‹ L'antiquitéChapitre 35 sur 46 · UN FRAGMENT DE U VIE DE VIRGILE · texte numérisé non relu

UN FRAGMENT DE U VIE DE VIRGILE

le petit tableau qui précède éclaire d'une vive lumière la vie mélancolique, rêveuse et indolente du poète romain.

Si, profitant du privilège des digressions, dont les anciens ont abusé, nous cherchons à propos de VHôtesse de Virgile, pourquoi l'étude de l'antiquité, parmi nous, 8*est longtemps occupée des phrases plutôt que des mœurs, des mots et non des idées, une longue carrière d'observations va s'ouvrir à nos yeux. Nous verrons ce défaut se rattacher aux habitudes et même au gouvernement de l'ancienne société française. Pour sentir et comprendre les peuples anciens ou étrangers, dans leur génie propre, dans leurs passions et dans leurs mœurs, ilfaut se dépouiller de l'égoïsme d'une nationalité étroite, entrave de la pensée. Il faut devenir le contemporain, le concitoyen, le frère de ceux qu'on étudie. L'esprit de cour avait tout envahi ; et quand le royaume était Versailles, quelle place restait -il pour les étrangers et pour les anciens? Qui aurait daigné s'assimiler à des barbares? « ils ne portaient pas de hauts de chausses, n comme dît ce vieil auteur. Si nous les introduisions sur notre scène, il fallait les affubler de paniers et de fontangcs. liCur barbe était faite avec soin, leurs cheveux recevaient la forme convenue et l'œil de poudre obligé. Lisez le Bélisairede M. de Marmontel, et le Gonzalve de M. de Florian ; l'un, général du moyen âge ; l'autre, si redoutable à ses propres troupes, qu'il punissait de mort la plus légère faute de discipline, sont devenus des héi^s aussi aimables que Richelieu ou Lauzun. Ces travestissements grotesques rappellent la manie d'un certain Anglais, qui coiffait la Vénus de Môdicis avec un chapeau orné de fleurs.

Le Voyage d'Anach^'"*^^^ i'ppIioop^ ^'^'^ -'• '*'* ronrorhp.

Un vaste savoir et un style heureux se combinent dans cet ouvrage, aimable et élégant mensonge. Tout ce que les Grecs avaient d'austère, de démocratique et de rude dans leur civilisation brillante, a disparu sous la plume de l'éloquent abbé. Les caractères athéniens ou lacédéjnoniens sont effacés ; les diversités de mœurs et d*idêes, si piquantes et si fortement accusées, ont disparu. Ce n'est plus Athènes, l'Athènes d'Aristophane avec ses marchands de poisson démocrates et sa halle turbulente ; c'est Paris en 1775. Dans le Socrate d'Anacharsis, es* pèce de Malesherbes à manteau grec, nul ne pourra retrouver cet autre Socrate qui marchait pieds nus, buvait sec, divaguait detemps à autre, passait d'une niaiserie, apparente à une ironie inexorable, recevait d*Aspasie * des leçons de rhétorique et d'amour, prêchait la sobriété , la tempérance, la chasteté à ses disciples, et disait à la courtisane Théodote * comment elle devait s'y prendre pour réussir à souhait dans la carrière voluptueuse qu'elle avait à fournir.

Tout cela eût été de mauvais ton sous Louis XVI; qui eût voulu montrer les anciens tels qu'ils étaient* eût éveillé la clameur universelle. 11 fallait briller chez madame Geoffrin. L'étude dont je parle, ce talent de s'assimiler aux temps et aux pays lointains, sont plaisirs silencieux, profonds, solitaires ; ils donnent plus de jouissances que d'éclat; — et tant que les coteries domineront; tant que la littérature sera un marché de critiques et d'éloges ; tant que durera cette vieille habitude de servage littéraire, habitude qui remonte aux troubadours» tant que les plaisirs de la vanité seront préférés aux jouissances que l'intelligence donne à celui qui l'exerce,

* nanquct de Platon.

* Athénée, Deipnos. Voy. les lîétaires grecques.

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