UN FRAGMENT DE L.V VIE DE VIRGILE
il y aura peu de chances pour qu^iino lello élude fleurisse.
Cependant je ne sais s*il est au monde une jouissance plus vive que de se faire contemporain de toutes les nations, de partager leurs idées, leurs passions, leurs préjugés mêmes, d'élargir et de multiplier ainsi nos sympathies avec l'humanité.
Sortir de l'étroite enceinte de nos mœurs présentes ; doubler ses facultés ; sentir comme les autres peuples, penser de concert avec eux ; pénétrer dans celte antiquité si noble et si achevée, qui, livrée au culte physique des formes, était complète comme ce qui est corporel ; s'asseoir à la table du patricien ; s'associer aux douleurs de la servitude et aux espérances de l'affranchi ; comprendre et les rêves profonds de l'Orient théosophique, qui détruit le monde, grand rêve d'un dieu qui sommeille et souffre ; et la hauteur téméraire du stoïcisme qui divinise l'homme et relègue Dieu par delà les mondes ; et la croyance épicurienne transportant la sensualité dans la vertu ; — étudier même le faux et le mensonge ; — le jargon de Lycophron, associé aux débauches de l'Egypte et de la Grèce avilies; — les discours des sophistes, qui s'encensaient et se déchiraient tour à tour; — la prétentieuse et plate emphase d'Eunomius, mariée à des mœurs sans liberté ; — entrer dans la grotte d'airain du Scalde; — descendre jusqu'aux nullités, pour en comprendre les causes, et voir quel secret rapport unit les bassesses ou les forfanteries de l'esprit aux turpitudes et à la lâcheté des nations ; — s'initier à tout ce que le genre humain a senti et pensé depuis qu'il s'est éveillé pour régner; et évoquer ce spectacle immense, non comme une fantasmagorie vaine, pour changer les objets de son admiration, mais pour réunir dans sa pensée
toutes les modifications que notre race a subies ; — n'estce pas augmenter son être, et vivre d'une vie plus variée, plus grande et plus puissante ?
Nobles et vigoureux plaisirs de Tintelligence, qui valent mieux que ceux de Tamour-propre, qui ne donnent point la renommée, que peu d'hommes savent chercher, quand les bannières des partis flottent confuses, mais qui satisfont l'esprit et fortifient l'âme assez heureuse pour les goûter, loin du bruit des sectes contraires, loin des cris importuns de la foule, ardente à se disputer la fortune et le pouvoir !