IV
Hébraïsme.
C'est un second point de repos dans l'histoire intellectuelle. Les Hébf eux allient le monothéisme à la Théocratie; les premiers, ils professent le culte d'un seul dieu, annoncé et adoré par des prêtres tout-puissants. Déjà la Perse avait soulevé une partie du voile et remplacé le
panthéisme primitif, non par une doctrine secrète, comme rÉgypte, mais par Tadoration d'un dieu créateur, le Soleil. Les Hébreux reculent la limite ; ils font leur Dieu matériel et tout- puissant.
Le panthéisme de THindoustan avait produit une nierveilleuse variété de forme et de couleur. L'hébraïsme se concentre dans l'unité ; sa poésie est rigide, une et su* blime.
Moins imaginatifs que les Persans, moins subtils que les Hindous, moins versés dans la science des choses naturelles que les Chaldéens, les Hébreux triomphent par l'énergie de l'enthousiasme monothéique. Dans les poèmes hébreux vous voyez ces âmes sauvages et pleines de croyance s'élancer vers Dieu et l'avenir. L'espoir, grand mobile de la poésie hébraïque, y est mêlé de terreur. Pour cette race, pas de présent : elle marche vers un but sublime et inconnu.
Sa croyance en un seul Dieu la rendait hostile au genre humain courbé devant les faux dieux. Elle fut punie.
gv.
ftre patriarcale. — La Chine,
L'esprit de prosélytisme et de propagande, essentiel à la Théocratie, est étranger aux mœurs patriarcales ; les peuples voués à la vie de famille, ne cherchent ni à étendre leur pouvoir, ni a propager leurs doctrines. Aussi l'influence des Chinois sur le monde a été nulle.
Il n'y a que deux choses en Chine, la famille et l'État. La famille est sacrée, l'État est sacré ; l'un et l'autre se
restreignent dans leurs limites. Chacun, son office ou son métier accompli, rentre dans la sphère de la famille, isolée profondément de toutes les autres familles. Ajoutez à cette organisation un idiome immuable renfermé dans un certain nombre d'idées par un certain nombre de signes. Condamnés à Tesclavage le plus fatal, celui de l'intelligence, les Chinois ont fait tous les progrès qu'il leur était permis de faire en agriculture et en architecture. Ils ont eu des philosophes qui ont indiqué avec précision les rapports et les devoirs des hommes entre eux. Un bon sens fm, souvent mêlé d'astuce, constitue la puissance intellectuelle de ce peuple singulier. L'esprit chinois est privé d'indépendance par le système même de cette écriture, combinaison de figures hiéroglyphes isolées, dont la position est réglée par un cérémonial impérieux, comme la société même. La connaissance des signes compose la littérature, la connaissance de l'étiquette est la science sociale. Innover un contour dans l'écriture, c'est être révolutionnaire. Minutie de détails, sécheresse et prosaïsmcj peinture déliée des plus légers incidents, ce sont les caractères des romans chinois; l'intrigue en est amusante, les nuances en sont délicates. Les coquettes et les coquins y sont peints exactement ; nulle grâce, nulle chaleur. La poésie chinoise n'offre pour ainsi dire que des formes pétrifiées ; pour la douleur, une image ; pour Tamour, la joie, le respect, la crainte pu l'espoir, toujours la même figure* C'est l'immobilité de la métaphore, la stéréotypie de l'imagination.
La poésie dramatique des Chinois est la représentation matérielle d'une réalité grossière. L'exactitude la plus stricte préside à la reproduction des événemerrts. Rien n'est accordé à l'imagination. Les acteurs disent eux-
mêmes tout ce qui leur est advenu et tout ce qu*ils ont fait. Même les données heureuses et intéressantes se glacent sous la main du poète devenu ouvrier. Rien de hasardé ni de grand.- Les peintures chinoises de nos paravents, dont les nuances matérielles sont si belles, dont le travail est si industrieusement misérable, chefsd'œuvre de régularité, sont fabriquées comme la poésie de ce peuple, sans perspective et sans horizon.
g VI.
Le patriarcat arabe.
Sous un ciel d'airain, sur une mer de sable, avec leurs coursiers, leurs lances et leurs chameaux, les Arabes du désert créent une poésie aussi grande que la poésie du Mandarin est mesquine ; cette grandeur uniforme est sans variété et sans élégance. L'inspiration d'un chef isolé, scheik à barbe blanche, guerrier sans patrie, voué aux vengeances de famille et au culte de ses ancêtres, est monotone comme le désert.
Les peintures de la vie pastorale y abondent, et l'amour de la liberté, seul patriotisme du guerrier nomade, les anime de sa flamme impérieuse. L'orgueil, les querelles de tribu à tribu, le souvenir des outrages, la violence de désir éclatent en accents rapides dans ces poèmes où les mêmes sentiments se reproduisent avec les mêmes idées. Volupté, indépendance, amour du désert et soin du coursier; rien de métapliysique ou de religieux, quelle que soit la témérité des métaphores et des tours. Plus de génie ascétique, reposan* sous la loi 'le prêlres vigi-
liNFLUENCES LITTÉRAIRES. i;>
lauts, ni de symbolisme monumental ; mais quelque chose qui se rapproche du style téméraire et enflammé des Hébreux. Le peuple hébreu, en effet, n'était qu une misérable et sublime tribu, à la quête d'une patrie, sous Tœil de son Dieu, protecteur et vengeur.
La foi profonde à Dieu et à l'avenir manque aux premiers chants arabes, qui restent isolés dans la vie intellectuelle des peuples, comme les castes nomades dans l'histoire.
'i vil.
Le polythéisme yrec.
Le vieux génie asiatique a fait son temps. La Grèce se montre enfin, anneau intermédiaire entre l'Orient et l'Occident. Chez les Hindous, le mysticisme métaphysique et le génie d'une poésie sacerdotale; chez les Égyptiens, l'architecture colossale; chez les Hébreux, la prophé tie ; chez les Chinois, la morale pratique ; chez les Arabes, l'enthousiasme de l'indépendance sauvage, ont dominé tour à tour. Les arts proprement dits ont été cultivés avec une grandeur irréguliére, mêlée d'extravagance ou de stérilité. Les tombeaux géants des Égyptiens sont moins des œuvres d'art que letémoignage d'une patience infinie et d'une servitude profonde.
La sculpture égyptienne, exacte et grandiose, estraide comme les cadavres et inanimée comme eux. L'art de l'Hindoustan, sublime ou délicat dans le détail, vaste dans l'ensemble, est monstrueux et sans accord. Cette harmonie, la Grèce la donne au monde. Pour la première fois, la forme reçoit un culte; elle devient divine par i'Iiarmonic et la beauté.
Les Grecs avaient appris des Phéniciens l'art de l'écriture, emprunté aux Égyptiens les éléments de l'architecture et des mathématiques, de l'Hindoustan quelques théories mythologiques. L'heureux génie de ce peuple, génie d'unité et d'harmonie, n'a pas laissé trace d'imitation ou de discordance dans ses emprunts : la Grèce est éminemment harmonieuse. On admirera toujours l'accord parfait qu'elle a su établir entre la forme et la couleur, l'idée et la parole, l'image et le raisonnement.
Une Théocratie qui semble avoir régné sur les premiers temps de la Grèce avait ses poètes qui ne nous sont connus que par Homère, leur dernier reflet. Le naufrage du temps a emporté leurs poèmes sur la conquête des Argonautes, Héracléides, et Théséides primitives. Homère, encore debout, conserve une faible trace de l'époque sacerdotale.
. La race nouvelle, avide de combats et de gloire, rompit l'ancienne constitution de la Théocratie, et produisit la nouvelle Hellénie qui date d'Homère et finit avec la décadence des républiques. Cette race merveilleuse a mérité les couronnes dont le monde a chargé l'autel de la Grèce. L'intelligence ne se débat plus sous les voiles du sacerdoce ; elle se meut libre. Son premier élan produit les poèmes homériques, soit qu'on doive les attribuer à un seul poète ou à plusieurs. Pour la première fois l'esprit de l'homme se déploie sans liens. Il ne veut plus propager un dogme, exalter une caste, menacer un ennemi. Le poète est accessible à toutes les idées et à toutes les formes ; tout le frappe ; il redit ses impressions avec netteté, indépendance et grandeur. Aux qualités des poètes hindous, il joint la simplicité et la beauté de l'ordonnance, l'économie dans la richesse. Le monde des poèmes homériques est baigné d'une lumière pure ;
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ces œuvres unissent la précision historique et la poésie des détails, la clarté dans la narration et la force de l'imagination. Ce développement complet manque aux poètes de l'Orient primitif. Homère, grave et animé, déroule un tableau mobile, vaste, bien proportionné surtout harmonieux; c'est le caractère distinctif de Fart grec.
L'Iliade contient Thistoire de la vie guerrière dans les temps primitifs; 1 Odyssée, celle de la vie aventureuse. Les effets poétiques abondent dans ce dernier ouvrage, dont la variété naïve fait le charme, les effets dramatiques dominent dans l'Iliade. L'auteur emploie des images physiques et palpables ; ses vers sont des paroles sculptées et lumineuses, comme dit le Scoliaste. Cette clarté d'intelligence se perpétuera chez les Grecs.
La vie héroïque, peinte par Homère, s'éteint et fait place au génie républicain des cités grecques. Hésiode est déjà imprégné de cet esprit nouveau, qu'il mêle confusément aux traditions cosmogoniques : poète tempéré, sans grandeur, sans éclat, il faut l'étudier comme témoin de la transition qui s'opéra de son temps et qui transforma peu à peu les mœurs héroïques en mœurs républicaines.
Le mouvement est donné ; toutes les facultés du peuple grec se développent et tendent à la liberté ; quand il se voit menacé par la monarchie la plus puissante du monde, un nouvel élan lui est communiqué par le danger; sa force intellectuelle et son énergie guerrière s'en accroissent.
Pindare et Eschyle sont contemporains de cette lutte.
Pindare n'appartenait pas à cette race ionienne et démocratique, dont les sentiments prévalurent ; cet homme de génie était attaché aux principes et aux mœurs des
10 i;antiquîtk.
Doriens, qui favorisaient Taristocratie. Le peuple dorique avait ses arts spéciaux et ses poètes nationaux dont Pindare donne encore Tidée. l/origine dorienne de Pindare explique son enthousiasme pour les hauts faits des races antiques, pour les vieux souverains de la Grèce, les héros des temps primitifs et les habitudes de leur vie. Chantre du passé, dédaigneux des institutions nouvelles, il est souvent oriental par la marche des idées et le choix des images. Comme les poètes asiatiques il rapporte tout aux dieux ; doué d'une inspiration moins libre que celle d*Homère ; chez lui, la hardiesse des figures, la solennelle douceur du style, rappellent l'Orient théocratique. Dans Eschyle, mi me témérité orientale, jointe à Kenthousiasme de la liberté, orgueil des souvenirs mêlé à la soir de la victoire, vieilles traditions mythologiques servant l'indépendance nouvelle. Eschyle emploie un art qui vient de naître, et ne lui donne pas une forme accomplie. Mais quelle terreur el quel patriotisme ! Ses personnages sont des Titans.
Hérodote, THomère de l'histoire, créa la prose, et raconta dans un langage, libre des entraves du rliythme, les événements de la guerre contre les Perses, les choses remarquables que ses voyages lui avaient apprises, les traditions mytholojjiques, les mœurs et les préjugés des peuples, ce qu'il avait observé, écouté et senti. Plein de digressions, épique plutôt qu'historique, il brille par la clarté, l'abondance, la marche facile de la narration. Point de critique ; le merveilleux ne Tétotme pas; chroniqui'ur et non juge, il répèfe aux Grecs victorieux, avec une fidélité charmante, comment ils ont triomphé.
Sophocle perlectionne la traj^édie, et accomplit dans son plus noble accord, l'harmonie de la conception et de la forme, de la pensée et du style. Le sentiment du
sublime s'adoucit par une piété mâle, profonde et tendre; héroïque et humain, passionné et mord, noble et pathétique, il marque le point culminant de la civilisation grecque, le beau choix des proportions, Taccord des parties et de Tensemble. La supériorité grecque se déploie dans les arts qui reproduisent Thomme extérieur ; la peinture, la sculpture deviennent l'expression poétique et éloquente des idées et des passions.
Les idées mystiques et symboliques de Tlnde, de la Perse, de l'Egypte, défavorables à la beauté, avaient sacrifié la forme à l'idée religieuse et l'avaient changée en symbole. Les Grecs immolèrent l'idée à la forme, mirent en première ligne la beauté et la réalisèrent complètement : leur Jupiter fut le plus majestueux des hommes; leur Apollon le plus beau des jeunes gens. La pensée symbolique rentra dans le sanctuaire, avec l'horrible et le difforme ; le tumulte des passions perdit sa laideur. Même chez les écrivains semi-orientaux où le style colossal domine, chez Eschyle et Pindare, une grâce terrible se maintint. Les statues grecques sont calmes; amour, désir, douleur, effroi, se montrent dans un repos majestueux. Rien de convulsif, rien d'excessif: l'Apollon du Belvédère a vaincu, il est cajme ; les faunes et les satvres sont des monstres, et ils sont beaux.
Euripide, Aristophane, Thucydide signalent le premier mouvement de la Grèce vers une décadence encore éloignée.
Euripide, sophiste d'un talent admirable, donne à la tragédie plus de rapidité et de vie pathétique, moins de vraisemblance et moins de gravité. On lui reprocha l'abus des catastrophes et des surprises, des sentences et des axiomes. Admirable dans l'expression pathétique des passions, peu curieux de ses plans et de la con-
ception de ses œuvres; il prodigua les sentences qui plaisent au \ulgaire. Il réduisit le chœur religieux à n'être plus qu*un accessoire ; il voulut surtout plaire, surprendre, et émouvoir. L'art commençait à s'épuiser; on osait sourire des vieux dogmes ; Euripide suivit le torrent du scepticisme nouveau.
Un homme vivait de son temps, misanthrope brillant, doué de l'imagination la plus caustique et du sens le plus droit, qui voyait la démocratie se perdre et perdre la Grèce ; ennemi des sophistes, charlatans de morale, qui vendant le pour et le contre, et l'art de les soutenir par des syllogismes, anéantissaient le culte de la vérité, c'est-à-dire, toute morale, toute foi, et toute grandeur; — il se nommait Aristophane. Il déclara la guerre à ces vices de l'esprit et de l'âme, et dans la flagellation universelle qu'il leur infligeait, il atteignit le talent et la vertu. Il s'acharna sur Euripide et sur Socrate son maître. Les Saturnales pleines de verve, de tristesse et de gaieté", qu'il nomma comédies, ont tous les caractères du génie ; richesse d'invention, force dithyrambique, souplesse, richesse, ardeur, éclat, facilité de diction, profondeur de coup d'œil.
Thucydide éq^rle les fictions, et laisse de côté la chronique des nations étrangères. Il dit les troubles de sa patrie et l'état des partis avec une merveilleuse clarté, une grande ordonnance de plan et de détails, dans un style concis, sombre, élevé, suspendu entre l'éloquence de la tribune et le drame tragique. La douleur que lui inspirent les maux de son pays imprime à son chefd'œuvre un intérêt grandiose ; il crée la forme historique qui a reparu avec Tacite.
Socrale meurt pour avoir professé le culte d'un Dieu unique, blessé les préjugés de son temps, proclamé la
INFLUENCES LÎTTÉRAIRES. 19
vérité morale, attaqué la tourbe insolente et spirituelle qui régnait au théâtre et sur les places publiques. Ce régénérateur de la civilisation Grecque eut Xénophoii et Platon, Tun grand écrivain, Tautre homme de génie, pour amis, pour élèves et défenseuj's.
Xénophon, qui a peu de profondeur et de grandeur, mêle l'histoire à la poésie et à la morale; c'est le créateur du roman historique, tel que les modernes le connaissent. Platon, qui a donné à la prose grecque une forme aussi élégante et plus riche que Xénophon; s'élevant au dithyrambe et descendant à la conversation naïve ; habile dans la controverse captieuse, narrateur admirable, éloquent dans l'exposition des abstractions et dans la peinture dramatique des caractères, est l'expression suprême du génie harmonieux de la Grèce.
Le domaine de la critique, celui de la science et de l'art seront éternellement partagés en deux sphères, dont l'une obéit à Platon, l'autre à son rival Aristote. Les spiritualistes seront éternellement platoniciens ; les partisans de la critique et de l'expérience reconnaîtront toujours Aristote pour chef.
Finesse, cohérence et justesse signalent la manière d'Aristote, qui embrassa tout et sut tout éclaircir, tout placer dans son rang et dans son ordre : esprit encyclopédique et lumineux, qui fonda l'enseignement systématique, classa les connaissances acquises, et posa les fondements de la critique.
Les œuvres d'Isocrate offrent le dernier raffinement du langage. Démosthène, au contraire, applique la sévérité de la dialectique à la discussion des affaires. Isocrate est artificiel; Démosthène est un artiste.
Les mœurs avaient changé; les derniers vestiges de la rudesse héroïque avaient disparu. Une comédie douce et
"la I/ANTIQUITÉ
indulgente naquit et s*empara de la vie privée. Ménandre^ le plus parfait et le plus pur de ces poètes, reproduisit avec une élégance presque idéale la réalité, le présent^ les caractères humains ; ensuite Tart dramatique, qui manquait de matériaux, périt épuisé. Dernier poète original de TAttique, dernière expression de la civilisation antique, Ménandre couronne cette brillante carrière de trois siècles.
La création perd ensuite sa force et son énergie : poètes et savants réunis à la cour de Ptolémée, peintres et sculpteurs, copistes de Phidias et de Zeuxis, bibliothécaires et commentateurs, poètes didactiques, élégiaques et idylliques, continuent la gloire Grecque, par de petits tableaux de genre, des épigrammes et des églogues, des anthologies et des scolies. La poésie se perd en un mécanisme ingénieux, Tèloquence en un jeu de paroles. Les arts, la plus belle gloire des Grecs, brillèrent longtemps encore.
Ce fut donc vers la beauté et l'harmonie de la forme que le goût hellénique fut entraîné, lixactitude de proportions, perfection d'ensemble, ordre dans la richesse, tel est Tart grec : éminemment fini, lucide, plastique. Statuaires et poètes, peintres et orateurs tendent vers le même but, vers la beauté. La magnificence asiatique, le luxe monstrueux des Hindous, la monumentale exagération de TKgypte, s'harmonient, se modèrentet se régularisent. Dans la conduite de la vie active, comme dans la scienct* et les arts, une vive clarté de perception guide les héros, les orateurs et les poètes de la Grèce antique.
Cette prépondérance de la forme physique et de la beauté extérieure, firent naître des mœurs nues sans être austères ; les dieux grecs, actifs, héroïques aventu-
INFLUENCES MTTERAIRES. 21
reux, ont manqué du type idéal de la vertu. La Grèce devait à TAsie, sinon l'esclavage, au moins la réclusion des femmes. Les Hétaïres*, prêtresses de la beauté et de la grâce, avaient rang près de la matrone et de la vierge. La ( onstitntion démocratique, nourrissant les émotions de partis, armant les citoyens contre les citoyens, donnant aux passions politiques une puissance exagérée, acheva d'isoler les femmes dont Tavilissement produisit un genre d'immoralité spéciale, une dépravation fatale dont la trace se retrouve trop souvent chez Aristophane, et même chez Platon.
§ Vin.
Polythéisme romain.
L'originalité réelle n'est le partage d'aucune race ; c'est toujours sur une donnée transmise, que les nations nouvelles élèvent leur temple et le construisent avec plus ou moins de modifications qui leur appartiennent.
Les Romains, armée permanente, voués au glaive et à la conquête, lorsque, après avoir longtemps méprisé les travaux de l'esprit, ils prétendirent à une littérature, se contentèrent d'imiter la Grèce.
La Grèce et Rome primitive ne se ressemblaient en rien. Au lieu de la variété des gouvernements helléniques, les Romains possédaient un gouvernement et un État puissants par l'unité, dominateurs par essence. Les Grecs avaient été une nation multiple, divisée < n tribus et en peuplades. Rome n'était qu'une ville (urbs) mar-
* Voy. plus bas : Les Hélatres grecques.
chant à la Conquête du monde connu, et qui Taccomplit. Avant l'époque conquérante, la vie romaine était agricole. J^s Grecs étaient commerçants, voyageurs et navigateurs. Il n*y avait nul rapport entre l'imagination hellénique et l'imagination romaine. Frappés de leur infériorité, les Romains adorèrent les modèles grecs et cherchèrent à les reproduire. Cependant l'élévation de la pensée, une rudesse guerrière, surtoutun vif attachement pour les travaux de la campagne, se manifestent chez ceux des auteurs romains qui ont le plus curieuse* ment imité l'art hellénique, et c'est ce qu'ils ont déplus intéressant; une saveur rustique s'exhale des poèmes de Virgile et nous charme par un sentiment naïf plein de majesté.
Rome, dans ses temps d'austérité conquérante, n'avait pour poésie que des chants guerriers, et des lois oraculaires. Lorsque Tarente, la Sicile et l'Italie inférieure furent conquises, les vainqueurs subirent les enseignements des vaincus. Polybe, conduit à Rome comme otage, écrivit dans sa langue avec une rare sagacité, l'histoire des Romains. Livius Andronicus, prisonnier tarentin, traduisit Homère et Eschyle envers latins grossiers. Bientôt les esclaves devinrent nécessaires à leurs maîtres, qui apprirent d'eux l'art des rhéteurs, instru» ment indispensable de l'ambition politique, s'attachèrent avec anxiété à copier les formes de l'art hellénique, et étudièrent les secrets des sophistes et des versifica* teurs, sans jamais atteindre la perfection des Grecs, maîtres d'un idiome plus varié, plus souple et plus riche.
Les Romains, ne réduisirent point en épopée les traditions de leur cité, comme l'avaient fait les Hellènes et même les Hindous, n'accomplirent pas, comme Pindare,
le tableau dithyrambique de la vie héroïque, ne mirent en scène ni les grands souvenirs de la patrie, ni les figures historiques de Camille, de Lucrèce, de Coriolan, de Brutus, de Porsenna. Rome ne posséda ni théâtre ni épopée qui lui appartinssent.
Il y avait dans l'âme romaine quelque chose de sévère et d'inexorable qui s'opposait au mélange de la vérité et de la fiction. Grœcia mendax, la Grèce menteuse, imitée des Ronfàins, n'échappait pas à leur mépris. Lorsque Ennius emprunta aux Grecs la combinaison du dactyle et du spondée formant le rhythnie du vers épique, il ne pensa point à créer une épopée, mais des Annales.
La mythologie grecque, favorable à la fiction, indulgente aux erreurs des hommes et des dieux, aux mensonges des poêles et aux rêves des philosophes, permettait tout, en faveur de la beauté. Le polythéisme romain, religion austère, reconnaissait pour protecteur Mars, et non Apollon, dieu hellène. Jupiter romain, roi terrible, remplace le Zeus d'Homère, tout-puissant et voluptueux. La superstition profonde du Latium corrigeait l'indécence des dieux par la gravité des cérémonies; même les bacchanales devenaient guerrières et violentes. De là les Atellanes, comédie burlesque particulière aux vieux Romains. Les masques caractéristiques des Atellanes qui semblent avoir donné naissance aux masques de l'Italie moderne disparurent avec l'imitation grecque, bien que Plante ait conservé quelques vestiges de cette rude gaieté.
Lucrèce alla plus loin; il emprunta aux Grecs, nonseulement le rhylhme et la forme, mais la doctrine philosophique d Épicure,
Nul poète du Latium n*a déployé plus de génie et de
liiâle grandeur ; nui n'a chanté la nature avec une énergie plus intense. 11 a emprunté aux Hellènes le poème didactique et scientifique, forme née, dans la Grèce mourante, des savants travaux de l'école Alexandrine. Le poète ne doit pas résoudre de problème ; il contemple la nature et chanle. Lucrèce l'explique par une investigation anatomique. Admirable dans ses tableaux du monde, des bouleversements, des cataclysmes, des phases de la nature, il est âpre et subtil dans cette exposition de la doctrine épicurienne, qui répugne à la poésie.
Rome, sévère dans sa discipline, ne séparait pas le talent d'écrire du talent d'agir. Cicéron et Gésai\ agissaient et parlaient avec puissance ; Cicéron, esprit délié, lécond et souple, se rapprochait du génie grec ; César, plus grand et plus simple, était la dernière expression de l'activité romaine. Cicéron a surtout contribué à créer la civilisation littéraire des Romains ; il a réglé l'enseignement de l'éloquence, appliqué le langage latin aux sujets philosophiques, et fixé l'idiome vacillant. Fécond, harmonieux, et d'une suprême habileté conmie écrivain; vaste, facile, varié, comme orateur; maître d'une grande pratique de rhéteur, d'une gravité douce, d'une raillerie altique, et d'une souplesse qui prend tous les Ions, il a peut-être trop de mots et trop peu d'idées. Connue philosophe, il expose les théories avec grâce, clarté, éloquence. La décision de la pensée, la concision du style sont les qualités qui manquent le plus à ce charmant et sympathique génie ^
César les possède ; son style est vif, sa parole impérieuse et brève, sa narration simple, sa lucidité rapide. 11 y a de l'homme d'État et du général d'armée dans cette coordina-
* Yoy. plus ba3, Paradoxe contre Cicéron.
INFLUENCES LITTÉRAUŒS. J5
lion haute et ferme, dans cette régularité sans froideur, dans cette simplicité qui n*a rien de vide.
Varron, polygraphe érudit, archéologue élé^jant; Salluste, grand peintre de portraits, entaclié de-quelque affectation, et qui voulut reproduire Thucydide : Tite-Live, qui, des traditions antiques, a composé une histoire demifabuleuse, admirable par la pureté du coloris, Taboudance de la diction, la grâce animée de la narration, surtout par Taccent profond d une âme romaine, doivent être cités. Les arts de la Grèce ont pénétré dans Rome . La vieille aristocratie meurt avec Brutus.
Une nouvelle ère produit Horace, Virgile, Ovide, 4*roperce, qui écrivent sous Tœil du maître. L'éloquence du Forum reste muette.
Virgile brille sui tout par une délicatesse étrangère au vieux génie romain, et un amour ardent de la nature, qui est le fond de ce génie. Le bon Evandre et le berger du Galèze sont les vrais héros de Virgile : dans les Géoryiques^ une douceur d'âme admirable s'allie à Texpresaion la plus chaste et la plus juste. Voyez VÉnéide, au contraire ; les deux parties qui la composent, la partie italique et la partie troyenne, manquent d'harmonie ; le sentiment pur et profond qui y règne esfgênè par l'imitation. Ce qu'il y a de plus neuf dans cette épopée, c'est la pointure de l'amour. Un sentiment de pudeur passionnée y respire et semble appartenir d'avance à l'ère chrétienne. Didon suffirait à la gloire de Virgile (1).
Properce, versificateur moins accompli que Virgile, et dont le génie était plus épique qu'é égiaque, fut le plus agréable poète de celte école imitatrice des Alexandrins, à laquelle se rattachent aussi Catulle et Tibuile.
Horace, le plus brillant des poètes épicuriens, repro-
duit en vers latins les poètes lyriques de la Grèce, et perfectionne la satire, seule forme poétique que les Romains eussent inventée, tableau comique et spirituel de la vie privée. I/ode d'Horace est concise, élevée, souvent vigoureuse. Sa satire , toute romaine, étincelle d'esprit, de bon sens et de justesse.
Plante avait reproduit des pièces grecques avec quelques altérations, mais avec une puissante verve de style; Térence les traduisit plus fidèlement et avec une grâce ravissante. La tragédie des Romains fut plus factice encore ; leur plaisir tragique était de voir trois cents lionâ s'eiitre-dévorer dans le cirijue ; leur drame était de remuer et d'écraser le monde. Dans les tragédies de Sénèque, déclamations laborieuses, des masques héroïques se jouent, comme des marionnettes colossales, creuses et sonores.
Le passage de l'ère d'Auguste à celle des empereurs, fut marqué par l'apparition d'un écrivain fécond et corrompu, dont la mollesse séduisante annonce un commencement de dégénération, Ovide, poète plus asiatique que romain. Il se joue du polythéisme avec une verve infinie, double preuve de la décadence de la religion et de celle de l'art.
Réfugiées dans le stoïcisme, les âmes qui avaient de la grandeur, furent irritées par les flatteries prodiguées aux plus horribles tyrans qui aient pesé sur le mondé ; on vit Sénèque et Velleïus professer dans leurs écrits l'admiration fanatique des vertus d'un autre âge, et se venger par l'exagération de leur austérité, de leur avilissement même. Ceux qui, comme Juvénal et Pline l'Ancien, avaient un talent vigoureux et une âme honnête, n'évitaient ni l'endure des méMph" "^ m* !• «^^cherche de la phrase;
lî^FLUENCES LITTÉRAIRES. 27
Pline, l'Ancien, réunit dans une encyclopédie éloquente les connaissances physiques de son époque ; Lucain, rhéteur enthousiaste de la liberté, faillie dans sa conduite, prodigue les éloges à Néron qui les paye en lui envoyant le bourreau. Son poëme, énergique déclamation, est une histoire, non une épopée. Martial et Pétrone émanent de la licence romaine qu'ils reproduisent et qu'ils décrivent. Les orgies asiatiques, en pénétrant dans Rome après avoir traversé la Grèce, s'étaient empreintes d'une fureur et d'une corruption gigantesques qui se révèlent -dans Pétrone, Martial, Juvénal: c'est le contrecoup des mœurs stoïques. Perse cacha dans des vers symboliques la misanthropie amère que lui inspiraient ces temps. Sénéque le philosophe, nourri des axiomes grecs, et surtout de ceux des stoïques, éblouissant d'éclat et de saillie, paraît à côté de l'aimable Pline le Jeune, esprit dont l'éloquence n'est pas sans recherche. Cette seconde époque, qui commence avec César et finit avec Adrien, est fermée par un prodige : Tacite l'historien réunit l'âme de Caton et le génie solennel de Démosthéne, l'art profond de Thucydide et une sagacité que nul n'a dépassée.
Ici s'arrête la littérature vraiment romaine ; pour caractère, elle a l'élévation du sentiment national ; elle est fière, même dans ses écarts. Les écrivains que nous avons le plus sévèrement jugés, Perse, Velleïus, Sénéque, offrent de rares et fortes beautés. L'histoire est le domaine du génie romain : haute et simple chez César ; ornée sans exagération, éloquente sans enflure, chez Tite-Live ; chez Tacite, éclatante comme le drame, et sombre comme le regret.
La source de l'éloquence et de la gloire romaine est
tarie ; rOrient reprend l'influence; et la Grèce, toujours fertile, étonne encore le monde.
g IX.
Transition du polylhéîsme au christianisme. — Seconde période
grecque.
Le Latium est détruit, la cité-reine, capitale du monde, embrasse toutes les mœurs, toutes les nations, tous les langages. L'architecture se fait égyptienne, tyrienne, parlhe et numide. Le Gapitole s'ouvre à tous les dieux. La vieille Rome, égoïste et dominatrice, a perdu ses souvenirs sacrés et impérieux ; et dans celte affluence des nations rivales que home attire à elle, la Grèce reprend sa supériorité éternelle. La ^our de Pt^lémée avait nourri longtemps une population de savants et de versifirateurs de peu de génie ; la décadence de la Grèce se retrempa dans Téner^ie romaine. Après un siècle de repos, la seconde époque hellénique s'annonce pendant la lente propagation du christianisme judaïque qui jette une partie du peuple et de l'armée aux pieds de Jésus. L'Orient renouvelle la civilisation pour la troisième fois.
Les écrivains grecs de la décadence conservent quelque naïveté dans la forme et décrivent des mœurs poétiques. Théocrite, sans altérer le langage des pâtres» des bouviers et des pêcheurs de Sicile, jette sur son tableau une couleur pleine de charme. L'anthologie est semée de traits délicats et gracieux ; Callimaque a du mouvement et de l'harmonie. Stace au contraire, se perd dans l'affectation et la nullité ; son bruit mesuré n'est plus de l'art. Pendant que des panégyristes insipides déshonorent
la prose romaine, les Grecs ont Plutarque, Arrien, Lucien, Hérodien, Marc-Aurèle et Julien, empereurs de Rome, deux grands hommes, écrivent en grec avec élégance et dignité. Plutarque, chroniqueur et raconteur aimable, mais non pas naïf, écrivain plein d'onction, de verve et de charme, naît en face de Lucien, admirable railleur. Voltaire de cette autre décadence, flagellateur d'une époque qui ne voulait plus croire aux dieux et se réfugiait dans la magie, qui exécrait la vérité et se laissait dominer par les sophistes ; brillant auteur comique, auquel il n'a manqué qu'un théâtre. Arrien est assurément l'historien le plus remarquable d'Alexandre. Hérodien a écrit avec énergie et simplicité l'histoire des Césars dépravés qui succédèrent à Marc-Aurèle. Julien, doué d'une âme haute, d'un esprit noble et du talent le plus brillant, combine dans son style, sur lequel se joue un reflet oriental, la manière de Lucien et de Xénophon. Sa lutte contre un siècle entraîné vers le christianisme a nui h son talent que l'on a trop oublié et qui s'est comme englouti dans le torrentde la civil sation nouvelle qui triomphait. Nous voici sur les limites de deux mondes. Le monde antique finit ; les dieux s'en vont. Jéhovah reparait, appuyé sur son fils devenu homme, identique à son père, et uni à lui par l'amour. Le polythéisme a fini sa course. On ne veut plus de ces symboles impuissants, immoraux, usés, flétris, qui ont accueilli dans leur sein Héliogabalc et Néron. Les esprits se tournent de nouveau vers l'Orient. Le polythéisme expird dans un long combat.
30 1,'ANTrQUITÉ.
Influence asiatique et chrétienne.
Le conflit est immense et toutes les nations y prennent part ; l'Asie surtout, la vieille Judée, l'Inde, mère des rêves mystiques, TÉgypte symbolique, enfin l'Orient tout entier qui fait de nouvelles irruptions dans rOccident La foi de Jésus s'imprègne des théories asiatiques.
On veut assimiler aux doctrines et aux dogmes chrétiens le Sabéisme persan. Origène, écrivain remarquable, essaye d'harmoniser avec le christianisme la doctrine hindoue de la métempsycose. Le paganisme, guidé par l'empereur Julien, essaye en vain de renaître. La Grèce elle-même, devenue chrétienne, offrit à la religion nouvelle, l'appui de son éloquence, de sa subtilité, de son érudition. Quelques philosophes se rangèrent sous Tau* tre bannière, et le combat fut plein d'intérêt. Les néoplatoniciens, qui voulaient remplacer le paganisme par des doctrines savantes et spiritualistes, furent les seuls adversaires dignes des chrétiens. Alors parurent dans ce tumulte les Plotin, les Porphyre, les Jamblique, polémistes, soulevant un tourbillon d'idées et de savoir où l'éloquence et l'art devaient périr.
Les vrais orateurs sont Basile, Grégoire de Nazianze, Ambroise, Chrysostome, immortels par le mouvement qu'ils communiquèrent au monde, imitateurs heureux de l'antiquité grecque, chefs de la nouvelle civilisation et dont les noms ne périront pas.
Depuis longtemps Tintroduction des idées et des locutions étrangères au sein de la langue latine en avait al-
féré la pureté. L'invasion des dialectes barbares avait précédé l'invasion armée. Sénèque et Lucain, Espagnols d'origine, offrent les défauts el les qualités des Espagnols modernes. Africains, Gaulois, Gétules, Égyptiens, avaient transformé l'idiome de Rome. L'imitation de l'Orient, dont nous avons vu plus haut l'influence s'étendre, augmenta cette complication et créa une langue nouvelle, compliquée, obscure, dont quelques hommes se servirent avec habileté. La dialectique pressante d'Augustin, son érudition, son éloquence subtile et étincelante; la terrible et sombre ferveur de saint Jérôme, familier avec les livres hébreux; la puissance de Tertullien, la verve de Lactance, offrirent un spectacle singulier. Nés dans les contrées les plus éloignées de Rome, inslruits, doués de force et de génie, ils rédigèrent des pensées éloquentes en style barbare, mélange de savoir, d'incohérence, de recherche et de vigueur ; dialecte sans exemple jusqu'alors.
Peu à peu tout changeait: le culte de la forme finie disparaissait devant le culte de l'âme et de l'infini. La religion chrétienne s'appropriait, en les modifiant, les formes de l'architecture grecque; la belle église de Sainte-Sophie s'élevait à Constantinople, et ce dôme, que Tarchitecte Anthemius jetait hardiment dans les airs, semblait une image audacieuse de la foi nouvelle qui suspendait l'homme entre deux éternités.
Partout le nouveau type se montrait. Vénus ne sortait plus des eaux, beauté féconde et créatrice, soumettant le monde à J'amour, et l'amour à la volupté; la vierge mère était adorée, pudique dans son enfantement miraculeux, symbole de chasteté dévouée. L'Apollon radieux cédait la place au Christ souffrant. La foi n'était plus fiction et poésie; c'était chose sévère et divine. Les Bar-
bares menaçaient ; la société tremblait sur ses bases. Le christianisme, qui ne remédiait pas à raffaiblisspment des mœurs, à Ténervement des âmes, à la dissolution des liens sociaux, à la perte de la liberté civile, à la mort de Ténergie morale et du sentiment patriotique, reconstituait une patrie céleste où se réfugiaient les âmes tendres et croyantes, et rejetait dans l'obscurité les arts plastiques du polythéisme. Forçant les hommes misérables à redescendre dans la profondeur de leur âme, il les éloignait du culte de la forme et des arts qui en dérivent.
L'avènement du christianisme au trône de la civilisation et du monde fut d'abord funeste à la sculpture, à la peinture et à la poésie. L'ancien Olympe, qui les avait protégés, n'était plus qu'un fantôme, et la religion nonvelle daignait à peine s'abaisser jusqu'à eux. Elle proscrivait les exercices gymnastiques de la Grèce, et le développement libre du corps. La sculpture, qui avait dû sa perfe< tion à ces mœurs antiques, devint raide et mesquine, pendant que l'architecture, art éminemment religieux, s'enrichissait de créations hardies. Le génie lyrique et l'art musical, art passionné, infini et enthousiaste, s'exaltèrent.
Sans vie réelle, une poésie païenne, factice et décolorée, survécut îiu polythéisme. On essaya aussi d'appliquer aux dogmes chrétiens le rhythme des poésies païennes. Prudentius, Vigilantius et d'autres s'épuisèrent dans ce labeur stérile.
Cette longue route à travers les siècles a légué un trésor de connaissances variées à Byzance, qui ploie et se courbe comme l'opulent héritier que ses trésors embarrassent, que les vices de ses ancêtres énervent, et qui traîne dans un éclat impuissant ce double fardeau. Là
régnaitunefoi demi-platonique, demi-voluplueuse,pleine d'exaltation, d'austérité; d'éloquence, conservant des traces mythologiques et mêlant au culte chrétien le souvenir des voluptés de l'Asie. Au milieu de ces mœurs fausses, bizarres et corrompues, des paroles saintes retentissaient ; un culte pur se formait. Lis Barbares s'avancent; ils vont rappeler à une vertu plus mâle ce monde énervé, ces hoîifimes ivres de sédition, de mysticisme et de subtilité théologique, ces chars dorés, ces meutes dVsclaves, ces troupes d'eunuques, ces femmes vivant au milieu des parfums, ces jeunes chrétiens aux sandales emperlées, reposant sur des lits d'ivoire incrustés d'or, sous des portiques de jaspe, dans des palais aux vitraux colorés, et disposés pour les diverses saisons; ces gens qui voulaient bien s'a^enou lier devant la croix, mais non se sacrifier à leur pays et leur foi. Ce monde perdu ftit la proie de Gnths et des Huns. Les peuples de proie chassent les populations romaines, incendient les villes, égorgent les enfants et les femmes. Rome, prise et reprise, est enfin brisée comme un jouet. LesGoths régnent dans la Grèce et dans la moitié de l'Italie ; les Vandales désolent l'Espagne et l'Afrique.
Attila, le dernier, part du pied de l'Altaï. Toutes les hordes caucasiennes, la moitié des nations germaniques le suivent. L'empire tombe démantelé ; il n'y a plus que villes fumantes, statues brisées, peuples moissonnés, arts expirants; on peutcrtdre la civilisation anéantie, l'esprit humain frappé de mort. Il se régénère.
§xi;
Ère chrétienne. -- Influence septentrionale.
' Sans les barbares, l'Europe aurait croupi dans un état de marasme efféminé, plus déplorable que l'état sauvage. En faisant couler le sang des Romains, Us reconstituent Tempire allangui. Une sève nouvelle, farouche et puissante, circule dans le Corps social.
Tout fermente alors confusément et obscurément dans l'empire romain détruit. Pour former notre civilisation, il a fallu que le génie septentrional et païen de la Scandinavie et de la Germanie se heurtât contre le génie oriental, l'influence grecque, la foi chrétienne et la littérature des Romains. Au génie septentrional se rattache l'établissement de la féodalité, si puissante sur l'Euro^; au mysticisme asiatique enté sur la foi religieuse, la grande expédition des croisades; à l'influence grecque^ la subtilité métaphysique des écoles ; à l'influence latinCi rimitation des classiques, imitation qui a guidé toutes les littératures du midi de l'Europe.
11 n'est pas une des conquêtes de la civilisation depuis quinze cents ans, dont le germe ne se trouve contena dans les influences que nous venons d'indiquer.
Le Germain naissait poète; il marchait au combat sous l'inspiration du barde ; sauvage et illettré, il possédait l'enthousiasme intime qui depuis si longtemps s'était enfui des âmes romaines et grecques. Goths, Alains et Vandales, couverts de sang, vêtus de peaux de bêtes, chantaient sous la tente d'Attila, devant le trône de Théodoric, les vieilles races et les traditions héroïques de leurs rochers paternels. L'admiration pour Rome a trop
h ces peuples du Nord, qui saccagèrent l*empire, i avaient de longues injures à venger. La déla tyrannie, la cruauté des enfants de Mars et ériorité dans les arts de la guerre comme dans la civilisation, avaient pesé d'une manière atroce Germains, ces Bretons, ces Suèves, ces Parthes, naient enfin, plus nombreux et plus forts, déï Capitole oppresseur. Ce n'étaient point des races blés ; lesGoths surtout, d'un caractère plus doux facile que lés autres barbares ; ils furent suivis route d'une civilisation nouvelle, par les Angloet par lés Francs.
uence du Nord se rattache aux bardes d'Irlande Iretagne, aux Skaldes Scandinaves, aux poètes De l'esprit de leurs compositions, du génie de lants, modifié parle christianisme, altéré parles ons du temps et des empires, par les souvenirs e et de la Grèce, ont émané la littérature et les l'Europe moderne.
dans l'obscurité antique de la Scandinavie que ; fortes empreintes de ce génie septentrional se encore saisir.
liants épiques de l'Edda nous introduisent dans irbarie colossale ; dans le Ragna-Rokur Scandiout est bref, mystérieux et monumental ; un dé-* 3 sang confond les dieux et les démons, qui disant à la fois sous ses ondes lugubres; tout y la lutte contre la nature et le mépris de la vie. s restes monumentaux de la civilisation du Nord, le théogonie variée et brillante ; une sévérité d'unité et de terreur, mais surtout de tristesse ; de paroles que de faits ; et une dernière catas^ toujours douloureuse.
36 L'ATsTlUUlTE.
Le Beowulf Anglo-Saxon, et le Livre des héros (Helde huch) nous révèlent les souvenirs effacés de ce mom primitif, Scandinave, Gothique et Germain. Le peup sou\erain la nation armée se meuvent au-dessous d chefs, possesseurs du sol, et obéissent fièrement àd maîtres de leur choix.
Cette terrible influence septentrionale envahissait TEi rope. En devenant chrétiens, les hommes du Nord i perdaient ni leurs habitudes ni leur génie. Le pagai s'évanouissait devant le christianisme; non sans un lange bizarre. Les vieux poètes en adoptant la fora chrétienne, conservaient souvent un fonds païen et sej tentrional : l'activité intellectuelle pénétrait jusqu'à fond du Nord, dans les monastères de l'Irlande et (i l'Ecosse pendant que les chantres chrétiens se laissai corrompre par les idées et les formes gothiques.
Les contes populaires et les vieilles lois irlan les livres de Lecan, de Sllgo^ de Ballymotej les ann d'IniS'Fallen, de Tighermass, de l'archevêque de ( il toute cette littérature irlandaise, ensevelie dans la po r des bibliollièques, avait pour historiens et généalogiste les Seanachies; pour romanciers les bardes, qui mèl à la tradition mythologique la tradition historique; p compilateurs de lois les Brechons. Le peu de document qui nous restent sur cette littérature nous permettei cependant de jeter un regard lointain sur les arts ancien d'une contrée si malheureuse aujourd'hui. A pe quelques vestiges de coutumes anciennes, conservée dans les comtés de l'Irlande, et une langue que peu i personnes comprennent ou étudient, portent-ils lémoi gnage de cette civil sation éteinte.
N'oublions pas les bardes, dont le souvenir nous es parvenu si grand, si héroïque et dont la seule trace s*
INFLUENCES LlTfÉRAiaES. 37
trouve dans les fragments épiques de l'Ossian irlandais, défiguré par Macpherson, et que nous connaissons sous le nom d'Ossian. Les chants des vieux Keltes dont Macpherson a donné une parodie, sont surtout remarquables par l'énergie active et la concision. Une teinte plus mystique règne chez les bardes Gallois (Aneurin, Taliesin et Merdyn, que Ton a tranformé en Merlin) , païens à peine christianisés, qui essayent d'identifier les deux croyances, et de combiner avec la foi de Jésus le culte mithriaque et les idées druidiques.
Cependant Byzance assoupie conserve ses trésors littéraires. li'Occident, plus barbare en apparence, possède une énergie plus féconde. Parmi les Anglo-Saxons, Alfred forme la langue nationale, Charlemagne a ses moines chroniqueurs, ses annalistes, et ses philosophes. Dans le Nord, apparaît Tarchilecture nonmiée gothique, manifestation du génie septentrional et du génie du moyen âge; élevant Tâme vers le ciel par la hauteur démesurée des voûtes, elle flatte l'imagination par la richesse des ornenements; architecture de mystère et de variété infinie, colossale et symbolique.
Le passé poétique des Romains, c'était la Grèce ; le passé poétique des Grecs, c'était l'Egypte et l'Inde. Notre passé, notre antiquité, c'est le moyen âge septentrional. Du génie septentrional sont nés cet amour de la nature, cette contemplation mélancolique, ce culte des femmes, et celte méditation tendre, abstraite, souffrante, que le génie oriental repousse, et qui a donné un caractère nouveau à la littérature et aux arls chrétiens.
g XII.
Influence des langues romaines.
L*influence septentrionale, gothique, Scandinave, germanique, normande, influence neuve pour le monde, rencontra l'influence latine, la tradition savante, qui gardait le trésor des connaissances acquises. Ces deux civilisations se touchèrent : l'une vénérée, l'autre incomplète ; l'une entourée de bandelettes sacrées, l'autre attendant sa naissance d'une convulsion pénible. Sous Théodoric, un dernier effort de la littérature latine rappelle avec faiblesse et timidité, mais sans prétention et sans emphase, les beaux temps de Rome. Cette vivace énergie de l'idiome latin conserva un point de conununication entre l'antiquité et le monde nouveau.
Les Romains transmirent à l'Europe occidentale les connaissances et les études grecques, et commencèrent l'éducation du moyen âge, qui, s'emparant des souvenirs païens, fit de Rrutus un preux, d'Alexandre un paladin, de Vénus la vierge Marie. Les idiomes nouveaux, nés de la corruption du latin, mal parlé par tant de peuplades, patois à peine formé, ne suffisaient pas aux affaires publiques. Le latin, langue de la diplomatie, de l'Ëglise et de Tinstruction, servait à rédiger les chroniques, les actes publics, les chants pieux, et même les enseignements théologiques. De là Cette vénération vouée au latin ; vénération qui, surtout dans les pays où le clergé a été puissant, en Italie, en France, en Espagne, ne s'est jamais éteinte. Rome, dont la littérature se modelait sur la Grèce, communiqua son goût aux nations
romaines ; les nations teutones résistèrent à cette in* fluence.
A Tépoque où notre examen nous a conduits, la langue latine est reléguée parmi les langues mortes. Par une insensible transition, les dialectes de la langue latine se séparent, s*isolent et laissent loin d'eux leur source commune, l'idiome du Latium. Le provençal, destiné à mourir le premier, éclôt le premier de la langue romaine corrompue. L'italien, né de la langue rustique de l'Italie, se perpétue et se fixe. L'espagnol, mêlé de gothique, de latin et d'arabe, consei^e une partie de son caractère primitif. C'est dans le français que le latin domine le plus. L'anglo-saxon et foute une littérature écrite dans cette langue périssent. Du mélange de cet idiome avec le français ilaît l'anglais moderne. Le saxon, issu de la vieille langue gothique, enfante l'allemand moderne. Des langues, des nations, des poésies nouvelles apparaissent dans cette confusion de l'Europe.
Les rapports d'homme à homme n'étaient plus les mêmes, les rapports du sexe fort et du sexe faible avaient subi une modifîcation profonde. La vie aventureuse des conquérants septentrionaux aimait à se fier au hasard et à le braver. L'expression de l'amour était devenu mystique, d'ardente et de sensuelle qu'elle avait été jadis. La femme, que les païens avaient enfermée dans le sanctuaire de la famille, passait enfin pour digne des hommages du puissant et du fort ; dans ce rôle important et nouveau, placée sous la protection de la Mère de Dieu, elle sortait du cercle des soins doriiestiques. De là naissent féodalité, chevalerie, galanterie; la poésie chante les périlleuses entreprises, le pouvoir des femmes et de Tamour sur notre vie, les délicatesses infinies qui naissent de cette passion. Cette littérature chrétienne et
40 LANTIQUITÉ.
moderne, qui a inspiré les romans et chansons du moyen âge, les sonnets chevaleresques et galants, les drames fondés sur le danger des situations plutôt que sur le développement du caractère, a pour maîtres Pétrarque, Caldéron, les Troubadours, éminemment romantiques. Dante est chrétien avant tout. Le génie de la chevalerie et du christianisme fait partie du génie de Shakspeare, sans l'absorber.
Les influences septentrionales, les initiations du culte odinique, les anciennes associations germaniques, avaient préparé le génie féodal, dévouement libre envers l'homme libre, qui rend, en échange de cette servitude volontaire, une protection généreuse : ce dévouement existait depuis longtemps en Germanie. Réalisé dans la féodalité, mêlé à la fraternité chrétienne, il reçut d'elle une sanction pieuse, et se transforma en chevalerie.
Mahomet, héritier du christianisme et de l'astrologie arabe, avait régénéré l'Orient par un stoïcisme fanatique et voluptueux. Sa religion fit un seul corps des Arabes, Syriens, Turcs et Persans ; l'Ismaélisme, secte terrible qui courait au meui tre sous l'inspiration de la volupté, se joignit au mahométisme, son ennemi, pour effrayer l'Occident chrétien. Les barbares orientaux firent trembler sur leur trône les empereurs de Constantinople. Les papes armèrent la chrétienté. Aux cris : Dieu le veut! Dieu le veut! on se précipita sur l'Asie, et les croisades décidèrent une nouvelle fusion des peuples. Les nations sauvages qui avaient envahi l'Europe, confondues avec les nations vaincues, se rejetèrent de nouveau sur l'Orient, qu'elles inondèrent.
Ce fut la grande époque de la poésie chevaleresque, que les troubadours firent fleurir en Provence, d'où elle se propagea en Allemagne et chez les Italiens. Les Min-
nesingers allemands, plus graves et moins sensuels que lek Provençaux, chantèrent à la cour des empereurs souabes un amour éthéré et une chevalerie divine.
D'anciennes ballades, remaniées pour exciter l'enthousiasme des Croisés, produisirent les poèmes sur Charlemagne, que le faux archevêque Turpin a compilés et réunis dans son étrange roman ; ces épopées, devenues populaires, reproduites, altérées, modifiées, parvinrent jusqu'aux quinzième et seizième siècles. Les Amadis n'en sont que le reflet lointain. Le Boyardo, le Pulci, TArioste, finirent par les tourner en raillerie; le Don Quichotte de Cervantes leur porta le coup mortel.
Les seuls poèmes vraiment chevaleresques sont les poèmes de la Table-Ronde, où se développent les premiers essais de galanterie. Un platonisme singulier s'y mêle aux idées chrétiennes, aux aventures germaniques, aux merveilles de l'Orient mystique et aux souvenirs des bardes du pays de Galles. Le Titurel de Wolfram d'Eschenbach est peut-être le plus remarquable produit de cette combinaison du platonisme chrétien avec les mœurs dures et fortes des Germains et des Normands.
Du génie septentrional, transformé en génie chevaleresque et modifié par le contact de TOccidenl avec l'Orient, émanèrent donc une poésie originale, un art original, une littérature chrétienne, septentrionale, encore mal élaborée, et qui suivit une route différente, selon le génie de diverses nations. L'action des éludes romaines ne cessa point de dominer l'Italie et la France. Le souvenir toujours impérieux d'Aristote et de Platon, celui des subtilités byzantines et des discussions tliéolof'.iques, éternisées par le génie grec et mise^ en œuvre par le génie de l'Occident, créèrent la scolastique. Rome, toujours politique et savante dans la gestions. de
ses intérêts matériels, ramena vers elle toute la chrétienté, dont elle devint le tribunal permanent; les arts chrétiens eurent pour capitale sacrée, pour centre et pour sanctuaire l'antique Rome, qui accomplit ce que n*avait pu faire le christianisme primitif. Le catholicisme se rendit maître de toutes les sectes, en les balançant Tune par Tautre, en équilibrant la Gnose des théosophes, l'inspiration des mystiques, la réalité des Ëbionites, ridéalitédes Docètes, l'ascétisme des uns et la foi pratique des autres. Ce travail fut achevé par la philosophie théologique du moyen âge, labyrinthe immense, dans les détours duquel de fortes intelligences se plongèrent et se perdirent avec bonheur.
Les monuments les plus précieux du moyen âge sont les monuments théologiques et poétiques. En première ligne se montre l'Kdda Scandinave; puis les Nibelnngen germaniques, « les Enfants de la Nuit, » Iliade du Nord, « pleine de sang et de vie, de grandeur et de meurtre, de noces et de cadavres, » comme dit le chantre antique. Le poète ou les poètes qui ont travaillé cette tradition Scandinave, d'après les mœurs allemandes, nous montrent des héros de fer, des cœurs de bronze, des caractères indiqués d'un mol. Tout est dur, colossal et avives arêtes ; >c'est le Nord lui-même. Le poëme espagnol sur le Cid vient ensuite ; véritable épopée, d'un intérêt bien plus puissant, parce qu'elle suit la réalité historique. Enfin, il ne faut pas oublier les poèmes chevaleresques français, narrations brillantes, variées, surtout ingénieuses.
g XIII.
Les Arabes. — L'Espagne arabe. — Les Persans.
L'Arabie, qui ne possédait autrefois, comme nous l'avons dit plus haut, que des chants lyriques dictés par Torgueil, l'amour et la haine, se complut aux féeries de la Perse, qui elle-même les avait empruntées aux Indiens. Sur ce modèle furent composées les Mille et une ISuitSy chef-d'œuvre de l'imagination orientale. La doctrine mahométane, qui emprisonnait la poésie et l'art dans le Koran, amas de la magie, du sabéisme, du gnosticisme et du manichéisme, fragments réunis sans ordre, non sans génie, par une main puissante, repoussa les jeux de l'esprit persan ; et tandis que les Ottomans se renfermaient dans le cercle étroit où leur prophète les parquait, le génie plus libre des Arabes se joua dans ces belles et naïves fictions, délice du monde entier, magnifiques et merveilleuses comme le ciel et les fleurs d'Orient : les Mille et une Nuits.
Un siècle et demi s'était écoulé depuis l'hégire, quand la famille des Abassides, en montant sur le trône des khalifes, y porta l'amour des arts et des lettres. Tout à coupla civilisation arabe, jusqu'alors endormie, prit un essor inattendu et rapide, et jeta une lueur plus impétueuse que durable, qui projeta sur l'Europe une teinte très-prononcée. Aaroun-Al-Raschid et Al-Mamoun firent de Bagdad la capitale des lettres ; leur cour se composa de poètes et de philosophes; les chameaux chargés de livres grecs et persans couvraient les routes qui conduisaient à Bagdad et à Bassora. L'Espagne, conquise par
les Arabes, se peupla d'académiciens et de savants. Les caprices de Tarchitecture mauresque s'élevèrent sur le sol espagnol et dessinèrent sur Tazur du ciel la diversité pittoresque de leurs feuillages taillés dans la pierre. L'élude de la grammaire, de la poésie, de réloquencc fleurirent à Cordoue, à Grenade, à Séville. L'Orient el rOccident, confondant leurs goûts dans cette région mitoyenne, firent naître une chevalerie musulmane, un christianisme mêlé d'enthousiasme arabe. Du neuvième au douzième siècle, le génie subtil et éblouissant des Arabes éclata et s'évanouit. Dans cette foule de poèmes arabes, dont la liste, conservée à l'Escurial, remplit vingt-quatre volumes, on cherche en vain un poème épique, une comédie, une tragédie : le goût national n'a pas changé; il est resté lyrique et enthousiaste comme au désert.
L'Europe, jusqu'à nos jours, ne connaît que des fragments de peu d importance de ces grands historiens arabes, dont les orientalistes vantent la simplicité et la sublimité. Leurs philosophes, Av(Trhoès, entre autres, el Avicenne, nous sont plus familiers. Ils n'ont pas été sans influence sur la scolastique et sur la philosophie. Plus ingénieux que profonds, pins subtils que logiques, plus enthousiastes que hardis, ils embrassèrent le culte d'Aristote, et épuisèrent à le commenter, les forces de lour génie. Dans les sciences naturelles, dont nous ne nous occupons pas ici, ils se montrèrent inventeurs. Ce furent eux qui ouvrirent la route à la chimie el à la physique. Les arts de l'industrie, qui rendent la vie facile et douce, leur doivent beaucoup de découvertes qui alleslent la fécondité ingénieuse de leurs esprits. Longlomps avant nous ils se servaient de la poudre à caiio.i et du papier.
INFLUENCES IITTÉRÂIUES. 45
Les Persans, dont Taclivité inleHecluelle avait toujours été contraire au monothéisme de Mahomet, s'écartèrent bien phis que les Arabes de la lettre de sa loi. La Perse conserva d'antiques fictions qui racontaient le combat de la lumière et des ténèbres; elle produisit les poésies religieuses des Soulis qui unirent l'accent de la passion sensuelle à la dévotion la plus exaltée, la double extase de l'âme et des sens.