je n'y étais pas, il y a méprise, et je conjure Votre Majesté... — Tais-loi ; tu nous romps la tète. Tristan l'ermite était à côté de son maître : — Sire, dit- il, peut-on pendre aussi celui-là ? — Peuh, répond négligemment le roi, je n'y vois pas d'inconvénient. Le poète, à cette froide et indifférente répartie, comprit que c'était le moment ou jamais de recourir à quelque chose de très-pathétique, et, tombant à genoux, il s'écria avec une gesticulation désespérée :
it Sire, la grande foudre de Dieu ne bombarde pas une laitue. .\yez pilié d'un pauvre homme honnête qui serait bien plus empêché d'attiser une révolte, qu'un glaçon de donner une étincelle. Je suis un fidèle vassal de Votre Majesté; donc ne me jugez pas séditieux et pillard. Hélas ! je ne suis pas extrêmement riche, c'est vrai; je suis même un peu pauvre ; mais qu'est-ce que cela vous fait à vous, qu'il y ait un pauvre de plus sur la terre ? un pauvre innocent philosophe barbotant da?is les te'nèbres de la calamite, avec son gousset vide qui re'sonne sur son ventre creux ? Les grands rois se font une perle à leur couronne de protéger les gens de lettres. Quelle tache à Alexandre, s'il avait fait pendre Aristotclès? Ce trait ne serait pas un
petit moucheron sur le visage de sa réputation, pour l'ernbellir , mais bien \\n malin ulcère, pour le défigurer. Sire, je ne suis pas un grimaud, et, vous le voyez, j'ai beaucoup d'éloqnence naturelle; faites-moi grâce; cela faisant, vous ferez une action galante à Notre-Dame, car je vous jure que je suis très-elTrayé de l'idée d'être pendu.» — Voilà un terrible braillard, dit le roi dont il baisait les pantoufles ; puis, se tournant vers Tristan l'ermite : — Bah, làchezle. Gringoire tomba sur le derrière, tout épouvante' de joie. — En liberté, grogna Tristan? — Oui, mettez-le hors avec une bourrade. — Ouf! s'écria Gringoire, que voilà un grand roi ! et, de peur de contre-ordre, il se précipita vers la porte, suivi et poussé à grands coups de poing par les soldats.
En sortant de la Bastille, il descendit la rue St-Antoine, et marcha droit vers un homme encapuchonné de noir, assis sur les marches d'une croix; il crut reconnaître l'archidiacre : — Est-ce vous, maitre ? — Mort et passion, vous me faites bouillir. — Ce n'est pas ma faute ; c'est celle du guet et du roi ; je l'ai échappé belle ; j'ai manqué d'être pendu. — Tu manques tout, repart Claude Frollo; as-tu le mot dépasse? — Figurez-vous, maître, que j'ai vu le roi : il a une culotte de futaine. — Ah ! quenouille de paroles, que me fait cela ? As-tu le mot de passe des truands? — Je l'ai : petite flamme en haguenaud. — Bien, marchons. C'était au plus fort delà mêlée des truands et des troupes royales. Ils montent à la cellule d'Esméralda, l'enlèvent et repassent la rivière. Pendant que l'archidiacre, sans dire un mot, ramait en laissant pendre de larges manches qu'on eût prises j90?/r deux grandes ailes de chauve-souris , Gringoire ne déparlait pas, et, parmi cent autres propos saugrenus : Pàque Dieu , disait-il, je vous jure que je viens de voir le roi Louis XI"; c'est un méchant vilain vieux roi. Sous ce doux sire dévot, les fourches
craqticnt de pendus , les billots pourrissent de sang, les prisons crèvent comme desventres trop pleins.
Enfin, le bateau aborde, l'iiomme encapuchonné veut aider l'Égyptienne à descendre, elle le repousse et s'accroche à la manche de Gringoire qui, de son côté, la repousse presque. Alors elle saute sur le rivage où elle demeure troublée, stupéfaite, à moitié évanouie. Quand elle eut repris ses sens, elle se trouva seule, abandonnée à l'arciiidiacre. Gringoire s'était évadé avec Djali !
On dit que Gringoire parvint à sauver la chèvre , et qu'après avoir goûté de l'astrologie, de la philosophie, de l'architecture, de l'hermélique, il en revint à la tragédie, où il obtint des succès, ce que l'auteur appelle avoir fait wie fin tragique.