‹ L'Anti-HugoChapitre 24 sur 30 · VIRGILE · texte numérisé non relu

VIRGILE

Dans Virgile parfois, Dieu tout près d'être un ange. Le vers porte à sa cime une lueur étrange. C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, I! chantait presque à l'heure où Jésus vagissait.

Dieu voulait qu'avant tout, rayon du fils de l'homme, L'aube de Bethléem blanchit le front de Rome.

Comment le poète accorde-t-il cette pensée religieuse et toute chrétienne avec l'esprit de doute répandu dans la pièce : Pensar, Dudar, adressée à M*"" Louise B.... ?

Je vous l'ai déjà dit, notre incurable plaie, Notre nuage noir qu'aucun vent ne balaie,

C'est la fatale angoisse et le trouble profond Qui fait que notre cœur en abîmes se fond, Quand un matin, le sort, qui nous a dans sa serre, Nous mettant face à face avec notre misère, Nous jette brusquement, lui, notre maître à tous, Cette question sombre : âmes, que croyez-vous ?

C'est là l'infirmité de toute notre race.

De quoi l'homme est-il sûr .' qui demeure? qui passe

Quel est le chimérique et quel est le réel ?

Quand l'explication viendra-t-elle du ciel ?

Tout se voile à nos yeux sous un nuage austère, Et l'âme du mourant s'en va dans le mystère

Hélas ! tout homme en soi

Porte un obscur repli qui refuse la foi.

Dieu, la mort, mots sans fond qui cachent un abîme!

Enfants, résignons-nous et suivons notre route. Tout corps traine sou om!)re, et fout esprit son doute.

A Eugène vicomte Ilugo, mort à la fleur de Tàge.

Doux et blaix compagnon de toute mon enfance,

Tu dois le souvenir des vertes feuillantines; Et de la grande allée où nos voix enfantines,

Nos purs gazouillements Ont laissé dans les coins des murs, dans les fontaines, Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes ,

Tant d'échos si charmants!

T'en souviens-tu, mon frère? après l'heure d'étude, Oh ! comme nous courions dans cette solitude !

Sous les arhres blotis, Nous avions, en c/ias.wn/ quelque insecte qui saute. L'herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien haute,

Nos genoux bien petits !

Vives têtes d'enfants par la course effarées, Nous poursuivions dans l'air cent ailes bigarrées ;

Le soir nous étions las ; Nous revenions jouant avec tout ce qui joue, Frais, joj'eux, et tous deux baisés à pleine joue ,

Par notre mère, hélas !

Elle grondait : — Voyez comme ils sont faits ces hommes ! Les monstres ! ils auront cueilli toutes nos pommes.

Pourtant nous les aimons.

Madame, les garçons sont le souci des mères; Car ils ont la fureur de courir dans les pierres,

Comme font les démons !

Puis, un même so?mneil, nous berçant commeun hôte, Tous deux au même lit nous couchait côte à côte ;

Puis un même réveil.

Puis, trempé dans un lait sorti chaud de l'élable, Le même pain faisait jire à la même table,

Notre appétit vermeil.

Hélas! Hélas! quel deuil pour ma tête orpheline. Mon pauvre bien-aimé !

Tu vas dormir là-haut sur la colline verte, Qui, livrée à l'hiver, à tous les vents ouverte, A le ciel pour plafond ;

Tu vas dormir, poussière, au fond d'un lit d'argile, Et moi, je resterai parmi ceux de la ville

Oui parlent et qui vont !

Et moi, je vais rester, souffrir, agir et vivre ; Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre

De la célébrité ; Et cacher, comme à Sparte, en riant quand on entre, Le renard envieux qui me ronge le ventre,

Sous ma robe abrité !

J'ai d'austères plaisirs. Comme im prêtre à l'église, Je rêve à l'art qui charme, à l'art qui civilise.

Qui change l'homme U7i peu.

Et qui, comme un semeur qui jette au loin sa graine, En semant la nature à travers Pâme humaine,

Y fera germer Dieu !

Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée , J'y cours, et là, courl)é vers la foule pressée ,

L'étudiant de près , Sur mon drame touffu dont le branchage plie. J'entends tomber ses pleurs, comme la large pluie

Aux feuilles des forêts !

Mais que de calomnie et combien de bassesse ! Combien de pamphlets vils qui flagellent sans cesse

Quiconque vient du ciel!

Et qui font , la blessant de leur lance payée, Boire à la vérité, pâle et crucifiée,

L'éponge de leur fiel !

Hélas ! nos passions ont des serres infâmes Où pend, triste lambeau, tout ce qu'avaient nos âmes. De chaste et de sacré!

Quel choc d'ambitions luttant le lo?ig des routes. Toutes contre chacune, et chacune avec toutes!

Quel tumulte ennemi !

Comme on raille d'en bas tout astre qui décline ! Oh! ne regarde rien, sur la haute colline

Où tu t'es endormi !

Quelles sont ces ambitions qui luttent le long des routes? contre qui luttent-elles? et quel est cet astre à son de'clin que l'on raille d'en bas ? Est-ce de lui que M. Victor Hugo voudrait parler ? nous le soupçonnons.

220 LES VOIX LNTÉRIEURES.

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