DE L'AUTORITÉ HISTORIQUE
ui renonce à sa pairie, perd le génie de Tliistoire.
'historien contemporain n*est pas plus digne de foi riiomme qui écrit à distance du fait. Entre le menje de la passion et le mensonge de l'inexactitude, lel choisirez- vous ? Entre le mensonge par inté- 3t le mensonge par omission, quel est le plus dan-
lUX?
aire ou déguiser le motif des faits, mensonge his- |ue.
manque à l'histoire ancienne un Tite-Live celtique, Cénophon persan, un Thucydide carthaginois, un lie espagnol.
. la cause des vaincus avait é!é plaidée comme celle des queurs, l'histoire changerait de face.
Quiconque écrit sous les yeux d'un maître ou sous terreur d'un parti mérite peu de croyance.
Dans telle situation donnée, tout historien ment.
On peut, comme Hérodote, être l'écho des fables ar ques, et demeurer cependant fidèle à la vérité génér de l'histoire. On peut abuser du détail et circonstanc les faits, comme iosèphe, et falsifier l'histoire.
0uT6){ àroAacfrojpoç rot; iro»ot$ i^ ^r^rviati r/iç àXrjOeixi, xocè li^l rà. iroifiot /tAÔd>oy rféxoinut.
6ouxud. I. 20.
Tant la recherche du vrai inquiète peu la plupart des hommes ; ils aiment mieux se tourner vers les idées qui sont à leur portée.
TnucTDiDE, Guerre du Péloponèse^ 1. 1, § xx.
Flavius-Joséphe à Rome.
L'an de Rome 822 et de Tère chrétienne 71, au jour feépour le triomphe de Vespasien et de Titus S vain- 9^eurs de la Judée, « tous les habitants de Rome* quittèrent leurs demeures'. » Cette population « innoml^rable » avait occupé de bonne heure les avenues et les places, d'où, « même debout*, » elle espérait entrevoir 'es triomphateurs. Celait une grande joie pour le peu-
* A la fin du mois d'avril, selon Pagi, An. 7i, § 6.
Oi»5et5 orxoi xaTa/ê/etîTSTO tou àfiérpox) TriïjOOoç Guerre ju-
**aïque, par Flavius-Josèphe. L. YII, chap. v, § 5, p. 415. Ed. Ha- ^ercamp.
llacvrsç... ir/oocAij^udôre;. Id. ib.
Kal TT^vac /aovov... etc. Id, ib.
280 I/ANTÏQUITE.
pie S et les beaux jours de la patrie semblaient renaître. La nation la plus abhorrée et la plus dangereuse* était écrasée. La haine contre les Juifs, mélange singulier de mépris et de colère, irritée de leur résistance^ s'était accrue et enflammée par la connaissance plus exacte que Ton avait acquise de leurs rites hostiles au genre humain *, peut-être aussi par cette rivalité dliéroïsme à laquelle Rome ne pardonnait pas. Un siècle plus tôt, le mépris l'emportait encore sur la colère. Cicéron avait insulté Pompée en lui donnant le sobriquet de Jérusalémite^. Horace avait raillé le « crédule Apella^ » ; et ce roi Hérode « plus clément envers ses pourceaux qu'envers ses fils' », avait fourni un bon mot à l'empereur Auguste.
Ce peuple méprisé n'était cependant pas méprisable. Reconnaissant envers Pompée, soumis et obéissant à Vitellius, qui, tous deux, l'avaient ménagé, il se révolta sous les exactions et devint terrible sous les outrages. Il abattit à coups de hache l'aigle d'or que l'on voulait placer sur la porte du temple de Jéhovah. Il égorgea les soldats romains, lorsqu'un d'entre eux eut insullé, par un geste obscène*, le culte du Dieu imique. On vit éclater toute la rage vengeresse • du caractère oriental
* Aat/AÔvtcv Ttva rriv x^pàv Tta^et^ev... etc. Id. ib.
2 Teterrima gens. Tacif. llist., 1. V, chap. vm. — Sublatis pop. non. HosT. PERNiciosissiMis. [Médaille. Tristan.)
3 . . . quod soli Judœi non cessissent, Tacit., ib,j chap. xin.
* Hostile odium, Id. ib.
5 Cic. ad Atlicum. L. IF, 1. 9, noster Bierosolipna^^»
6 Credat Judœus Apella. Uorat., Sat. 1, v. 105.
7 Melius est, llerodis porcum esse, quant filium, Macrob. Satum. II, chap. IV. ,
* Upo<jxné7rpe>i>s rh'j iSpxv... Guerre judaïque, par Josèphe. L. Il,
cil. XII.
'•^ 0u/AoOèv 7rex/sdT«Tov... etc. Dion. Cassius. XLIX, eh. xxn.
FLAVIUS-JOSÈPIIE. 281
et judaïque. II fallut tuer un million trois cent trente- Huit mille quatre cent soixante Juifs S dévaster le pays, détruire le temple, abolir la nation, pour venir à bout de cette indomptable fureur. Encore ne réussit-on pas à eo eRiacer la trace ; ce qui restait de la nation juive, poursuivit, à travers les siècles, Rome de sa colère : les rabbins rie rappelèrent plus que Y empire scélérat* ; Titus et Vespasien furent à jamais a les maudits' ».
(iC patriotisme judaïque était vaincu par la constance et la bravoure romaines. Moins discipliné, plus farouche, et tombant d une hauteur plus sublime que le patriotisme romain, il devait se perpétuer après sa défaite et survivre à la patrie avec une persévérance acharnée que les vainqueurs ne prévoyaient pas. L'allégresse régnait à Rome. Les chevaux qui portaient les deux triomphateurs avaient peine à fendre les flots du peuple *. On Toyait rimage de la Judée, une femme assise dans la poussière, sous un palmier, versant des larmes, la tête enveloppée de sa robe de deulH. Plus loin, Tépée glorieuse des Machabées surmontait un trophée d*armes Israélites, conquises pendant le siège de Jérusalem. Plus loin encore, les dépouilles du Temple, la Table d'or*, le Chandelier aux sept branches"' ; enfin, les Li-
* Selon le calcul de Basnage. Voij, Hlst. des Juifs, t. 1, 2* partie, p. 579.
* Afuiboda Zara. a (Du culte élranger) » ; Traité liébraï<jue. cliap. intit. Lipline edelicn [Avant leur malheur). < l/empire scélérat tenait depuis cent quatre-vingts ans Israël en sa puissance. ]>
' TUus le maudUf Vcspasien le maudit^ etc. Echa Itabatif ch. i. Tliren. (Livre de commentaires ou d'Echo sur les Tlirén.) V. 5.
* Môvov «t5 TtdfioSo'j àvayxatav y.y.TaXmôvzsi. Guerre judaïque, par Josèplie, 1. VII, cil. V, g 3.
» JcD^A cAiTA. Médiùl'e. Voy. Mionnet, Méd. rom., t. I, p. 15i. ® Josôphe, ib., § 5.
' ///. ib.
282 I/àNTIQUITE.
vres de la Loi, c dernière proie*, » précédaient immédiatement les coursiers de Vespasien et de Titus. Ce n'était point un spectacle ordinaire, de voir le vrai Dieu, « le Dieu unique*, » captif des faux dieux, qu'Isaie' avait raillés et maudits, et Jéhovah traîné en triomphe sous la foudre irritée de Jupiter Capitolin. Mais ce qu'il y avait de plus singulier dans cette journée triomphale, c'était la présence d'un homme.
Parmi les spectateurs se trouvait un Juif qui avait renoncé à sa patrie vaincue, et l'avait assez complètement effacée de son souvenir pour voir d'un œil sec et joyeux cette pompe ignominieuse. Il l'a décrite toute entière; il en a recueilli les moindres détails, et son exactitude scrupuleuse étonne encore le lecteur. On ne trouve cette description que dans ses œuvres. Suétone, Dion Cassius et Zonaras se contentent de rappeler en passant le triomphe de Vespasien et de Titus, comme s'ils partageaient encore ce dédain pour la Judée, attesté par le refus des vainqueurs, qui « ne voulurent point s'appeler Judaïques* >•. Flavius-Joséphe supplée à leur silenee; il n'omet rien, il n'oublie rien. Tout en avouant Tirapuissance du langage à reproduire ces magnificences et ces splendeurs*, il essaie de lutter avec elles par le luxe des paroles. Les statues de la Victoire sont d'ivoire et d'or. Des machines à trois et quatre étages surchargées de trophées, s'avancent, soutenues par les épaules
* Twv /5Cfû/:wv rùî\>70ÙL0i... JosèpliC, ib.
* Numen summum negtie miUabile, neque interiturum, Ta-
cit , il?,
^ Isaïc, passim.
* Ta oè S-n toD 'lou^atxov ovo//.a o\j$* èrepoç hyj.,. Dion. Cassius, I. LXVI, cil. VII.
^ Tôi-j Osayârcov... rè tt/'^Oos, ^«t t:qv /iv/ayo'npinSM'».., Josèphe, Guerre judaïque, 1. VII, ch. v, § 5.
FLAYIUS-JOSËPHE. 283
tfefflbiantes qui s^affaissent sous leur poids. L*or de la Chaldée, les pierreries de l'Inde, les étoffes brodées do Babylone et d'Ecbatane étincelleiit de toutes parts. L'Israélite, ébloui de ces merveilles, ne se souvient pas que ce sont les dépouilles de ses concitoyens ; qu'il s'agit de la Judée anéantie ; que ce Dieu outragé est son Dieu, et qu'il assiste aux funérailles de son pays. 11 décrit en (Ux lignes le Chandelier aux sept branches, et brode celte description de toutes les élégances du rhéteur. Pas un mot de sympathie, de consolation ou de tristesse en faveur de ces captifs qui traînent devant lui, sous les chaînes, leurs corps épuisés : ce sont ses frères. 11 ne. voit, lui, que la variété et la beauté des robes dont les Romains ont habillé leurs prisonniers ^ 11 ne soulève point les draperies qui couvrent les victimes et qui lui cachent ces chairs flétries, blessées et sanglantes'. Il trouve convenable de n'avoir pas déshonoi*é une si belle cérémonie par l'aspect odieux d'une foule d'esclaves déguenillés et affreux à voir^. Ces chefs hébreux, sculptés dans le marbre et l'ivoire, et représentés au moment de leur défaite* ne lui arrachent pas un soupir. La minutie de sa narration atteste les fidèles souvenirs d'un témoin oculaire, et son adresse à faire ressortir la grandeur romaine^ et à la déployer sous un jour éclatant, prouve que ce qu'il a surtout oublié, c'est lui-même. Un seul cri involontaire lui échappe; quelques images triomphales représentent la dévastation de la Judée, « région
* K.arxrcXvi'A'tiAYiv Tif/si auroO^ tow xdv/vou rrjv uoiuréAetav.., Id., ib, . TÛv l(7dï;T0i)y •kovaùIol xat tô xâiAoj «ùrijç tt^v ành rhi x«xw<t«w5 râv ffwuâruv àic^cav ex^eicrs rris otpsci)»... Id. il),
* ld\ ib, 3 Id. ib.
* *0v T/:o-9v i/3^'f05... Id. tb.
5 Id. ib.
très-heureuse* », dit-il. Pour corriger cet aveu et dérober cette larme furtive, il ajoute que ces tableaux lui causent « un plaisir* mêlé de terreur ». Ce que Josèphe jugeait agréable à voir, c'était, comme il Tavoue, le sang coulant à flots, le meurtre partout '^j les temples en flammes * et le sol couvert d'incendies et de ruines. C'est de son pays que cet homme parle. Le paragraphe suivant est encore plus odieux^. Quand la pompe triomphale se trouve avoir atteint le sommet de la colline, elle s'arrête, et Josèphe nous raconte le supplice d*un de ses concitoyens, Simon Bargiora, traîné, la corde au cou, battu de verges, et enfin égorgé comme victime expiatoire. Habile à trouver les seuls palliatifs possibles de cette narration, si étrange sous sa plume, l'historien juif la termine en justifiant les vainqueurs; et ces mots d'excuse philosophique sembleraient empreints d'une froideur extraordinaire si elle n'était calculée, a — Telle est, dit-il, la coutume ancienne des Romains*. »
Je ne connais rien dans l'histoire littéraire qui soit comparable ou analogue au récit de ce triomphe, que nous a laissé Flavius-Josèphe. Tandis que les plus éloquents et les plus sensés des écrivains romains honoraient chez les peuples ennemis de Rome, les nobles actions et les héroïques résistances, se montrant généreux et compatissants envers les vaincus, rendant hommage au mérite guerrier de Vercingétorix le Gaulois, et à la fierté indomptable du Breton Caradoc' et de la
* Xoi/sav fikv ih^xifiovoL BT,Q\iiii-rr,v.,. Id. ib, - ^Hv /jobrivai iJLST iz:r/v;|î&)â... Id. ib.
'• Ui'JTZ 9ÔV0U TZJ.YjBùovrcx. tottov... Id. ib.
* II&/5 Ti èvt£/x£vov U(ioU... I<^- ib.
« Id. ib.
UxixtO'J Tzirpio'j... etc. NéfiOi ok'srï 'P«y.aeotî. . etc. Id, ib. ^ Caradacus. L'identité de ce liéros avec Caradoc, semble indi-
FLAVIUS-JOSÈPIIF. 285
reine Bowditch* ; voici un écrivain disert et nn liomme politique, qui consacre l'opulence de ses loisirs, la souplesse de son talent et Tabondance de son érudition à relever la grandeur de ses maîtres, de ceux qui viennent de détruire sa patrie, et de Teffacer de la liste des royaumes. Pour comble de singularité, c'est un Juif, un enfant de cette nation, dont chaque membre était l'élu de Dieu ; nation remarquable entre toutes par « l'amour fraternel* » de ses membres; par leur « fidélité mutuelle et inviolable », leur dévouement aux coutumes transmises, leur horreur des « choses étrangères^ », et ce fanatisme de la race et de la patrie, qui leur montrait sans cesse dans un Juif tous les Juifs, dans un père tons ses enfants*, dans un homme tous ses aïeux, dans leur race, le genre humain, et dans le genre humain, la volonté de Dieu présent et vengeur. Josèphe, fils de Mathias, Israélite déguisé sous le nom romain de Fiaitfus, 8*affiliant à la clientèle et à la famille de Vespasien, et paraissant comme un favori à la cour de ce prince, est donc un problème historique, dont l'intérêt
quée par le souvenir de Caêr-Coradoc. a Le cliâleau de Caradoc, » dont quelques vestiges subsistent. Celle de Boadicée et de Bowditch n'est fondée que sur l'analogie des sons et celle des lieux. Le champ de bataille où elle mourut est devenu un quartier de Londres; Bowditch.
« Voy. Tacite.
* Tè T4 Ttpbi à>i>î;.ou5 TitffTàv... Josèpho, Guerre jud., 1. III, cli. ^11. § 33.
3 Machabées, 1. II, cb. vi, v. 24.
♦ « Les sangs d'Abel ont crié ». Genèse, IV, v. 10 Toutes les générations que devait enfanter Abel sont tuées par Gain. Un homme, c'est toute la race, depuis le premier ancêtre jusqu'à l'éternité. Cette passion de la race, de la descendance et des aïeux, enfantait le mépris de la mort, et l'amour de la paternitéj si bien indiqués par Tacite, le Montesquieu des temps anciens, a Generandi amor, moriendl contemptus, y>
singulier et Ténigme obscure ne promettraient point de solution, si Josèphe n'avait laissé des livres qui nous sont parvenus. C'est là qu'il faut chercher le sens, le but et la conduite de sa vie. En éclairant le caractère de Josèphe, ses ouvrages s'éclaireront eux-mêmes. Le critique qui les interroge avec bonne foi n'approuve pas sans doute les invectives de Baronius et de Salien, que le savant Casaubon nomme « les bourreaux * » de Josèphe; mais ii est forcé de reconnaître dans les actions comme dans les œuvres de cet homme trop habile, l'absence complète du sens moral et un caractère d'ineffaçable duplicité.
Issu de race sacerdotale et royale, on le voit paraître pour la première fois dans l'histoire, l'an 61 de l'ère chrétienne, lorsque Festus ^ était intendant de la Judée. Il débute par un succès. Une contestation s'était élevée entre les prêtres du Temple et Agrippa, le dernier des rois des Juifs, que le procurateur romain soutenait Agrippa et Festus exigeaient la démolition d'une muraille qui dérobait les mystères à la vue des profanes. Les prêtres résistèrent, furent mis aux fers, puis envoyés à Rome. A vingt-six ans, Josèphe, chargé d'aller réclamer leur liberté et défendre leur cause, mit en œuvre la dextérité diplomatique dont sa vie et ses œuvres offrent tant d'exemples. Néron régnait. Il ne s'adressa pas directement à l'empereur. Un personnage obscurément puissant, accomplit cette transaction. Josèphe se lia d'intimité avec un de ces personnages qui
* « Josephomastiges. » Exercitat, XIII, XII, n" 2.
' Josèphe, dans ses Antiquités jiid., a nommé Festu», le même homme que dans sa Vie il appelle Félix. On doit adopter la correction du Père Gillet, et lire Festus dans les deux ouvrages CEuvret de FI avilis- Joshphe, trad. pai' le Père Gillet, t. I, notes, p. 00.
FLAVIUS-JOSEPIIE. !287
w 3nt le peuple et le prince par l'imitation impu-
et nue* des vices privés; cl les sollicitations de
mime ou baladin juif, nommé Alitur', lui conciliè-
; la protection de Poppée, l'amitié de cette maîtresse i prince, célèbre par ses vices, la liberté des captifs la conservation de la muraille en litige. Poppée, dans n histoire, reçoit de lui, le nom A'amie dés dieux^. Il nomme impératrice et épouse du prince, dont elle élait encore que la favorite adultère* : il laisse dans )mbrc Alitur, qui ne reparaît que dans un coin obscur î ses Mémoires, cité comme par inadvertance. Tel est début d'une vie pleine de finesses et d'embûches.- La Judée était réduite, depuis un siècle, à une situa-
déplorable. Les gouverneurs romains la spoliaient : s rois, vassaux de Rome, ne faisaient sentir leur pouir aux peuples que par des exactions et des fureurs. s nations voisines , qui haïssaient l'isolement des fiurs Judaïques , profitaient de cette faiblesse et de tte anarchie pour ruiner des provinces et égorger irs habitants. Le sentiment religieux et national, tonjrs ardent à Jérusalem, éclalait en révoltes partielles en séditions inutiles. Poppée, la protectrice de Jophe, mit la dernière main à cette misère, en obtenant Dtendance de la Judée pour Tu ii des hommes les plus prâvés et les plus cruels de ce temps corrompu, Gesis Florils» Tacite, Josèphe, Suétone et Dion Cassius nt unanimes sur l'excès des iniquités que cet homme permit. Les Juifs qui avaient rcspeclô Pompée et béni
* Scriberc si fas est imitantes turpia tnimos.
Ovid., Fast,, 1. V.
* Acy ^t/tx^ à^txd/AVîv A').eTOpw... Vie de Josèphe, II, §5. 'Qeo7iZr,i yà/3 -^v... Antiquilcs judaïques. 1. XX,cIi. viii; §9.
* Voy, Le Nain de Tiilemont, Ruine des Juifs, note 21, p. 107G.
Yitellius, qui, épuisés d'impôts, s'étaient contentés de demander à Tibère un peu d'allégements s'armèrent enfin par désespoir. L'oracle de Jacob s'accomplissait ; le sceptre sortait de la maison de Juda. Depuis la mort du Messie, tout périssait. Il arriva ce qui est commun i aux sociétés qui se dissolvent : les vertus mêmes devinrent des poisons pour un corps désorganisé; la bravoure embrassa le brigandage ; la fidélité religieuse se tourna en frénésie ; et des hommes que la même horreur de la servitude romaine aurait dû réunir, se déchirèrent, dans leur mutuelle fureur. L'histoire doit garder du respect pour une calamité si effroyable et une constance si héroïque. C'était une petite nation divisée, sans alHés, sans discipline, sans arsenaux, sans habitude de guerre, qui soutenait à elle seule le poids du colosse romain. On la vit défendre muraille après muraille , village , après village, vendre au prix du sang ennemi chacune ! de ses positions, ne reculer qu'en laissant devant elle des cadavres et des ruines, concentrer enfin ses forces mourantes et son énergie désespérée sous les remparts du Temple, et insulter encore l'ennemi vainqueur par l'obstination de sa résistance et de son orgueil, a La nation juive, dit Photius, aima mieux périr tout entièret libre et les armes à la main, que de se laisser consumer petit à petit dans un lent esclavage*. » Ainsi le patriarche grec, moins injuste que Josèphe, n'attribue pas comme lui, les calamités de la Judée, aux seuls vices de SOS habitants, mais au poids de cette tyrannie que l'on ne pouvait secouer que par la mort.
Josèphe, à son retour, voyant la guerre prête à éclater et tout le peuple ému, se retira dans le sanctuaire,
4 Tacit. Annal. II, 42.
* Phot. Bibliotli. Codic. 76, p. 169.
FLAYIUS-JOSÈPIIE. 280
ea qualité de prêtre. \à il attendit les événements. Deu.K partis étaient à prendre pour lui; celui de la révolte nationale contre les Uomains, ou celui de la civilisation romaine contre le judaïsme. Ces deux résolutions avaient leurs dangers. 11 n'embrassa ni l'un ni l'autre et se ménagea une position plus équivoque et plus sure. D'accord avec les principaux Pliarisiens, il encouragea^ la rébellion du peuple, feignit de l'approuver et n'y prit aucune part. Cependant la difficulté de soutenir une guerre contre la discipline et le pouvoir de Rome, difdcullé comprise par les rebelles, imprimait à tous leurs actes un caractère de violence effrénée et d'enthousiasme forcené. Josèpbe voudrait nous faire croire que des bataillons de sicaires, armés de poignards caciiés, parcouraient alors Jérusalem, tuant leurs semblables, pour le plaisir de tuer, sans intérêt comme sans but. Cela est impossible. Le cours entier de son histoire démontre un fait que toutes ses réticences ne peuvent voiler; c'est que la passion universelle, le vœu général, devenu frénésie chez quelques-uns, tendaient à la conservation de l'institution judaïque, et à la répulsion définitive de l'invasion romaine. Le désir de vengeance, la haine inspirée par Gessius Florus irritaient encore cette fureur. Une fois « précipités (comme dit Joséphe luimême) dans la rébellion* » par la nécessité « non par leur volonté, » les Juifs ne s'arrêtèrent plus et péririrent. Josèphe, pour plaire à ses maîtres, transforma en assassins romanesques, artisans de meurtres inexplicables, les partisans d'une insurrection qu'il avait déclarée « nécessaire. » Pour lui, quand celle insurrection fut
* ^jyzaravcjstv /xsv aOrw-./ rat^ yvûS/xacj sii/o;jiîy... Î'Vj de Jo^i' phe, 5.
- 'A/)& TÔ TtXio'j 5cvxy/.>î .. /(/. ib., 6.
étouffée dans le sang, il alla vivre à Rome, paisible, dans la maison que Vespasien avait habitée, et calomnier ses frères ensevelis sous les ruines du Temple.
Cependant les événements acquirent tant de gravité, et les Romains, attaqués de toutes parts, massacrèrent tant de populations, que la perOde neutralité de Josèphe et des Pharisiens devint impossible. Le gouvernement civil et militaire des deux Galilées fut donné à Josèphe. Il commença par se détacher du pouvoir central résidant à Jérusalem, et par organiser^ avec une habileté très-remarquable, une résisfance isolée ; ménageant Agrippa, vassal des Romains, entretenant des rapports constants avec Bérénice leur protégée, et se préparant ainsi un royaume séparé ou un accommodement facile avec l'étranger. Les conséquences de cette conduite n'échappèrent pas aux magistrats de Jérusalem, et à ceux des Galiléens qui favorisaient Tinsurrection. Cent inille s'assemblèrent en tumulte, autour de la ville de Tarichée, où se trouvait Josèphe. Averti au milieu de la nuit par Simon, chargé de la garde particulière de sa personne, que le peuple remplissait le cirque, et que déjà des cris de mort retentissaient, il repoussa le glaive que cet homme lui présentait, « afin qu'il pût mourir comme un général* et non comme un lâche; » sortit par une porte dérobée, passa une robe de deuil, en lambeaux, couvrit sa tête de cendres, suspendit un glaive à son col, et se dirigea vers la place publique, où le peuple était assemblé. A peine arrivé, il se prosleract
* Voy. le chapitre xx du livre III. Guerre jud.
* 'HÇt'ou T« ysvvxioii fJv^vxsiv ùi ffrpxTYjyb-^ ûtt' aùroO..» Id. ib.f 28. Le P. Gillet tiouve cette proposition singulière. Elle n'avait rien d'étrange chez les peuples païens. Shakspeare, qui avait étudié Plutarque, ne néglige pas ce trait de mœurs : lel us die, aflei' the hiyh roniati fashion, Antony and Gleopatra, A. III.
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baigne la terre de larmes S la frappe de son front, confesse qu'il est coupable*, obtient du temps, éveille la pitié, promet de se mieux conduire, invente un stratagème habile qui met aux prises les vieilles rivalités des Tarichéens et des habitants de Tibériade, et rentre dans sa maison, suivi par un groupe séditieux. U monte alors sur la terrasse de cet édifice et invite leur chef à entrer seul, ayant, dit-il, une somme d'argent à lui donner pour les siens. Maître de ce dernier, i lie conduit dans une chambre écartée, le fait battre de verges, « jusqu'à mettre à nu ses entrailles', » et le renvoie, « une main coupée et suspendue au col *. »
C'est lui-même qui raconte cette scène et qui en triomphe. Les deux versions ^ différentes qu'il en a données, selon son habitude, offrent quelques détails disparates, mais elles sont également remarquables par le mélange d'une ruse profonde et d'une inexorable férocité. S'il avait peu de scrupules, l'habileté ne lui manquait pas ; son gouvernement, jusqu'à l'arrivée de Vespasien, est un chef-d'œuvre de fourberie. U échappe aux décrets comme aux embûches de la maj'.istrature centrale établie à Jérusalem, qui envoie inutilement des députés et deux mille cinq cents hommes pour lui arracher ce gouvernement dont il a fait son empire®. Entre lui et le parti hébreu, commandé par Jean de Giscala et Jonathas, commence une grande lutte de stratagèmes. On
* npïïVî^î W87ÙV, XXt Th''f y^i'^ oâx^UîJt ÇÛ/3WV... IlL l6., 28.
* Kat <i\jvsxûf^o\j'^ fiiv «Jexeîv... Id, ib., 28. Voy. aussi Antiquilés jud., ut supvà.
^ l&ixpt-" Tsr iTTtXiyx^oL yvfivôivat. Id. Bell, jud. y II, xxi, § 5.
* TîQv iripav ra twv -/^np&'j àiroxôtf ac x.s/eûjaj xat /.pifidcuç èx tou rpx'XTi^oM.,. Id. Vie, ch. m.
' Guerre jud.; II, ch xxf.
^ ïiVfnt&pinoirûv &>$ xara/iidyas ri ^ou^ô/Aevo^ ecnstv, inei -itoppcaripùi Tôv c9^Aft)y «ic^yayov, /licov orpifisvoi.** etc. Jd. FiV, § 63.
essaie de se surprendre : on rivalise de ruses ; on ne se fait pas faute de crimes. Dans ce singulier combat qu'il développe complaisamment, c'est à lui que reste Tavantage. Il manœuvre avec un sang-froid que rien ne déconcerte, opposant mensonge à mensonge, stratagème à stratagème, interceptant les lettres de ses ennemis, enivrant leurs messagers, les prenant dans leurs propres filets, les exposant sans cesse h la vengeance populaire, enlevant ses antagonistes et les escamotant quand il le peut^ On a beaucoup de peine à démêler le nœud de ces intrigues, et à en comprendre le sens, quand on lit la Vie de Josèplie écrite par lui-même, ou le second livre de son Histoire. Il efface à plaisir les motifs du soulèvement qui avait lieu contre lui ; il remplace les reprocbes réels de ses adversaires par des prétextes ridicules. Il ne dit point pourquoi on l'attaque, pourquoi il se défend. Selon lui, la révolte des cent mille hommes assemblés autour de Tarichée a élé suscitée par le caprice d'un ou deux jeunes gens, mécontents du gouverneur, et qui, en peu de jours, ont appelé aux armes tous les citoyens *. 11 passe rapidement sur le fait si grave de sa désobéissance aux ordres de Jérusalem. 11 dit que Jean de Giscala était un liomme abominable et un ancien voleur; mais il ne dit pas comment cet ancien voleur se trouve appuyé dans ses accusations par toute la magistrature du gouvernement central. A Jérusalem, on avait le droit de s'inquiéter de ses ménagements envers Agrippa et Bérénice, de ses flatteries pour les ennemis communs, et de l'autorité exclusive qu'il s'était arrogée. Craintes qui n'avaient rien d'illusoire : il arma en effet les deux Galilées contre les députés de Jérusalem vain-
Vic, cliap. XXX, cl Guerre nid., 1. II.
«/(/. ib.
FLAVIUS-JOSEPIIE. 293
eue par son habileté supérieure et la vigilante activif é de ses ruses. Juste de Tibériade, contre lequel il dirige une * de ses plus véhémentes allocutions, attribuait aux troubles de la Galilée soulevée par Josèphe la première impulsion du grand désastre qui devait bientôt accabler Jérusalem. Nous pensons que Juste avait raison. Le commencement de rincendie et le signal de la destruction judaïque se rapportent à ce moment, où Josèphe mit tout en feu plutôt que d'obéir et de céder le pouvoir.
Il s'était créé un gouvernement indépendant et commandait à une armée de cent mille hommes, lorsque Vespasien parut en Judée. Le seul usage que Josèphe fit de cette armée, fut de s'enfermer dans un bourg fortifié, nommé Jotapot, dont le siège, raconté par lui dans tous ses détails, dura sept semaines. Ainsi, maître de cent mille hommes, comme l'observe très-bien Basnage, « il tient un mois et demi contre les Romains ; » c'est l'unique exploit de toute sa campagne. « 11 comptait bien (dit-il lui-même) recevoir sa grâce des vainqueurs^, » et la suite de son histoire le prouve assez. Dès qu'il prévoit que la ville dans laquelle il s'est enfermé tombera au pouvoir de rennemi, il prépare sa fuite ; il songe à se soustraire aux dangers du dernier assaut^, laissant à la merci des vainqueurs le peuple qu'il doit défendre et la garnison* qu'il commande. A cette nouvelle, on s'assemble en tumulte, on ne veut pas souffrir celte lâché désertion. Josèphe harangue le peuple, et tente de lui persuader que le salut de la ville dépend de sa propre
ttc. I(f. ib. Vie, C5.
* 2uyyvw50y;îS70x( îra^à 'Pw/Axtoe^ tt/sotJoxwv... Guerre judaïque, 1. ni, ch. MI, §2.
^ Ap«ff/AÔV... £60U/ÎÛ2T0... T-^V TToAlV OU/.' £1^ /ICCXpÀV àvOsÇstV 0/5WV.
Iil. ib., 15.
siirelé; on ne le croit pas sur parole; on exige q reste. « Je fus contraint d'obéir*, dit-il encore, et j' l'air de prendre pour une supplication ce qui était ordre. »
Il imagine alors de puérils stratagèmes dont Tin^ tion lui paraît merveilleuse, jette du fenouil cuit sui machinos des Romains pour faire glisser leurs piedî de riuiilo bouillante dans leurs cuirasses pour les ( Iraindre à fuir; et ordonne à ceux qui vont chercher vivres de se cacher sous des peaux de bêtes, et d traîner sur leurs pieds et sur les mains, afin detron l'ennemi. Il raconte gravement ces misérables fincss et se complaît dans le récit. Cependant la patrie est le point de périr. Il ne remplit aucun de ses devoirs général, d'hommo d'honneur, de citoyen. Par une fanlerie oratoire qui lui est assez familière, il s'indi contre la pensée de trahir « sa patrie, et de déshon( le pouvoir qu'il a leçu de ses compatriotes. » Ac infâme : « H aimerait mieux mourir mille fois^ » Cej danl les fails vont démentir ses paroles; il comme tout à l'heure le crime que lui-même a flétri ; il va q ter son poste, renier son pays, passer dans les rangs envahisseurs, et « chercher une vie paisible^ pa ceux que son devoir était de combattre. »
On le force A défendre la brèche que le bélier ron vient de creuser. Il prétend s'être placé, lui sixièn au pied de cette brèche. Mais lorsque Vespasien, av
» Id.iO., 17.
* Td izoL-JOXip-fO'i Toy çro7T>jy>:aaT05. /</. ib», § 11.
^ TsOvâvat /j.y.yyo'j tuixo :ro//âxe; >5 xxTaTrpo^où^ rr,'» nXTpiooi,
TTolsuY/zoyj i-éuj'Oy}. Id. ib., § 2.
* EÙTj/jX'j. Voy. suprà.
FLAVIUS-JOSÈPHE. ïOj
par un transfuge, eut surpris la ville endormie, Josèphe avait disparu; et c'est une remarque due à Crévier, Tun de ses panégyristes, que Josèphe, à cette heure suprême, ne se montra nulle part *. On n'entend parler de lui que longtemps après la décision de l'affaire, lorsque la ville n'est que cendres, lorsque douze cents captifs, restes de cette population infortunée, sont traînés en servitude, lorsque quarante mille cadavres hébreux jonchent lo sol. Alors il se retrouve au fond d'une caverne, à laquelle aboutissait une citerne de la ville. 11 prétend que quarante Hébreux s'y trouvaient avec lui ; il raconte qu'il sut les engager, à force d'éloquence, à se tuer l'un Tautre en tirant au sort l'ordre des victimes. Nous examinerons plus tard les détails de ce roman chimérique, soutenu avec beaucoup de sang-froid, mais dont l'ensemble et les circonstances répugnent à la raison.
Il est enfin découvert et traîné devant Vespasien. Comment, du fond de ce repaire où on lo trouve blotti, du sein de cette ruine de sa patrie, fera-t-il sortir sa propre fortune? L'entreprise est difficile ; c'est son coup (le maître; c'est le chef-d'œuvre de sa présence d'esprif et de sa ruse.
Néron était empereur. On le haïssait, et l'on méprisait ajuste titro ceuxque leur naissance rapprochait du trône, gens sans mœurs, perdus de vices. Vespasien seul était estimé; il commandait aux plus grandes armées de Tempire, victorieuses sous son étendard. En Orient, et de rOrientdans les régions occidentales de l'empire, un pressentiment vague s'était répandu ', attesté par tous les historiens, transformé par le peuple eu miracles et en signes célestes, et qui promettait la puissance souve-
* ni.stoii'c des Empereurs, Hl, p. 400.
* Percrebiierat... Snûtono. Yosp.
raine au vainqueur des contrées du Soleil; un tressaillement singulier avertissait le monde qu'il se ferait un grand changement dans ses destinées. Les Juifs attendaient le Messie ; Rome, fatiguée, attendait un maître honnête homme. Quand le désir est universel et l'attente générale, c'est la volonté de Dieu qui se manifeste, c'est le cours nécessaire des choses humaines qui se trahit. «( Notre race, dit Tacite, voit, dans ce pressentiment, des prodiges * qu'elle interprète à son gré. » L'oracle du mont Carmel ', consulté par Vespasien, lui avait promis tous les succès. Les victoires justifiaient l'oracle; l'amour des soldats s'en augmentait, et leur supei*stit'eux dévouement voyait partout des signes favorables à leur général, des avertissements divins*, et des promesses d'empire, donnés par les songes et les prodiges*.
Josèphe ne perdit pas de vue une seule de ces circonstances; il était Juif et fils de prêtre; il se donna pour prophète. Il était captif; il prétendit être résigné à son sort. 11 paraissait devant un général vainqueur qui désirait le trône ; il lui prédit le trône.
L'Israélite se présenta donc en riant *, et tombant à genoux devant le général : « Tu crois, Vespasien, dit-il, n'avoir ici qu'un prisonnier ® qui se remet entre tes
« Tacite, llist., 1. I, 10.
* ... In spem imper n venit,jàm pridem aibi per oslensa conceptam... Siiéton. Yesp. Cliap. V. — Carmcli dei oraculum cousulentem... confiiTtiavâre sortes... etc. Id., ib,
^ Ostensa cl reaponsa. Tacit. Id. ib.
* lT,fiHoL x«t o-.eipoLTu. Dion. Cassius, 1. LXVI.
* 'E/s/a^zat e^v;... Dion. Cassius, 1. LXVI, cb.ii.
Georp. Philipp. Olcarius, qui a très-bien jugé ce point «nique (le la vie de Josèphe, dans son excellente disseitation, de Vaticimo Joscphi, rétablit, d'après un manuscrit de la bibliothèque Pauline de Leipzig (Voy. Jœcher, GoUschedt Eberl, et catal., codd. mss. Ribl. Paui, Leips., 1688), la leçon véritable de ce passage : 2ù ftiv.
FLAVIUS-JOSÈPIIE. 297
mains; tu as mieux; je suisTange* qui l'annonce de grandes destinées. Tu veux m'envoyer à Néron ; pourquoi ? Toi-même tu seras empereur!... Garde-moi près de toi; rends mes chaînes plus posantes; et si j'ai menti, punis-moi. Tu seras maître dans peu, non de Josèphe seulement, mais de la terre, de la mer et de tous les hommes ' î »
C'était ne rien hasarder et se rendre maître de l'avenir, que de confondre ainsi par une habile équivoque, Vespasien et le Messie de l'Orient; c'était se donner pour prophète, relever son importance, empêcher Vespasien d'envoyer le captif à la mort, c'est-à-dire à Néron, que
OùiVTraaeavè, vofil^Ui «èx.^.â).w7oy ai)TO,ac/ov (au liou de aurèv jj.6'J0'j) *p.îî?sv3tt rb'j 'lûjffïjTtov... La leçon suivie par Rufin, dîins sa Iradiiction, n'est ni hellénique, ni laline, ni raisonnable : « Tu quidem, Vespasiane, putas captivura, illud ta ni uni modo, te Iiabcre Josc- Pbura. » — Dans la version de Leipsiji, les mois « captif volontaire » {^ofièXoi) sont Irès-bien placés, très-naliirels et conCorines au ^Onie rusé de Josèphe qui» se prélendaiit propliète, affirmait que sa i^eddition était volontaire. La dissertation d'Olcariiis, qui traite exclusivement de cette prophétie mensongère, a été attribuée par quelques érudits à Godefroi Oleariiis. Une lecture superficielle du titre a causé cette erreur. Le voici en entier : « A et û. — Flavii Josephi, de Vespasianis ad summum imperii fasti(jium eoehendis Vaticinium, dissertalionc historico-cr'Ulcâ cï pendit, iandemquc incluli ordinis j)hilosopliorum bcnif/no indullu, prœsiàe M. Goitfrido Oleario, ad d. XX jnn. A. 0. U. c loi oc le publico cxamini subjiciet fraler ejus, Geomgii:s Phu-htls Olearius SS. Thcol, stud. et niagist. candid. H. L Q C. Lipsiœ, Slanno Goiiano. » Il e>t évident que Godefroi Olcarius présidait l'examen et que Georges-IMiilippe, son frère, était le candidat et l'auteur de la dissertation ; selon les coutumes de la politesse universitaire des Allemands, le nom du président est imprimé en gros caractères, et celui du candidat en lettres beaucoup plus modestes. Cette particularité a enlevé à Georges-Philippe l'honneur de ces trente pages d'une excellente critique.
* 'Eyw oè û'/yùoi [nuntius) -T/.w... Bell, jud., III, viii, § 9.
Id, ib.
cette prophétie eût épouvanté ; enfin sauver sa vie pa cet admirable mélange de terreur et de promesses, e se ménager la faveur prochaine d*un prince nouveau. I calculait bien. Vespasien se défia de lui, mais le gai vivant. « Cet homme, disait-il, invente des contes poui détourner ma colère ^ S'il est prophète, que ne prédisait-il sa propre captivité?» Josèphe affirma qu'il Tavail prédite. Vespasien, comme le remarque Basnage*, a ne fut pas plus dupe de cette seconde prophétie que de la première ; » mais il avait intérêt à feindre d'y ajouter foi, et l'envoi d'un tel prisonnier et d'un tel oracle à Néron eût été dangereux. Josèphe fut sauvé.
Parmi les savants qui ont signalé cette spirituelle fraude, nous citerons Georges Olearius ', Basnage *, et l'anglais Grull ^, qui attribue môme à l'Israélite une intention que Josèphe n'a jamais eue, celle de donner Vespasien pour le fils de Dieu. Gomment ces écrivains, avertis pnr une si éclatante preuve de fourberie, n'ontils pas rapproché de cette circonstanc3 notable les actes différents de la mémo vie et les écrits du même auteur? Il mentait en se prétendant prophète ; il mentait en affirmant que Dieu lui révélait la souveraineté prochaine de Vespasien ; mais il mentait à propos, ce qui est un grand art.
Quand même on admettrait cette explication toute moderne, qui efface les vestiges de l'Orient judaïque el donne les prophètes pour des a hommes éclairés » et des sages, cette confusion de l'israélitisme et de la philoso-
* TaOra... yripo^... Six'Apo\t70fxivo\} rài en aurôv èpyiç. Bell, jud., 1. III, ch. VIII, g 9.
2 llisi. des Juifs, t. I, 2" part. 559.
•'» De Vnticinio Josephi. Lipsia?, 1699.
* //is/. des Juifs, t. I, 2" part., 556.
phie, de Tiospiration divine et du raisonnement humain ii*excuserait point Josèphe. Il n'est pas Tiiomme dont parle Maimonide, « qui s'adonne à la recherche de la vérité d'une manière exclusive, parce que la substance de son cerveau est parfaite ^ » Il admet le mot propliôlc dans le sens populaire ; il a eu un songe ; il a causô avec Dieu; il accourt de la part de Jéhovah, dont il «est range. » Il ne se donne pas pour un homme qui voit bien ; il annonce la parole divine.
Captif, il suivit l'armée de Vespasien, jusqu'au mot où ce prince devint maître de l'empire. La grande prophétie était réalisée. Vespasien pensa qu'il y allait de sa gloire de payer un mensonge comme une dette, et qu'il devaitlaisser entrevoir des récompenses éclatantes à quiconque croirait à sa fortune et imiterait Josèphe. Il brisa les fers du Juif. « Un homme qui est venu m'annoncer l'empire ne doit pas rester esclave ; cela serait honteux • pour moi, dit-il. » Rien ne prouve mieux la sagacité de Josèphe, que le passage de son Histoire dans lequel il démôle et caractérise ce qu'il y avait de prudence et de politique au fond de cette générosité impériale^. Titus se chargea d'achever rœiivre de son père et la fortune du faux prophète. Josèphe, se jetant sans réserve dans les bras des Romains, reçut le nom de Flavius, abjura les coutumes nationales j épousa une captive de Tarichée, mariage défendu par la loi judaïque, et suivit son protecteur Titus sous les murs de Jérusalem, de la ville sacrée, dont il devint l'ennemi le plus dangereux. Il indiqua les points d'attaque, dirigea les
» More neboiiklm, II, 3G, 292.
- AîîXPôvouv, fi?*?, etc.. IiL, 1. IV, cil. x, § 7. 5 ToTj /ikv oZv ii^ s /àô 9 IV „, Xufinpyi /.at Tzspi aÙTwv D.TttÇeev nocpi^irr]» Id. ib.
300 L'AMIQUITE.
campements * et le jeu des machines, essaya de persuader à ses compatriotes de se rendre à discrétion*, et ne réussit qu'à se faire chasser à coups de pierres par la fureur de ces assiégés, décidés à se laisser exterminer par le glaive ou la famine. La seule grâce qu'ils demandèrent quand la ville fut pleine de morts, et que la disette et l'incendie eurent tout dévasté, ce fut la permission de se retirer au désert, comme leurs ancêtres. On la leur refusa. Ils périrent alors avec le Temple, et Josèphe ose les accuser de « peu de courage ^ ! » Dion Gassius, qui était Grec, n'en parle pas ainsi ; il admire cette invincible résolution d'une race qui meurt tout entière, le peuple devant le sanctuaire, les sénateurs sur les degrés, et les prêtres devant l'autel^; u vaincus, ajoute-t il, non par les Romains, mais par les flammes. • Joséphe s'est bien gardé de faire de tels aveux ; il écrivait pour les Romains. Après avoir enlevé du Temple en ruines les Livres saints, que Titus lui donna, il revint à Rome à la suite de ses nouveaux maîtres, et fut témoin de ce triomphe que nous avons décrit d'après lui. H recueillit ensuite le prix de toutes ses finesses. Le reste de sa vie, protégée par Flavius dont il avait pris le nom et dont il était le fils adoptif ; par Titus, qui lui donna de vastes domaines en Judée ; par Vespasien, qui lui assigna une pension annuelle ; par le cruel Domitien et par un affranchi nommé Ëpaphrodite, que l'on croit être non le secrétaire de Néron *, mais l'affranchi de Trajan ;
* Dion. Cassius, 1. LXVI, ch. iv.
'^ Josèplie. Guerre jiicl., 1. SI, passim.
* Karà (ppcvoQ'j.àQsiav. IcL ib.y VI, ch. ix, §1.
* Uv. LXVI, § 74.
* Selon Grotiiis, cet Épaphrodite, nommé K/sâTtsTo^ par Josêplic, est raflraiiclii elle pvocurator de Trajan. (Grot., ap. Lucam, c. 1, V. 3.] À l'époque où Joséphe écrivait ses Antiquités, en l'an 15 ik
s'ècoula doucement au milieu de sa famille, de la considération publique et de ses travaux littéraires. Un autre Epaplirodite avait eu pour esclave Epictète, c*est-à dire la vertu et le génie. Sous Tabri de la bienveillance impériale, Josèphe brava la liaine persévérante des Juifs, qu'il avait bien méritée, et qui lui lendit, à ce qu'il raconte, plusieurs pièges. L'amitié des Romains lui suffisait. Narrateur disert de leurs exploits dans l'Orient, il avait droit à leur reconnaissance, et, selon EusèbeS il^ bii élevèrent une statue.
C'est ainsi qu'il vécut.
11 nous reste à examiner si, dans ses œuvres, il a pu dire la vérité, s'il a voulu la dire, et s'il l'a dile.
Les antiquités judaïques. — Le murtyrc d(;s Muchabécs.
Rome croyait avoir vaincu la Judée, elle se trompait ; elle fut vaincue par la Judée. Les chrétiens, qui, dans le sens temporel, et selon les Romains, n'étaient qu'une secte juive, étendirent plus loin leur empire que Rome elle-même, et firent de Rome leur capitale. « Aujourd'hui nos esclaves nous oppriment*. Les voilà, ces Juifs avec leur triste religion et leurs âmes sombres, avec leurs rites farouches et leurs mœurs insociables ! Ils
Domitien, Tautre Epaplirodite se trouvait en exil. (Schweighaîusor, Epicletœ philosophiœ monumcnla, t, I, p. 9.)
^ Eus., 1. III, ch. IX.
* Rutilius Numatianus.
nous envahissent, ils nous dominent ; et plut au ciel que jamais Titus ne les eiit vaincus ^ ! »
La conquête chiétienne continua. Rome, devenue chrétienne, guida la civilisation pendant le moyen âge. Les vieux Juifs la poursuivirent d'une haine infinie et impuissante; héritière des destructeurs de Jérusalem et centre lumineux du catholicisme, elle avait un double titre à leur exécration. Souvent charitable et tolérante envers eux, elle ne les dompta pas. Saint Grégoire, Alexandre 11, saint Bernard, Clément Vi, les protégèrent contre la fureur des peuples. « Saint Hilaire d'Arles fut tellement chéri par eux (dit l'abbé Grégoire), qu'à ses obsèques ils mêlèrent leurs larmes à celles des chrétiens, et chantèrent des prières hébraïques *. » Mais, pour la masse des Israélites, le souvenir de Jérusalem détruite vivait toujours, et Rome victorieuse était maudite. Apipiorj mot araméen qui, selon les rabbins, indique un « oiseau de proie, )) désigna le chef de l'Église. Les plus effroyables anathèmes tombèrent sur cette ville abhorrée. En 4495, c'est-à-dire quatorze cent vingt-trois années après le triomphe de Titus et l'apostasie de Josèphe, un aulre Juif, exilé de Portugal et d'Espagne, don Isaac Abrabanel, le dernier et éclatant rayon de l'école rabbinique espagnole, longtemps ministre de quatre rois chrétiens, alla se réfugiera Rome, dans cette ville même qui avait offert, quatorze siècles plus tôt, un asile au
* Humanis animal dissociale cibis ;
Kadix slultiliïc, cui frigida sabbata cordi, Sed cor frigidius religione suâ est
Atque utinam nunquani Judœa subacta fuisset!
Victoresque suos natio victa premit.
(/(/., V. 384 à 598.) * Uisf. des sect. rel., II, 351,
FLAVIUS-JOSÈPHE. m",
Tils de Mathias. L'aspect de la Rome moderne n'inspirait au rabbin que des imprécations furieuses et insensées, qui s'expliquent par la longue agonie que sa rnce subissait. — « Rome (écrivait-ii alors), tu seras détruite S parce que tu as détruit Jérusalem'... Tu es la Bothsrah qui sera vendangée, et il y aura dans Rome im ^and massacre. .. Et, au lieu de cardinaux, d'évi^queset de moines, on verra s'asseoir sur tes ruines, le corbeau, le iiéron,lepélican,lehérisson,tousles animaux malfaisants îtmaudits'... Cejourde vengeance viendra *! » Le proscrit qui vomissait ces anathèmes, voyait César Rorgia cardiaal et Alexandre VI pape. Il ne pardonnait d'ailleurs à aucun ennemi de sa race ; et quand le nom de son prélécesseur, l'exilé Flavius, se présentait sous sa plume, an redoublemL*nt de colère la précipitait. «Nous ne le recevons pas, ce Joséphe (dit-il dans son style oriental); il a beaucoup écrit, toujours avec altération de la vérité ; — afin d'élever la face des Romains ; — connne un 3sclave existant dans la main d'un maître dur, parlant pour lui faire plaisir; — aussi beaucoup de clios-s se trouvent dans ses livres, cboses qui viennent de la crainte qu'il avait de leur colère. 11 leur parlait avec lies mois sonores et des flatteries qu'ils ne savaient pas être des flatteries ; — et il les adulait selon leur désir. Se voyant à Rome, au milieu des rois et des sénateurs de la terre, — placé sous leurs yeux, — il écrivit les choses comme il voyait qu'elles étaient gravées dans leurs fausses opinions. Ci'estun flatteur*. »
* Cbap. XXXIV et xxxv d'Isaïe. Gomracnlaire d'Abrabanel. « 1(1. ib., V. 8.
s d.ib.,\. 10 et 11.
* 1(1. ib., y. 8.
5 non Isaac Abr?^"*^") rrk»nTno»^«n««''^' «m' nonî^]. s^urcr ^0.
Ainsi se perpétua l'hérilage de la colère juive co riavius-Josèphe ; un rabbin du quinzième siècle rai sait pour la lui lancer la pierre dont un de ses ce toyens assiégés l'avait blessé à la tête. Il suffisait les Israélites récusassent son témoignage pour que chrétiens l'acceptassent, sans restriction. Ces deri fermèrent les yeux sur les nombreux passages de œuvres dans lesquels la Bible est contredite ou f fiée; ils lui pardonnèrent ses doctrines pharisaïque ses nombreuses omissions. Ils ne virent, dans ses vres, qu'un immense témoignage en faveur de la s tetô de leur foi, Jérusalem détruite et le Messie ve Ce spectateur de la catastrophe qui accomplissai prophétie, ce pathétique narrateur des désastres an ces, devint, par ce seul fait, un père de l'Église. S JérômeS Eusèbe, saint Grégoire, tous les chrétiens six premiers siècles l'acceptèrent sans critique, voulut faire de lui un chrétien ou un demi-chréti On prétendit que saint Jean le Précurseur avait v sur sa tête l'eau du baptême^. Les Juifs, de leur( s'obstinèrent à le repousser avec horreur. On lui opp au septième ou au huitième siècle; un petit livre dt table, que l'on prétendit être l'original hébreu de Antiquités et de sa Guerre judaïque. Un Juif, habitai: la Gaule centrale, parait avoir composé, sans goî sans savoir, ce résumé informe que les Juifs vanté
Palme 7. — Voy. sur ce passage U. Ganz., Tzémach David ; — ' tius, observât, in Ckionol. sacro-profaniim ; — Manassi Ben Ij ÎMlre française à M. Arnaiild (7 déc. 1651) ; Christophe Ar in Epistol. viror. doctor. de Testimonio Flav. 170; — Chr. Nol Historia Idumœa. Prœfat.
* « Josephus... Grœcus lÀvius » Episl. 22 ad Eustochium.
* Daubuz.,/)e Test. Flav., 03, 221, 212, 224 5 Hudson. 18. 6, 2.
FLWIUS-JOSÈPHE. 305
lémesurément. En effet, on n'y trouvait aucun des passages qui blessaient leurs croyances ou leurs souvenirs, et la prophétie relative à Vespasien en avait été supprimée. C'est ce petit traité pseudonyme, attribué ù Josippon ben Gorion*, que le même Abrabanel considère comme seul digne de crédit et de foi. Jamais livre n'a porté de plus évidentes traces d'une fraude ridicule. Ife le début, l'auteur se donne pour prêtre ; et à la fin, déposant ce masque, il avoue que n'étant pas prêtre, il n*a pu entrer dans le temple. 11 parle des Francs « conquis par César, » nomme les villes de Tours et de Chiuon, et cite les Goths « établis en Espagne ; » — « écrivain frivole et absurde » [niigatorius scrlptor), comme ledilJoseph Scaliger. Son œuvre, que tous les savants ont raillée à l'envi*, a cependant conservé son autorité parmi les Hébreux; la haine persistante qu'ils ont vouée au véritable Josèphe n'a pas de meilleure preuve que cette étrange préférence.
Quant aux chrétiens, ils ne se contentèrent pas de l'admettre comme un des historiens les plus véridiqucs de Tantiquifé ; ils consacrèrent des volumes à l'examen contradictoire d'un seul paragraphe, énonçant, en quelques lignes, l'avènement du Christ, et dont l'interpolation évidente pour les uns, inadmissible aux yeux des autres, ne nous occupera pas ici. Ces lignes insignifiantes, que l'on a discutées avec un infatigable acharnement^, peuvent appartenir à Josèphe, à un scoliaste,
* Fils do Gorion.
' Psendo-Gorionides, tôt erudilorum stylis confossus. Sncllius, Ejmt. de Testament o FI av.
5 Mire digladiantur cruditl. J. F. Pliilippus Ripert. De Teslimoniis gentUium de Chvisto. Lips., 1698. — Yoy. surtout Clirist. Ariioldi, de Tes. Flav. Epistolœ. Norimb., 1661. — lluet, Démomtr, han.^ p. m, 562. — lluetiana, ch. xxxviir, de V Aul or Ué de Josèphe.
2ti.
306 L'AiSTlQUir..
à un chrétien, à un juif, sans que les fondements d religion chrétienne en soient ébranlés ou affermis.
Que, contre la coutume des Israélites, « attentifs Photius), à ne jamais nommer le Christ, Josèphe ail conté sèchement qu'un certain Jésus, homme sage des choses merveilleuses et fut crucifié; » ces motJ raient tout au plus une preuve de l'apparition de Jt' Christ. Mais l'importance que les parties adverses attribuée ù cet aveu nous semble très-exagérée. ï dans le pharisaïsme, pharisien par la doctrine et la duite , Josèphe n'a pas pu confesser la divinité Christ ; en effet, ce passage est loin de l'admettre servi aux Romains, il n'a pas dû vanter, dans un écrit pour les Flavius, ces chrétiens que Tacite livi mépris ; en effet, le passage ne contient pas un éloge, mais le plus bref résumé des faits. Que prou donc CCS huit lignes? Josèphe peut les avoir écr elles sont remplies de ses ménagements ordinair< de ses habituelles réticences; il peut ne les avoir écrites, fidèle à cette habitudo qu'il n'oublie jamaii taire ce qui peut lui nuire. La seule question 'séri est celle de la véracité de Josèphe; « placé dans la i de ses maîtres, comme le dit Abrabanel, écrivant leurs veux, et tremblant sous leur loi. »
I/indignalion du rabbin espagnol n'a point ma avec assez de précision les divers buts que la prud de Josèphe se proposait en écrivant ses ouvrages. S' fût contenté de flatter les Romains, cette complais eût avili son caractère, sans avancer sa fortune. Ess
— Tonzcl, MonalUche unterrcdcn, 1C97. Jul., 555. — Le P. ( t. III, Trad. des Ant. jiid., V. p. 104, a recueilli avec beai crexaclilude tous les arguments contradictoires de ce c^lèbr bat.
FLAYIUS-JOSÈPIIR. 507
une conciliation apparente entre les mœurs, les rites, les idées de Rome, et les dogmes, l'histoire, le caractère de la Judée ; effacer la trace de celte séparation profonde que la loi de Moïse avait établie entre le peuple élu et les autres nations; c'était un plan beaucoup plus habile. On revendiquait ainsi pour les Israéliles vaincus les droits et la sympathie que la générosité de Rome accordait aux barbares réunis à la civilisation romaine.
Pour atteindre ce résultat, il fallait attribuer à un petit nombre d'assassins désavoués de toute la nation, la résistance acharnée et le patriotisme farouche de ces défenseurs de Jérusalem, qui avaient tenu si longtemps en échec la discipline et les forces de Rome. Il fallait en outre arracher des Écritures saintes ces pages nombreuses qui , exaltant l'orgueil individuel de la race juive, lui défendaient comme un crime toute union avec les peuples étrangers. Enfin il était nécessairo de compléter lu falsification, en rapprochant par une identité factice les croyances juives des croyances stoïques ; et 'il fallait confondre les exemples anciens de l'obstination juive avec les actes de vertu héroïque admirés par les Romains et consacrés comme des témoignages de force virile et de puissance morale par la philosophie contemporaine de ^enéque et d'IIelvidius. Toutes ces métamorphoses furent accomplies par l'historien, dans ses Antiquités jiidaïqîies, version des histoires bibliques, ramenées au sens romain; dans son Livre contre Apion^ défense de l'antiquité juive et de la moralité juive , contre los assertions des Égyptiens et des Grecs; et dans la Déclamation sur les Machahées, qui fait disparaître de cette tradition sublime la tache primitive du fanatisme national et lui prête le caractère d'une thèse
philosophique. La voie une fois aplanie par ces précautions, il ne restait plus à Flavius-Josèphe qu*une seule tâche, celle de présenter sa propre vie sous des couleurs • pompeuses, de s'associer intimement à la politique romaine, d'attribuer la ruine de la Judée aux fureurs sanglantes de quelques fanatiques, et de se placer luimême au milieu des ruines de son pays , comme un prophète et un vengeur. 11 a rempli ce dernier dessein dans sa Guerre judaïque et dans ses Mémoires. La conception de cet ensemble est si forte, si bien soutenue et si homogène, qu'on ne peut qu'en admirer la structure et la cohésion : c'est un chef-d'œuvre de finesse ; jamais la vérité n'a été faussée avec une habileté plus résolue, plus subtile et plus décevante.
Vivant à Rome dans l'opulence, environné de sophistes grecs S dont sa connaissance encore imparfaite de la langue hellénique lui rendait le secours nécessaire, car il ne savait pas prononcer cette langue *, il fit de ce travail l'œuvre de toute sa vie. Son premier soin fut de protester hautement qu'il dirait la vérité. 11 était prêtre; il se prétendait prophète; il était fils de rois'. Mentir eût été une infamie indigne de son rang, de son nom et de sa consécration divine. Mais, au lieu d'altérer les faits, il les plaçait sous un jour favorable à ses desseins. Aux traditions bibliques, il ajoutait les ornements des fables populaires. On reconnaît même aisément que ses collaborateurs qui traduisirent et amplifièrent apparemment son œuvre, écrile d'abord en syro-
ffâ/z/jv Tôiv nrAlsoyj -:>,') Tra/oa^co^tv. Lib. I, in Apio7iem, § 9.
- 'ÏYiJ o£ -îzsrA Tvjv Ttr^O'^oc&v à/«/5î6£iav ndzptoi è/ûS).Uff€ auvïîOeta. Anliq., XX, 0, ad calccm.
'* T6 //èv à/vj6e0iiv àvay/.aîov... oux' iùnpi'KÏi ro tf^cû^tffOocc.
AtUiq.f XYI, eh. vu, § il.
FUYIUS-JOSÈPHE. 309
chaldalque, pour les Barbares S ces Grecs, habitués au mensonge historique*, ne se firent point faute de mêler * auteite les additions brillantes nées de leur imagination. Ce qui parait le prouver, ce sont les doubles versions du tne événement qui, diversement brodé, se reprot sous des formes dissemblables dans les ouvrages pents de Joséphe ; comme si deux collaborateurs a mt développé selon leur fantaisie un seul thème original. Tel fait, consigné dans les Antiquités, reparaît dans les Mémoires, chargé de détails contradictoires. Ce çueles Mémoires racontent d'une manière romanesque, est rapporté dans la Guerre judaïque, sous d'autres couleurs invraisemblables, mais différentes. Cette double élaboration s'applique même aux événements personnels à Joséphe, événements qu'il devait fort bien connaître et raconter d'une seule façon. Pour concilier les disparates des deux récits, il suffit de supposer qu'il en a confié le soin à des riîdacteurs différents, peu scrupuleux sur l'emploi des ornements. De là ce mélange de n)mans incroyables, de versions doubles, de légèretés et de contradictions, dont se compose le singulier caractère des œuvres de Joséphe. Le nombre de ces contradictions est trop considérable pour qu'il soit possible de les résumer; il faudrait un volume. Dans le livre XVII des Antiquités^, Joséphe trace un portrait delà secte pharisienne, qui ne s'accorde nullement avec un autre portrait de la même secte, inséré quelques chapitres plus loin ^. Il dit dans la Guerre judaïque que le roi
* 01 avw ^ipèxpoi Anliq.f XX, 9.
* Quicquid Grœcia mendax
Âudet in kistorià ....
Juvenal, X, 174.