BABEL
Aux rayons de la lune, elle couvrait au loin Quatre montagnes de son ombre.
L'édifice écroulé plongeait aux lieux profonds.
Ses escaliers devaient monter jusqu'au Zenith ; Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit N'avait pu fournir qu'une dalle.
Les boas monstrueux, les crocodiles verts, Moindres que des lézards, sur ses murs entr'ouverls Glissaient parmi des blocs superbes ;
Des éléphants passaient aux fentes de ses murs. Après ce long voyage, le nuage noirci arrive enfin à .sa destination, et une voix d'en haut lui criant, c'est ici ! tout à coup,
La nue éclate!
La flamme écarlale Déchire ses flancs.
Gomorrhe! Sodome !
De quel brûlant dôme Vos murs sont couverts!
L'ardente nuée Sur vous s'est ruée .
0 peuples pervers I Et ses larges gueules Sur vos tètes seules Soufflent leurs éclairs.
Sur ces tours altières.
Colosses de pierres.
Trop mal affermis, Abondent dans l'ombre Des mourants sans nombre Encore endormis.
Le feu qui foudroyé Bat les ponts qu'il broie,
Crève les loits plats, Roule, tombe et brise Sur la dalle grise.
Ses rouges éclats.
Son flot vert et rose, Que le souffle arrose Fait, en les rongeant, Luire les murailles Comme les écailles D'un lézard changeant.
Il fond comme cire Agathe, porphyre.
Pierres du tombeau; Ploie, ainsi qu'un arbre.
Le géant de marbre Qu'ils nommaient Nabo.
On trouvera peut-être que M. Victor Hugo, dans cette vaste composition, a un peu trop sacrifié le principal à l'accessoire, et nous craignons qu'on n'en dise autant des trois suivantes, Canaris, Navarin et Grenade.
Dans Canaris, le poète, après nous avoir expliqué comment à la suite d'un combat naval on voit de toutes parts se confondre parmi les morts,
Ancres, agrès, voilures, Grands mâts rompus, traînant leurs cordages épars Comme des chevelures ;
et la galère géaate , qui saigne à travers son armure d'airain, voguant au hazard,
La carène entr'ouverte, Comme un grand poisson mort dont le ventre flottant Argenté Tonde verte ;
nous apprend que le vainqueur
Alors pend au grand mât, comme au front d'une tour,
Son drapeau que l'air ronge.
Et dont le reflet d'or, clans l'onde tour à tour,
S'élargit et s'allonge;
184 LES ORIEXTALES.
et cela, pour nous dire à la dernière strophe, la seule où il soit question du héros,
Que ce bon Canaris dont un ardent sillon
Suit la harqiie hardie.
Sur les vaisseaux qu'il prend, comme son pavillon,
Arbore l'incendie!
Encore n'en vient-il à cette espèce de pavillon du bon Canaris, qu'après avoir passé en revue ceux de tous les autres peuples, la croix de Malte, Vhéraldiqiie lionne Venise, la bannière de Naples où
Quand elle se déployé, On croit voir onduler, de la poupe à la mer. Un flot d'or et de soie ;
Les drapeaux de l'Espagne
voltigeant
Sur ses flottes avares ; Léon aux lions d'or, Caslille aux tours d'argent. Les chaînes des Navarres,
L'enfant de Milan, qui hurle dans les dents de la guivre, les clefs de Rome, les lis de France, les trois blanches queues de Stamboul la turque, le ciel semé d'étoiles bleues de l'Amérique, Vaigle d'Autriche, aux ailerons dressés. Vautre aigle au double front, qui suit la loi des czars, et la splendide oriflamme que
L'Angleterre en triomphe impose aux flots amers!
Nous le demandons, — est-ce là ce que promettait le titre de la pièce? el fallait-il déployer tant de bannières pour arriver à celle de Canaris, qui n'en est point une ?
Dans Navarin, le poète retrouve une partie de son talent; Canaris absent de la bataille, lui inspire de beaux vers; il déplore éloquemment l'abandon où l'Europe laissa trop longtemps la Grèce;
Envain pour te sauver, patrie illustre et chère , Nous réveillons le prêtre endormi dans sa chaire; Envain nous mandions une armée à nos rois. Les rois demeurent sourds, les chaires sont muettes ; Ton nom n échauffi» ici que des cœurs de poètes.
Mais
Qu'on change celte plainte en joyeuse fanfare. Une rumeur surgit de l'isthme jusqu'au Phare ; Regardez ce ciel noir plus beau qu'un ciel serein. Le vieux colosse Turc sur l'Orient retombe.
La Grèce est libre, et dans la tombe
Byron applaudit Navarin.
Salut donc Albion, vieille reine des ondes! Salut, aigle des Czars, qui planes sur deux mondes! Gloire à nos fleurs de lis dont l'éclat est si beau ! L'Angleterre aujourd'hui reconnaît sa rivale ; Navarin la lui rend. Notre gloire navale A cet embrasement rallume son flambeau.
Tout cela est bien dit, bien pensé; mais pourquoi le gâter par cette éternelle nomenclature de toutes les espèces de navires dont se compose la flotte mahomélane? Et que font à l'affaire les noms barbares de C^/ièÂ^c*, que rassemble Alger ou Tétuan, d'yachts aux mille couleurs, de galères capitanes, caïques et tartanes, de sloops, de jonques rapides
De goélette
Qui sur les eaux limpides Berçaient les Icoglans ;
Ce flamboyant squelette Noir dans les feux sanglantsj
De barcarolle, de caravelle, de dogre aile, de brick, de brigantine, de balancelle, de lougre, de galeace, d'yole, de mahonnes, deprames, de fe'toiique, de polacre, de chaloupes, de canonnières , de lanches, de bombardes, de caraqueset gabares, etc. etc?
Ne croirait-on pas lire un dictionnaire de marine? Estil rien de plus fatiguant, et n'est-ce pas le cas de répéter, avec un poète qu'on ne cite plus :
Qui ne sait se borner, ne sut jamais écrire?
Dans Grenade, même défaut. L'auleur semble n'avoir en vue que de chanter celte ville
Oui compte plus de merveilles Que n'a de graines vermeilles Le beau fruil de ses vallons,
et il nous déroule toute la carte de l'Espagne ; il nous cite les palmiers de Cadix, les oranges de Murcie, le palais de Jaën , le couvent d'Agreda, l'autel de Ségovie, dont on baise les marches^ les tours de Llers, le phare de Barcelone, les vieux tombeaux de Tudèle, les forges sombres de Tolose,
Le poisson qui rouvrit l'oeil mort du vieux Tobie, Se jouant dans le golfe où dort Fantarabie.
Les clochers et les minarets d'Alicante, le saint de Compostelle, la mosquée de Cordoue, le Manzanarès de Madrid, les murs noirs et caducs de Bilbao, les sycomores de Médina, les trois cents églises de Valence, les drapeaux turcs pendus aux piliers d'Alcantara, Salamanque qui
s'endort au son des mandolines Et s'éveille en sursaut aux cris des écoliers ;
Tortose chère à St-Pierre, les marbres de Puicerda, la bastille octogone de Tuy, les murs de Tarragone qu'un roi fonda, le Douro qui passe à Zaraore, l'Alcazar de Tolède, la Giralda de Séville, le chapitre de Burgos, Pénaflor marquise, Girone duchesse, Bivar nonne aux sévères atours, la sombre Pampelune, toujours prête aux combats.
Toutes ces villes d'Espagne S'épandent dans la campagne, Ou hérissent la Sierra; Mais Grenade a l'Alhambra!
On conviendra que si cette kyrielle n'est pas très-poétique, c'est au moins une excellente leçon de géographie.
Les fantômes. Cette charmante composition est remplie de sentiments trop délicats, d'images trop gracieuses, pour que nous nous permettions d'en critiquer un mot.
...uhi plura nitent in carminé, non egopaucis Offendar macuh'Ji
Et d'ailleurs que trouverait-on à reprendre dans des stances comme celles-ci ?
Hélas ! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!
Que j'en ai vu mourir !
Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées! Alcyons engloutis avec leurs nids flottants ! Colombes que le ciel au monde avait données! Qui de grâce et d'enfance et d'amour couronnées, Comptaient leurs ans par les printems !
Quoi ! mortes ! quoi! déjà sous la pierre couchées! Quoi! tant d'êtres charmants sans regard et sans voix Tant de flambeaux éteints! tant de fleurs arrachées ! Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées, Et ra'égarer au fond des bois !
Une surtout •• — Un ange, une jeune espagnole, Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents, Un œil noir, où luisaient des regards de créole, Et ce charme inconnu, celte fraîche auréole, Qui couronne un front de quinze ans.
Non, ce n'est point d'amour qu'elle est morte. Pour elle L'amour n'avait encor ni plaisirs ni combats • Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ; Quand tous, en la voyant, s'écriaient : Qu'elle est belle ! Nul ne le lui disait tout bas.
Elle aimait trop le bal : — Quand venait une fête , Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait
La fête commencée, avec ses sœurs rieuses, Elle accourait, froissant l'éventail sous ses doigts ; Puis s'asseyait parmi les écharpes soyeuses, Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses Avec l'orchestre aux mille voix.
C'était plaisir devoir danser la jeune fille; Sa basquine agitait ses paillettes d'azur ; Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille. Telle une double étoile au front des nuits scintille Sous les plis d'un nuage obscur.
Mais hélas! il fallait, quand l'aube élait venue, Partir, attendre au seuil, le manteau de satin. C'est alors que souvent la danseuse ingénue Sentit en frissonnant sur son épaule nue Glisser le souffle du matin.
Quels tristes lendemains laisse le hal folâtre ! Adieu parure et danse et rires enfantins ! Aux chansons succédait la toux opiniâtre; Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre. Aux yeux brillants, les yeux éteints!
Elle est morte à quinze ans, belle, heureuse, adorée ! Morte au sortir d'un bal qui nous mit tous en deuil ; Morte, hélas! et des bras d'une mère adorée, La mort aux froides mains, la prit toute parée, Pour l'endormir dans le cercueil.
Sa pauvre mère ! hélas ! de son sort ignorante, Avait mis tant d'amour sur ce frêle roseau, Et si longtemps veillé son enfance souffrante. Et passé tant de nuits pour l'endormir pleurante, Toute petite en son berceau!
Vous toutes qu'à ses jeux le bal riant convie, Pensez à l'Espagnole éteinte sans retour. Jeunes filles! joyeuse et d'une main ravie. Elle allait moissonnant les roses de la vie , Beauté, plaisir, jeunesse, amour !
La pauvre enfant, de fête en fête promenée. De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs ; Mais qu'elle a passé vite, hélas ! l'infortunée! Ainsi qu'Ophélia par le fleuve entraînée.
Elle est morte en cueillant des fleurs !
Lui, ou Napoléon. Nous avons déjà fait observer que M. Victor Hugo ne s'élevait jamais à une plus grande hauteur que lorsqu'il parlait de Napoléon; il nous le déclare luimême.
Toujours lui ! lui partout! ou brûlante ou glacée,
Son image toujours ébranle ma pensée.
Il verse à mon esprit le souffle créateur.
Je tremble, et dans ma bouche abondent les paroles,
Quand son nom gigantesque entouré d'auréoles,
Se dresse dans mon vers de toute sa hauteur.
Là, je le vois guidant l'obus aux bonds rapides ; Là, massacrant le peuple^ au nom des régicides; Là, soldat, aux tribuns arrachant leur pouvoir; Là, consul jeune et fier, amaigri par des veilles Que des rêves d'empire emplissaient de merveilles, Pâle sous ses longs cheveux noirs.
Puis, empereur puissant.
Puis , pauvre prisonnier.
Promenant sur un roc où passent les orages. Sa pensée, orage éternel.
Qu'il est grand, là surtout! quand puissance brisée.
Des porte-clefs anglais misérable risée,
Au sacre du malheur il retrempe ses droits !
Qu'il est grand à cette heure oîi, prêt à voir Dieu même. Son œil qui s'éteint roule une larme suprême ! Qu'il évoque à sa mort sa vieille armée en deuil ; Se plaint à ses guerriers d'expirer solitaire Et prenant pour linceul son manteau militaire, Du lit de camp passe au cercueil !
Histoire, poésie, il joint du pied vos cimes. Éperdu, je ne puis dans ces mondes sublimes Remuer rien de grand sans loucher à son nom ; Oui, quand lu m'apparais, pour le culte ou le blâme, Les chants volent pressés sur mes lèvres de flamme. Napoléon, soleil dont je suis le Memnon !
Tu domines notre âge; ange ou démon, qu'importe :' Ton aigle, dans son vol, haletant, nous emporte. L'œil même qui te fuit, te retrouve partout. Toujours dans nos tableaux tu jettes ta grande ombre; Toujours Napoléon, éblouissant et sombre. Sur le seuil du siècle est debout.
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien il j a de poésie dans ce morceau et dans le précédent. Notre suffrage n'y ajouterait rien : tout ce que nous voulons, c'est de prouver que le blâme chez nous n'est pas exclusif de la louange, et que les beautés ne nous échappent pas plus que les défauts.
S'il y a de l'indécis, du vague, du nébuleux dans les premières compositions de M. Victor Hugo, il y en a encore plus dans ce troisième volume qu'il désigne, on ne sait trop pourquoi, sous le nom de Feuilles d'automne; en veut-on la preuve, veut-on savoir, par exemple :
Ce qu'on entendait sur la montagne ?
C'était une musique ineffable et profonde
Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde,
Et dans les vastes cieiix, par ses Uots rajeunis ,
Roulait, élarfjissant ses orbes infinis,
Jusqu'au fond où son flux s'allait perdre dans l'ombre
Avec le lemjjs, l'espace, et la forme et le nombre.
Et pensif, j'écoutais ces harpes de l'Ether ,
Perdu dans celte voix comme dans une mer.
Voiit-on savoir les regrets que l'on éprouve au souvenir de ses premières années ?
Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache, Avec sa robe blanche, où notre amour s'attache,
Revient dans nos chemins, On s'y suspend, et puis, que de larmes araères Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères
Qui vous restent aux mains !
Ce que l'auteur pense des yeux bleus de sa maîtresse?
Voir autour des mornes idoles Des sultanes danser en rond ; D'un bal compter les girandoles; La nuit, voir sur l'eau les gondoles Fuir avec une étoile au front;
Regarder la lune sereine; Dormir sous l'arbre du chemin ; Être le roi lorsque la reine , Par son sceptre d'or souveraine.
L'est encor par sa blanche main;
Rêver tandis que les rosées Pleuvent d'un beau ciel espagnol, Et que les noies embrasées, S'épanouissent en fusées Dans la chanson du rossignol.
Ne plus se rappeler le nombre
De ses jours , songes oubliés;
Suivre, fuyant dans la nuit sombre
Un esprit qui traîne dans l'ombre
Deux sillons de flamme à ses pieds;
Non, tout ce qu'a la destinée
De biens réels ou fabuleux.
N'est rien pour mon âme enchaînée,
Quand tu regardes inclinée.
Mes ^"eM.r noirs avec les x^ux bleus.
Les conseils qu'il donne aux poètes^ sous le nom du Dieu Pan?
0 poètes sacrés, échevelés, sublimes, Allez et répandez vos âmes sur les cimes.
Partout où sont des champs, des moissons, des cités; Partout où pend un fruit ù la branche épuisée , Partout où l'oiseau boit des gouttes de ro<;éo, Allez, voyez, chantez!
Allez dans les forêts, allez dans les vallées; Faites-vous un concert des notes isolées ! Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux, Soit que l'hiver l'attriste ou que l'été l'égayé, Le mot mystérieux que chaque voix bégaye , Écoutez ce que dit la foudre dans les cieux !
Énivrez-vous de tout ! énivrez-vous, poètes , Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes, Du voyageur de nuit dont on entend la voix ; De ces premières fleurs dont février s'étonne ; Des eaux, de l'air, des prés et du bruit monotone Que font les charriotsqui passent dans les bois !
Énivrez-vous du soir! à cette heure où, dans l'ombre, Le paysage obscur, plein de formes sans nombre, S'efface, de chemins et de fleuves rayé ; Quand le mont dont la tête à l'horizon s'élève, Semble un géant couché qui regarde et qui rêve, Sur son coude appuyé.
Car, ô poètes saints! l'art est le son sublime. Simple, divers, profond, mystérieux, intime, Fugitif comme l'eau qu'un rien fait dévier, Redit par un écho dans toute créature.
Que sous vos doigts puissants exhale la nature, Cet immense cfarier.
Le volume toutefois ne renferme pas que de ces idées creuses, de ces définitions alambiquées, de ces images insaisissables. On y rencontre aussi des pensées naturelles, des sentiments religieux poétiquement exprimés.
Quoi de plus naturel que celte peinture de l'enfant?
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brille,
Fait briller toiis les yeux, Et les plus Irisles fronts, les y)lus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.
Car ses beaux yeux sont pleins de douceurs infinies; Car ses petites mains joyeuses et bénies
N'ont point fait mal encor ; Jamais ses jeunes pas n'ont touché notre fange; Tète sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange
A l'auréole d'or !
"Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche;
Vos pieds tendres et purs n'ont pas l'âge où l'on marche;
Vos ailes sont d'azur.
Sans le comprendre encor, vous regardez le monde; Double virginité ! corps ou rien n'est immonde,
Ame où rien n'est impur.
Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis mêmes
Dans le mal triomphants.
De jamais voir, seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !
Quoi de plus religieux que cette exhortation à faire l'aumône ?
Donnez, riches ! l'aumône est sœur de la prière. Hélas! quand un vieillard sur votre seuil de pierre. Tout raidi par l'hiver, envain tombe à genoux ; Quand les petits enfants, les mains de froid rougies, Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies, La face du Seigneur se détourne de vous.
Donnez! afin (jne Dieu qui dote les familles. Donne à vos fils la force et la grâce à vos filles; Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit; Afin qu'un Mé plus mûr fasse plier vos granges; Afin d'être meilleurs; afin de voir les anges Passer dans vos rêves la nuit !
Donnez! il vient un temps où la terre nous laisse. Vos aumônes là haut vous font une richesse. Donnez ! afin qu'on dise : il a pitié de nous! Afin que l'indigent que glacent les tempêtes. Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes, Au seuil de vos palais fixe un œil moins jaloux.
Donnez! pour être aimé du Dieu qui se fit homme; Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme; Pour que voire foyer soit cahne et fraternel ; Donnez ! afin qu'un Jour, à votre heure dernière. Contre tous vos péchés vous ayez la prière D'un mendiant puissant au ciel !
Nous pourrions joindre à ces citations, comme empreinte lies plus purs et des plus tendres sentiments , la Prière pour fous , recommandée aune jeune fille par son père ; mais elle est longue , décousue , et le style n'en est point assez égal. Nous terminerons par où nous aurions dû commencer, par la première pièce du recueil , à laquelle le poète ne donne , et peut-être ne pourrait donner aucun titre, ce qui justifierait ce que nous disions tout à l'heure du vague de la plupart de ses conceptions.
Voici le sujet et le plan de celte pièce; c'est l'auteur qui parle et qui parle de lui.
Je suis né sous le Consulat, si faible, si débile qu'on désespérait de ma vie. Un jour je dirai les soins et l'amour de ma mère. Un autre jour, mais plus tard, quand je serai vieux, je raconterai comme quoi je fus entraîné par le destin de l'Empereur. Maintenant , à cause des vicissitudes , des peines de la vie par lesquelles j'ai passé , quoique jeune encore, mon front est sillonné de toutes les rides de la vieillesse; un vieillard pâlirait en lisant dans mon âme, en y lisant tout ce que j'ai soufiert; et, si j'ai écrit , comme je l'ai fait, des chansons . des romans, des drames, c'est que tout dans la nature, au moral et au physique, a fait reluire et vibrer mon âme de cristal; d'ailleurs, rien d'immondeen mon cœur, et, après avoir chanté, j'écoute et dresse dans l'ombre un temple à IT-mpereur tombé.
Tel est le sommaire exact de la première Feuille d'automne, dont peut-être on trouvera les idées quelque peu incohérentes; examinons :
Ce siècle avait deux ans
Le mot de Ténignie , qui ne se trouve qu'à la fin du 15® vers, est que M. Victor Hugo est né en 1802, ce qu'il n'est pas indifférent de savoir. Ce siècle en effet n'avait alors que deux ans , comme à l'heure où nous écrivons , le mois d'avril n'a que 13 jours. En ce temps,
Naquit dans Besançon , vieille ville espagnole, Jeté comme latjraineau gré de l'air qui vole. Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix.
Les enfans ne se jettent guère ainsi, et ce n'est pas l'air qui vole, mais la graine qui vole dans l'air.
Qu'un enfant naisse sans couleur, c'est rare ; sans voix plus rare encore ; sans regard rien de moins merveilleux.
M. Victor Hugo n'est pas le seul qui n'ait pas vu clair en naissant.
Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère , Abandonné de tous, excepté de sa mère.
L'exception heureusement est le principal , et un enfant qui ne fait que de naître, n'est pas tellement abandonné, quand il ne l'est pas de sa mère. Et puis , les chimères sont-elles abandonnées de tous ? le sont-elles de nos poètes à la mode ?
Et que son col, ployé comme un faible roseau, Fit faire en même teras sa bière et son berceau.
Son col était donc bien long! et comment, à cause de la fragilité de son col , aurait-on songé à faire en même temps son berceau et sa bière ? Sa mère y eût-elle consenti? se fiit-elle occupée à la fois de deux soins si différents? La nature y répugne.
. . . Je vous dirai peut-être quelque jour.
Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour.
Pourquoi ne pas nous le dire sur le champ?
Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse.
LES ÎEUILLES D'AUTOMNE. 197
Encore un coup, pourquoi un si long retard? M. Victor Hugo ignore-t-il le plaisir que nous aurions à connaître l'histoire de sa vie? ne craint-il pas , lui qui , à S2 ans, a déjà tant de plis sur le front, de ne point parvenir au ter- . me de cette vieillesse conteuse dont il nous promet les entreliens? Quelle privation pour ceux qui ne seront plus, de n'avoir pu l'entendre les soirs, à la nuit douteuse, raconter
Comment ce haut destin de gloire et de terreur, Qui remuait le monde aux pas de l'empereur, Dans son souffle orageux l'emportant sans défense, A tous les vents de l'air fit flolter son enfance.
Quelle privation de n'avoir pu entendre de sa bouche, ce que c'est qu'un destin de terreur qui emporte dans son souffle un enfant sans défense , et le fait flolter à tous les vents de l'air?
Certes, plus d'un vieillard, sans flamme et sans cheveux. Pâlirait , s'il voyait, comme un gouffre dans l'onde, Mon âme où ma pensée hahite comme un monde.
Nous ne voyons pas qu'il y eût là de quoi faire pâlir un homme sans cheveux plus qu'un autre homme, et la pâleur n'a rien que de fort ordinaire chez un vieillard sans flamme.
Mais ce n'est pas de cela seulement que pâlirait le vieillard; il pâlirait encore s'il voyait
Mon plus beau temps passé, sans espoir qu'il renaisse, Et i{\io\qu' encore à l'âge où l'avenir sourit, Le livre de mon âme à toute page écrit.
De bonne foi, que M. Victor Hugo n'ait plus l'espoir que ses beaux jours renaissent, est-ce une chose si étrange, si afl'reuse, que nous en devions pâlir, nous autres vieillards , et ne pourrions-nous pas même, sans changer de couleur, voir, s'il était possible , le livre de son âme écrit à chaque page ? Car enfin , en admettant que son âme soit un livre ,
quel malheur y a-t-il que toutes les pages en soient écrites?
Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie, Si j'entre-clioque, aux yeux d'une foule choisie, D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois De mon souffle, et parlant au peuple avec ma voix.
D'autres hommes comme eux ! à qui se rapporte comme eux ? Si c'est à la foule choisie , la grammaire ne se prête point à cette licence.
Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume, Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume, Dans un rythme profond. . •
L'auteur ici compare fort justement sa poésie au métal jeté dans la fournaise , el il ne faut pas s'étonner que son vers soit un peu dur, puisqu'il est d'airain.
Si M. Victor Hugo a fait tout cela, en savez-vous la raison?
C'est que l'amour, la tombe et la gloire et la vie. L'onde qui fuit par l'onde incessamment suivie. Tout souffle, tout rayon ou propice ou fatal, Fait reluire ou vibrer son âme de cristal.
Que l'amour , la tombe, la gloire , la vie , le rayon fassent reluire el vibrer une àrae, ce n'est point facile à comprendre , mais c'est possible ; il n'y a que le souffle qui ne nous semble propre à produire ni l'un ni l'autre de ces effets ; celui même de Borée ne ferait pas vibrer le cristal, et, d'ordinaire, on le ternit plutôt qu'on ne le fait reluire, en soufflant dessus.
D'ailleurs, j'ai purement passé les jours mauvais, Et je sais d'oti je viens, si j'ignore où je vais.
Nous sommes moins heureux; car, nous ne savons ni l'un ni l'autre.
L'orage des partis avec son vent de flamme, Sans en altérer l'onde, a remué mon âme.
Altérer l'onde d'une àrae ! y a-t-il de l'onde dans l'âme de M. Victor Hugo? son âme est-elle de l'onde?
Rien d'immonde en mon cœur; pas de limon impur Qui n'attendit qu'un vent pour en troubler l'azur.
Toujours son cœur, son àme et du vent et de l'onde et de l'azur !
Après avoir chanté, j'écoute et je contemple. J'écoute qui? je contemple quoi?
A l'Empereur tombé dressant dans l'ombre un temple.
Pourquoi ne lui dresser un temple que dans l'ombre ? Dit-on dresser un temple, comme dresser une statue?
Mais laissons les Feuilles d'automne , et passons aux Chants du cre'puscule.
M. Victor Hugo prétend, ce qui nous étonne en ce siècle de lumières, qu'aujourdlmi, dans Us idées comme dans les choses , dans la société comme dans l'individu , tout est à l'état de crépuscule , et c'est ce qui motive le titre de son nouvel ouvrage.
Quant au volume en lui-même, il ne voit pas à quoi bon faire remarquer le fil qui le lie aux précédents. C'est toujours la même pensée avec d'autres soins, la même onde avec
d'autres vents, le même front avec d'autres rides, la même vie avec un autre âge.
Et l'on y trouvera beaucoup de choses rêvées. Au reste on voit déjà que V individualité de l'auteur , quoiqu'elle ne vaille pas , dit-il, lapeine d'être étudiée, y ']o\xcraun grand rôle, et l'on n'en doit pasètre surpris, puisque dans une aulrede ses préfaces, il pose enprincipeç«'i7/aîf/aw poète cette profonde peinture du moi, qui est peut-être l'œuvre la plus large , la plus générale et la plus universelle quun penseur puisse faire, principe que nous voulons bien accorder aux /)0^/e*m^me*, mais qui, pourtant, n'est point celui que professait le dieu du goût , quand il disait à madame de Sévigné , en lui parlant de son cousin le comte de Bussy :
Biissy, qui s'estime et qui s'aime,
Jusqu'au point d'en être ennuyeux,
Est censuré dans ces beaux lieux.
Pour avoir, d'un ton glorieux.
Trop souvent parlé de lui-même.
Quoiqu'il en soit, jetons un coup d'œil rapide sur ces chants mélancoliques où c'est avec le moi, l'anxiété, l'incertitude et le doute qui nous paraissent dominer.
Dans l'àme et sur la terre, effrayant crépuscule ! Les yeux pour qui fut fait dans un autre univers. Ce soleil inconnu, qui vient ou qui recule, Sont-ils déjà fermés, ou pas encore ouverts?
Là-bas, l'arbre frissonne; est-ce allégresse ou plainte ? Là-bas, chante un oiseau; pleure-t-il? a-t-il ri? Là-bas, l'océan parle; est-ce joie? est-ce crainte? Là-bas, l'homme murmure; est-ce un chant? est-ce un cri?
A si peu de clarté, nulle âme n'est sereine. Triste, assis sur le banc qui s'appuye à son mur. Le vieux prêtre se courbe, et, n'y voyant qu'à peine, A ce jour ténébreux épelle un livre obscur.
Obscur sans doute, mais moins qu'un pareil style. Dans les vers dictés après le ZO juillet, et dans un second hymne à la colonne , au sujet du refus de la chambre des
représentants d'y faire transporter les cendres de Napoléon, le poète retrouve encore, quoique sur un ton moins soutenu, de nobles sentiments et de hautes pensées.
S'adresse-t-il à la génération nouvelle qu'il exhorte à venger la patrie ?
Vous êtes les enfants des l)elliqiieiix lycées! Là, vous applaudissiez nos victoires i»assées ; Tous vosjeux s'ombrageaient des plis d'un étendard ; Souvent Napoléon, plein de grandes pensées, Passant, les bras croisés, dans vos lignes pressées, Aimanta vos fronts d'un regard.
Aigle qu'ils devaient suivre! aigle de notre armée. Dont la plume sanglante en cent lieux est semée, Dont le tonnerre un soir s'éteignit dans les flots. Toi qui les as couvés dans l'aire paternelle, Regarde, et sois joyeuse, et crie, et bats de l'aile; Mère, tes aiglons sont éclos.
Veut-il peindre les trois journées ?
Trois jours, trois nuits, dans la fournaise Tout ce peuple en feu bouillonna.
Crevant l'écliarpe béarnaise Du fer de lance d'Iéna.
Envain dix légions nouvelles Vinrent s'abattre, à grand bruit d'ailes. Dans le formidable foyer; Chevaux, fantassins et cohortes Fondaient, comme des branches mortes Qui se tordent dans le brasier.
La famille de Charles X est-elle en fuile?
Oh! laissez-moi pleurer sur celte race morte Que rapporta l'exil et que l'exil remporte. Vent fatal qui trois fois déjà les enleva ! Reconduisons au moins ces vieux rois de nos pères. Rends, drapeau deFleurus, les honneurs militaires A l'oriflamme qui s'en va !
Je ne leur dirai pas de mol qui les déchire.
Qu'ils ne se plaignent pas des adieux de la lyre.
Pas d'outrage au vieillard qui s'exile à pas lents!
C'est une piété d'épargner les ruines.
Je n'enfoncerai pas la couronne d'épines
Que la main du malheur met sur des cheveux blancs.
Le nouvel hymne à la colonne ne vaut pas le premier; il n'en est pas moins assez remarqual)le. Après une apostrophe aux trois cents avocats qui refusèrent à la cendre de Napoléon un tombeau au pied du monument de ses victoires, l'auteur s'écrie :
Hélas! hélas ! garde ta tombe, Garde ton rocher écumant Où, t'abattant comme la horal)e.
Tu vins tomber tiède et fumant !
Garde ton âpre Ste-Hélène Où de ta fortune hautaine L'œil ébloui voit le revers ; Garde l'ombre où tu te recueilles.
Ton saule sacré dont les feuilles S'éparpillent sur l'univers.
Dors; nous t'irons chercher; ce jour viendra peut-être; Nous t'avons eu pour Dieu sans t'avoir eu pour maître.
Oh! va ; nous te ferons de belles funérailles ! Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles; Nous en ombragerons ton cercueil respecté ! Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie, Et nous t'amènerons la Jeune poésie Chantant la jeune liberté!
Les noces et festins ressemblent un peu à un amphigouri.
La salle est magnifique et la table est immense;
Aussi la cohue est-elle grande dans ce banquet magique
ammwelé dans l'or et le cristal. Tous les sexes et tous les
âges y ont place :
Guerrier de quarante ans, au prolil sérieux,
Jeune homme au blond duvet, jeune fille aux doux yeux ,
Enfant qui balbutie et vieillard qui bégaye ,
Tous mangent, tous ont faim et leur faim les égayé;
Et les plus acharnés sont, autour des plats d'or,
Cettj; qui n'ont plus de dents oti n'en ont pas encor.
Voilà bien des convives, mais ce n'est pas tout ; on y voit encore le pouvoir , l'amour, le plaisir , la débauche, la justice vendue, la terreur des petits,
La guerre, le canon tout gorgé de mitrailles, Oui passe son long cou par-dessus les murailles,
Le budget, monstre énorme, admirable poisson A qui de toutes'parts on jette Tliameçon, Et qui, laissant à flots For couler de ses plaies, Traîne un rentre splendide écaillé de monnaies.
La nature du banquet n'est peut-être pas clairement indiquée, mais le budget est bien défini !
Napoléon II est moins amphigourique ; ce nom porte toujours quelque bonheur à M. Victor Hugo.
Un fils était né à l'empereur :
Et lui ! l'orgueil gonflait sa puissante narine; Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine. S'étaient enfin ouverts !
Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joyeux, avec un air sublime : L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi !
Non, l'avenir n'est à personne.
0 revers ! ô leçon ! . . . . Quand tout fui préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant des splendeurs éternelles ; Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais ;
Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance. . . . Avant qu'il eut goûté de ce poison doré, Avant que de sa lèvre il eut touché la coupe. Un cosaque survint et prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout effaré.
Vous savez ce qu'on fit du géant historique. Pendant six ans on vit, loin derrière l'Afrique,
Cette grande figure en sa cage accroupie, Ployée, ei les genoux aux dents.
Tous deux sont morts. Seigneur, votre droite est terrible : Vous avez commencé par le maître invincible ,
Par l'homme triomphant; Puis vous avez enfin complété l'ossuaire; Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire
Du père et de l'enfant !
Il s'en faut que tout soil de la même force dans celle ode, et nous n'aimons guère, par exemple, la strophe où, faisant un retour sur son moi^ le poète se dit :
Que sert la chanson, ô poète' Ces chaiilsque ton génie éwjfef/e, Tombent à la vague inquiète.
Qui n'a jamais rien entendu.
Ta voix s'enroue en celte brume; Lèvent disperse au loin la plume, Pauvre oiseau cliantant dans l'écume Sur le raàt d'un vaisseau perdu !
Le chantre de Canaris le console de l'oubli où on l'abandonne, lui et la Grèce:
Nous t'avons oublié ;
On n'entend plus sonner ta gloire sur Tenclume De la presse, géant par qui tout feu s'allume, Prodigieux Cyclope à la tonnante voix, A qui plus d'un Ulysse a crevé l'œil par fois.
Nous t'avons oublié;
Mais il te reste , ô Grec! ton ciel bleu, ta mer bleue. Tes grands aigles qui font d'un coup d'aile une lieue. Tes larges caleçons de toile, tes cafetans De velours rouge et d'or, aux coudes éclatants !
Va, que le fait l'oubli de ceux dont tu rirais Si tu voyais leurs mains et leurs âmes de près ? Que t'importent ces coeurs faits de cire ou de pierre, Ces mémoires en qui tout est cendre et poussière; Ce traitant qui <lu peuple infructueux fardeau. N'est bon qu'à s'emplir d'or comme l'éponge d'eau? Que t'importe l'oubli de l'Europe où tout roule, L'homme et l'événement, sous les pieds de la foule? De Paris qui s'éveille et s'endorl tour à tour, Et fait un mauvais rêve en attendant le jour? De Londres où l'hôpital ne vaut pas Vhippodrôme ? De Rome qui n'est plus que l'écaillé de Borne ?
Si d'aussi bonnes raisons n'ont pas consolé Canaris de l'oubli où on l'a laissé , il faut qu'il en ait ressenti un chagrin bien amer, et qu'il en ait gardé une rancune bien profonde !
Sur un suicide.
Sa sève nuit et jour s'épuisait aux orgies, Comme la cire ardente aux mèclies des bougies. Il ne croyait à rien ; jamais il ne rêvait ; Le bâillement hideux siégeait à son chevet ; Toujours son ironie inféconde et morose Jappait sur les talons de quelque grande chose ; Enfin, ivre, énervé, ne sachant plus que faire.
Avant la fin du jour blasé du lendemain , Un soir qu'un pistolet se trouva sous sa main, Il rejeta son âme au ciel, voûte fatale, Comme le fond du verre au plafond de la salle.
Où tend ce siècle? où court le troupeau des esprits?
Rien n'est encor trouvé ; rien n'est encor compris j
Car beaucoup ici-bas sentent que l'espoir tombe ,
Et se brise la tête à l'angle de la tombe ,
Comme vous briseriez le soir sur le pavé
Un oeuf où rien ne germe et qu'on n'a pas couvé !
Nous nous bornons à transcrire; car on nous en voudrait d'ajouter la moindre réflexion à des choses si bien pensées, à des expressions si naturelles, à des comparaisons si exactes, à des métaphores si justes.
A Alphonse Rabbe , mort le SI décembre i839.
Hélas ! que fais-tu donc, ô Rabbe! ô mon ami. Sévère historien dans la tombe endormi ?
Pas grand'chose apparemment.
Si parmi nous ta tête était debout encore,
Cette cime où vibrait l'éloquence sonore,
Tu dirais aux amis à qui tu souriais.
Et que leur âge livre aux rêves inquiets.
Tu leur dirais : amis nés pour des tems prospères,
Oh ! n'allez pas errer comme ont erré vos pères !
Laissez mûrir vos fronts ! gardez-vous, jeunes gens,
Des systèmes dorés aux plumages changeants.
Qui dans les carrefours s'en vont faire la roue.
Et de ce qu'en vos cœurs l'Amérique secoue.
Nous serions curieux de voir dans les carrefours un système doré faire la roue comme un paon !
A mademoiselle J. II règne une mélancolie louclianle dans cette espèce d'élégie; mais ce n'est pas tout à fait sur ce ton qu'amour dictait les vers que soupirait Tibulle.
Il fut un temps, un temps d'ivresse, Où l'aurore qui vous caresse, Rayonnait sur mon beau printems ; Où l'orgueil, la joie et l'extase.
Comme un vin pur d'un riche vase, Débordaient de mes dix-sept ans.
La terre me disait : Poète !
Le ciel me répétait : Prophète!
Marche, parle, enseigne, bénis !
Penche l'urne des sons sublimes !
Verse aux vallons noirs, comme anx cimes.
Dans les aires et dans les nids.
Penche l'urne des sons sublimes! est-ce que la musique se met eu bouteille?
Ces temps sont passés
L'ombre en mon cœur s'est épanchée. Sous mes prospérités cachées , La douleur pleure en ma maison; Un ver ronge ma grappe viûre ; Toujours un tonnerre murmure Derrière mon vague horizon.
Mon avril se meurt feuille à feuille; Sur chaque branche que je cueille, Croît l'épine de la douleur ; Toute herbe a pour moi sa coulœuvre.
Et la haine monte à mon œuvre Comme un bouc au cytise en fleur.
Le poète prétend que nous vivons au jour le jour et sans règle de conduite ; il a raison , mais il nous semble qu'il pouvait rendre cette idée d'une manière beaucoup moins vague qu'en disant:
Les hommes en tous sens laissent aller leur vie , Leur âme, leur désir, leur instinct, leur envie. Tout marche en eux, au gré des choses qui viendront, Vactioti sans l'idée, et le pied sans le front.
Ils suivent au hasard le projet où le rôve. Toute porte qui s'ouvre, on tout vent qui s'élève. Nul accord ne les tient dans ses proportions. Quand ils pensent une heure, au gré des passions, Rien de lointain ne vient de derrière leur vie^ fiefendr dans l'idée h ceile lieure suivie, etc.
La Porcia de Shakespeare parle quelque part de cette musique que tout homme a en soi. Malheur, dit-elle, à qui ne l'entend pas !
Cette musique, cet écho intime et secret étant, aux yeux de l'auteur, la poésie même, ce volume ne fait que continuer les premiers, à cette seule différence près que, dans les Orientales, par exemple, la fleur serait plus épanouie, dans les voix inte'rieures , la goutte de rosée ou de pluie, plus cachée.
L'auteur a toujours pensé que la mission du poète était de fondre dans un même groupe de chants cette triple parole qui renferme un triple enseignement, car /a />remiàre s'adresse plus particulièrement au cœur, la secondée l'âme, la troisième d l'esprit. Très radios.
Et puis, dans l'époque où nous vivons , tout l'homme ne se retrouve-t-il pas là ? n'est-il pas entièrement compris sous ce triple aspect de notre vie : le foyer , le champ , la rue? le foyer, qui est notre cœur même; le champ, où la nature nous parle; la rue, où tempête à travers les coups de fouet des partis , cet embarras de charrettes qu'on appelle les événements politiques.
Celte théorie peut être vraie; umis nous n'y comprenons rien.
Les trois morceaux les plus intéressants des Voix intérieures sont , à notre avis, ceux que le poète a intitulés: Dieu est tonjours là. Sunt lacrymœ reriim. A l'arc de triomphe.
Le premier se compose d'environ 75 strophes , dont
nous n'extrairons qu'un petit nond>re , en lâchant d'en
composer un tout qui ait de la suite:
OiKiml /'é/é vient, le pauvre adore!
L'été, c'est la saison de feu , C'est l'air tiède et la fraîche aurore; L'été, c'est le regard de Dieu.
L'été, la nature éveillée.
Partout se ré|)and en tous sens, Sur l'arbre en épaisse feuillée, Sur riiommeen bienfaits caressants.
Elle cache et recouvre d'ombre.
Loin du monde sourd et moqueur, Une lyre dans le bois sombre, Une oreille clans notre cœur !
Alors la masure où la mousse Sur rhuml)le chaume a débordé, Montre avec une fierté douce, Son vieux mur de loses brodé.
J'ai toujours pensé dans mes veilles Que la nature au front sacré Dédiait tout bas ses merveilles A ceux qui l'hiver ont pleuré !
Mais hélas ! juillet fait sa gerbe; L'été lentement effacé, Tombe feuille à feuille dans l'herbe, Et jour à jour dans le passé.
Puis octobre perd sa dorure; Et les bois dans les lointains bleus, Couvrent de leur rousse fourure L'épaule des coteaux frileux.
L'hiver des nuages sans nombre Sort, et chasse l'été du ciel ; Pareil au temps ce faucheur sombre Qui suit le semeur éternel !
Il croit voir une main de marbre Qui mutilant le jour obscur, Retire tous les fruits de l'arbre Et tous les rayons de l'azur.
Puis vient la charité au secours du pativrc qui cioit voir tout cela.
Oh! que l'été brille ou s'éteigne. Pauvres, ne désespérez pas.
Le Dieu qui souffrit et qui règne A mis ses pieds où sont vos pas!
Pour vous couvrir il se dépouille ; Boa même pour l'homme fatal Oui, comme l'airain dans la rouille.
Fa s' endurcissant dans le mal.
Tendre, même en buvant l'absynlhe, Pour rim])ie au regard obscur.
Qui l'insulte sans plus de crainte Qu'un passant qui raye tin yieiix mur!
Car dans ses bonlés éternelles Il penche sur l'humanité Ces mères aux triples mamelles, La nature et la charité.
Suni lacrimœ rerum. Charles X est mort.
Il est mort! rien de plus; rien n'a changé l'aspect De ce siècle orageux, mer de récifs bordée Où le fait, ce flot sombre, écume sur l'idée!
On conviendra que le point d'admiration est bien placé
D'où vient, dit le poète, en s'adressant aux canons des Invalides:
D'où vient qu'aucun de vous ,
Comme un lion captif qui secouerait sa chaîne, j Aucun n'a tressailli sur sa hase de chêne.
Et que rien n'est sorti de vos mornes affûts, Pas même, ô canons sourds! ce murmure confus Qu'au vague battement de ses ailes livides. Le vent des nuits arrache à des armures vides ? C'est que, prostitués dans nos trouI)les civils. Vous êtes, comme nous, fiers, sonores et vils ;
Soyez flétris; mais non, c'est à nous, insensés, Que le mépris revient; vous nous obéissez.
Mornes captifs! le jour où des rois proscrits meurent, Vous ne pouvez, jetant votre fumée à flots. Prolonger sur Paris vos éclatants sanglots! Et, pareils à des chiens liés à des murailles. D'un hurlement plaintif suivre leurs funérailles.
Ce qui suit vaut mieux :
Vous vous taisez ! mais moi, moi dont parfois le chant
Se refuse à l'aurore, et jamais au couchant.
Moi que jadis à Rheins Charle admit comme un hôte,
Moi qui plaignis ses maux, moi qui blâmai sa faute.
Je ne me tairai pas. Je descendrai courbé
Jusqu'au caveau profond où dort ce roi tombé ;
Je suspendrai ma lyre à cette voûte noire, ^
Et sans cesse à côté de sa triste mémoire, â
Mon esprit, dans ces tenis d'oubli contagieux. Jt
Fera veiller dans l'ombre un vers religieux.
Lare de triomphe, qui ne comprend pas moins de cinq à six cents vers, ne s élève point, et il s'en faut de beaucoup, à la hauteur de l'ode à la colonne^ le sujet pourtant n'était pas moins poétique.
Ce vaste entassement ciselé par l'histoire, Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire,
n'est, aux yeux de M, Victor Hugo, qu'un monument inachevé.
Non, tu n'es pas fini, quoique tu sois superbe.
A ta beauté royale il manque quelque chose.
Il manrjue sur ta tête un sombre amas d'années Qui pendent pêle-mêle el toutes ruinées
Aux brèches de ton front !
Il te manque la ride et l'antiquité fière. Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre, Les chapiteaux brisés, l'herbe sur les vieux fûts.
Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre ; Il faut que le lichen, cette rouille du marbre, De sa lèpre dorée au loin couvre le mur ; Et que la vétusté par qui tout art s'efface, Prenne chaque sculpture et la ronge à la face. Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.
Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves Que la bise et la nmi pleurent comtne des veuves.
Enfin, pour qu'une église, une tour, une colonne soit belle, il faut :
Attendre que de mousse elle soit revêtue.
Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre , Menant son 7eM»e fils sous l'arche pleine d'ombre. . .
Lui dise, en la montrant de ses mains décharnées : Vois cette porte énorme : elle a trois mille années.
Passe pour cet amour des débris et des décombres ; mais le poète nous en fait-il une peinture si attrayante
ilans celte lugubre énuinéralion des anciennes villes tombées en ruines ?
Alhène est triste
Et, pleurant ses tours mutilées, Rêve à l'artisle grec qui versa de sa main Quelque chose de beau, comme un sourire humain,
Sur le profil des propylées.
Tiièbe a des temples morts où rampe en serpentant La vipère au front plat, au regard éclatant,
Autour de la colonne torse; Et seul quelque grand aigle habite en souverain Les piliers de Rliamsès dont les lames d'airain
S'en vont comme une vieille écorce.
Dans les débris de Gur, pleins du cri des hiboux. Le tigre en marchant ploie et brise les bamboux ,
D'où s'envole le vautour chauve; Et la lionne, au pied du mur mystérieux Met le groupe inquiet des lionceaux sans yeux.
Qui fouillent sous son ventre fauve.
Comme une mère sombre et qui, dans sa fierté, Cache sous son manteau son enfant souffleté.
L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés Ses colosses camards à la face frappés
Parle pied brutal de Cambyse, etc.
Cette peinture, nous le demandons encore, a-l-elle rien qui inspire tant d'intérêt pour les vieux monuments ruinés, et l'auteur ne prouve-t-il pas le contraire de ce qu'il veut démontrer, quand, après avoir dit que :
Souvent par le désert et par l'ombre absorbé, L'édifice déchu ressemble au roi tombé,
il ajoute pour conclure :
c'est que toujours les ans contiennent quelque affront; Toute ruine, hélas! pleure et penche le front?