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LES TRADUCTIONS DE LA BIBLE

BT LES CONCORDANCES

Les Concordances de la Bible.

Tous ceux qui ont habité Paris connaissent la vieille tour Saint-Jacques de la Boucherie, qui s'élève au milieu de Paris et dépasse de sa tête chenue tant de maisons modernes. Les rues bruyantes du dix-neuvième siècle, les toits ardoisés, les longues cheminées construites aux dix-septième et dix-huitième siècles avec une demirégularité sans grâce, qui n'atteint même pas la noblesse de la symétrie ; tous ces sentiers taillés dans la pierre grise et le plâtre jaune, s'abaissent encore et rampent aux pieds de l'aïeule isolée; souvenir et monument qui ne tient plus à rien, date architecturale qu'il faut conserver avec respect, et devant laquelle on ne s'arrête pas sans songer aux sept cents ans qui l'ont bronzée et ne l'ont pas détruite. Là, en 1240, une armée de cinq cents moines bénédictins commençait une œuvre gigantesque.

11 s'agissait de recueillir avec une pieuse exactitude, et de classer dans un répertoire commode, toutes les paroles de la Sainte-Écriture ; œuvre nouvelle, immense, qui s'accordait avec la foi profonde, avec l'inspiration chrétienne et le vaste enthousiasme de ce tempj extraordinaire. Une telle œuvre démontre assez ce que c'était que la Bible hébraïque pour les temps modernes ; la Loi souveraine.

Le courage et la patience ne manquaient pas. Ces cinq cents plumes marchaient ensemble, donnant le premier modèle d'un répertoire lexicographique fait avec intelligence, et ouvrant la procession de ces mille Répertoires dus ensuite aux Estienne, aux Fabricius, aux Calepin, aux Facciolati. C'était alors que la magnifique Basilique de Chartres s'élevait; Notre-Dame venait d'être terminée; et Pierre de Montereau, l'architecte du moyen-âge qui comprit le mieux la savante audace et l'élégance sombre des cathédrales chrétiennes, bâtissait la double merveille et la double église de la Sainte-Chapelle. La poésie débordait à la cour d'Angleterre, comme à la cour de Provence ; Marie de France chantait, Vidal et Pegui- Ihem, Sordel et ses amis apprenaient aux prédécesseurs du Dante l'art de maudire et d'aimer, de prier et d'instruire en vers harmonieux; Pierre Nolasque fondait l'Ordre de la Merci, pour le rachat des captifs; vingt républiques monacales, rivales et puissantes, vingt communautés chrétiennes, moines mineurs et majeurs, chaussés et déchaussés, mendiants et non mendiants, entretenaient par leur guerre acharnée d'éloquence et d'intérôts, l'ardeur religieuse et poétique de cette époque.

Mais je reviens à la Concordance de la Bible et aux cinq cents moines de Saint-Benoit, qui, prenant la plume

quand tintait la cloche de la tour Saint-Jacques, achètent rapidement, c'est-à-dire dans Tespace de vingtcinq années, les petites Concordances d'abord, puis les grandes Concordances, les premières n'ayant pas semblé suffisantes. L'esprit d'association et de discipline inspirait ce courage et donnait ces résultats.

Le mot Concordance était impropre, mais la chose parut excellente ; le mot et la chose se sont conservés. f Je suppose, dit le théologien anglais Cotton, dans son style naïf, je suppose que pour votre bénéfice à venir et voire bien-être de l'autre monde {future comfort), vous désirez trouver une phrase de la Bible, par exemple celle-ci : — « Et jettera tous nos péchés dans les prof fondeurs de la mer? » — Vous n'avez qu'à prendre une Concordance, et l'ouvrir aux mots péché, profondeur et mei\ vous apprendrez que la phrase en question est dansHicah, chapitre vu, verset 19. »

Ce travail a coûté six cents années à plus de trois mille ouvriers de toutes les nations avant de se parfaire. Il a suivi une route longue, tortueuse, singulière. Essayons Ihistoire de ce progrès. Vers le commencement du treizième siècle, Antoine de Padoue, frère mineur que l'on a canonisé, et que le pape Grégoire IX appelait son Trésor de la Sainte-Écriture, laissa en manuscrit, sous le titre de Concordance, un Répertoire alphabétique de Maximes morales, extraites de la Bible; maximes à l'usage des prédicateurs et destinées à leur rendre plus facile la composition de leurs discours. Vers 1240, un membre très-actif du sénat des cardinaux romains, lluguea de Saint-Cher, né en Dauphiné, qui avait combattu à la fois les empiétements des Franciscains, les usurpations des moines mendiants et le cumul des bénéfices, conçut le plan d'un index général des mots de la Bible,

sans aucune prétention de commentaire ou d'explication ; cet index était destiné seulement à aider la némoire, que saint Augustin nomme, avec son ingénieuse subtilité, « la gardienne infidèle de nos pensées. »

L'œuvre de saint Antoine de Padoue avait eu pour but d'établir l'harmonie entre les principes de morale évangélique répandus dans le Nouveau et l'Ancien Testament. Il s'était servi du titre Concordance, que le cardinal Hugues de Saint-Gher aurait dû ne pas appliquer à son nouveau Lexique. Pour ce dernier, il ne s'agissait que d'indiquer tous les passages où le même mol se trouvait employé par les écrivains sacrés; ce qui ne constituait pas une Concordance. Mais le terme populaire prévalut, et l'œuvre nouvelle s'acheva sous ce titre. Elle eut tant de succès, que tous les couvents voulurent posséder une copie de ce répertoire immense; « immensi tœdii ac temporis opus; » ainsi le nomme Sixte de Sienne. On a trouvé des manuscrits de ces premières Concordances à la Sorbonne, au collège de Navarre, dans l'abbaye Saint-Victor et dans la plupart des maisons de dominicains; elles s'appelaient Concordances de Saint-Jacques, précisément à cause de cette vieille tour que je n'ai pas inutilement rappelée tout à l'heure. On ne tarda pas à les juger incomplètes. Les passages qui contenaient les mots, objets de chaque article, étaient indiqués par un chiffre, mais non rapportés dans leur intégrité; le prédicateur ou l'étudiant, avant de découvrir la plirasc qu'ils cherchaient, devaient parcourir un grand nombre d'autres phrases inutiles. Pour remplir cette lacune, Hugues de Saint-Cher distribua une nouvelle besogne à ses moines : de là les Concordances majeures ou anglaises, auxquelles, en effet, les dominicains anglais ont coopéré, et qui donnent non*-

seulement Tindication des chapitres, mais la transcription^ des lignes où chaque mol est compris. Un moine qui avait achevé une seule lettre de l'alphabet, sûr d'avoir bien employé sa vie, était fier de son labeur. A la fin de la lettre A des Concordantiœ majores, on lit ces mots : « Explicit littera A quant perficit frater R. de Stavenesby. » Hugues de Saint-Cher dut une grande renommée à cette entreprise, que M. Daunou caractérise avec sa sagacité et son impartialité ordinaires. « Il est superflu de dire à quel point ces tables abrègent les recherches et facilitent les rapprochements. Les hommes studieux en ont tellement senti l'utilité, qu'il en a été rédigé de semblables pour un grand nombre de livres classiques. A mesure qu'elles se sont multipliées, les documents de tous genres sont devenus plus accessibles et les citations plus exactes. La grammaire, la philosophie, l'histoire y ont beaucoup gagné. »

Hais la destinée des Concordances bibliques devait subir d'autres variations. Un Franciscain de Toscane, Arlotto a Prato, et un dominicain allemand, Conrad de llalberstald, retranchèrent les mots qui leurs semblèrent superflus, et donnèrent chacun un abrégé de l'ouvrage. Vint l'époque du concile de Bâle dont une des principales controverses avait pour objet de décider si l'esprit saint procède du père et du fils, ou seulement du père par le fils ; ex pâtre per filium, Jean de Ségovie, homme éloquent, fut chargé par la cour de Rome d'exposer les sentiments de l'Église et de les défendre contre les avocats de la communion grecque; il consulta ses Concordances, n'y trouva ni ex ni per, mots sur lesquels toute la discussion roulait, et, s'arment de courage, ajouta les particules et les mots invariables au travail primitif. Aidé par Jean de Raguse et Walter Lo-

naw, Écossais, il en vint à bout en cinq années, dit Buxtorf.

La route était frayée, il parut des Concordances grecques et allemandes ; puis un rabbin nommé Hardochée Nathan, se sentit humilié de ce que sa nation ne les eût pas inventées ou du moins imitées. Jamais lexicographe ne s'est servi d'expressions plus dithyrambiques que les siennes. <( Quand je frappais aux portes des savants chrétiens, dit Mardochée, j'avais Tâme triste; ils me déchiraient du fouet de leur langue dérisoire, allumant un feu brûlant dans ma poitrine, et croyant leurs arguments forts comme un miroir d'airain. Un de leurs livres se nommait Concordance et offrait, dans un tableau exact, tous les mots de la Bible, Je vis que l'on pouvait en faire un rocher inexpugnable pour détruire et se défendre. Ce livre, je le désirai, je Taimai, je le cherchai, je le trouvai, je l'emportai dans ma chambre de travail, et je me mis à le traduire..., etc. » C'est l'ouvrage hébreu de Mardochée, que, le premier, Buxtorf perfectionna, et que son fils publia à Bâle en 1631, avec une préface où il est dit que le plaisir de faire paraître ce grand travail le console presque de la mort de son père. A la fin du quinzième siècle, Jean, abbé de Nivelle, révisa les Concordances latines ; au commencement du dix-septième, la Bible ayant été divisée en versels, Luc de Bruges adapta le même répertoire à ce morcellement qui permettait des renvois plus précis. En 1637, Gaspard de Zamora en fit paraître à Rome une très-belle édition corrigée, et depuis ce temps les éditions de Cologne (1685) et d'Avignon (1786) ont passé pour les meilleures. Elles renfermaient cependant beaucoup de fautes, incorrection inévitable dans un ouvrage colossal.

Si VOUS écartez la question religieuse et que vous considériez l'influence de la Bible sous le point de vue de l'histoire philosophique, elle vous apparaîtra comme le plus grand phénomène que les annales humaines aient jamais présenté, et vous ne vous étonnerez pas de ces six cents ans voués à la formation d'un seul Index.

Le duc de Sussex a réuni une bibliothèque toute biblique, consacrée exclusivement aux ouvrages dont l'Écriture sainte a été le sujet ou le prétexte, et qui sans être complète renferme cinquante mille volumes.

La Bible, en effet, unit la civilisation de l'ancien monde à la civilisation du monde nouveau ; elle embrasse l'une et l'autre ; un des coins de ce livre unique repose sur le Sinaï, un autre sur les Alleghanis. Les républiques américaines qui n'ont encore achevé ni l'œuvre politique, ni l'œuvre industrielle à laquelle l'avenir les destine, ont la Bible pour point de départ. La véritable vie de l'institution civile aux États-Unis ne réside pas dans la démocratie, mais dans l'esprit religieux du puritanisme; et le puritanisme n'est que le retour à l'austérité de l'Ancien Testament. Tout ce qu'il y a d'original dans les littératures modernes de deux sources diverses : la Bible d'abord, et ensuite le génie germanique.

La véritable éloquence populaire de l'Europe nouvelle est celle de la chaire d'abord, puis celle des assemblées parlementaires, filles du Wittenagemot ; Bossuet et Burke, voilà nos Démosthènes. Toutes les fois que l'on jette sur le mouvement de l'intelligence de l'Europe un coup d'œil sévère et étendu, de quelque côté que l'on se tourne, on aperçoit la Bible comme impulsion et comme force motrice. Les trois épopées qui méritent ce nom, la Jérusalem délivrée ^ la Divine Comédie

et le Paradis Perdu en émanent. L'Arioste n'a fait qu'une délicieuse plaisanterie sur la chevalerie et l'esprit guerrier; Tasse, Millon et Dante, voilà les chantres et les héraulls de la civilisation. De la Bible seule ressortent les révolutionnaires anabaptistes, les révolutionnaires de Gromwell et les républicains de Florence, qui inscrivaient sur leur bannière : Christo imperante; ce sont tous enfants de l'Ancien et du Nouveau Testament : pauvreté volontaire, égalité devant Dieu et puritanisme indépendant, ce sont des doctrines bibliques, que les niveleurs Barebone et Vane interprétaient à leur gré.

Cette filiation se montre évidente et dominatrice dans les arts modernes, dans la peinture et la sculpture de l'Espagne et de l'Italie, dans le développement de l'art musical et de l'architecture chrétienne. Je sais que l'iufluence païenne s'y est mêlée, qu'elle a même paru triompher souvent ; mais les plus sublimes œuvres modernes relèvent de l'inspiration biblique. Le Jugement Dernier de Michel -Ange vaut mieux que la Vénus du Corrége. Voici Athalie, Polyeucte, et le Cid, Même dans les œuvres empruntées à l'antiquité païenne, il a fallu, comme Corneille Ta toujours fait, jeter une âme nouvelle, une âme chrétienne, un sens biblique, pour que le peuple les acceptât comme chefs-d'œuvre. On a tort de regarder Racine comme un imitateur d'Euripide S et Corneille comme un siniple copiste de Sénèque et de Lucain. Oui, quant à l'étude de la forme que les anciens avaient portée à un point de perfection merveilleuse ; mais quant au fond des idées, pas un trait sublime tenant aux passions, à l'étude du cœur, à h conception

' Vov. Racine et l'uniPiDE,

du beau moral, au jeu du caractère, que Racine et Corneille, comme Shakspeare et Dante, n'aient dû à Téducation chrétienne, c'est-à-dire à l'éducation biblique. Le plus beau vers de la tragédie d'Horace :

Faites YOtre devoir et laissez faire aux dieux !

exprime une piété chrétienne dissimulée sous le pluriel du mot dieux. Le Romain du temps de Scipion ne pensait pas ainsi ; cette résignation ne convenait pas à son sentiment de résistance héroïque; la véritable source du génie de Corneille était le catholicisme de l'Espagne. Les Italiens, les Portugais, les Espagnols, les Provençaux, les Français de l'Occident, quoique imprégnés de l'ancienne civilisation romaine, ont cédé h la civilisalion biblique, et leur littérature offre un curieux compromis entre ces deux influences. Les peuples du Nord, à peine romains avant le moyen âge, ù peine ébauchés lorsque la civilisation chrétienne s'empara d'eux, se sont livrés encore plus entièrement à l'éducation de la Bible : ils l'ont fait passer dans leur propre langue, et de presque toutes ses paroles ils ont fait des lois et des proverbes.

En Allemagne et en Angleterre tout le monde sait la Bible par cœur ; et vous êtes étonné d'entendre dans la conversation journalière, au Parlement, au théâtre, une foule d'allusions bibliques que vous auriez cru mortes avec Cromwell ou avec les anabaptistes de Munster. .le ne parle pas des travaux sans fm que l'érudition allemande et hollandaise, bénédictine et franciscaine, a consacrés à la Bible ; des recherches infinies, tentées par les savants sur la géographie, l'histoire, la philosophie, la philologie bibliques. Les titres seuls de ces ouvrages rempliraient un volume.

la Bible, considérée comme monument historique.

Supposez que la Bible ne fût pas connue de l'Europe» que ce ne fût pas la première pierre d'attente et la clef de voûte de toutes nos religions; .la première base de tous nos codes chrétiens : qu'un orientaliste la découvrît, qu'il la traduisît, l'expliquât, la commentât, comme Anquetil-Duperron a commenté le Zend-Avesta; -^ que ce tableau si grandiose et plus qu*homèrique vînt à se développer tout à coup devant nous : Moïse, rÉgyple antique, les vieilles monarchies asiatiques, le Tabernacle saint, et la marche dans le désert, et les Machabées, et les Prophètes ; celte épopée, ces annales, code de lois, manuel théurgique, le vieux monde, la primitive civilisation dans un seul livre! Certes, les savants pousseraient un long cri d'étonnement et de joie.

Et quelle civilisation ! la première qui, du fond de l'Asie idolâtre, ait proclamé l'unité de Dieu ? Une civilisation née dans le désert, pleine de barbarie, et donl l'énergie ardt»nte embrassait à la fois et contenait dans son scdn la puissance de la démocratie, celle de la vie guerrière, la grandeur du patriarchat, l'élévation de h théocralio, et l'élan de la vie nomade — civilisation destinée à durer peu, et à laisser une trace ineffaçable. Elle a roulé comme la lave dans un sillon que les âges ne combleront pas. Longtemps ignorée, elle n'a influé en rien sur le développement hellénique ; mais après dix siècles elle a reparu avec le Christ; elle a jailli de

QUELQUES MOTS SUR LA BIBLEi 357

îouveaii et rempli le lit que laissait vide et désert la jociété païenne disparue ; elle est revenue modifier nos naœurs modernes.

-La Bible représente toute cette civilisation ; la Bible, qpie je ne veux considérer que sous son point de vue purement humain. C'est un livre plus historique que rhucydide et Hérodote, parce qu'il offre un miroir plus complet non-seulement des événements, mais des mœurs, des préjugés, des loi^, des crimes et des rites nationaux. La raillerie semble impossible, auprès de ce monument de granit, étranger à toute la société grecque et romaine, et qui reste seul debout dans le désert du passé asiatique, dans la nuit de Tantiquité orientale.

Je ne vois pas, en effet, de pierre railliaire plus importante dans les annales de la civilisation que l'histoire du peuple hébraïque. La promulgation de la loi sur le mont Sinaî est le premier chaînon auquel se rattachent toutes les lois et toutes les sociétés organisées par le christianisme. Avec Moïse, la vie sauvage finit en Orient. Pour la première fois, une assemblée d'hommes prête Toreille à une grande vérité philosophique, expri- (née sans mystère et sans voile. Le panthéisme, qui doit •égner sur tant de siècles et de nations, reçoit d'avance !e coup mortel qui Tétendra mort. L'existence d'un )ieu sans forme, sans commencement, sans fin, non imité dans l'espace, est annoncée au peuple du globe le ilus matérialiste, le plus obstiné, le plus sensuel : cet îclair inattendu sillonne l'obscurité et élève la Judée larbare au-dessus de l'Egypte savante. Jusqu'à l'époque lont nous parlons, ,ce mot puissant, unité de Dieu, a )ien pu être prononcé à voix basse ; alors seulement il jclate dans sa majesté, dans sa moralité.

Jamais, avant Moïse, on ne l'avait dit, à ciel décou-

vert, devant une nation, devant une armée fanatique. Aussi voyez, cette révélation se fait à coups de tonnerre.

A ce principe immense. Moïse rattache toutes les exigences de la conscience, tous les scrupules de la vie morale, tous les actes du culte, tous les ressorts du gouvernement. Imparfaite à nos yeux, moulée sur les besoins et les idées de ces hordes âpres, tenaces et sanguinaires, la législation fondée par Moïse sur l'unité de Jéhovah constitue à elle seule la plus grande révolution des temps anciens.

Vous que les destinées humaines intéressent, lisez donc la Bible, et lisez-la telle qu'elle a été écrite autrefois ; sculptée dans le roc ou gravée dans le bronze, en caractères profonds, et durs comme le peuple juif; vous y connaîtrez cette mission Mosaïque, si mal jugée par la frivolité. Quand le globe était peuplé de sauvages et d'anthropophages, d'hommes qui adoraient le bœuf de leur étable et les fruits de leurs jardins ; quand l'idolâtrie la plus grossière couvrait le monde, il y a trentedeux siècles de cela, il sortit d'un horrible désert un de ces hommes qui changent le monde moral et les nations. L'instrument de son œuvre fut un peuple barbare, puissant par l'obstination et l'audace ; il l'asservit à cette loi religieuse du Pentateuque, loi qui, en fondant la loi chrétienne, a préparé nos ajmales. Cet homme était Moïse. La seule trace qui reste de lui et de son armée, c'est la Bible.

g III De l'Exégèse et des traductions de la Bible.

La critique sacrée, ou l*Exégèse biblique, a quelque chose de colossal et d'énorme ; mysticisme, elle se perd dans les profondeurs de l'inconnu ; grammaire, elle descend aux minuties infinies et subtiles de Télude des mots ; elle pèse une virgule, commente un accent, calcule le nombre des syllabes ; elle n'a pas de bornes. Pour elle tout est divin et infini. Les luttes acharnées des controversistes ont épaissi les nuages qui flottent sur ce sanctuaire.

Avez-vous jamais mis le pied dans une bibliothèque monacale? Avez-vous ouvert un de ces volumes sans nombre, écrits dans tous les langages, non pas de l'i^uropè, mais du monde civilisé? Le calviniste et le socinien, le jacobin et le cordelier, le jésuite et Taugustinien, ont des explications diverses pour chaque passage biblique. Corporations rivales, écoles de philosophie, intérêts de nations, différences de dialecte, redoublent Tobscurité. On ferait un excellent livre intitulé les Des-îinées de la Bible* Quelles difficultés se présenteraient I l'auteur. Difficultés historiques, métaphysiques, grammaticales, palaîographiques ! A peine quelques rares manuscrits viennent-ils en aide à Thébraisant; ces maluscrils, on les thésaurise. Ce n*est point assez de conre l'hébreu moderne avec les points postérieurs au

uvième siècle; il faut savoir Thébreu ancien, écrit

s points, c'est à-diro sans voyelles. Il faut comparer mille versions, en arabe, en syriaque, en cophte, en jrec, en grec hellénistique, en chaldéen, en latin bar-

bare, en saxon, en gothique, en persan. Voici les rêveries contradictoires de la kabbala ; le thalmud, la raassore; rabbins, pères grecs et latins, commentateurs redoublant le chaos et aggravant la dissonance; telle censure de l'Église opposée à telfe approbation d'un concile ; le sens littéral ; le sens mystique ; le sens Ihéologique ou lalitudinaire ; les jugements d'un pape comme individu ; ceux d'un autre pontife, comme inspiré du Très-Haut et représentant Jésus-Christ ; les variations de la tradition ; les obscurités de cette tradition; les altérations des manuscrits et les traductions, fautives ou équivoques. L'imagination effrayée, recule.

Au lieu de considérer la Bible sous lé point de vue conlroversal, il faut Tétudier soit dans la traduction littérale latine, soit dans celle de M. Cahen *.

Deux caractères spéciaux distinguent la Bible : une concision profonde et une couleur orientale. Là où de longues phrases, mal liées par des conjonctions parasites, développent leurs lourds replis dans les traductions anciennes, vous trouvez une expression lucide» économe de mots, ardente, vigoureuse, monumentale- A la place de ces fonnes de langage, que la civilisati* moderne a introduites, au lieu de ces termes qui rap* pellent sans cesse au lecteur les mœurs de l'Flurope, l* génie de l'Orient se déploie de verset en verset et ( page en page.

C'est merveille de lire ainsi YEistoire des Patriarche et la Vie de Joseph, Un nouveau monde, le monde 1 plus ancien, le Désert, la Tente, le père de famille RO et Paire, sont devant vous. Ne croyez pas que cet effet a^ mirable, ce coloris introuvable pour un moderne, résii

* fji Dlbic, avec le texte /icbreti, ti'aduit liltùralcincnt par M. C'^ hcii. l'aris, 1830-l8i0.

tent d'une élaboration artiflcielle. La seule littéralité a tout fait. La Bible nue, dépouillée des additions du langage moderne est plus grande mille fois. Quand on ferme ce volume, rempli d*idioraes hébreux, de mots qui contiennent des phrases, de phrases qui sont des scènes, de pages qui sont des poèmes, on croit participer à la simplicité grandiose de ces temps, et vivre d'une existence plus forte, libre et primitive.

Les Bibles catholiques et protestantes sont semées d'une multitude de conjonctions explétives, dont la répétition éternelle est fatigante jusqu'au dégoûf. C'est un luxe désolant de car^ de or, de aussi, de et, de cependant, de partant, de pourtant.

Nulle de ces conjonctions ne se trouve dans l'original hébreu; seulement une ligne verticale, qui sépare les différents versets et les différentes phrases du texte, a pu être prise par les copistes pour le conjonclif vav (et) dont la forme est précisément une ligne verticale : ainsi cet éternel et qui se multiplie un million de fois devant

lecteur n'est, selon toute apparence, qu'une séparation calligraphique, un trait de plume très-nécessaire avant l'invention des points-voyelles, et devenu ensuite une conjonction dont les traducteurs ont voulu varier la monotonie, en prodiguant les car, les or et les cependant.

Cette répétition de la particule et, reproduite dans la Vulgate, où toutes les phrases commencent par kai, a exercé sur le style des peuples modernes, au moyen' âge, une influence étrange. La Bible était alors le modèle unique, et il y a telle chronique (par exemple, la chronique espagnole de don Pedro Lope de Ayala, conseiller de Transtamare au quatorzième siècle), où le règne de la particule et est devenu si exclusif et si re-

doutable, que vous y chercheriez vainement deux phrases de suite où elle ne se représente pas trois ou quatre fois.

Plusieurs traducteurs emploient le vous dans l'acception du singulier <m; c'est un démenti donné à la civilisation patriarcale. Ni les Hébreux, ni les Grecs, ni les Romains n'ont connu cette forme de civilité singulière, ce mensonge du discours qui augmente l'individualité de l'interlocuteur et semble exagérer sa valeur. Si jamais l'emploi d'un tel euphémisme a dû paraître inconvenant et ridicule, c'est assurément dans la bouche des patriarches et dans celle de Dieu, parlant à l'homme.

L'expression la plus sublime que l'on ait pu employer pour caractériser l'Être-Créateur qui renferme dans son sein, le présent, le passé, l'avenir, c'est Je-ho-vah (il i^uT, il EST, il sera). Le mot Seigneur est un contresens. Jehovah ne donne aucune idée de domination, de seigneurie, de toute-puissance, Jehovah est le contempo* rain de tous les temps ; c'est le père de la durée, l'Éternel. Peut-être même une littéralité plus exacte encore satisferait davantage la critique. La sublimité hébraïque réside dans ces traits. Nous lîfon*? donc :

« Quand celui qui fut^ qui est^ qui sera fit le ciel et la terre, etc. »

Au lieu de : « Lorsque VÈternehDieii fit la terre et le ciel. »

Le second verset de la Genèse Offre Un exemple marqué de cette difficulté.

« U esprit de Diéii était porté sur les eaux* »

Texte : « L'esprit de Dieu planait sur les eaux. »

Le véritable sens de Veronah Ëtohime (l'esprit de Dieu), est un grand souffle, un grand vent, Los Septante

emploient pneûma iheoû^ ce qui est un peu plus cxacl. Le premier verset de la Genèse dit : « Les dieux (Dieu, — la collection des énergies divines) créa le ciel et la terre. • Dans les cosmogonies antiques, rien n'est à négliger. II est évident que l'auteur sacré, en faisant usage de la forme plurielle {les dieux), et en lui donnant pour corrélatif un verbe singulier, avait une intention précise, celle d'exprimer à la fois la multitude et la concentration des énergies célestes, leur réunion dans le sein d'un même Dieu créateur.

f Et Dieu dit : Que la lumière soit faite; et la lumière fut faite. »

Texte : « Dieu dit : Que la lumière soit ; la lumière fut! »

La concision hébraïque, impossible à reproduire, ajoute ici à la grandeur de l'image : a Dieu dit (Dieu veutf synonymes en hébreu) : Lumière soit ! lumière fut!

« // donna à la lumière le nom de jour, et aux ténè" hres le nom de nuit\ et du soir et du matin se fit le pre^ mier jour. »

Telles ne sont point les paroles bibliques.

Texte : « Dieu nomma la lumière jour, et les ténèbres nuit. Il fut soir; — il fut matin. — Un jour ! »

Le soleil n'était pas créé. Ce n'est donc pas le promier jour, c'est la première période de la création. D'ailleurs, sous le rapport poétique, quelle dirrèrenco entre la traduction fidèle et la traduction paraphrasée ! A chaque période nouvelle, ces paroles si fortes, si puissantes, qui ressemblent à un cri d'enthousiasme, se répètent et reparaissent régulièrement : « // fut soir ! il fut matin ! Un jour! »

« Si vous faites bien, n'en serez-vous pas récompensé ?

Et si vous faites mal, ne porterez-votis pas atissitôt la peine de votre péché? Mais votre concupiscence sera sous vous^ et vous la dominerez.

Voici la bible hébraïque :

Texte : « Certes, si tu te conduis bien, lu seras con^ sidéré. Si tu ne te conduis pas bien, le péché t'assiège à ta porte : il veut t'atteindre, mais tu peux le maîtriser. »

« Or, Gain dit à son frère Abel : Sortons dehors, et lorsqu'ils furent dans les champs, Caîn se jeta sur son frère Abel et le tua.

Texte : « Caïne parla à son frère Hébel, et, comme ils se trouvèrent aux champs, Caïne s'éleva sur son frère Hébel et le tua. »

Le tableau est tout entier dans un mot, s'éleva, supprimé par Tancienne version.

« Deux nations sont dans vos entrailles, et deux peuples, sortant de votre sein, se diviseront ïun contre Vautre, Uun de ces peuples surmontera Vautre peuple, et Vaîné sera assujetti au plus jeune, »

Texte : « L'Eternel lui dit : Deux peuples sont dans ton ventre, et de tes entrailles se sépareront deux nations. 1/une de ces nations, plus forte que l'autre ; le plus grand servira le moindre. »

J'ai parlé de l'histoire de Joseph, un des'chefs-d'œuvre de la narration antique. Voici quelques fragments dont le parallèle et le rapprochement feront mieux sentir la distance qui sépare le texte des traductions.

a Et U (Joseph) s'enquit d'eux (de ses frères), cornment ils se portaient; et il leur dit : Votre père, ce bon vieillard dont vous m'avez parlé, se porte-t-il bien ? vit-il encore? »

11 n'y a dans la Bible aucune trace d\i bon vieillard, qu'il fnnt laisser à Florian.

Voici les paroles hébraïques :

Il s'informa auprès d'eux de leur bien-être ; il dit : Votre vieux pèro, dont vous ra*avez parlé, se trouve-t-il bien? Vit-il encore?

« Et Joseph se retira incontinent : car ses entrailles étaient émues à la vue de son frère; et il cherchait un lieu pour pleurer; et entrant dans son cabinet, il pleura. »

Le cabinet de Joseph, à une époque où de vastes salles, sans ornements, composaient Thabitation dos hommes de toute classe ; ce lieu qu*il cherche pour pleurer, comme s*il ne lui eût pas été facile de trouver aussitôt un endroit solitaire; ces entrailles émues, expression violente dont la simplicité de la Bible dédaigne l'emploi, forment un tableau faux et grimaçant ; contre-sens de mœurs et d'idées. Voici cel admirable verset, tel que le donne le texte :

« Joseph se hâta (car sa tendresse était excitée envers son frère, et il sentait le besoin de pleurer), et il entra dans une chambre et y pleura ! »

i Et s'étant lavé le visage, il sortit de son cabinet ; et se faisant violence, il dit : Mettez le pain, n

On des malheurs qu'entraîne la civilisation, c'est l'exagération dans l'expression des sentiments. Si Homère nous rapporte que le héros pleura, Pope luî prêle un torrent de larmes. Si la Bible nous montre Joseph modérant son émotion, le traducteur français nous parle de la violence qu'il se fait. Voici le texte :

« S'étant lavé le visage, il sortit, se contint^ et dit : Mettez le pain. »

— « En pleurant, iosefh éleva la voix^ dit la Bible protestante ; et les Égyptiens V entendirent; la maison de Pharaon Vouit aussi.

« Sa voix éclata en pleurs (dit la version littérale) ;

les Égyptiens l'entendirent, et on l'entendit dans la maison de PaWau. »

E>t-il nécessaire de faire remarquer cet admirable trait poétique effacé par la première de ces traductions et conservé par la seconde : Sa voix éclata en pleurs?

« Joseph dit à ses frères : Je vous prie, approchezvous de moi, »

Texte ; « Joseph dit à ses frères : Approchez-vous donc de moi. »

Joseph, favori et ministre de Pharaon {Pà'rau), maître de la vie de ses frères, ne priait pas, il commandait.

« Hâtez-vous d'aller vers mon père, et dites-lui : Ainsi dit ton fils Joseph , » etc.

Texte : « Hâtez-vous et remontez vers mon père. »

Le mot remontez, dont la Bible se sert constamment dans celle occasion, indique la situation respeclive de l'Égyple et de la Judée. C'est un irait caractéristique.

« Et voici, vous voyez de vos yeux; et Benjamin, mon frère, voit de ses yeux aussi, que cest moi qui vous parle de ma propre bouche, »

Comparez cette phrase prolixe avec la version littérale :

({ Vos yeux voient, et ceux de mon frère Biniamine aussi, que c'est ma bouche qui vous parle. »

« Rapportez donc à mon père quelle est ma gloire en Egypte, w etc.

Texte : « Vous direz à mon père toute ma gloire en Egypte, etc. »

« Alors il se jeta sur le cou de Benjamin, son frère, et son frère pleura aussi, »

Texte : Il se jela sur le cou de son frère Biniamine, cl pleura, et Biniamine pleura sur son cou. »

Ce dernier tableau, par l'arrangement des mots et la suppression de deux explétifs, gagne infiniment.

« Mais les frères de Joseph, voyant que ^eur père était morty dirent entre eiix : Peut-être que Joseph aura de la haine contre nous^ et ne manquera point de nous rendre tout le mal que nous lui avons fait. »

Tekte ; c Ses frères, voyant que leur père était mort, dirent : Joseph pourrait nous haïr et nous rendre le mal dont nous l'avons accablé, »

« Et ses frères étant venus vers lui, se jetèrent à ses pieds, et lui dirent : Voici, nous sommes tes serviteurs, »

Texts ; « Ses frères allèrent se prosterner devant lui, et dirent : Nous serons tes esclaves. »

La vie orientale est dans cette prostration.

« Ne craignez donc point maintenant. Je vous entretiendrai, vous et vos familles. Et il les consola et leur parla selon leur cœur, »

On cherclie ce que signifie : « 11 leur parla selon leur cœur, » La Genèse ne dit rien de tel. Elle est claire :

Texte : « Kt maintenant ne craignez rien; je vous enlreliondrai avec vos enfants. 11 les consola et parla a

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