‹ L'antiquitéChapitre 34 sur 46 · UN FRAGMENT DE LA VIE DE VIRGILE · texte numérisé non relu

UN FRAGMENT DE LA VIE DE VIRGILE

pelle Alibida. C'est assurément quelque marchand d'es* claves, qui demeure sur la voie sacrée, et qui s'est enrichi par son commerce; il vienl tous les jours de fête, monté sur son âne, partager les délices de la taverne syriaque; son gros ventre et sa monture rappellent les groupes antiques de Silène ef de son favori. On lui crie : Venez donc, Alibida ; ménagez votre âne, II prend place sur le gazon. La Syrienne, donne aux ondulations de la danse des mouvements plus hardis, que les spectateurs applaudissent, et auxquels uneesclave grecque ne tarde pas à se joindre.

Rapprochez ce morceau précieux du Moretum du même auteur, de quelques fragments d*Horace, de quelques épigrammes de la même époque, vous connaîtrez mieux que si vous relisiez Cantelius et Juste-Lipse, l'état domestique et la vie privée des maîtres du monde, quand, après avoir fait des nations étrangères un grand trophée , ils s'abaissèrent tout à coup sous la main d'un homme. Ce qui est charmant dans le portrait de l'hôtesse et de sa taverne, c'est ce mélange de tendresse et de mélancolie, de gaieté, de grâce et de caricature ; le gros Alibida qu'on plaisante si lestement ; la Syrienne avec sa danse étrangère ; enfin la poésie la plus suave, ennoblissant les plaisirs d'une taverne située aux portes de Rome. Virgile seul a pu tracer ce tableau, et ce tableau seul peint Virgile.

Il est vrai que nous ne reconnaissons pas là le versificateur de VEnéide, celui dont nous ne savons rien, si ce n'est qu'il soupait avec Auguste, et que les poètes alexandrins lui fournirent les matériaux de son Épopée. Ce n'est plus ce berger élégiaque, ce chaste et discret auteur, dont la figure se montre pâle et effacée dans les traditions des scoliastes : c'est quelque chose de plus

curieux et de plus conforme aux habitudes de la nature humaine; — un jeune homme plein de douceur et d'élégance naturelle ; peu guerrier, comme chacun sait ; fidèle à ses amitiés et à ses plaisirs, bon vivant et de bonne compagnie, quoiqu'il rendît visite à la Syrienne ; paresseux avec délices, ami de la retraite par amour de la rêverie ; assez semblable à notre Cbaulieu ; et qui, s1l fût né dix-sept cents ans plus tard, eût peutêtre brigué les délices du petit collet ; âme d'ailleurs pure et blanche, comme dit Horace {nulltis candidior)^ et qui ne cherchait au monde que l'estime de quelques amis, de doux plaisirs, et l'inspiration de la muse sacrée.

M. Tissot, dans ses excellentes Études sur Virgile, a merveilleusement analysé ce charmant génie; avant lui, combien d'erreurs et de fausses vues s'étaient introduites dans la critique de ce charmant poète 1

Longtemps les écrivains les plus célèbres n'ont créé que des romans français, sous des noms helléniques ou romains. Je ne puis excepter de ce jugement, qu'on trouvera injuste ou sévère, et dont le paradoxe apparent cache, ce me semble, une incontestable vérité, ni l'admirable Traité d'éducation et de morale écrit parFénelon, ni le Sethos de Terrasson, ni le Voyage d'Anacharsis. Les estimables travaux des érudits nous ont appris la lettre morte, non le génie des anciens. Nous les avons analysés philosophiquement et grammaticalement; nous avons curieusement rapproché les détails de leur histoire ; leurs passions, leurs mœurs, leur esprit nous ont trop souvent échappé. C'est dans des circonstances de peu d'importance apparente, dans des épigrammes de deux vers, dans des fragments de lettres dédaignées, que le génie de la vie antique se révèle à l'observateur. Ainsi

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