‹ L'antiquitéChapitre 17 sur 46 · ANACRÉON · texte numérisé non relu

ANACRÉON

L'enfant Éros, dans les airs balancé.

Plane sur le front du poète :

Le globe aérien que sa main a lancé, Jouet de pourpre et d'or, est tombé sur sa tôle !

a Anacréon, viens avec moi ; « Aux rives de Lesbos, Sapho n'attend que toi. » J'ai suivi de l'enfant la roule aérienne :

Hélas! la jeune Lesbienne, Sur mes cheveux que le temps a blanchis Laisse tomber un coup-d'œil de mépris :

a Vieillard, que me veux-lu ? je garde le sourire

a Et les caresses de ma lyre,

« Pour de plus jeunes favoris ! »

Il faut lire dans l'original cette petite ode. La réponse attribuée à Sapho est tout aussi gracieuse. Sapho remercie la Muse lyrique, maîtresse et inspiratrice du barde de Tliéos, et qui a dit té au vieillard illustre l'ode qui doit immortaliser le nom de Sapho. Malheureusement, à

l'époque où l'on suppose que ce commerce de compliments poétiques eut lieu entre Anacréon et Sapho, Anacréon avait trois ans, et Sapho un peu moins de cinquante, comme nous allons le dcmontier.

Adressons-nous aux dates : ce sont d'excellents commenlateurs. D'après Stral)on, Athénée, Suidas et les marbres de Paros, Sapho jouissait de toute sa gloire en l'an 600 avant Jésus-Christ; elle alla en Sicile, Tan 592 avant Jésus-Christ, peu de temps avant de mourir. Ce fut trente années au moins après ce voyage de Sicile qu'Anacréon devint célèbre (cinq cent cinquante-neuf ans avant Jésus-Christ). L'an 525 avant Jésus-Christ, il vînt habiter Athènes, où il eut pour protecteur et pour patron Hipparque, qui mourut Tan 514 avant Jésus- Christ. L'an 592 avant Jésus-Christ, Anacréon avait donc à peu près trois ans, et la Lesbienne Sapho quarantehuit sonnés. Réconciliez ces deux dates comme il vous plaira. Hermesianax et Chaméléon, nés tous deux trois siècles après l'héroïne, se sont joués de notre crédulité; les poètes grecs n'en faisaient pas d'autres. Tout leur était permis, pourvu que leurs vers fussent agréables. Le poète comique Diphilus, contemporain de Ménandrc, osa bien amener sur la scène Sapho, environnée de prétendus amants, d'Archiloque, qui avait fleuri quatrevingts ans plus tôt, et d'IIipponax, né un demi siècle après elle. Voyez un peu dans quelle perplexité se trouverait un commentateur qui prendrait à la lettre les fictions de l'auteur comique !

On ne peut pas douter que le poète Alcée, transfuge et traître qui a si bien chanté l'héroïsme et le patriotisme, n'ait été contemporain de Sapho. Aristote rapporte un petit quatrain dont il atteste l'aulhenlicité et qui prouverait même que les avances du poète lyrique ont été

repoussées par sa rivale en poésie. Alcée dit à Sap qu'il tremble, soupire et n*ose parler devant elle; Sapho lui répond fièrement que s'il n'a rien de mal à dire, cette crainte est puérile. On voit que la pensée de. ce dialogue n'est pas très-forte, et que les deux poëtfes ne se sont pas mis en frais d'imagination. Tout le mérite de celte bagatelle est dans l'expression, dans le souvenir qu'elle conserve et dans les noms qui s'y trouvent attachés.

Sapho, qui s'avisa d'aimer à cinquante ans, et qui, si elle dédaigna le célèbre Alcée, fut dédaignée par Pliaon, était-elle jolie? La question est controversée. Selon Alcée, Platon, Julien, Plularq«e, Athénée; Thémistius, Anne Comnène, Damocharis l'épigrammatiste, et Galien le médecin, elle était belle.

Horace fait d'elle une virago, Ovide lui refuse la beauté de la taille et du teint. Maxime la représente vieille, laide, et ce qui est pis, amoureuse. Pope a suivi ces données et a consacré chez les lecteurs modernes, l'idée et l'image d'une Sapho pleine de génie, brûlante d'amour, mais affreuse à voir. Ainsi le témoin le plus complètement défavorable, le plus nuisible à la réputation de Sapho. c'est un Anglais, séparé par deux mille quatre cents années de la fenime dont il parle! Ovide est né six siècles après Sapho, et Maxime de Tyr, un siècle plus tard. Comment ajouter foi à de telles assertions? Deux vers de Sapho, rapportés par Galien, sont le seul témoignage indirect dont on pourrait s'armer contre elle avec quelque vraisemblance ; et nul commentateur ne s'en est avisé. Sapho, dans ce distique, déprécie la beauté extérieure, et sacrifie celle grAce et ce charme physique à la beauté morale, à la vertu. Lieu commun qui peut se traduire par ces mois connus de toutes les mères : « On est

toujours beau, mon cher enfant, quand on est bien sage. » Quel indice, au surplus, peut-on tirer de ce distique contre la beauté de Sapho? Madame de Staël, que la nature avait peu favorisée, était enthousiaste de la beauté; Charlotte Corday, belle comme un ange, pensait comme Sapho.

Qu^elle ait été grosse, courte et très-noire, comme le

itend Ovide ; ou que son sourire ait été divin, comme leveut Alcée son amant, et sa chevelure brillante comme rébéne, ainsi que ce dernier raffirme: nous ne saurions le décider. Il paraît indubitable quelle était très-brune et petite de taille. Damocharis s'adresse en ces termes au portrait de Sapho. Nous traduisons en prose ces vers grecs, dont nous respectons le sens littéral :

c Qu'elle est belle ! et quel feu d'imagination étincelle dans son regard! Quelles proportions exactes et quelle beauté de caractère ! Tant de flamme et de douceur confondues et mêlées par la nature, modèle de l'artiste, font, de la nymphe de Lesbos, Vénus et une Muse à la fois. »

Ce n'est pas ainsi que l'on parle d'une femme sans beauté. Parmi les nombreux camées, pierres gravées, bustes et médailles, qui représentent Sapho, et qui tous diffèrent l'un de l'autre, une seule médaille répond à ridée que nous nous faisons d'elle. C/est celle que Wolff a empruntée au trésor de Gronovius. Ce contour malt», hardi, la saillie audacieuse de ce fronl qui exprime tnnt de passion et de véhémence dans la pensée, ces lèvres un peu épaisses, mais bien dessinées, prèles à lancer le trait et l*éloquence, cet œil ardent et ouvert, à fleur de tête, animé d'une inexprimable énergie : voilà Sapho ; c'est bien cette femme douée d'une àme virile et de sens impétueux, vouée au génie et au malheur, aux désastres et à l'éclat, à une gloire fatale ([ui suivit à ses œUvrcs*

Devant ce porirait, on est tenté de s*écrier avec Pli que, dont les paroles sont d'ailleurs un peu emp ques : a Je reconnais le volcan d'où se sont écha des pensées de flammes et des hymnes ardents »

S'il était même vrai qu elle ait eu les vices odieux on la gratifie, s'il fallait croire sur parole Maxime de qui lui attribue des travers analogues à ceux que 1 quité impudique attribuait à Socrate, et lui pardoj aisément, nous ne nous en étonnerions pas trop. 1 dans la physionomie que nous examinons plus d'él d*ardeur, une énergie plus sensuelle, plus de vi audacieuse et d'abandon aux voluptés que de mor de retenue et de chasteté. Comme Bui ns, Byron, Lu Tasse et Rousseau, elle a trouvé son génie dans la | sance de ses émotions et l'on n'ignore pas que ce de funestes guides. Aussi répudions-nous comme cryphes tous les portraits de Sapho, excepté le poi admirable que nous venons de citer. 11 convicn aussi bien à Tune des criminelles héroïnes de Byrc d'Eschyle, qu'à l'amante de Phaon. 11 porte le cara de cette organisation qui dévore la vie, et qui livr< femme à toute la fureur des passions, à tous les rem« à toutes les douleurs qu'elles entraînent.

Pensive et ardente fille de Losbos, à quoi se rédi gloire? Sur neuf livres d'odes et une grande qm d'autres poésies, hymnes, élégii'S, épitlialames qu anciens admiraient, il ne nous reste que des débris tilôs, à peine cent soixante vers en tout. Pas un d fragments qui ne révèle son origine. La saveur < poésie saphorique imprègne encore ces ruines ; dan vers iiîolé, dans un distique, vous retrouvez lar d'enthousiasme, la soif des voluptés dont s'eni Sapho.

Vous la voyez, assise au banquet des philosophes, lorsque l'étoile du soir brille et ramène la joie du festin; partageant leur ivresse, se mêlant à leurs bacchanales, et devenue, pour quelques moments, une thyadc ëdievelée. Hais Tivresse causée par Bacchus ne lui suffît pas ; elle appelle Vénus; elle montre à la déesse la coupe d*or remplie de nectar ; elle la prie d'y semer les roses qui la couronnent; elle admire ces feuilles pourpres, nageant dans les flots plus rouges encore de la liqueur qui pétille; elle chante alors sa joie, son bonheur, son délire : aucune chanson à boire n'est comparable à celle-là.

Un autre jour, les yeux fixés sur le soleil qui se couche à rhorizon, elle pense aux délices de la nuit, aux amoureuses veilles, aux longues orgies qu'elle ne dédaigne pas d'embellir de sa présence, et sa joie éclate en ces ▼ers lyriques : « Salut, belle étoile! salut, le plus brillant des astres! Tu donnes tout au mortel ; tu ramènes la paix chez Thomme, la brebis au bercail, le berger et la bergère au logis et les heures du plaisir. Salut! salut! »

Telle est la vraie poésie lyrique, toute d'impuli^ion, d'instinct, de passion; une siujplicité véhémente, un élan vif et naïf en conslituent la beauté. Burns et Béranger ont réuni ces caractères. Le peu qui nous reste de Sapho est admirablement lyrique. Témoin cette ode lyrique si mal traduite par Boileau en français, et en anglais par Phillips, peinture éloquente, mais précise, l'analyse la plus complètement exacte des symptômes extérieurs de l'amour. Je ne m'étonne pas qu'un médecin, comme le rapporte Plutarque, ait copié les vers de Sapho pour les classer parmi ses diagnostics. Jamais poésie ne fut aussi positive, jamais vigueur plus intense

et plus concentrée n'a respiré dans une page de prose ou de vers. Le rhéteur qui a écrit le Traité du Sublime, et que i*on connaît sous le pseudonyme de Loiigiti, a rendu un service éminent à Thisloire littéraire, en conservant ce fragment unique, résumé de tous les romans et de tous les traités auxquels la passion de l'amour a servi de base. Que de pages affectées, que de froides images, que de plaintes vagues, que de descriptions sans caractère ont été prodiguées par les écrivains qui se sont occupés de ce sujet fécond ! Êtes-vous las de ces affectations et de ces folies, de ces couleurs indécises et de ces traits etTacés? Relisez Sapho. Ce n'est pas, comme le dit Blair assez ridiculement, une poébie élégante que la sienne, c'est la plus énergique de toutes les poésies. Le rhythme palpite, il tremble, il chancelle, il frissonne. Le vers se brise et tombe; pas une épithéle, pas une métaphore, pas un ornement : c'est la passion succombant à sa violence. Vous ne trouverez là ni les sévères hémisti' elles de Boileau, ni la mollesse mélancolique du traduc^ teur anglais John Phillips. Tous deux ont fait plusieurs contre-sens, ou du moins plusieurs extra-sens; ce qui est exactement la même chose. Sapho ne dit pas, comme Boilcauel Phillips :

Heureux l'amaiit qui près de toi soupire 1

Eiuintion soà veut dire en face de toi^ face à f'dce avec loi, (>uant aux soupirs, ce sont des inventions modernes. Catulle est le seul qui ait renrlu avec talent et fidélité le tableau peint par la jeune Grecque. 11 est vrai que la Ianj;uedont il se servait, la langue latine, fille de Tidiome employé par Sapho, se prête merveilleusement à cette

imitation, et reproduit avec exactitude l'énergie et la simplicité du dialecte éolien :

i.Il est rival des dieux, le jeune homme qui, assis devant toi, contemplant ton visage, entend ta douce voix résonner à son oreille !

« Tu souris, et mon sein se soulève, et mon cœur défaille, et la force me manque. Je le regarde, et mes lèvres qui frémissent restent muettes.

c Ha tangue s'attache à mon palais. Une suhitc flamme vibre à travers tout mon corps ému. Mes yeux fixes se couvrent d'un nuage. Des bruits confus murmurent et bimrdonnent autour de moi,

a Une froide sueur tombe de mes membres et couvre mon Tront pâlit^sant ; ils frissonnent, agités etconvulsifs; et pâle et inanimée, sans couleur, sans soufHe, sans vie, je tombe, je me meurs! »

Que la femme qui a écrit ce modèle de Tode erotique ait gravi le 'promontoire de Leucade et cherché dans la mort un asile rentre régaremei»t de son cœur : c'est ce qu'il est facile de croire. Athénée, utile conservateur d'une multitude de trésors anciens, a inséré dans ses De^mo8ophiste8, une ode beaucoup moins connue que la précédente, mais digne d'èlre étudiée. Sapho la composa lorsque Phaon moins S(*nsible aux prestiges de In poésie qu'aux charmes d'une jeune beauté, eut abandonné la Lesbienne. Byi on et Burns ont trouvé dans le même sujet des inspirations remarquables.

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