‹ L'antiquitéChapitre 15 sur 46 · D'ARISTOTE · texte numérisé non relu

D'ARISTOTE

la physique, la logique, Thistoire naturelle, la science du langage. Vous restez en adoration devant cette puissance de l'esprit le plus aiguisé qui lût jamais; devant cette sagacité qui a tout vu, tout exploré, tout classé: TOUS n*êtes plus surpris que TEurope renouvelée, quand die voulut retrouver les arts et Téloquence, se soit précipitée à genoux aux pieds d'Âristote, et que les peuples chi'étiens aient dit à ce païen : Soyez rirutituteur nou" veau du monde qui veut renaître!

Il faut que cet homme ait été bien puissant. Aujourd'hui même, après tant de commentateurs et d'imitateurs, l'érudition se propose, comme le but de ses efforts les plus élevés, l'explication du système d'Arislolc. H. Cuvier a rendu récemment leur lustre aux travaux du Stagyrite sur l'histoire naturelle. On rebâtit de toutes pièces le monument de cet esprit encyclopédique; Tanatomiste de la pensée n'a pas perdu son autorité ; le père de la scolastique fixe l'attention d'une époque livrée à la pratique et à l'expérience.

Tous ces efforts sont bons et louables; cependant ils ont leur péril. Aristote, l'encyclopédiste des temps anciens, ne peut être jugé partiellement; on ne le connaîtra qu'en réunissant en un faisceau l'ensemble de sa doctrine; la même méthode d'analyse et de classification a présidé à tous ses travaux. Chacun d*eux, isolé, est loin d'avoir sa signification propre. Dans sa Rhétorique, par exemple, Aristote n'est que l'organe et non le créateur de la science de persuasion et de déception qu'il développe avec tant de soin. 11 ne fait, comme le dit Cicéron, que recueillir les anciens préceptes et les classer avec plus d'ordre. Fidèle à son système, il dresse l'inventaire des acquisitions de l'esprit humain, et il y place l'art du rhéteur. Qu'il y ait des doutes graves à soulever

D'ARISTOTK. UU

Vient !e christianisme qui confond la pliilosojiliip oi l'éloquence. Sous les coups des Barbares, l'intelli^enrf; expire, ou plutôt s'endort. L*Europe, û son nfvr;il, {^tcml lamain dans ses premiers tâtonnements» et veut un ii^ti'uU* qui la relève et la dirige; elle choisit ce i;raîu\ Aristoff, qui avait inventoriô toute la scenœ de 1;j (trhtr. IKurope Técoutc et se prosterne. Les derriiffrs raffînenK^nts de l'art grec sont les leçons qn*e!le bégaie.

Aussi la fraîcheur ravissante et le premier Konffle virgioalqui embellissent Taurore des nations manr|ijent-ils àTEurope du moyen âge. A coté d'Aristote, elle pliic^f l;i Dible, essaie de les unir, fait Aristote juif, commenta* l;i Bible par les catégories, et s'ernbronille dans sfs respfctables et naïfs efforts de concili'^tion impuissante. Aujoard'huî, si Ton veut connaître les grandes sonrc^'s rpii ont modifié le plu/» vivement tout le cours de la civilisaisation intellectuelle et morale en Europe, il r;jiit î'iutï'wv AristoteetlaBible.

JVVANT L'ERE CHRETIENNE

Des Femraes-poëtes. — Leur situation dans la société grecque.

Depuis la prophétesse Miriam jusqu'à nous, voici bien tôt trois mille trois cents ans que les femmes, devenues rivales de leurs maîtres, partagent avec nous les dons d( rinspiration, de Téloquence et de la poésie. Naguère ur savant de mes amis m'indiquait un catalogue de cen quarante et un auteurs critiques dont l'érudition galanli a fait valoir ces titres du sexe faible à notre admiratioi respectueuse. Boccace est le premier en date ; rallemani Wolff, éditeur des fragments de Sapho et de huit autre femmes poètes, termine cette longue liste, dans laquelL on ne trouve qu'un seul nom anglais.

Examiner les productions de l'intelligence féminine dans les différents âges et chez des peuples divers, serai une étude fort curieuse : 11 y a, selon nous, un vif intéré à retrouver dans les poésies de Sapho cette énergie pas sionnée, cette exubérance de sensibilité, qui caractérisen

le sexe féminin, à discerner dans les fragments laissés par toutes les femmes qui ont écrit, l'empreinte spéciale de leur sexe. Oui, comme on Ta dit, le style et la pensée ont un sexe; la distinction des genres, consacrée par la grammaire, s'étend beaucoup au-delà de ses limites.

Que roriginalité, la rigueur de la logique, la concision, la variété, la véhémence et l'audace manquent au génie féminin; nous l'admettrons sans peine. A peu d'exceptions près, Démosthônes, ïacile et Shakspeare sont pour elles lettre close ; une longue suite de raisonnements fatigue ces imaginations dont le vol se soutient dans la moyenne région et succombe à ini élan plus audacieux. En général, la femme choisit un sujet de son goût; elle plane sur cet objet de son amour, tantôt le couvant mollement d'une aile caressante, tantôt voltigeant avec grâce autour de lui : la colombe n'a pas un vol plus doux et plus calme; elle revient sur la mémo idée; elle la développe avec bonheur et avec grâce; elle se joue ou elle gémit dans un espace étroit. Eloquente et naturellement éloquente, elle doit ce talent à la sensibilité plutôt qu'à la passion; douée d'imagination, elle colore ses tableaux d'une lumière plus égale, plus suave (jue brûlante et profonde ; amoureuse des ornements et de toutes les grâces du langage, elle met dans les atours de son style, la coquetterie de sa parure. Si nous exceptons ces femmes qui n'ont plus de sexe, êtres du genre neutre, les Dacier, les Duchûtelet, jamais femme n'échappa aux conditions de sa propre nature; jamais on ne put se méprendre sur l'œuvre produite par elle. Considérées comme poêles, on trouve chez les fennnes peu de variété et d'étendue: comme ces flûtes aux sons mélodieux et plainlifs, elles peuvent sembler liionotones dans l'expression do leurs plaisirs et de leurs peines. (Vesl une monotonie

pleine de charmes, la blancheur du lys, sa pâleur uni forme, son éclat admirable,' son délicieux parfum. Méléa gre, poète grec, dont Tépigramme sert de préambule l'anthologie, semble avoir deviné ce symbole. 11 demand à chaque poëte une fleur, des roses au chantre de Théos des lauriers à Pindare, à la belle Anyta des lys, à 1 jeune Myro la même fleur, à Nossis, autre femme poëte un lys encore ; comme si Temblème du génie poé tique des femmes s'était offert à lui sous cette form unique.

Le développement complet de l'intelligence des fem mes n'a pu s'opérer que sous la loi chrétienne, chez le peuples septentrionaux. Leur haute influence sur l littérature et la poésie date de cette époque où la Vierg Marie devint le symbole divin de l'amour maternel et d la charité universelle. Parmi les nations antiques, nou ne trouverons que de légères traces et de rares exem pies de ce génie spécial, qui a marqué la carrière de femmes modernes dans la poésie et surtout dans le ro man. L'éducation des femmes, parvenue aujourd'hui un degré de perfectionnement qui n'a pas atteint se dernières limites, a été longue et pénible. Leur faibless les a, pendant des siècles, soumises à Tesclavage, c leur lente émancipation est loin d'avoir conquis la moi tié du monde.

En Grèce, la situation spéciale des femmes a subi pli sieurs révolutions que les savants, les historiens et spé cialement le professeur HeerenS ont oublié de signalei Avant l'époque de la démocratie athénienne, les fenune étaient les compagnes et non les esclaves de leurs mai La femme des temps héroïques était la conseillère (

. ,* Auteur de plusieurs excellenis ouvrages sur la civilisation, 1 "côtninercc elles mœurs de l'antiquité.

DES FEUHES GRECQUES. 133

presque la compagne, non la servante du guerrier. Lisez Homère, peintre fidèle de ces mœurs oubliées. Junon rivale est égale de son mari ; Vénus, Pallas et Thétis marchent de pair avec les autres dieux; Agaraôde, femme qui exerçait la médecine, est placée sur le même rang que les héros; Hélène même, toute coupable qu'elle fût, exerce l'empire de la beauté sur les soldats, sur les prêtres, sur les vieillards.

Toute constitution héroïque de la société semble entraîner le respect et la déférence pour les femmes. Vous retrouvez ces caractères chez les Germains, dans la chevalerie du moyen-âge, parmi les anciens Kshatryas ou guerriers de Tlnde. Dainayaiiti est une héroïne connue Geneviève de Brabant. Pénélope est une femme magnanime et respectée. Le guerrier que les chances des combats menaçaient d'une mort violente et imprévue, confie à sa femme l'empire de sa famille ; elle occupe dans la maison une place importante. Ce n'est pas cette vile et obéissante esclave, à laquelle le chasseur, le nomade, Tagriculleur, le pêcheur demandent des aliments, non des conseils, des soins assidus, non l'activité ou la force de l'âme. Longtemps les Doriens, qui conservèrent obstinément la trace et les débris de la constitution héroï(iue, donnèrent à la femme une liberté d'action, une élévation de rang et de pensée, que les nouvelles formes sociales empruntées à l'Asie leur refuseront ensuite avec dureté. Pindare parle des femmes avec une sorte de vénération ; poète dorique, dernière expression des idées et des mœurs de ce peuple, il croit à la majesté de la beauté, à la noblesse de la femme. La Thessalie, l'Eolie, tout le nord de la Grèce, moins immédiatement soumis à rinlluence des Ioniens que l'Attique, accordaient aux femmes des droits, limités sans doute, mais qui assu-

raient leur indépendance. A Sparte, elles» furent maîtresses dans le sens le plus absolu de ce mot.

On essaya même d'y effacer Finégalité naturelle qui sépare le sexe faible du sexe fort, et de transformer en athlètes et en héros les Lacédémoniennes. La 'Pologne, qui a conservé des mœurs héroïques et chevaleresques au sein de notre nouvelle civilisation, place encore les femmes au plus haut rang de l'échelle sociale. Même dans ses intérêts politiques, elles exercent une influence prépondérante. « Surtout, monsieur l'archevêque, soignez les femmes, » disait Napoléon à M. de Pradt, en l'envoyant en ambassade à Varsovie.

Quand les vieilles coutumes pélasgiques s'effacèrent devant la prépondérance ionienne, quand l'esclavage asiatique se confondit avec la démocratie d'Athènes, et produisit cette société bizarre, où tous les hommes étaient rois, rivaux, ennemis, et toutes les femmes asservies, le sort et le génie du sexe faible changèrent complètement. Elles se replongèrent alors dans la vie privée, d'où elles ne sortirent plus.

Chez les Spartiates, elles avaient perdu leur caractère féminin; avec leur souplesse et leur grâce, avec leur besoin de protection et d'appui elles virent nécessairement s'évanouir leur puissance. Chez les Athéniens, on les regarda comme les premières des esclaves, comme chargées des soins administratifs, et forcées de rendre un compte exact à leurs niaitres. Aristophane les insulta publiquement; Euripide fit de leurs vices le texte habituel de ses déclamations* Plus on leur imposait de devoirs, plus on les reléguait dans Tobscurîté, plus aussi leur capacité intellectuelle et leur influence morale diminuaient.

Alors s'éleva au s^^n dp, W 7f\pj.\ti .rh/in-nMi^i une bi-

DES FEMUES GUEGQUES. 135

zarre anomalie : les Hétaïres, ou esclaves affranchies *, courtisanes de bon ton, s'emparèrent du sceptre de l'élégance, que les femmes honnêtes avaient laissé tomber ; à elles seules appartint la culture des arts ; seules elles eurent le droit de faire des vers, de charmer les loisirs des hommes d*état, et de mêler aux graves discours des philosophes, les vives saillies de Timaginalion, les prestiges de la poésie, de la musique et de la peinture. Classe singulière, qui les rapproche beaucoup des prêtresses de la volupté, connues dans l'Inde sous le nom de bayadères. Elles laissaient aux chastes matrones la rigidité des mœurs, l'ignorance et les ennuis de la vie domestique; il leur suffisait de régner par le génie et la grâce. Symboles de la beauté intellectuelle comme de la beauté physique, les Hétaïres, que tous les auteurs anciens représentent sous les traits les plus intéressants, et dont Aspasie est le modèle, ne nous ont pas laissé un seul fragment authentique que les savants puissent leur attribuer sans controverse. Athénée a recueilli quelques vers qui portent le nom d'Aspasie ; rien ne prouve qu'elle en soit l'auteur. Cicéron a conservé un petit dialogue en prose, que l'on dit lui appartenir. Plutarque affirme que les harangues de Périclés renferment plus d'une phrase dictée par elle. Le Ménexène de Platon lui assigne un rôle très-brillant; et Plutarque, tout en disant que Platon seul a embelli ce traité de la magie de son style, avoue que le fond de la pensée et le système philosophique de Ménexène, sont précisément les théories morales et esthétiques que cette femme célèbre se plaisait à répandre.

Comment, d'après ces légers vestiges, traces à demi-

* Voy. plus bas le chapiire spécial qui lour est consacré.

effacées, juger le talent de cette femme, qui devint un pouvoir au milieu de la démocratie athénienne? Que ne donnerait-on pas pour trouver dans un manuscrit antique la révélation de cette intelligence rare et merveilleuse, qui brilla entre Socrate et Périclès et les inspira l'un et l'autre? Maîtresse du maître de l'Attique, régnant en souveraine sur Tliomme qui avait dompté le peuple souverain de TAgora, quelle femme, quel prodige que la courtisane de Milet ! Une femme pour qui Périclès eût répudié avec joie sa femme légitime, du même sang que lui, au risque de ruiner sa fortune : celle qui apprenait à cet ambitieux la politique, à Socrate l'éloquence ; celle aux dangers de laquelle son mari philosophe donnait des larmes qu'il ne versa jamais dans ses propres périls ; dont le sourire était un bienfait ; qui faisait la paix ou la guerre; dont les traits et la beauté servaient de type à tous les artistes, dans la patrie même de la beauté ; chez qui le poêle venait chercher le secret du succès, et la matrone vertueuse le secret de plaire ; la femme qui, déjà sur le retour, s'empara de Lysiclès, homme sans éducation et sans talent, le frappa de sa baguette, le força de suivre son char, et transforma ce marchand de bœufs en orateur, cette ignoble et brutale conquête en puissance politique ; Aspasie qui était la déesse des jouissances délicates et des raffinements voluptueux chez le peuple le plus recherché dans ses jouissances et le plus raffiné dans ses voluptés : que n'eût-elle pas accompli? Née A Sparte, olle eût asservi les rois, soumis les sénaleurs, séduit les éphores et détruit la constitution draconienne.

De toutes les femmes d'Athènes, la seule qui ait acquis une célébrité intellectuelle, dont la postérité *,'arde '^mémoire, c'est Aspasie. Lpte«»^T^«a ^rfapp Ipc «onns des

Hétaïres, qui brillèrent avant et après elle. Aucune femme de citoyen n*a prétendu à la gloire littéraire. Un scoliaste ancien attribue, on ne sait pourquoi, le huitième livre des Annales de Thucydide à sa fille, conte ridicule que nous ne daignons pas môme réfuter.

Le catalogue des femmes poètes de la Grèce serait long si nous voulions adopter sans examen les assertions des commentateurs. Mais si vous appliquez à ces célébrités équivoques les règles d'une critique un peu sévère, vous êtes fort étonné de voir ces prétendus poètes disparaître et s'évanouir. Giraldi de Ferrare, Tiraqueau et ceux qui Toot copié, font l'éloge d'une certaine Agaklé, pocto célèbre de son époque. Cette Agakié n'est qu'une épithète ; on a pris pour un nom propre l'adjectif agakiês épithète qui appartenait à quelque personnage moins chimérique que celui-ci.

Un seul nom propre (Nôssis), accentué et orthographié de diverses manières, est devenu père de plusieurs célébrités différentes: Nyssis, Nôsis, Noûssis, etc. La seule Nôssis a droit à nos hommages. C'est ainsi que la légende sévèrement épurée par Baillet, présente une foule de doubles emplois ; des saints qui n'ont jamais existé que dans le calendrier, des saintes qui doivent leur naissance à des fautes d'orthogiaphe, et d'aulres qui ne sont que des noms de villes ou de provinces ; idoles anciennes, rivières ou forêts, métamorphosées en hommes. Que de déceptions de ce genre au milieu de nos souvenirs classiques! Que de fausses canonisations, parmi les gloires les plus révéi ées ! Que de faux grands hommes parmi nos grands hommes !

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