‹ L'antiquaireChapitre 35 sur 37 · SCENE VIÏI · texte numérisé non relu

SCENE VIÏI

LES MÊMES, CRISPIN et VALERE.

CRISPIN

Valere est ici près, mais il n'ose paroitre.

PANTAXÈS.

11 a grande raison de se cacher, le traître ? Mais peut-être attend-il que j'aille le chercher.

iio l'antiquaire,

POLEMARQUE.

Il n'est plus question ici de se fâcher;

Il reconnoît sa faute, un repentir sincère

Doit lui faire obtenir le pardon qu'il espère,

Et vous, pour prévenir des maux plus grands encor,

Laissez-le maintenant le maître de son sort.

(A Valere qu'il apperçoit derrière la scène.)

Valere, paroissez, votre père l'ordonne.

VALERE à genoux.

Mon père, pardonnez....

PANTAXÈS.

Ah! que je te pardonne..,.

Perfide 1 tu sens trop ce que tu peux sur moi! Mais si j'étois moi-même aussi méchant que toi, Je te ferois sentir jusqu'où va ma colère; Tu serois meilleur fils si j'étois moins bon père. Mais, par un dernier trait d'amour et de bonté, Je t'accorde un pardon sans l'avoir mérité. Je fais plus, et j'oublie un affront ou toi-même Je t'ai vu te porter avec un zélé extrême. Et, sans vouloir user ici de tous mes droits, Je te demande encor, pour la dernière fois,

Si tu veux embrasser le parti de la guerre? Réponds-moi hardiment.

POLEM ARQUE.

Eh ! qu'est-il nécessaire De faire répeter ce que vous connoissez, Il demande à servir, vous le sçavez assez, Et de tous les états, c'est Punique qu'il aime.

PANTAXÈS à Valere.

Quoi, sans aucun égard à ma tendresse extrême, Et malgré les bontez que j'eus toujours pour toi, Je ne puis t'engager à rester avec moi! Que vainement, hélas ! je me flattois sans cesse Que tu serois un jour l'appui de ma vieillesse. Qu'héritier de mon nom ainsi que de mon bien, Tu ferois mon bonheur, que .je ferois le tien, Et que sans autre soin que celui de me plaire. Je te verrois marcher sur les pas de ton père. Mais je vois en un jour mes projets renversez.

VALERE

Mon père, s'il est vrai que vous me chérissez, Et qu'au bonheur d'un fils votre cœur s'intéresse, Si pour moi vous avez un reste de tendresse,

Si vous voulez, enfin, rendre mon sort heureux, Vous ne serez donc plus si contraire à mes vœux. Vous n'opposerez plus à mon ardeur extrême Des ordres paternels l'autorité suprême : Ce n'est que dans l'état où se porte mon cœur, Que je puis sûrement rencontrer mon bonheur.

PANTAXÈS.

Enfin, s'il est donc vrai que c'est là ton envie, Je ne m'oppose plus à ce genre de vie, Suis ton choix; il n'est plus à présent question Que de trouver l'argent de la démission; Et des cinq mille francs qu'à payer je m'engage, Deux mille serviront aux frais de ton voyage. Je vais auparavant te donner quelque avis, Qu'un jour tu te sçauras bon gré d'avoir suivis Propose-toi toujours pour modèle et pour guide Des Guerriers d'autrefois la conduite rigide, Des fameux Assyriens les glorieux exploits. Et des Perses vainqueurs du tems des premiers rois. Apprends exactement, et grave en ta mémoire, Des Grecs et des Romains la glorieuse histoire. Quand sur le bord d'un fleuve, au milieu des combats, Tu verras renverser des milliers de soldats, C'est ainsi, diras-tu, qu'on vit l'Aigle romaine Perdre ses légions au bord du Trasimene, Et c'est encore ainsi qu'aux champs Béotiens

Sparte vit autrefois périr ses Citoyens,

Ou que Léonidas auprès des Thermopyles

Rendit du roi Xerxés les forces inutiles.

Et, lorsque l'on fera la guerre sur le Rhin,*

Plein d'admiration tu t'écrieras soudain :

C'est ici que César eut jadis l'industrie

De faire faire un pont. Si c'est en Italie,

C'est dans ces défilez, c'est dans ce lieu fatal,

Diras-tu, que l'on vit les troupes d'Annibal,

Quand le grand Fabius, plein d'un noble courage,

Lui lit reprendre enfin sa route vers Carthage.

On t'exaltera fort les guerriers de nos jours,

Mais garde-toi, mon fils, d'écouter ces discours;

Tel qui ne connoît point la bravoure romaine,

Ne voit rien au-dessus de Condé, de Turene :

Un autre te dira que Vendôme et Villars

Ont valu de leur tems, eux seuls, tous les Césars:

Que dans l'art d'attaquer et de prendre une place

Les Grecs et les Romains n'ont rien qui nous efface ;

Que ces peuples jamais n'ont eu de général

Qui puisse sur ce point égaler Lovendal:

Qu'il n'est point de Rampart, de Châleau ni de Ville

Qui ne tombeau seul nom du valeureux Belle-Isle;

Que Saxe en douze mois a fait chez les Flamands

Ce que n'eussent point fait les Romains en douze ans:

Que, pleins d'ardeur enfin, nos François ont sçu prendre

En moins de deux étés tous les pays de Flandre,

I 14 L A NTIQU AIRE,

Tandis qu'aux fiers Romains il falloit autrefois Dix ans bien mesurez pour dompter les Gaulois. Mais avons-nous jamais renversé des Carthages? Et, si nos généraux ont eu des avantages, Qui d'eux, comme César, peut dire en racourci : Je vins, vis et vainquis. Veni, vidi, vici. Et comme des Romains, dira-t-on que nous autres Nous ne serons jamais vaincus que par les nôtres ! Ah ! que j'aime à penser à ce beau vers latin Qu'on lit dans les écrits du Poète Lucain, Qui dit, pour exprimer la puissance romaine, Que Rome seule a pu mettre Rome à la chaîne.

VALERE

Je ferai mon profit de ces sages avis,

J'en sens plus que jamais aujourd'hui tout fe prix.

Mais oserois-je encor demander une grâce?

PANTAXÈS.

Oui, demande, il n'est rien que pour toi je ne fasse.

VALERE

C'est que vous accordiez à Crispin l'agrément De venir avec moi joindre le régiment.

CRISPIN, à genoux Ah ! souflfrez avec lui que je vous en conjurç,

CO MEDIb. I l5

Comme aussi de vouloir me pardonner l'injure De vous avoir vendu la bague de Gygès.

PANTAXÈS.

Laisse là cette bague, et leve-toi.

CRISPIN

Jamais Je ne Taurois vendu, si....

PANTAXÈS.

Veux-tu donc te taire ?

Je te pardonne, paix.

CRISPIN

Aussi qu'avois-je à faire De vous aller tromper en vendant cet anneau ?

PANTAXÈS.

Peste soit du bavard! Te tairas-tu, Bourreau?

CRISPIN

Anneau! mauditanneau! Monsieur mon très-cher maître, Que je me veux de mal....

PANTAXÈS.

Si tu ne te tais, traître...

Il6 l'antiquaire, COMEDIE.

CRISPIN

Vous me pardonnez donc?

Leve-toi seulement.

(A Polemarqxie .)

Vous, Monsieur, vous aurez au plutôt votre argent.

Vous, Monsieur Damoclès, pardonnez la méprise

Qui m'a fait vous parler avec trop de franchise,

Et voyons si, parmi ce que vous apportez,

Je puis m'accommoder de quelques raretez.

CRISPIN

L'affaire heureusement est enfin consommée, Et je vais m'apprêter à partir pour l'armée.

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