‹ L'antiquitéChapitre 16 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

Sapho.

Un de ces Grecs du siècle d'Auguste, qui rédigeaient en vers pentamètres et hexamètres tout ce qui frappait leur esprit, souvenirs, images, épigramraes, Antipater de Thessalie, a scandé, en vers assez galanls, non le catalogue complet des soixante-seize prétendants à la palme poétique, mais une liste beaucoup plus succincte, et qui contient les noms des neuf plus illustres entre elles. Voici ces vers ou à peu près :

Vieux bois de l'Hélicon, sous vos ombres sacrées,

Neuf femmes ont reçu le jour.

Des mortels et des dieux ces muses révérées

Ont consacré leurs lyres inspirées Aux combats, à la gloire, aux regrets, à Tamour ; C'est l'astre de Lesbos, phare de poésie.

L'énergique et tendre Saplio; C'est Erinna la belle et la belle Myro;

Telesilla, qui chante la patrie; Myrtis aux doux accents; Nôssis, dont la langueur Se répand de ses vers au fond de votre cœur ;

An via, rivale d'Homère; La vive Praxilla; Corinne la guerrière.

Celle qui célébra l'égide dont Pallas Couvre son sein de vierge au milieu des combats ;

Toutes sublimes ouvrières De plaisirs élernelsj de voluptés sévères^

De chants qui ne périront pas.

De Sapho à Myro, c'est-à-dire de l'année 6i0 avant l'ère chrétienne, jusqu'à l'année 280 avant celle ère, trois cent trente années se sont écoulées : beaucoup de

femmes ont écrit pendant ce laps de 'temps; à peine quelques pages nous restent-elles de toute cette gloire.

La première en date est aussi la plus digne d'admiration, c'est Sapho. Arrêtons-nous devant ce portrait curieux, que les siècles ont effacé sans ternir l'éclat singulier qui en émane. Gomme femme, comme poète, comme victime de Tamour, elle mérite attention.

Commençons par dégager ce nom célèbre de toutes les fictions dont on l'environne. L'amour d'Anaciéon pour elle est une de ces légendes dont on voit les nuages colorés s'accumuler autour de toutes les célébrités : légendes qui prouvent la gloire et qui l'obscurcissent; rêves qui ne manquent pas de grâce et qui ont du charme pour l'imagination, mais qui prêtent aux personnages célèbres je ne sais quelle teinte mythologique, fatale à l'intérêt que nous leur portons. Tels sont les combats d'Hésiode avec Homère, et les amours de Sapho et d'Anacréon. Hésiode est né longtemps après Homère ; le texte du dialogue qui leur est attribué, tissu d'énigmes, de logogryphes et de pauvretés, est l'ouvrage de quelque rhéteur d'Alexandrie, né mille ans après Hésiode ; puérilité qui ne mérite pas la critique dont on l'a jugée digne. Telle encore est la lettre de Jésus-Christ à la vierge Marie, mère du Christ, œuvres émanées d'une foi enfantine, aveugle et pardonnable.

Une fantaisie romanesque, un caprice de gracieuse imagination, ont supposé des rapports qui n'ont jamais pu exister entre Anacréon et Sapho. Hermesianax, poète qui nous a laissé des fragments remarquables, s'est plu à représenter le vieillard do Théos, entouré des filles lesbiennes, couronné de fleurs par l'amante de Phaon, et mêlant aux accents passionnés de la fille de l'Eolie, ses chants légers et nonchalants. Cette fiction qu'il a ré-

sumée en peu de vers, rapportés par Alhénée, est deveauele texte d'un roman^On n'a pas voulu reléguer dans le domaine des chimères un tableau si heureusement inventé; la création d'Hermesianax s'est perpétuée. On a toujours vu sur la plage de Lesbos, au milieu des vignes pourprées, Anacréon se promener avec Sapho. Un autre poète, Chaméléon d'Héraclée, a continué le roman; 11 a fabriqué des vers agréables dont il a composé un petit dialogue attribué aux deux prétendus amants. La plupart des éditions d' Anacréon contient le premier de ces deux morceaux, évidemment apocryphe, et la réponse tout aussi peu authentique de la liesbienne. On ne cherchera pas dans l'imitation suivante, la magie, la mélodie, le coloris, la moelleuse suavité de l'idiome hellénique, le plus voluptueux de tous les idiomes connus :

Page 1