XY11I
510 L'ANTIQI'ITE,
Agrippa donna un repas et exprima le souhait public de voir bientôt le monde débarrassé de Tibère. Dans les Antiquités, il prétend que le même roi se promenait alors en voiture. Ce dernier voyage fait mourir Marianne après la bataille d'Aclium, sur Tordre des officiers d'Hérode *. La Guerre judaïque * la montre, exécutée par Tordre d'Hérode, dès que ce roi fut revenu de Laodicée. Josèpbe, dans un endroit, dit que le même Hérode ne fit construire aucun édifice en Judée 5, et ailleurs, qu'il Ta remplie de magnifiques temples*; puis, ailleurs encore, que les Juifs n'auraient souffert l'édification d'aucun temple en Judée^. Il traite Ananiol de prêtre d'origine obscure; et bientôt après "il dit que cet Ananiel est de la famille des grands-prctres — Paul Brinch, dans son petit traité sur Fiavius-Josèphe^ a tort de le taxer de crédulité ; jamais historien ne fut moins crédule que lui. Le juif Pinedo se rapproche davantage du vrai, quand il dit que Josèphe a composé et arrangé son histoire pour les païens, qui n'en auraient pas accepté une autre®. Mais ces deux opinions sont aussi incomplètes que la diatribe d'Abrabancl. D'autres motifs à la fois plus élevés et plus divers avaient présidé à la composition de ses oeuvres. Nous avons essayé de les indiquer.
Dès le début des AntiquitéSj il efface l'anthropomorphisme judaïque et omet ces mots importants : Dieu fit
» XV, 6, g 4.
- Ant.,\\\,l.
* Guerre j ad., 1, 21, 4.
3 Ant., XV, 9, g 3.
G Ant., XV, 3, 1.
^ Non do industriâ mendax, sed improvidè credulus. (P. Brinch. Examen historiœ Josepht. Ad calccm.)
* Quia alilcr credere nolebant. Noies sur Etienne de Hysance. p. 7GG,
V homme à son image; il dit seulement : Dieu forma Vhomme^. C'est mal remplir la promesse qu'il vient de faire, de conserver exactement les mots, le sens cl Tordre des Écritures saintes, d'apporter à ce travail uiic fidélité extrême, de ne rien ajouter et de ne rien om ttre*. Il a beaucoup ajouté et beaucoup omis. Après avoir fait disparaître cette présence matérielle de Dieu, glo'rc, terreur et espérance des Israélites, il détruit, dès l'origine, risolemenl judaïque ; il prétend qu'Abraham voulut aller en Egypte pour y étudier la religion des prêtres de Memphis*; il affirme que Moïse protesta de sa vénération pour les philosophes étrangers *; il va jusqu'à détruire cette hostilité contre les rites des autres peuples, la plus juste et la mieux prouvée des accusations intentées contre les Israélites. Josèphe insère, dans le DeiUéronomey l'injonction divine de ne point blasphémer les Dieux étrangers et de ne pas piller leurs tcnples *; il revient encore sur ce mensonge fondamental dans son livre contre Apion^ Il sait bien cependant que Dieu commandait aux Juifs la destruction des idoles et des temples', et que toute l'institution judaïque était fondée sur l'isolement de la race. Mais, comme le dit l'abbé Anselme®, il avait les Romains sous les yeux, et songeait à leur plaire.
* 'Eitiaffsv b 0£Ô5 TÔv avO|5w:tov. I, II, § 2.
* Tir fùv ovv oLy.pi^Y} r&v èv rxU àvscy^oafaî^ nfÂoiu) o Xô'/Oi /.xzù T^v oÎAtlav TaÇcv a-.ij/jiave?... ouûèv TzpoaOslÇf ouS' où ftx/îaiiTtwv.
* Twv Upicav ÙAf/OOLTrii Ê7dv.£V05, wv Xi'/oirj Tzspl ôewv.i. I, viii, gi;
* Oô î' aurèç fiiv... tc5v Ar/uTcrtwv uo'^l'a^ xarajj/sovw... II, xiii, 3.
* B>afff>î/*«ÏTO Si /j-TtSâiç 6soù$ oC; :t9/£i; a).Xai vo/ii^Çou7(.;. p.ii GTijàv Ispk Çcvizà... IV, vin, 10.
* Vl^rs ^).x'rffY]u.ilv ro'Ji •Joy.tl^oixi'JO'); GîOjç Tra^' irépoii'.. T. H, p. 1077, éd. Havercamp.
1 Paralipom., 20, 2.
* Jlicfmofres sur les premiers r^^^num^nls, et:.; 3*^^*^ '^« l'Ac. dei= Inscr., t. VI, p. 9.
312 L'ANfiQUITÉ.
Une analogie, môme éloignée, semble-t-elle se présenter à lui entre un miracle biblique et un événement ou un fait païen, il saisit avidement cette analogie. C'est ainsi qu'il fait chanter à Moïse un cantique en vers hexamètres S confond le passage de la mer Rouge afec celu: de la mer de Pamphylie par les troupes d'Alexandre, disant que Dieu qui a permis l'un a bien pu permettre l'aulre* ; attribue au grand-prêtre Mathathias un discours tout stoïque, qui semble emprunté à Zenon ou Carnéade^, et cherche à faire passer pour authentiques deux prétendus décrets de Claude, qui accordent aux Juifs, alors si méprisés, des privilèges considérables : falsifications dont l'audace paraît extraordinaire.
A la tête de l'un de ces faux documents, Claude, qui ne prit jamais le titre d'empereur, selon Suétone, se déclare empereur *. Il se dit ensuite consul pour la quatrième fois, tandis qu'il n'était consul que pour la troisième fois, et il cite enfin, dans le corps de Tédit, contre tonte coutume, les noms des porteurs du message'^. L'autre document^ attribue aux Juifs le droit de cité dans toutes les villes de l'empire, ce qui les aurait constitués citoyens de Rome : Rome les chassa cependant en masse. On voit ainsi se manifester partout, chez Josèphe, le désir ardent de relever la condition des Israélites, en les assimilant aux Romains, de les introduire au sein de la civilisation romaine, de les présenter comme frères des païens, et de faire oublier l'antipathie religieuse qui avait causé leur perte. Le but de l'homme politique est
* 'Kv iiatxirpoi tovw... Ant. Jud., II, xvi, § 4. ^ Icl.ib., Il, xii, §2.
MJ. î6., XII, VI. §3.
* Prœnomine imperatoris aljsliiiuil... Suct. Gland. « Ant. jud., ib., XX, 1, § 2.
® AiU, jud., ih., XIX, vi, .
FLAVIUS-JOSËPUE. 31
rr
évident; que dire de l'historien qui opère cette grande fraude historique?
^iusi s'évanouit, sousThabileléde Josèphe, le mystère de la race juive et ce que les païens appelaient^ son énorme impiété ; car elle était impie à leurs yeux . Josèplie ne veut plus «( que les autres peuples haïssent la Judèc, comme eimemie de la divinité que ces peuples adorent ; » il le dit expressément'.
 la fin de ses Antiquités, il annonce qu'il complétera un Jour son œuvre, et qu'il èclaircira tous les doutes relatifs aux rites des Juifs, à leur abstinence de certains mets et à leurs coutumes '; c'est-à-dire qu'il ramènera ces coutumes nationales aux idées romaines. C'est le but de tous ses écrits : long commentaire destiné à vaincre Fantipathic [et le mépris de Rome, en captant sa bienveillance et son estime. Ce compromis systématique est l'œuvre non-seulement d'un courtisan qui, ne pouvant s'abjurer, se transforme ; qui étouffe sa voix quand elle déplaît, et cache sa pensée quand elle blesse; mais aussi d'un diplomate habile, et qui cherche à se confondre avec ceux qui l'ont vaincu.
Il est vrai que, dans les temps modernes, on a essayé d'effacer encore ce caractère primitif des institutions de Moïse*. « L'idée paradoxale de composer un commentaire libéral et constitutionnel dans le sens américain, sur une législation asiatique, ne pouvait, dit un autre
* Grande impisc genlis arcanum... Florus.
* .... Tr,v Tipbi riixZi ànix^Jetxv, vjv, w; èxyaviAiÇovTwv yj/x&iv tô Ûsïo'j oTzsp ahrol fféôsiv 7r/)o>5/&>2VT«t, 5iofTcT«Agxafftv è5X'7'«0T'S5. Ant.jud., 1. 111, VII, 7.
2 XX,§dei'nier.
* Histoire des Institutions de Moïse, pai" M. Salvador. — Paris,
israélileS venir qu'à un homme d'écrit, et être exécutée que par un écrivain de Mj^l^^- ^ ^i ^'^^ ^*^^ tenait en effet aux passages habilemem rapproché* par l'écrivain du di\-neuvième siècle, et à ses ingtokmsf contmentaires, toute la philosophie moderne, su fi»MJË charité, son indulgence énervée appartiendraient à Moïse; et ce redoutable législateur qui a dit aux Hébreux t (( Vous ne forez pas grâce* aux Amaléciles; » serait un philanthrope aussi éclairé que Voltaire. Cette hypothèse n'a rien de vraisemblable. Les Hébreux, supérieurs par leur dogme à tout ce qui les environnait, avaient cette supériorité qui offense, cet orgueil qui irrite; et ils étaient faibles. Si 1 » race juive, comme un soldat indompta])le et châtié, « a passé par les verges, à travers tou!c l'iiistoire, )) comme le dit avec éloquence et justesse un israélite ^ moderne, cVst qu'elle a professé dès l'origine cet isolement que les peuples ne pardonnent pas et que Joséphe veut faire oublier. Dépositaire farouche de la grande idée, l'unité de Dieu, eUe a conservé avec une opiniâtreté constante ce trésor inviolable; elle s'en est enorgueillie, et, trop faible pour soutenir les prétentions de sa fierté, elle a irrité et armé le monde* « Le peuple d'Israël, dit le Deuléronome^ est un peuple de choix... supérieur à tous les autres*. » La haine de l'étranger est son principal caractère. Moïse gradue comme il suit l'antipathie sacrée des Israélites contre les autres peuples : ils doivent haïr : 1° les Araalécites ; 2° les Chananéens ; 5° les Ammonites et les Moabites ;
* ^'oles sur VÉleciion du peuple juif, par M. Si Hunk. Bible Irad. par Cahen, t. IX, p. 72.
2Dculcr,XXV,17, 18,19.
^ LécMi Halévy. Résumé de V Histoire de$ Juifs,
* Dcu'ér., ch. xxvi, v. 18i 19.
FUVIUS-JOSÈPIIE. 3ir>
4** les Égyptiens, tt enfin les Edomitcs. « Sois béni, répètent encore aujourd'hui, dans leurs prières, les Hébreux fidèles à la loi, Dieu qui as choisi ton peuple avec amour. Toi qui ne nous as pas faits comme les autres ! » Le Tahnud va plus loin : on y lit ces paroles : « L'unitfers n'a été fait que pour les Juifs ^ )) — « Nulle nation, dit le Deute'ronomej if a son Dieu aussi proche, et nous l'invoquons pour toutes choses*. » — L'imprécation et raaathèmc contre les nations que Dieu n'a pas choisies retentissent dans Isaïe, dans les Psaumes de David et dans les Machabées. Pour la première fois, Tapôlre Paul vint proclamer, d'après le Christ, la fraternité humaine : tf Entre le Juif et le Grec, dit-il, il n'y a point de différence'*. » Mais de son vivant même et du temps de Josèphe, on lisait sous les portiques du Temple les malécictions d'Isaïe contre l'étranger, son culte, ses mœurs et ses idoles. Dans les Machabées, mêmes anathèmes : « Moi, passer aux cpulumes étrangères*, s'écrie Éléazar! j'aime mieux la mort. Je ne veux poini trahir la loi nationa'e^. »
C'est une curieuse étude que celle de la transformation subie par les deux livres des Machabées sous la plume de Josèphe. Il les change en héros sloïques; il ne laisse pas trace de cet invincible attachement aux mœurs judaïques qui fait le fond du récit; il efface complètement ce fanatisme indomptable, pour ne laisser paraître que la force morale dans les supplices, et se mêler ainsi
* Isaïc, Irad. de Cahen, p. 69. Notes.
* Deulér., cli. iv, v. 6 et 7.
5 Ou yàp ivTÏ Six7roAYi 'louJat'ou t5 xal 'E)i»3vor. Ép. aux Romains, ch. X, Y. 12, 13.
*Mach., ll.vi, V. 24.
' Mon niagis quam |>atriaî leges prsDvaricarc. Macch,, II, vu, v. 2.
aux déclama leurs païens. « C'est un thème très-philosO' phique^ que je soutiens, » dit-il au commencement de son ouvrage ; et ce thème, un peu moins éloquent que les amplificalions de Sénèque sur « la souveraineté de la raisons » contredit formellement les idées et les principes de rhôbraïsme : c'est un contre-sens moral dont Josèphe connaît la portée. Les Machabées et leur mère n'obéissent plus à Jéhovah et à Moïse; ils songent seulement à la sagesse stoïque, à la volonté raisonnabhj que Cicéron a si bien décrite, d'après Carnéade*. Ce n'est point une volonté raisonnable de se refuser obstinément à manger de la chair de porc.
Éléazar et les Machabées, dans le récit original, veulent rester fidèles aux lois de Dieu, « Dei leges^; » ils ne veulent point abandonner les coutumes nationales ^. t A quaire-vingt-dix ans, s'écrie Éléazar, je ne passerai point aux coutumes étrangères *. » Josèphe lui attribue une longue harangue explicative, et lui fait dire a qu'un bon citoyen doit respecter la loi dans les petites comme dans les grandes choses. » Cet appareil de subtilités n'a aucune analogie avec le texte ; les frères Machabées ne prétendent point remporter les palmes de la vertu'', ils craignent de devenir Grecs, et d'abjurer leur patrie en mangeant des viandes prohibées ^ Dieu les voit; Dieu les consolera* s'ils succombent. C'est la patrie qu'ils
* *IAOSO<ï>ÛTATON AOrON...
* Uspt a.xjTO/.pxTOpoi ^ovey/jLoD.
^ Boû^Yiaii... opi^ii evXoyo^... Voluiitas quœ aliquid cura ratione desiderat. Tuscul., IV, 6.
* Machabées, II, v. 11.
5 1(1. ib., m, V. 2.
6 Id. ib., Vf, V. 24.
* Carnes porcinas. Mac/i., lî, v. 2.
° Den8 consolabitur. W. i7»., VII, v. 6.
FLAVIUWOSÈPHE. 317
croient défendre. Leur mère, pour les encourager, leur parle en hébreu et leur rappelle que Jéhovah est plus grand que les rois terrestres *. C'est le monothéisme qui lui inspire ce mouvement sublime : « Je ne suis pas votre mère ; je ne sais comment vous avez paru dans mon ventre; mais celui qui vous a créés, qui a fait vos nerfs et vos muscles, c'est le Créateur du monde, et on vous ordonne de l'abjurer *! » Au lieu de cette allocution terrible, Joséphe invoque la raison abstraite, la sagesse métaphysique, le système philosophique. « Je ne te démentirai pas, loi souveraine; je ne te repousserai pas, abstinence chérie ; je ne te déshonorerai pas, raison philosophique'! » A la fin de cette belle déclamation, Joséphe s'écrie encore : « raison, maîtresse des passions^! » En vain voudrait-on enlever à Joséphe l'honneur de cette amplification ou écrite ou commandée par lui. C'est toute sa méthode ordinaire ; le roman mêlé à l'histoire; des détails puérils, une description circonstanciée des tortures infli*»ées aux Machabées, de longs discours placés dans la bouche de chacun des personnages. C'est ainsi qu'il traduit toujours, à l'usage des Romains, et toujours en le trahissant, le génie de sa nation.
Je ne pense pas que toutes les additions et tous les changements introduits par Joséphe dans ses Antiquités aient eu pour origine cet intérêt politique. La recherche de l'élégance, l'imitation des Grecs, la crainte de
* Patriâ voce. Id. ib.^ v. 8.
' Nec spiritum donavi vobis et animam;... sed mundi creator. Ici, ib , V. 22, 23
' Où ^sj^oy.xi dît 7r«to£UTà vo^s, o-jS" s^o/AOu/xac «, (fO.Yi ly^px- "zstcCf 0\jSk nu.rix.ivyy^'î} as, iptXôaO'^s ).oy5, ovô' iÇa/svvjo'Oy.ai ff£, tî/sw- Gj'jYi Ttuix... — De Machab.f §5.
* ''ûAoyc'j.oiè, 7\jf>xT/s TraOwv. I(i. ib., §15.
donner prise à la raillerie par Texacte reproduction de la brièveté biblique, peut-êlre l'admission des commentaires des docteurs et des gloses populaires, mais surtout les libres paraphrases de ses collaborateurs * ont concouru à cet ensemble romanesque.
Un des écrivains les plus judicieux de TAngleterre actuelle observe avec raison que l'emploi des ornements affectés et le luxe des détails inutiles prouvent le peu de sérieux de l'historien ou de l'orateur*. Josèphe en est rempli. Samuel Bochart, Leydecker, Le Clerc, dom Galmet, le P. Gillet, se plaignent sans cesse de ces altérations. « On ne peut savoir, dit Bochart, pour quelle raison il s'écarte si souvent du texte sacré. » C'est que Josèphe veut composer un livre agréable. 11 n'a pas d'autre raison que Varillas ou le P. Berruyer, pour imaginer ou adopter un roman sur Gain, « chef de brigands, inventeur des poids et mesures^; » sur les « connaissances stratégiques » de Jacob disposant son arrièregarde et son avant-garde, pour aller à la rencontre de son frère*; sur la jeunesse de Moïse, dont il fait, longtemps avant l'auteur de Moïse sauvé^, une pastorale élégante^; sur les trésors incalculables, ensevelis par Sa-
* l\ivspr/oi. Voy. plus liaut, p. 5*).
* So délicate is tlie pcrccplion attaincd by a liigh cultivated tastc of the propricties of ail grave and carncst composition, tliat il not only foels an enmity wllh llic merctricious or vicioiisly ornatc, but iramediatcly perçoives Ihat tlie greatest beaulios of certain species of prose composition would become little bel ter than downright bombast, if Irnnspîanted into any composition, the obj et of wbich was serious. Macaulay, Edimh. ficv., oct. 1840, p. 79.
3 AnLjud.f I, H, §2.
*/(/. i^., XX,§I.
5 Saint-Amant. Voy. nos Éludes littéraires sitr le règne de Louis XIII.
Ant.jud., II, II, § 1.
FLÀVIUS-JOSÈWIE. 319
lomon dans le tombeau de David*, et qu*il suppu'e comme s'il les avait vus et touchés ; sur Nabucliodonosor, dont il ne trouve pas Thistoire assez merveilleuse '; sur les bandits Asînée et Ânilée '; et sur Téfrange spectacle que, selon lui, Agrippa voulut donner aux Hébreux, lorsqu'il força quatorze cents de leurs compatriotes, divisés en deux bandes, à se tuer les uns les autres, « sans qu'il en restât un seul *. »
Le bon père Gillet, bibliothécaire de Sainte-Geneviève, traducteur de Josèphe et son apologiste fidèle, a des scrupules sur cette affaire : il pense que « les quatorze cents combattants » auraient dû se jeter sur leurs persécuteurs, et ne pas s'entr'égorger si complaisamment. Il n'est pas moins embarrassé, quand il veut expliquer l'histoire des cheveux d'Absalon, « qui pesaient deux cents sicles, et que Ton ne pouvait couper'' » qu*aprôs huit jours de travail. Ces puérilités ajoutées aux merveilles de la Bible dérangent le sérieux du bibliothécaire, qui examine à ce propos, dans une note savante, si ces cheveux n'étaient pas une perruque, si les Syriens et les Égyptiens portaient perruque, et si le fait matériel raconté par Joséphe est vraisemblable. « Selon le témoignage de quelques perruquiers, ajoute-t-il gravement, les cheveux de certaines femmes pèsent jusqu'à trente-deux onces*. » Ici, comme ailleurs, il se donne une peine infinie pour corriger Josèphe, pour l'accor der avec lui-même, et lui prêter, en supposant quelque erreur de copiste, un sens à peu près raisonnable. Il ro-
• !(L ib., lî, VII, §7.
^ hl. ib., X, II, § 6.
s Itl. ib., XVIII, IX, 8 6.
* Id. ib., XIX, VII, g 4.
5 W. ib., VU, VIII. g 5.
o Tiad. de F. Jnsèpbî, t. II. 70 notes.
fait Josèphe à tout moment, par considérationgpoi écrivain. S<J\a4^
Le roman inventé par Josèphe ou ses sbires est-ii développé et trop important, pour qu'on l'attribue ; terpolation d'un copiste : le P. Gillet se rejette aloi les Deutéroses ou sur les traditions secondaires qi sèphe a pu recueillir dans le temple, adopter et i duire dans sa compilation.
Quand même on admettrait cette hypothèse, ce point un procédé judicieux, c'est le travail d'un ro cier frivole de mêler ainsi, dans une histoire, la t tion orale et populaire aux écrits consacrés. Just condamne les Deutéroses, nommées par les Isra Mischna. Sa Novelle cent quarante-sixième, relativ Hébreux, déclare indigne de foi, comme n'étant comprises dans les Livres saints, et n'émanant Dieu ni des prophètes *, les traditions vagues ou E roses dont on avait rempli, aux troisième et quat siècles, la Mischna, ou Loi répétée, et la Guémara le Complément. Buxtorff* et Bartolocci', ainsi qui monide et Moïse Mekkotzi, conviennent qu'il faul cher peu d'importance à ces traditions orales, do premières furent publiées en 250, et qui n'avaiei avant cette époque confiées qu'au souvenir des teurs. Le Thalmud babylonien, qui les comprend t( effrayant amas de folie et de sagesse, accumulée cette nation éperdue avec la précipitation du déseï
* T^v os noLp* uli-zoXi )vjO}j.vjy,'J Asuri/sw^tv ù-nxyopvjo/xsv / 7&>c, wç Toï; //£v Upotç où o\)'JX'JSiy-/:fjL/jiévTfi'j ^tê/oîç, ovSk uvosOs'J SeSofxi'^rrJ è/. râv Tï/so^vjTâv, èÇeû/îîîtv 5è oujav àvî.'.wv i/. ).a).oûvTwv T/J; yr,ç, xaè Osïov k-j aÙToIj iy^ôvroiv ou'îè'. Kovcll., 14 I. Constantinople, fév. 553.
* Recensio operis Tlialmuclici.
'^ Bibliotlieca Rabbinica.
n'offre, dans les parties qui ont été traduites, aucune analogie avec les embellissements et les amplifications de Josèpbe. Son système de composition est hellénique ; il emprunte les formes oratoires et les détails fleuiis dont il parsème ses narrations aux déclamatcurs sortis des écoles grecques et surtout de l'école ale&andrine.
Quant aux contradictions du même écrivain, le P. Gillet ne sait trop comment les expliquer. « Les contradictions, dit-il, et les altérations naissent pour ainsi dire à chaque pas... Je suis obligé de dire si souvent que le texte est altéré et qu'il se contredit soi-même, que j'ai tout sujet de craindre qu'une si fréquente répétition ne soit iinportune et à charge ^ » Ces prétendues altérations du texte nous semblent chimériques. Dans beaucoup de circonstances, il est facile d'assigner un motif aux inventions du narrateur. S'il donne pour c un guerrier célèbre' » Isaac, si patient sous les insultes des pasteurs du roi de Gérare, c'est qu'il veut relever ce patriarche aux yeux des Romains. Les longues harangues, souvent ridicules, toujours emphatique?, qu'il prête à Daniel', à Éléazar*, à Moïse*, et môme à Dieu qui justifie le Déluge^ et s'exprime comme l'Apollon d'Homère, sont des imitations évidentes des discours politiques de Thucydide et des harangues de Tite-Live. Nous serions fort tentés de croire ses collaborateurs^, coupables de ces paraphrases brillantes. I.c morceau oratoire que prononce Hérode dans les Anti-
« M. ib., m, 270.
• Ant.jud., ir, IX, §3.
s Id, ib.y X, p. 4.
4 llachab.,6.
• Ant.jud.j n, XII, 2. — XIII, 5.
• Id, ib., l Jii, g 8.
^ Svyf/9yoc. Voy. plus haut. p. 55.
quités^y et celui que la même circonstance est censé lui inspirer dans la Guerre judaïque^, diffèrent complètement et paraissent dus au génie fécond de deux amplificateurs différents, qui se sont exercés sur le même sujet. De cette broderie surnjoutéc aux traditions, Josôphe a soin d'éliminer tout ce qui peut blesser les Romains civilisés ; il supprime, par exemple, les singularités de riiistoire do Jonas' ; il ne parle ni du veau d'or*, ni de l'étrange ex voto des cinq bijoux en or, qui eussent fait rire les philosophes *; ni de l'envoi des soixante trophées de la circoncision, dont l'explication est difficile à donner en bon français •. Selon Josèphe, ce sont « soixante têtes coupées, » et non sexagintaprœputia, que David fait parvenir à Saùl. Selon lui, les prêtres ne renferment pas dans une cassette, auprè»du tabernacle, quinque podices (objets peu convenables), mais cinq images d'or', ce qui déguise décemment l'incongruité de l'ex-voto. De telles substitutions ne sont pas l'effet de la négligence ou de l'oubli. La Bible offrait dans ces passages un sens oriental, dont la nudité et la bizarrerie eussent paru justifier les reproches de Tacite®. Josèphe y substitue les idées et les objets familiers à la civilisation romaine. Deux mots, enfin, ne sont pas prononcés dans le cours entier des œuvres de Josèphe, les mots sacramentels du judaïsme : le Messie, ou le
« Id. ib., XV, V, § 3.
* Guerre jiid., ch. m.
s^n/.jW., IX,x, §2.
* UacpsuUiizsi!;, dit le Sclioliaste, 'Icàr-^Tre, rr,'j fiOfJxoitoiXxv MoX rSt-. Tr/ooyo'vwv.
' Id. i6., VI, 4, § 2. — Quinque podices aiireos,
6 /rf. 1*6 , VII, II, § 5. — Sexagintn prœputia.
' UsvTe «v5/3iôvT5t5. V. I.c Clerc, Com. sur les Rm, 1. 1, ch. vi.
^ Mos absurdu3 et sord^dus, Tacit. I|ist,, 1, Y,
FLAVIUS-JOSÈPIIE. 3i5
fils de Dieu ; et Sion (Tsiône), la montagne sainte. Son silence lui épargne la difficulté d'une explication. A chaque période d'oppression succède un Messie [Mochia), an Sauveur, un Libérateur attendu. En parler, ce serait porter ombrage aux maîtres : il se tait donc.
Au moins devrait-il ne pas répéter si souvent qu'il est le plus fidèle des traducteurs, qu'il copie textuellement les livres sacrés, et qu'il ne se permettra pas Taltération la plus légère.
La guerre judaïque. -— Le traité contre Apion.
Hoycnnanl ces réticences, ces omissions et ces emlellissements, un Israélite sans probité pouvait donner lux Romains quelque idée, mensongèrtul est vrai, des raditions anciennes de sa patrie, el y ajouter l'histoire aïque depuis les Macchabées jusqu'au règne d'Hé* •ode. Mais une fois parvenu à l'époque du grand conflit înlre la nationalité juive et la toute-puissance romaine, 'embarras devenait excessif* Il y avait là deux passions regard, deux obstinations également acharnées, Jeux génies inconciliables dont l'un avait écrasé l'autre et tenait l'historien sous sa main. Si Josèphe eût été le compatriote et le compagnon d'armes des vainqueurs, rien n'eût été plus facile que de s'écrier : « Malheur aux vaincus! les dieux de Rome triomphent! » Mais Josèphe est resté juif; c'est en qualité de prophète qu'il a reconstruit hardiment sa fortune. Il ne peut ni blasphémer sa patrie, ni irriter Rome victorieuse. La difficulté de cette situation de Juif demi-apostat, de citoyen
romain né en Orient, d'Italien adoptif et de prophèt civilisé, situation extraordinaire et unique, ne Ta poiii effrayé. Nous allons voir par quels ménagements il lout concilié dans sa Guerre judaïque^ celui de ses ou vrages qui excite le plus d'intérêt et mérite le plus d fixer l'attention.
Un fait qui ne contribuait pas à la gloire de Thisto rien, facilitait son entreprise. Des défenseurs de Jotapat il ne restait que lui. Josèphc seul avait racheté sa vi< en pactisant avec l'ennemi et en flattant l'avenir di vainqueur. Les quatre-vingt-dix mille captifs de Jérusalem, traînés en servitude, jetés dans les carrières d'Egypte, ou périssant de faim sur les roules, n'avaien pas d'éloquence à opposer au narrateur; dix mille d'entre eux fournissaient aux boucheries des cirques h pâlure de leurs corps. Qui donc pouvait le contredire 1 peut-être quelque Juif obscur, étranger à Jérusalem. Juste de Tibériade Tosa, et Josèphe le fit taire au nono des maîtres du monde. La famille des Flavius, marquée du sceau divin par l'invention de sa prophétie, se portait sa caution ; Titus venait de parapher de sa propre main^ l'œuvre du panégyriste; l'allié de Rome, le roi Agrippa, certifiait l'authenticité des faits*. L'accusateui n'avait rien à répliquer à ces témoignages des parties intéressées, que Josèphe avait louées ou défendues, el qui le soutenaient à leur tour. 11 trouvait donc le champ libre. Supposer des motifs, satisfaire ses haines, disposer ses acteurs, arranger son drame, tout lui était permis : point de contrôle, rien à redouter des Juifs, rien môme des Homains, pourvu que les Flavius fussent contents. Il s'y prenait à merveille pour cela. Poppée
* Xvpy.l'^i T^i «auT^w %it/>i T^ ^iZUx, Vio de Jos., 33. i. b.
FLAVlUS-JuSÈPUfc:. ZTô
devenait Yamie des dieux ^; Domitieii était éclatant, sublime', digne de son père par la grandeur de Tâme; » Rome devait la souveraineté du monde non au destin, mais à' la vertu. « Les limites de son empire, dit Josèphe, sont l'Euphrate, l'Océan, le Danube, le Tihin, TAfrique; quoi d'étonnant*? — Les maîtres sont aussi grands que le domaine. »
On ne peut être surpris que Rome lui ait élevé une statue. Le chapitre dans lequel la sagacité politique* de Josèphe a développé les causes de la grandeur romaine, contient le germe de plus d'un passage de Machiavel et de Montesquieu. 11 démontre avec autant de profondeur que de finesse, la conquête du globe opérée par la discipline. « Rien d'inconsidéré, rien d'étourdi, rien qui ne soit réglé d'avance^ »
Après cette analyse digne d'un maître, il descend des hauteurs que son intelligence a gravies, pour tomber dans les bassesses que sa flatterie lui dicte, et il loue jusqu'aux goujals de Rome (calones), « qui, dit-il, partageant les dangers de leurs maîtres, leur cèdent sans doute, mais ne cèdent qu'à eux''. » Tous les nobles ennemis de Rome, Milhridate, Cynobeline, Vercingetorix,
* Voy. plus haut.
* Aafinpbi xxl TCipi^Xinro^ s;jwv $k Tza.rp60vt l/iyurov tt7v oc.vSpK'
yotôloiv... Guerre jud., vu, 2.
' 'A,ceTffs XT>3/Aa, où Sûpov tOx>35". Id. ib., lU, v. 1.
* Id. ib.
* G. P. Oleaiius a très-bien caractérisé Flavius Josèphe : « In c rébus gerendis dexteritatem, in consihis promptitudinem ac saga- « citatem... mirati... Vir -îïohn/.ûruTOi qui... Romanorum rcs « perspectis«*imas habuit... Istius, quale Josepho erat inp^enii ho- < mines, agiles, nimirum, versuti. . . etc. » Voy. siiprà.
^ OliSîv à;r/îo6oW£UTOv, ou-îè axj:o<ryjStov, . . Guerre jud. Id.j G. '' £uv/(owsûo;Tfty èv Tro/J/AOt^ p-'^rz iii-jzztpicx. p.r,T' à)x^ Tivdj iz/vi-j TÔïJ oi7:zOT&'j . . . etc. Id. ib., MI, iv, 2.
Armin, Caradoc et les héros juifs ne valaient donc pas un goujat romain ! S'étant ainsi prosteraé, il ajoute lestement qu'il n'a pas voulu louer les Romains, mais « consoler *- les vaincus » ; pauvre et misérable consolation.
Il a soin de placer ce panégyrique immédiatement avant le récit des troubles qui suivirent la mort d'Hé* rode. Il prépare ainsi ses lecteurs à la bienveillance, et ces lecteurs sont citoyens de Rome. 11 n'insulte pas ouvertement sa patrie ; au contraire, il la fait valoir en exaltant ceux qui l'ont domptée. 11 ose dire du mal d'un procurateur mort, dont tout le monde en disait, de Gessius Florus ; et c'est ainsi qu'il assure ses droits au titre d'historien véridique et à Tadhésion de l'avenir. Mais d'où vient l'insurrection des Juifs? qui l'a causée? Il en révèle les symptômes l'un après l'autre, jamais le mobile. Il se garde bien de pénétrer dans la philosophie des faits comme Polybe ; il ne les groupe pas comme Thucydide ; il ne remonte pas à leurs causes, comme Tacite ; il n'indique point les sources des mouvements et des passions ; il se contente d'accumuler les détails. Ainsi Pilate veut introduire à Jérusalem les effigies de César, Caligula ordonne la consécration de sa propre statue dans le sanctuaire, un soldat de Guma* nus insulte le peuple, un citoyen dépose des oiseaux dans un vase destiné aux cérémonies du culte, les troupes de Florus ne rendent pas le salut aux Hébreux. La signification de ces faits est supprimée; la raison logique leur manque, et leur succession ne laisse aucune trace dans l'esprit. Tous ils jaillissent du même fond et remontent à la même source; Josèphe ne le dit pas.
^ oh.. , inôitvéffac. . . Id. ib., t. 8*
Cette cause est la fatigue et le désespoir, naissant des intérêts blessés, des croyances outragées, de la fierté humiliée, de l'existence Israélite compromise depuis deux cents ans. Après deux siècles de souffrance, la révolte éclate : on s'arme ; des bandes organisées parcourent les campagnes et animent l'insurrection; Jérusalem se remplit de groupes de furieux et d'assemblées populaires. Les révoltés assiègent une légion romaine que le gouverneur de Syrie vient délivrer : Agrippa, l'ami des Romains, est chassé de Judée, et les vingt mille hommes de Gestius Gallus sont battus. A la tète des insurgés, se place le grand-pontife Ananias, « probe, vénéré, désintéressé, modéré, dit .losèphe, » qui soutient les combattants et conseille au peuple de repousser les Romains, de prouver la force d'Israël, et d'acheter ainsi une honorable paix. Contre lui s'élèvent les Pharisiens et les riches, familiers avec la bassesse, attachés à la famille d'Hérode, soumis ou vendus à Rome, et qui inclinent vers l'humble silence et le prompt payement du tribut qu'exigent les envahisseurs. La masse du peuple frémit de colère : jeunes gens, prêtres, femmes, âmes exaltées et véhémentes, maudissent le pharisaîsme qui délaisse la patrie. La nation se précipite comme un seul homme à la voix de ces chefs. « Exterminez, criaient-ils, quiconque traite avec l'ennemi, frappez les lâches, retranchez d'Israël ceux qui ne veulent pas mourir avec Jérusalem !
Non-seulement c'était du fanatisme, mais toute l'institution juive le rendait plus redoutable et plus farouche. Elle ne reconnaissait que Dieu pour maître, l'inspiration immédiate pour guide, et le zèle était sa vraie loi. De là cette terrible ferveur de ceux que Joséphe, dans son prudent mensonge, appelle <( les Fanatiques »,
— Zélés, Porte- Poignards, Brigands, Idiiméens; — quatre années de bandits, à ce qu'il prétend ; les défenseurs et les vengeurs désespérés de la patrie, dans la réalité. D'abominables cruautés durent se commettre. A Timminence du péril, à la ruine prochaine du pays, à la désolation du temple se joignait, pour les précipiter dans la frénésie, rinOuence de c^tte législation orientale et judaïque, à la fois loi et dogme, ivresse et devoirs qui ordonne au citoyen de se faire législateur, juge et vengeur, dès que la loi est atlajuée dans sa source ; loi du zèle, à laquelle l'historien ne fait jamais allusion ; magistrature du bourreau, vengeance de Dieu devenu citoyen et du citoyen devenu Dieu; droit de la fureur, aussi blâmable en théorie que dangereux en fait, mais qu'on ne pouvait extirper qu'avec les racines asiatiques du culte législatif et de la législation sacrée institués par Moïse. La jurisprudence spéciale du « zèle » est consignée dans le Code du Sanhédrin^, qui en énumére les différents cas légitimes, et dit en quelles circonstances les « enflammés du zélé de Dieu » doivent exercer leur terrible office. Au douzième siècle, Maimonide admet encore cette législation'. Selden pense que Jésus, lorsqu'il chassa du temple les marchands, usa du droit du Zèle. Embrasé par l'égoïsme oriental, par les traditions d'israél, par une longue oppression, par la mort nationale qui approchait, ce zèle dut éclater par des crimes.
Josèphe a calomnié sa nation, non parce qu'il les a
* Jus zelotarum. — Voy. Hammond, Selden, Heidegger. Hist. patriarch. I, 623, et surtout un traité curieux et peu connu de G. F. Wille. [Disserlalio de Jure zelotarum in génie Ebrœa, Ualle, 1099.)
* Ctiap. IX, § ull,
s Si zelotœ trucidant. . . laudantur. Hilc. issure hiah , cli. n.
FL\VIUS-JOSÈPIIE. 329
redits, mais parce qu'il en a voilé les causes. Il arraclie le bénéfice de la pilié à des hommes qui eussent vécu paisibles» si Timpalience de souffrir et l'impuissance de se venger ne les eussent jetés dans la rage. 11 falsifie la portion morale de Thisloire, il en altère l'âme; plus coupable que s'il supprimait les événements ou les déguisait. Dans sa crainte de déplaire aux Romains, et de laisser entrevoir le courage, la constance, le dévouement, Théroïsme de ces fanatiques, il les travestit. Ce n'est pas assez de raconter leurs violences, il accumule les tableaux chimériques, qu'il charge de forfaits inventés et inouïs. Sa lâcheté et son embarras lui font perdre de vue non-seulement la vérité, mais la vraisemblance de son récit. Il imagine « des hommes vêtus de robes de femmes, parfumés d'odeurs, couronnés de roses, et tuant tout le monde sur leur passage * » ; conte milésien, qui ne ressemble à aucunes mœurs, qui ne se rapporte à rien, et qui est sans raison, sans analogie, sans vraisemblance : tout, même le crime, a une vraisemblance, une analogie, une raison. Il n'explique d'aucune manière ces démentis burlesques donnés à l'humanité ; il s'étend avec complaisance sur l'anomalie de ces crimes, comme s'il aimait à les exposer au grand jour; il établit dans Jérusalem trois nations d'égorgeurs, qui se livrent une guerre d'extermination et se réunissent contre les honnêtes citoyens; il adjoint à ces « voleurs », à ces « zélés >>, à ces « sicaires », les • paysans de l'Idumée », qui accourent aussi pour prendre leur part à ces saturnales. Tout cela se plonge et se vautre dans la boue et dans le sang, en face du temple ^ en présence de Tennemi, au milieu d'une vaste orgie.
' ruvatztÇd/iisvot Je ràç o^etç, l:{)àv(av raXi ^eÇtst?;.... -/uvacx.sioç iyBiïTXi àvaAa/x6âvov«5 . . . Gucri'cjuil.j ÏV, ix, § 10.
L'écrivain ne prête à ces horreurs nul motif, nul intérêt de cupidité ou de domination ; ce sont les passe-temps d'un caprice voluptueux et meurtrier.
Ces monstruosités sont démenties par le petit nombre de faits avérés que Josèphe est obligé d'admettre comme canevas de sa narration. Les pharisiens, les riches et les vieillards demandaient la paix et couraient au-devant du joug des Romains. Les jeunes, les forts et le peuple* voulaient combattre et mourir. C'est dans le temple qu'ils se rassemblaient ^, c'est de là qu'ils s'élançaient sur l'ennemi. Avant de baigner les parvis de leur sang^, ils jetèrent en prison les partisans de la paix ; ils élurent un pontife sorti du peuple*. Nous ne doutons pas qu'ils n'aient commis d'affreuses barbaries. Le crime de Josèphe est d'avoir exagéré les excès, d'avoir calomnié les intentions, d'avoir présenté comme des voleurs les derniers défenseurs de leur pays, et comme un amas de chimériques infamies l'insurrection désespérée du peuple contre les conquérants que le pharisaïsme encoin^ageait. Il faut avoir vécu dans des temps de troubles pour savoir toute la facilité du mensonge politique, pour comprendre l'étendue de celui de Josèphe, et reconnaître qu'il ne pouvait ni se passer de cette base frauduleuse, écrivant pour les Romains, ni satisfaire Rome sans rejeter le crime de la révolte sur des morts, ni livrer au monde autre chose qu'un travestissement de l'histoire.
Revenons au commencement de la guerre. Les chefs des insurgés s'étaient déclarés les ennemis personnels
* UHOsi Ts xkI vsÔTnrt. . . Id. ib., IV, ch. n\^ § li. "^ 'Ex Toû Upoxt TzponYjS&vrei. . . Id. ib., 12,
** KaOaty.û'jaMv tô BiXov IJaço;. . . Id. ib^
* ... Ai' àypotxiav, , . Id. ib.
FLAYIUS-JOSÈPHE. 331
de Josèphe. Ils essayèrent de le déposséder de son gouvernement* et n'y purent réussir. Cependant Vespasien, à la têle de soixante mille hommes, vient anéantir cette nation rebelle qui ose s'insurger contre Rome. Titus et Trajan assiègent Japha. Gèréalis marche contre Joppé, Vespasien prend Jotapat, passe au fil de Tépée la garnison et les habitants, et ne laisse vivre qu'un seul homme, Josèphe, qui lui promet l'empire *. « Quand on apprit ces choses à Jérusalem, une violente haine s'éleva contre Josèphe; on l'appela traître et lâche; un cri universel répéta contre lui mille imprécations'. » Il suit le vainqueur. Une année s'écoule avant que les conquêtes qui devaient précéder le siège de Jérusalem fussent terminées. Il fallut cinq mois de combats sanglants, livrés le jour comme la nuit, et deux terribles auxiliaires, la famine et l'incendie, non pas pour réduire, mais pour exterminer les assiégés. Chaque position devient une ville nouvelle et exige un siège nouveau. L'histoire a vanté le dévouement des guerriers de Numance ; elle a respecté l'héroïsme des Gaulois, des Bretons et des Bataves, qui, à la même époque, soulevaient leur tête fatiguée. Les Juifs de Jérusalem serontils maudits par l'histoire parce que leur dévouement a été plus complet et leur courage plus invincible? Non; mais il y avait dans le camp romain un Juif transfuge, spirituel et traître, qui s'est chargé de menlir devant la postérité. C'est son récit qui a trompé l'histoire et l'ineffable crédulité des siècles doit élonner le philosophe ; car son récit est un tissu de chimères, dont la fausseté apparaît d'elle-même. H prétend avoir choisi pour tri-
* Voy. plus haut.
- Voy. plus liaut.
3 Guerre jud., III, 30-
biine une montagne; de cette élévation, il harangue, à ce qu'il prétend, les factieux de Jérusalem. Il rapporte textuellement ces oraisons qui ne manquent pas d'une certaine faconde, mais qui ne s'accordent ni avec les circonstances d'une telle guerre, ni avec les probabilités locales.
Du sommet de sa montagne, exposé aux balistes romaines et aux machines des Juifs, l'historien affirme avoir parlé deux heures de suite pour engager ces derniers à se rendre. « Jetez vos armes, leur dit-il * ! »
Leur réponse est plus vraisemblable que son allocution. « Malédiction à César et à son père! criaient-ils du haut des remparts; nous méprisons la mort, meilleure que la servitude ; nous ferons aux Romains, tant que nous respirerons, tous les maux possibles. Nous allons périr avec la patrie et avec le temple; la patrie et le temple ne nous inquiètent plus. Dieu a un temple plus magnifique, c'est le monde *. » Mot sublime qu'on n'a pas cité et qui est digne de l'être. Ce sont précisément les paroles que devaient jeter à leurs assiégeants ces hommes désespérés. Ainsi la vérité tombait quelquefois de la plume de l'historien. Tout en vantant la clémence de Titu?', il avoue que ce général poussa vers la ville une foule de prisonniers juifs, les mains coupées*, et
t Id. ib., V, IX, §4.
* Kal VOLO'j K/*.£tVCi) TOUTOU TW ôîûi TOV ït.Ôrj}i.Q'* Stvat. . . W. tb.y V^
IX, 2. M. Salvador Iraduit ainsi ce passage : « Sommes-nous cntiés « sur vos terres? Avons-nous porté le désespoir dans vos familles? « Vous désirez la paix! Qui s'y oppose?. . . » Il n'y a pas un mot de ces phrases dans l'original. Les Juifs maudissent leur ennemi et adorent Jéhovah : voilà tout. Ils ne sont ni aussi modernes ni aussi diserts. [Hist. des Inst. de Moïse, t. II, p. .502, l. VI, ch. m. — La citation de Josèphe est également inexacte; M. Salvador la rapporte au chapitre xxix du 1. Y. Il n'y a pas de chapitre xïix dans le livre cinquième de l'historien.) * Id. ib.
FLAVIUSf-JOSEIMIE. 533
qu'il en fit pendre un grand nombre à des gibets élevés devant les murs. « Le bois manquait aux gibets et les gibets aux cadavres*. » Simon, fils de Gioras, et Jean de Giscala déployèrent, dans ces circonslancos suprêmes, un courage et une habileté auxquels Josèphe, leur ennemi, ne rend aucune justice, mais que les faits attestent. Quand il n'y avait plus de vivres d'aucune espèce à Jérusalem et que les remparts, la citadelle, le temple, furent détruits, Simon et Jean essayèrent do gagner la campagne ; Josèphe Jes accuse du manquer de courage. On trouva Jean mourant de faim dans une caverne après le pillage et'la dévastation de la ville; !tu, exténué, il demanda la vie. Simon, âme plus forte, se cacha longtemps sous les ruines du temple, et enfin sortant comme un spectre du fond de la terre que recouvraient des cendres, il apparut pûle, enveloppé d'une robe blanche et un manteau de pourpre flottant sur ses épaules *. « Qui es-tu ? lui demandent les soldais efirayés. — Faites venir votre chef et je le dirai. » Térentius Rufiis lui demande son nom, qu'il déclare. C'est ce même Siujon qui, réservé au supplice, passa devant Josèphe, devenu Romain, pendant la pompe triomphale '. Quant à Jean de Giscala, les vainqueurs le condamnèrent à des fers perpétuels *. Ces degrés de clémence correspondaient aux degrés d'infamie. Au plus brave, la mort; au rebelle suppliant, la prison; à la perfidie habile, les honneurs.
* Id. ib.
• Cette scène est assez belle pour n'avoir besoin d'aucune addition. M. Salvador y ajoute un vieux manteau , Vœil terrible et le front morne. Josèphe dit simplement : /.su/toû; x«'^°^*<^'^°"5* • • "*/®" fu/9àv x^a/*i^a- H ajoute une circonstance très-pittoresque, oubliée par M. Salvador: èz 7^5 àvspàv*?, <i il sortit de terre.» /(/. li., YII,hi, 1 .
' Voy. plus haut.
^ Ae7/xo($ ?:iuyiot{. . Id, ib.y VI, ix, 4.
Gomment peut-on ajouter foi aux détails que Josèphe a donnés sur cette guerre, à ces imprécations inces^ santés contre les défenseurs de Jérusalem et à ses adulations innombrables. 11 prétend que les sources voisines, qui avaient tari pour les Juifs, se rouvrirent tout à coup en faveur des Romains ^ Dion Cassius est plus véridique ; il convient que les assiégeants manquaient d'eau et qu'ils souffrirent beaucoup*. Quant à la peinture effroyable des supplices, des forfaits, des carnages et des orgies, dont Jérusalem affamée fut le théâtre» une seule question suffit pour les détruire. Comment a-t-il pu savoir ces détails hideux? Il ne se trouvait pas dans la ville ; il n'a dû les apprendre, ni des prêtres, ni des grands, ni des soldats massacrés, mais seulement des femmes, des enfants, des vieillards, captifs misérâbles, (rainés dans les marchés et dans les cirques ; pauvres restes d'Israël avec lesquels Theureux habitant de Rome eut fort peu de relations sans doute. Par quelle audace cet homme que Voltaire a dévoilé en une seule et lumineuse expression, quand il Ta nommé Vexagéraleur Josèphe ^, entre-t-il dans les plus obscènes et les plus atroces particularités d'un drame qu'il ne connaît pas, auquel il n'assistait pas et qu'il n'a pas vu? La même perversité de goût littéraire, la même avidité d'amplifications romanesques dont la Bible falsifiée offre mille preuves, nous ont valu cette mère qui tue et mange ses enfants * et tous ces faits ridicules, dont le souvenir des hommes a daigné se charger*.
* TcTw... 7r>îyai itXorJvioÎTspoLt pioMtvJ, . . /</. ih., 1. V. IX, 4.
* T»3 à.)/\)5piaç ixaxoTcâôoviv . . . L. LXYI, IT. ' Diclionn, philos., art. Juifs.
* Id. ib., V, X, § 3.
^ ^OpéSoiç fiiv ififpârrovTSi xoXç ccOUotç roxjç tûjv ecl$o(ca)t itopoMu p7.è$oiç 5' è^sixii àvajret/oovres ràç iSpoiç. . . Id. ib.. Y, x, § 3.
FLAYlDS-aOSÈPHE. 335
G*était d'ailleurs la nécessité de Josèphe, de mentir. En inculpant ses compatriotes, il se disculpe. S*il ne prouvait que les martyrs de Jérusalem étaient des monstres, il resterait convaincu d'infamie. Défenseur de son intérêt comme de sa vanité, il n'épargne ni les apolopes aux Romains, ni les injures à ses ennemis, ni les Hoges à Flavius-Josèphe. Il exige de ses lecteurs une erédolité excessive, quand il rapporte que « los sacrificateurs le consultaient, à quatorze ans, sur l'intelligence des lois » ; assertion qui répugne à Boivin * et scandalise le bon père Gillet lui-même*. Il prétend, ailleurs, que, doué de plus de vigueur que la plupart des hommes, « il a nagé une entière nuit ', après le naufrage de son vaisseau ; » il raconte par quel prodige de son éloquence quarante personnes réfugiées dans une grotte, et voulant le tuer, parce qu'il parlait de se rendre, se laissèrent convaincre, suivirent ses avis, tirèrent au sort à qui égorgerait le premier son camarade, se poignardèrent les uns les autres pour éviter le péché du suicide, et ne laissèrent en vie que Josèphe et un de ses compagnons*. Se jeter sur le glaive, tenu par la main l'autnii, n'est-ce pas le suicide même, sous une forme i peine déguisée?
Cet égoïsme vaniteux de l'historien se manifeste^ antôt par des hislorieltes de ce genre, tantôt par de praves omissions. Tout occupé de lui-même, il néglige le dire quels furent, au commencement de l'insurrecion, les préparatifs militaires et les succès variés de es collègues, chargés du gouvernement des autres pro-
* Mém. Acad. Inscr., lY, 257.
« T. I, note 6.
* Vie de Josèphe, g 2.
* Yoy. plus haut;
vinces. Il ne parle d'eux qu'à propos de lui. Le siège d'une seule ville, Jotapat, usurpe un livre entier; c'était lui qui la défendait. Les autres actions de la campagne sont omises ou brièvement résumées. Paraît il devant Vespasien? Tous les yeux sont fixés sur Josèphe; on s'attroupe, on s'étonne, on le plaint; on le blâme, on le loue; il existe seul dans la Judée, ou plutôt seul dans le monde. A l'entendre, il est l'homme nécessaire, 1 homme attendu, le prophète. « 11 a, dit-il, j étudié toutes les sectes; » il a même vécu dans le désert, avec un nommé Banus, pour connaître la vie contemplative ^ Il est philosophe, orateur, diplomate, guerrier, poète, prêtre et avocat.
Ce dernier talent est celui que je lui contesterais le moins. Il faut l'entendre plaider la cause des Juifs contre Juste de Tibériade, et réfuter les accusations des Alexandrins et des Grecs, personnifiés par lui sous le nom de ce célèbre Apion qui fit tant de livres et dont nous n'avons pas une page. L'audace insultante de sa défense n'expose Josèphe à aucun danger; il peut attaquer et dénoncer à son aise toutes les faiblesses de l'ingénieuse Grèce ; sa pénétration ne déplaira point aux Romains. « Quel droit avez-vous, dit-il aux Grecs, de parler contre notre antiquité ? Vous êtes d'hier *, vous ne savez écrire que des fables'; il vous suffit de quelques traditions orales pour bâtir des édifices de mensonges *. Votre Homère que vous vantez est un problème ; et l'on n'est pas certain qu'il ait écrit ses poèmes*. Vos historiens
* Hapàroïç "EXlriaiv nckvra. vice. Id. ib., 1. I, il. ' MuÔo^oyeîv. Id. ib.
* 'Ex Tra/jaxouff/xârwv iXiyx avvOévret r& Tf)i laropieiç èvô/iari At'a" àvat^ûî ivs-apotvvjffav».. "AAoyoï... Id. ih,
° '^a:7£v o\j§î (tôv 'Oy.-^r.ov) cv ypi/A/xctat Ti^v «vrov Txoi.'tsiv xarx^'* :r«tv. Id. ib.
FLAYIUS-JOSÈPHE. 537
arrogants ne songent qu'à rivaliser *■ de belles paroles, pour flatter ou les villes ou les rois *. Quant à nous un pelit nombre de livres sacrés nous suffit'; et ils sont d'accord. Je les ai fidèlement traduits*. » On dirait d'un esclave qui en battrait un autre, devant le maître commun. Deux faits curieux se présentent ici. D*abord ces invectives contre la Grèce ont été sans doute traduites ou corrigées par des Grecs, comme Tavoue l'historien dans un passage que nous avons cité plus haut**; tant la dignité humaine s'était abaissée et avilie à Tombre de la tyrannie universelle. Puis c'est Josèphe, si constamment infidèle, même dans les sujets frivoles, qui attribue à la Grèce l'habitude du mensonge historique, et qui le réprouve. Quant à lui, toul ce qu'il touche s'altère ; il emploie à chaque instant la nuance équivoque et intermédiaire qui, confondant le vrai et le faux dans un crépuscule romanesque, force la vérité de mentir.
Tout le favorisait ; et, dans les temps modernes, il a trouvé des partisans nombreux parmi les chrétiens abusés. A peine quelques esprits pénétrants ont-il osé douter de la véracité partielle des faits qu'il raconte. Le dernier historien des Juifs, J. M. Jost, savant Allemand', ne trouvant à consulter que Josèphe sur toute l'époque d'Ilérode et celle de Vespasien, a défendu résolument le
* Ici. ib.
« Id. ib.
^ où yàp fxxjptâSeç ^i^Xiav à^u/A^ojvuv. 1(1. ib., 4.
* Ex Tûv Trap' i^/xîv Upâv ^i^Xiotv Six rr,i 'EA/vjvcxvJs ^otviji ouve*/psL^ifXTov. Id. ib.
» Yoy. p. 37.
6 Gcschichle der hraelUen, seit der Zeil der Maccabseer, bis aufunsere (âge, nach den quellenbearbeitet, von J. M. Jost. Berlin, 6 vol., 1829. Un des meilleurs ouvrages de la littérature allemande moderne, et qui n'a pas été traduit en français.
témoignage de l'unique auteur sur lequel il pût s'appuyer. Ses raisons sont bien faibles. « Les meilleurs, d'entre les critiques, dit-il, ont lavé Josèphe des accusations nombreuses intentées contre lui : son amour pour la vérité a été prouvé aux dépens d'écrivains plus modernes, d'Eusèbe, du Pseudo-Philon, du Pseudo-Ilégésippe, du pitoyable Hébreu Josippon, et de beaucoup d'autres inconnus tant romains que grecs-romains et des légendes thalumndiques^ » (Die besten critiker... haben den jùdischen geschichtschreiber von so vielen verleumdungen gerettet, unde seine wahrheitsliebe auf kosten des spaelern Eusebius, des Pseudo-Philo... etc.. und mancher ungenauen Rœmischer und Griechish-Rœmischer skribenten , . . . unverkennbar dargethan. . .) Quoi qu'en dise l'auteur allemand, je ne pense pas que le P. Gillet et Prideaux soient de meilleurs critiques que Bayle, Voltaire et Basnage*. Quand même Eusèbe, Phi- Ion et le prétendu Josippon, auraient tort contre Josèphe, cet avantage ne prouverait rien. Ce ne sont pas eux que Ton peut opposer à l'historien juif; c'est la Bible ancienne qu'il prétend traduire et qu'il défigure ; ce sont les faits qu'il prétend transmettre et qu'il ar-
*■ Jost. 76., 1. 1. Anhangzum Zweilen Euche, s. il» ' Les principaux adversaires de Josèphe sont Bayle, Vdltairei Basnage, Salien, Salméron, G. Olearius, Baronius [Ann. eccles.)^ et malheureusement le P. Hardouin. De num. Herod. La colère du P. Hardouin contre Josèphe s'est manifestée d'une manière si étrange, qu'elle a dû servir la cause de l'écrivain juif. « Je ne veux « plus l'appeler Joseph, dit-il, ce serait le confondre avec saint « Joseph. . . Je n'ai que du mépris pour ce Josèphe; car je le nom- « merai toujours ainsi. . . © Bayle s'élève souvent contre la fécondité d'inventions frauduleuses que Josèphe se permet. Voy. Dict. hislor. et lUlér., 28, a. b. — 469, b. -- 240, b. — 337, b. —2, b. — 716. — 1926, b. — 2273, b. — 2540, b. — 2708, a. Ed. de Rotterdam, 1720. a 11 y a longtemps, dit Bayle dans son article sur « Abimelech, que j'ai conçu de l'indignation contre Josèphe... etc. »
FLAYIUS-JOSÈPHE. 339
range; c'est Tévidence même des choses et de sa situation personnelle qui s'élèvent à la fois contre lui. Par une singularité remarquable, tous les écrits de la même époque*, relatifs aux événements auxquels il a pris part, sont perdus ; on ne peut contrôler son récit qu'au moyen de quelques lignes de Suétone, de quelques phrases de Tacite, et de quelques pages de Dion Gassius; cette destinée, qui Ta protégé vivant contre les récriminations de ses frères, l'a protégé mort contre la justice de l'histoire.
g IV.
Conclusion. — Valeur historique et littéraire de Flavius-Josèphc,
Si je regarde Flavius-Josèphe comme un guide dangereux, comme un interprète fidèle et intéressé, nonseulement des traditions judaïques, mais des faits contemporains et du génie de Tliistoire, non-seulement de l'esprit de son temps, mais de celui de sa race, je ne prétends point diminuer sa véritable valeur. Il faut rarement le croire, et il faut toujours l'écouter. Ses mensonges mAmes sont des lumières. S'il essaie d'obscurcir et d'embrouiller les événements qui se passèrent en Palestine, il laisse tomber en dehors de ce cercle et bien loin dans l'avenir des enseignements curieux. Il sent et il comprend, sans se l'expliquer à lui-même, ce mouvement de civilisation qui brise l'unité judaïque, qui va briser l'unité romaine, toutes deux exclusives,
* Die schwierigkeit eincr verbesserung der Joseph... liegt bcsonders in dem gœnzlichcn mangel gleichzeitiger Schriften ûber denselben gegenstand , Jost. Ib., S,, 10.
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et qui élargira bientôt le cadre des destinées humaines. Sous ce rapport, Josèphe, malgré son pharisaïsme, ses remarques puériles sur les nombres, sa superstition du détail, ses habitudes juives, dépravées, cèdent à je ne sais quelle impulsion demi-chrétienne, mêlée de stoïcisme, de platonisme mal compris, et de souvenirs esséniens mal digérés. Après avoir exposé les partialités de cet historien, les concessions de cet homme politi* que, les lâchetés de ce citoyen apostat, il serait injuste d'oublier que la sagacité de son intelligence compensa, jusqu'à un certain point, les faiblesses ou les malheurs de sa conduite. Le dévoûment et le sacrifice restèrent inconnus à cette âme intéressée; mais le développement des sociétés se fit sentir sourdement à cet esprit vigilant et alerte. Il fut infidèle à ce qui tombait en ruines ; il passa toute sa vie à défigurer et à mutiler ces ruines; mais il euirintérieuro et vague révélation de ce qui devait naître un jour. Il ne fut ni vrai, ni grand, ni honnête; seulement un confus et lointain pressentiment agita sa pensée. L'Allemand Wachler dit avec raison que (i son mérite est de ne s'être pas contenté des lumières voisines et hébraïques, et d'avoir essayé la fusion des lumières étrangères^ ». Grand dessein pour lequel la vigueur morale lui manquait : il lui eût fallu, au lieu d'une impartialité inférieure et lâche, une impartialité supérieure et héroïque. C'est encore une remarque juste de l'écrivain que nous venons de citer, que le génie spécial du judaïsme, ou, comme il s'exprime, le « particularisme » (Particularismm)
1 ... « Indcm cr, iiicht immer genùgend bey nseherer beleuch- « tuiig, die Gcschiclile dcr Hebrœer und des Âuslandes verglich. . . « etc. » — Uundbuch der Gcschichte dcr LUeratur, von D' Ludwig Wachler, Leipzig, 1833, !•' tli , p. 537.
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des hébreux « cherche à se concilier en lui avec la civilisation universelle des Romains* ». Il est Juif et veut se faire Latin ; il est Oriental et veut devenir Occidental, double empreinte qui le rend équivoque et louche. Les deux maîtres qu'il sert le repoussent. Les deux civilisations qu'il veut concentrer le renient. Il n'est ni du passé ni de l'avenir, et toute sa finesse, toute sa capacité, n'aboutissent qu'au mensonge.
Il représente ainsi, par ses vices, comme par ses qualités, une destruction commencée ; le moment où l'esprit national et local des peuples céda, et fut sur le point d'entraîner Rome elle-même dans cette absorption universelle. La déclamation et l'astuce du Grec, l'orgueil et le théisme du Juif, la crédulité de l'Oriental, la politique pratique du Romain (et tout cela, c'est le môme homme !) lui forment un style mêlé comme sa conduite et comme sa vie. On voit dans ses pages, ainsi que dans les rues de certaines villes d'Orient, toutes les physionomies et tous les costumes ; esclaves, hommes libres, soldats, préteurs, philosophes, prêtres, impératrices, courtisanes, femmes juives, Syriens, Arabes, Égyptiens, Alexandrins; le Romain, qui sait obéir et commander; le Grec, qui plaît et se laisse séduire; l'Asiatique, dont la passion éclate ou dort comme la foudre ; éléments inconciliables et toujours ennemis; faisceau impossible à contenir longtemps dans ses liens factices; la main des Empereurs ne le laissa point échapper juqu'au Bas-Empire.
Toute la portion des œuvres de Joséphe qui se rapporte aux temps d'ilérode, d'Agrippa et de Yespasien,
* « Merkwùrdig als Versuch, deri weltbûrglichen Rœraersinn mit < dcm Hcbrîeischen Particularisraus zu versœlinen . . . etc. » Id, ib., 5i9.
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celle que l'on peut lui attribuer exclusivement et ajuste titre, falsifiée il est vrai, quant à l'esprit général, vive, pittoresque et animée, est d'une vérité de costume que l'on chercherait vainement ailleurs, et comble une lacune historique.
L'amour de l'écrivain pour la description détaillée, pour l'ornement frêle, pour le luxe des accessoires, pour leur reproduction fine et servile, se tourne en avantage et en richesse. L'historien blesse le goût, le romancier amuse l'esprit. Il est impossible d'intéresser plus qu'il le fait, lorsqu'il ouvre au lecteur le palais d'Hérode et lui montre l'intérieur de cette famille ensanglantée et éperdue de passions. La ruine de Jérusalem offre le môme mérite. lUen de plus dramatique et de plus puissant que l'ouverture subite des portes du temple, qu'une main d'homme force à céder, et cette terrible voix qui retentit comme un tonnerre, à travers le Saint des Saints,
Les Dieux s'en vont ! !
Si nous avions à nous occuper ici spécialement du mérite littéraire de Josèphe, nous détacherions avec soin du reste de ses œuvres les narrations du siège de Jérusalem et du règne d'Hérode, que la vigueur et la finesse du coloris ne permettent pas d'attribuer aux collaborateurs de rhistorien. Ce n'est plus la touche vague et molle qui a corrompu la sauvage grandeur de la Genèse, ni la déclamation fleurie qui règne dans les harangues de Josèphe ^ Il a deviné le secret de Richard-
* Josèphe a exercé plus d'influence sur les littératures du Nord et sur les œuvres des écrivains protestants que sur les littératures méridionales et catholiques. Voltaire lui doit un épisode de la Henriade, épisode que Théod. Agrippa d'Aubigné avait déjà ébauché dans ses Tragiques. Machia\'el et Montesquieu l'ont consulté. Les amours d'Hérode ont servi de texte à plusieurs Tragédies françaises,
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son*, rintérêt par le détail ; il rend les scènes présentes et voisines ; il fait couler le sang et siffler la pierre; il montre un enfant qui a soif et sa mère qui meurt en lui donnant le dernier lait de sa mamelle tarie. Un pan de mur tombe, et vous entendez le fracas ; vous voyez le nuage de poussière qui s'élève, les membres sanglants ou écrasés sont sous vos yeux. Si ce genre de talent était le génie, on devrait placer Josèphe au-dessus d'Hérodote, au-dessus de Tacite, au-dessus de Thucydide. Souvent il marque ses narrations d'un point lumineux, plus vif au regard ; il fait saillir ses personnages et ses couleurs avec une vigueur plus éblouissante; on voit circuler dans ses tableaux une atmosphère plus rare et plus diaphane que chez ces grands maîtres. Cependant il reste bien au-drssous d'eux.
C'est que leur but était élevé ; le sien, vulgaire.
Il voulait être lu ; ces hommes aimaient la vérité, ils avaient une patrie. Protecteurs et non destructeurs des traditions, ils n'appelaient pas l'intérêt sur une famille, un ménage, un roi ou un crime; mais sur leur nation, centre et premier acteur de leur drame ; sur la vertu nationale, les dieux, la foi, les douleurs du pays. S'ils
italiennes et espagnoles, la plupart médiocres. Lebeau a traduit en prose latine le Discours de Joséphe aux Israélites, réfugiés dans la caverne après la prise de Jôtapat. Mais ce sont les imaginations anglaises, que cet écrivain singulier a le plus vivement ébranlées. En 1677, un dramaturge de peu de talent, Crowne, rival lidiculc de Dryden, fit représenter avec succès the Destruction of Jérusalem, manvaise tragédie, dans laquelle on ne s'attend pas à trouver ce qu'elle renferme, l'histoire du règne de Charles II. Milman, poëte moderne, a développé dramatiquement la même catastrophe, dans une tragédie épique, la Chute de Jérusalem (tiie Fall of Jérusalem). Salaihiely par Croly, le poëme de liyron intitulé ; Heaven and Earth, et quelques-unes des plus terribles inventions du r'^naancier Maturin, ont été puisées à la même source.
* Voy. notre Étudf r^^' 1ic>»ardson et sur De F^»
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pleuraient comme Tacite l'agonie des grandes vertus publiques, c'étaient des pieurs sévères qu'ils répandaient, plus touchants que toutes les élégies. Enfin Josèphe, homme d'un talent flexible et d'un esprit trèssagace, eût été peut-êlre un grand historien, s'il eût été un honnête homme.