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XIV

Les Slaves au moyen âge.

'La famille des Slaves, qui comprend la Pologne et la Russie, et qui possède un caractère spécial, compte au nombre de ses idiomes (sans parler du vieux slavon, langue des écritures saintes), le russe, Tillyrien, le croate, la langue de la Carinthie et de la Carniole, le bohème, les dialectes de la Haute et de la Basse-Lusace, le polonais, le silésien et le slovaque.

La muse slave, malgré une inspiration naïve, un sentiment de la nature qui ne manque ni de grâce ni de fraîcheur, tient peu de place dans l'histoire intellectuelle. Innocente et gracieuse, elle est privée de force et de variété ; les peuples qui l'ont cultivée ont été privés d une nationalité capable de concentrer sous la forme poétique toutes les traditions de leur race.

Les vieilles poésies populaires des Russes joignent la gaieté et la féerie ; un mélange de données Scandinaves et de souvenirs tartares s'y fait sentir ; les Bohèmes possèdent une antique poésie remarquable par l'héroïsme mélancolique. Chez le Serbe, plus méridional, un accent

tendre et fier s'allie à une verve plus féconde ; l'hymne du pasteur indépendant retentit sur sa Guzlé, instrument à une seule corde. Dans les fragments épiques serbes, l'inspiration pastorale prête à la nature la flamme et la vie poétiques ; les colombes parlent, les coursiers écoutent, les fleuves gémissent, les villes insultent l'assiégeant, ou poussent des cris de terreur quand l'incendie et la guerre les déchirent. Une piété ascétique, une contemplation douce, un héroïsme gracieux, jamais tragique; une délicatesse naïve, sans idées enthousiastes ; telle est cette poésie serbe et polonaise primitive. Lyrique et souple, le génie slave, auquel manquent la vigueur passionnée du Midi et la puissante énergie du Nord, a créé des idiomes mélodieux et sonores qui se distinguent par une variété singulière de sons vagues, comme des murmures plaintifs et mélangés, inconnus aux autres langages ; idiomes qui se plient aux accents de ridvlle ou de la valeur guerrière, et qui sont surtout pathétiques et gracieux.

Il a manqué aux Slaves une vraie patrie. S'ils n'avaient pas courbé leur front sous le joug Scandinave, allemand et turc, si les mille rameaux de ce grand fleuve ne s'étaient pas égarés dans les domaines soumis à diverses tyrannies, cette langue aurait conquis une place plus haute dans l'histoire de l'intelligence ; cette place, l'avenir la lui réserve. Les Lithuaniens, qui semblent se rattacher aux Slaves, et qui parlent cependant un langage différent, ont eu aussi leur poésie humble et domestique; muse triste et pastorale, pleine de modestie et de douceur, féconde en diminutifs et en tendresses caressantes, expression des mœurs d'un peuple timide, que le gantelet de fer des chevaliers teutoniques brisa sans peine et sans pitié.

Les Hongrois, enfin, peuple venu de TOrient, se vantent d'une littérature et d'un langage qu'eux seuls cultivent, d'accents lyriques pleins de joie et de verve, mêlés d'axiomes et de sentences. Au moyen âge appartiennent tous ces essais, tous ces efforts qui semblent plutôt des espérances que des résultats. L'avenir appartient à ces peuples.

§xv.

L'Italie catholique.

Le colosse de Rome est tombé. Sa chute est suivie d'une confusion féconde, au sein de laquelle nous avons démêlé plusieurs points d'arrêt et comme plusieurs sources de civilisation ; — le génie du Nord, — la féodalité, — la pensée religieuse et chrétienne, — enfin la chevalerie. Les peuples se classent, les langues modernes sont nées, les littératures et les poésies s'isolent, chaque nationalité se fixe et s'assied.

Après la Provence, l'Italie se dessine la première ; la France occidentale n'a encore que des contes gais et mordants, ou des récits de chevalerie. A l'ère de la poésie provençale, chaînon intermédiaire et brillant, composé de chansons, de satires, d'hymnes, d'élégies amoureuses, succède l'Italie moderne.

Non-seulement Rome avait conservé les étincelles du génie antique, mais elle avait reconquis le pouvoir moral. La pensée politique du Latium survivait à l'empire ' uésars ; réfugiée dans le Vatican, elle fut ressaisie es pontifes qui disposèrent des royaumes. Le ressort nonde n'était plus le glaive, mais la foi. Dépositaires

et juges de la croyance, les papes tinrent la balance de l'Europe. Rome devint le chef-lieu de Tunité chrétienne qui Ta reconnut pour reine. L'ère du catholicisme était éclose.

Il devait naître, au moyen âge, un homme qui exprimât celte époque et ses combats. Cet homme, qui vit le jour en Italie, sous Tinfluence catholique, fut Dante. Un reste de grandeur païenne et de vigueur romaine se mêle chez lui à la philosophie du catholicisme, à la métaphysique des écoles, à l'énergie des passions barbares. Il est Goth, Romain et Chrétien. Dictateur de l'idiome italien, il a donné un corps poétique à la croyance chrétienne, et fait \ivre éternellement dans son épopée le triple monde de Tenfer et des ténèbres, de la purification et de la souffrance, de la béatitude et de la lumière. Tout est vision et tout est palpable dans cet étrange chef-d'œuvre, triple fiction transformée en réalité. Unité, variété, sentiment de l'infini ; de l'abîme aux splendeurs du ciel une chaîne merveilleuse de tortures, de souffrances, de plaintes, de remords, de regrets, d'espoirs, de consolations, de bonheur et d'extases; ce monument sans modèle s'éleva comme les cathédrales du moyen âge, sans que l'on sût de quelles profondeurs il surgissait.

Dante, c'est le christianisme du moyen âge, quand la nouvelle nationalité italienne n'était pas encore formée. Pétrarque et Boccace signalent le changement singulier qui précipita les mœurs italiennp.s de la barbarie dans la mollesse.

Une rare aptitude au^ ^^ i^ *ui llattentles sens, trait spécial de l'Italie modfr. ... ,. joint ohai f»iK- à la persévérance des études^' -t- - - . . -^cut u'iraitalion grecque que no"s jt^i ■. -• ^f^ ^^nvains de

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l'Italie ancienne s*est continué en Italie avec moins de virilité et plus de grâce ; Tabus de cette grîice imitatrice a produit un style maniéré mêlé de qualités bupérieures chez Dante, Pétrarque et Boccace, Pétrarque qui a enrichi son idiome d'admirables plaintes élégiaques, et Boccace, narrateur charmant ; les deux plus ardents promoteurs des éludes antiques rendirent à l'Europe, plongée dans un énergique désordre, le sentiment du goût et de l'harmonie littéraires. Ils portèrent dans cette réhabilitation de l'antiquité un enthousiasme infatigable. Les canzoni et les sonnets de Pétrarque, élégies dues à l'inspiration des troubadours, œuvres mélodieuseset tendres, résument la littérature chevaleresque, symbolique platonique des poètes provençaux; nul n'a peint de couleurs plus raffinées cette pudeur passionnée et chrétienne, cet amour de l'âme, cette exaltation morale dont nous avons admiré le premier germe ou plutôt le pressentiment vague dans la Didon de Virgile.

Boccace donne à la prose italienne un beau caractère, trop cicéronien peut-être, rempli de majesté et d'élégance. Le Décaméron, modèle des narrations légères , s'élève au-dessus des œuvres sérieuses de Boccace, tant le caractère en est ingénieux et dramatique, l'intérêt doux et naïf.

Les bourgeois commerçants de l'Italie, au milieu de leurs festins splendideset de leurs fêtes éclatantes, riaient de celte chevalerie bardée de fer que le reste de l'Europe admirait encore. \]n érudit spirituel, Pulci, flatta le goût contemporain en parodiant les fictions chevaleresques avec une gravité de raillerie qui fonda l'école d'ironie poétique, spécialement italienne ; ironie qui émane de l'imagination, comme celle de la France naît du bon sens. Boïardo le suivit, puis Ariosle le roi de cette école.

Chez celui-ci nulle amertume, point de satire. Représentant du génie classique, il raille sans âpreté l'esprit aventureux et les fictions bizarres des nations modernes. C'est la moquerie d'un enfant malin qui suit un géant à la piste, et se joue avec la lance du paladin ou la baguette de la fèe. De h\ un poéine dont la folie est délicieuse, et qui, sans parler jamais à la raison, brille conmie le prisme aux feux du soleil.

Au quinzième siècle, le christianisme qui avait modelé les institutions nouvelles fit éclore des chefs -d*oeuvre dans la sphère des arts. Sous le polythéisme, la beauté physique adorée par la Grèce, avait inspiré les artistes. Sous la loi du christianisme, la beauté morale, présentée par Tèvangile comme le but commun de Thumanité, leur servit de guide. Ce fut en Italie, siège central de la foi , que ce développement eut lieu , du quinzipme au seizième siècle. Tout en étudiant la forme et la beauté chez les paîeais, les artistes chrétiens s'inspirèrent de la Bible et de TÉvangile. On sait que la souffrance et la difformité répugnaient au pohihéisme hellénique, qui les avait bannis du domaine des arts. Amoureuse du beau, idolâtre de Tharmonie, la Grèce confondait en un seol mot (ia/on), le beau et la vertu ; tout au contraire Tabnégation et le malheur étaient adoptés par le christianisme. La souffrance était la base de cette nouvelle religion dont le Dieu avait expiré sur une croix. L'art des anciens était éminemment fini ; leur but était de repfèsenler dos foivos vivantes, humaines, et de les idéaliser en les précisant. L'art dos mode""»^*»^ tao^laîf i -^présen- 1er ce qui était divin, ineffabh .* -*^ *»- ••^«rêtiefi ouvrait au génie des poi itres « ^-^ - ■ ^ ««• ine voie munvllo et variée, une imn™*»-- x— - ^- - -^ ^inls, !•*< esclaves, '^•*^ >^'»** '^— - .'-.- -- »<

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ascètes, des guerriers. Michel-Ange s'inspira des terreurs de la Bible hébraïque ; Raphaël s'environna d'une plus douce lumière, celle de l'Évangile. Une foule de talents secondaires les suivirent. Cette magnificence des arts italiens au quinzième siècle est le grand phénomène de l'ère catholique, et la plus brillante manifestation de son génie.

Cependant les Politiens et les Phidelphes disputaient au passé les débris littéraires de Rome et d'Athènes, exploraient la philosophie platonicienne, la littérature hébraïque, et la cabale judaïque. Les néoplatoniciens de Florence cherchaient avec curiosité le rapport, qui, selon eux, avait uni la philosophie grecque aux antiquités orientales. Reuchlin transportait en Allemagne ces doctrines, qui donnaient naissance à la philosophie moderne.

Ne désavouons pas cet héritage de Rome et de la Grèce, brillamment soutenu par l'Italie et la France, ce dernier écho des arts et de la poésie antiques. Les peuples qui ont accepté le joug des études et de l'imitation romaines s'isolent profondément de ceux qui ont obéi à l'influence du génie septentrional. Ce double développement de l'intelligence a donné ; Tun Racine, le Tasse, Molière, Machiavel; l'autre, Shakspeare, Dante, Rabelais, Cervantes. L'Italie a porté dans cette imitation, la souplesse de son génie poétique et une rare facilité d'invention ; la France, une philosophie pratique et une causticité élégante, surtout un merveilleux bon sens.

Parmi les Italiens qui adoptèrent l'idiome vulgaire, un seul retrouva non-seulement le style, mais la pensée politique des anciens Roihains : ce fut Machiavel, grande intelligence, froide, puissante, dominatrice. Tacite et Iules César revivent en lui. Comme il lui manque une patrie, et qu'il ne sait où se prendre, il désespère de la nationalité

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italienne, et propose un moyen violent pour atteindre ce but : la tyrannie. Le monde sait avec quelle profondeur il en a tracé le tableau et mis à nu les ressorts. La science politique naît avec Machiavel ; science sans entrailles, qui combine les moyens de succès avec une sagacité inexorable. La plume dont il se sert pour les exposer est de bronze comme sa raison. Rien de généreux, de tendre, d'humain dans ses doctrines de domination; c'est le roc décharné où l'aigle des empires bâtit son aire.

Le théâtre italien excella dans deux genres originaux, que le pédantisme ne corrompit pas ; la pastorale mêlée de morceaux lyriques ; et la farce, où éclatait sans gène la verve pittoresque du génie national. Machiavel, profond misanthrope, consacra une belle comédie à la peinture nue de la licence de son temps. Ce n'est pas la misanthropie, c'est une immoralité effrénée, qui règne dans les pièces de cet homme de génie, dont le nom même est infâme, A ré tin, fruit grossier de la débauche italienne. Plein de sève amère, il mérite d'être cité comme un écrivain fécond, incisif et cynique, digne de l'époque des Borgia.

La chevalerie, dont nous avons vu les merveilles et l'héroïsme devenir une source d'ironie pour les Italiens, s'est tournée contre elle-même, et a créé une nouvelle poésie comique, dont les anciens n'avaient pas l'idée. Dans le genre burlesque, Berni, qui suivit l'Arioste, ne se contenta plus d'une raillerie doucement voilée d'un demi-jour de féeries. Au lieu de sourire, ce versificateur fécond et piquant se mit à rire aux éclats. Une longue école de poètes Bernesques le suivit ; rieurs éternels et indécents, que le sacré collège proscrivait en les lisant, et qui ont fait les délices de cette nouvelle Italie volup-

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tueuse, indolente, un peu enfantine, qui a produit cependant Galilée et Machiavel. Dans une tête de moine bizarrement organisée, l'étude des langues anciennes, se mêlant à cet amour des bouffonneries, produisit la langue et les poésies macaroniqves , folie dont le quinzième siècle s'amusa beaucoup, et dont nous avons retenu quelques vers.

La tragédie italienne, modelée sur la tragédie latine, qui n'est elle-même que le calque déclamatoire de la tragédie grecque, n'a reçu de Trissin, de Tasse même qu'une existence pompeuse et débile. L'expression des passions y est ampoulée autant que faible ; l'étude des caractères, nulle. La complication des incidents et la majesté des sentences, défauts d'Enripide, outrés par ces écrivains, sont devenues insupportables à tout lecteur doué de sentiment et de goût.

Tasse, auteur d'une mauvaise tragédie, retrouva son génie pur, brillant et surtout sensible, lorsque son enthousiasme ardent lui révéla le vrai poème épique des nations modernes. Les croisades lui fournirent cette admirable épopée qui n'appartient pas seulement à Tltalie, mais à l'Europe chrétienne, la Jérusalem délivrée.

Le poème épique, après Dante, avait revilu en Italie une forme que les anciens ne connaissaient pas. Les vers ne se suivaient plus dans le cadre d'un chant tout entier ; de petites strophes ou romances détachées, d'une longueur égale et d'un rhythme semblable, composaient des chants qui formaient le poème. On dirait que la pan sse italienm», et ce besoin méridional de jouir de tout aux moindres frais possibles, se révèlent par ce seul fait ; le génie lyrique pénétra dans Tépopée, et cette forme nouvelle fut adoptée par Tltalie, l'Espagne et le Portugal.

Poète platonicien par excellence, chantre harmonieux

des sentiments exaltés et délicats, Torquato Tasso a porté très-loin la perfection de Tensemble, Tunité dans la variété, la beauté idéale des caractères, la lucidité du plan, surtout rintérêt d'une fable brillante sans être romanesque, et la grâce des détails.

Guicciardmi, qui écrivit l'histoire sans éclat, non sans sagacité ni sans pureté, possédait une vue nette et juste des choses et des hommes. Ce qui lui manque, c'est l'amour du beau moral et le sentiment de la patrie.

Sannazar, Ruccellaï, Bembo, se renferment dans l'admiration des modél(»s et le soin curieux des formes et du langage : chez eux, ainsi que chez le Trissin, des éclairs de sensibilité et d imagination se joignent aux témoignages d'un goût cultivé, mais stérile en beautés originales.

Le christianisme, l'étude de l'antiquité, le sentiment vif du beau dans les aris et de l'harmonie des sons, enfin une volupté molle et quelquefois licencieuse, née d'un mauvais état social de la culture de ces arts même, ont influé sur la littérature moderne de l'Italie, à laquelle un de ses enfants a dit avec tant d'énergie et d'éloquence :

Or druda or serva di straniere genti, Raccorcio il crin, brève la gonna, il femore Sulle piume adagiato ; i di languenti Passi oziosa e di tua gloria immemore.

Allé mense, aile danze, il figli tuoi Ti seguon sconsigliati*.

Les arts ont profilé de cette mollesse qui n'a pas empêché l'Ilalie moderne de produire avant le dix-septième siècle, Dante et Machiavel, les plus puissantes intelUgences de leurs temps, Ta»*»'* ><* nln« ♦pnd^, le plug

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harmonieux, le plus intéressant des poètes épiques ; enfin, Pétrarque et l'Arioste.

g XVI.

^ L'Espagne catholique.

Le génie des peuples romans et du catholicisme au moyen âge s'est conservé en Espagne. Elle a fondé son drame sur la galanterie raffinée et spirituelle, sur la vie humaine considérée comme un enchaînement d'aventures périlleuses, et sur la foi catholique. Une lueur orientale varie le fond romanesque de la littérature espagnole ; une teinte d'exagération arabe en accroît la singularité.

Le catholicisme fut la vraie patrie de l'Espagne. Maures, Juifs, Arabes, étaient des adversaires politiques et des damnés qu'il fallait exterminer. L'inquisition, institution politique, frappa d'abord les Arabes, auxquels jamiis l'Espagne n'a pardonné leurs conquêtes, puis les Hébreux, confidents et trésoriers des rois, enfin les prolestants.

Effacée de toute l'Europe, la poésie provençale des troubadours se perpétua en Catalogne et dans l' Aragon, ]ui parlait le même langage. Ausias March fut auteur l'un roman remarquable, devenu européen, Tirant-le^ Blanc.

L'admirable poème du Cid, plein de sévérité ardente 3l d'énergie pittoresque, appartient au moyen âge, ainsi ju'uiie foule de romances, expressions lyriques du même [léroïsuie. Exemptes de la sensuelle mollesse italienne, ailes respirent un dévouement naïf, mâle et passionné;

le sublime abonde d^ns ces compositions dont le cadre est étroit, la pensée grande, le style simple, la couleur vigoureuse, la sensibilité profonde. Quand le Cid meurt, les drapeaux qu'il a pris à l'ennemi, frô;nissent et tremblent en pleurant leur maître :

Banderas anligua?, tristes, De Yicloria un tiempo amadas, Tremolaudo estaii al viento, Y lloran aunque no hablan.

Le cheval du Cid, Babieça, qui vient voir son maître mourant, est plus doux « qu'un mouton », et ouvre ses grands yeua. tristes.

a Entro el cavallo mas manso, « Que una cordillera mansa, « Abriendo los anchos ojos a Como si sintiera, y calia. »

Dans d'autres chants, spécialement arabes, bien qu'ils soient écrits en espagnol, l'amour, la gloire, la jalousie, ont imprimé cette flamme de poésie orgueilleuse et violente qui distingue les Arabes du désert.

Le roman chevaleresque, né en France au moyen âge et cultivé par l'Espagne, produisit les Amadis espagnols. Ils se distinguèrent des Narrations françaises par une couleur plus grandiose, plus pastorale, plus ornée. Cette teinle pastorale et guerrière est spéciale à la poésie cas-, tillane primitive, qui n'a rien de savant et ne puise aucune leçon dans l'antiquité. Elle emprunte à la fois les nuances provençales, le feu de l'Arabie et l'intéressante variété d'incidents qui caractérise le roman chevaleresque français.

Laconique et nu, le style des historiens espagnols primitifs est un style de faifs, dégagé de toute parure. Lopede-Ayala, raconte les meurtres et les perfidies de Pierrc-le-Cruel avec une impassible gravité.

Jusqu'à Charles-Quint, le senlimenl le plus profond et le plus énergique de dévouement pour la patrie, la foi et la femme aimée respire dans cette littérature spéciale, sans rapport avec les langues païennes, qui ont excercé tant d'influence sur ritalie. L'originalité espagnole fut ardente et spontanée, féconde en cris douloureux, en accents passionnés, en plaintes profondes, qui trahissent les violences du cœur et la ferveur sérieuse de la foi. L'amour, qui pour les Provençaux était un jeu, pour les Italiens une volnplé, fut pour les Castillans extase ou supplice.

Quaiid les armées espagnoles eurent conquis une partie de l'Europe, les mœurs changèrent, ainsi que la poésie. Boscan imita Pétrarque et modifia le rhythme castillan. La molle rêverie de l'amant de Laure, étrangère au génie de l'Espagne, mais qui, par sa subtilité, son doux balancement lyrique et son exaltation romanesque, n'était pas inconciliable avec ce génie plus sombre et plus vivement accentué, s'introduisit dans la littérature castillane. Garcilaso imita Boscan ; l'un et l'autre mirent en honneur la netteté, la précision, la délicatesse du coloris. Mendoça le Portugais les suivit de prés, et ne fut pas indigne du maître. Ces chantres mélancoliques et tendres étaient tous des guerriers et des hommes d'État, ({ tantôt maniant l'épée ardente, tantôt enivrés des douceurs de la science, comme le dit Mendoça ;

Aora en la dulce sciencia enibevecido, Ora en el iiso de la ardiente espada.

Les idées et le style portugais se distinguent par plus de mollesse et de langueur, un retour plus fréquent et plus passionné vers les tableaux de la nature physique, vers la fraîcheur de ces bocages et de ces rivières qui, sous un ciel ardent, offrent à l'homme la plus douce des voluptés. Les poètes idylliques du Portugal, Saa de Miranda et Herreira, sont, de tous les poètes européens, ceux qui ont jeté le plus de passion et d'ardeur dans leurs pastorales. La grande gloire de ce petit pays, dont rhéroïsme a brillé d'une lueur si passagère et si vive, c'est Camoëns.

Camoëns remplace toute une littérature et toute une histoire. Le Portugal serait détruit, que ses annales, son génie et ses héros vivraient dans les Lusiades. Dne enivrante vapeur, mêlée de patriotisme énergique et d'ardeur voluptueuse s'exhale de ce chef-d'œuvre, écrit sous les feux du tropique ; l'imitation de la mythologie païenne y a laissé des ombres et des taches, mais la sensibilité de Tasse s'y jointaux brillantes couleurs d'Ârioste, aux peintures héroïques d'Homère ; c'est la plus neuve et la plus grandiose des épopées modernes.

Les historiens espagnols et portugais du seizième et du dix-septième siècles approchent des anciens pour l'intérêt, la perfection du style et l'éloquence simple ; acteurs comme ces derniers des événements qu'ils racontaient, ils puisaient des inspirations nobles dans leurs souvenirs, leur foi et leur orgueil.

Les Italiens avaient composé des épopées burlesques, où les paladins jouaient des rôles extravagants et vulgaires. Les Espagnols s'emparèrent du point de vue contraire ; leur respect pour l'héroïsme, leur dicta l'histoire sérieuse des gueux et des fripons, qu'ils transformèrent en héros. Quelques-uns de leurs ouvrages en ce genre

sont des modèles de gaieté. L'ironie espagnole, craignant de s'attaquer aux ridicules des grands et des prêtres, s'attachait aux vices du peuple. De là un roman tout national, où la gaieté de la bassesse et des mœurs vagabondes contrastent avec la réserve habituelle des idées et des manières castillanes, le Roman picaresque- Lazarille de Torme^ par Mendoça, en fut le premier modèle. La plaisante famille de Guzman d*Alfarache et des Gil Blas de Santillane appartient à cette souche primitive: elle joint au mérite de l'originalité la verve et la variété comique.

Il se trouva un homme qui, mêlant à cette moquerie dirigée contre le vice sensuel et grossier l'ironie des exagérations nobles et brillantes, créa par cette fusion de deux railleries opposées un roman inimitable : — Ce?'vantes. Seul parmi tous les écrivains, il a réuni dans son immortelle satire tout ce qui peut rendre l'humanité ridicule sans la rendre méprisable. Don Quichotte^ c'est la vertu chimérique, Sancho-Pança, c'est 1 homme matériel plongé dans les jouissances grossières; l'un et l'autre se narguent et s'estiment mutuellement : le corps se moque de l'âme, l'âme se moque du corps. Chez la nation la plus grave s'est manifestée la plus poignante et la plus poétique ironie. Cervantes^ en portant le dernier coup à la chevalerie, c'est-à-dire à la poursuite de l'idéal chrétien dans la vie guerrière, a entouré la noble victime d'éclat et d'honneur.

Le même homine a contribué à former le théâtre espagnol, dont la base nationale est placée dans les mœurs castillanes, dans le goût des aventures héroïques, l'amour des événements extraordinaires, et les ardentes passions de l'ibérie, surtout dans le dévouement à une religion impérieuse. Lope de Vega, auteur d'esquisses

innombrables, a donné la première impulsion à ce drame, que Cervantes a doté de beautés plus mâles, qu'une multitude d'écrivains ont enrichi de drames intéressants, et que Calderon a perfectionné.

Rapide dans le développement de ses intrigues, admirable par la fécondité, le pathétique de ses situations et la verve lyrique de son éloquence souvent mêlée de teintes arabes, ce membre du saint-office, vieux guerrier devenu moine, a écrit la tragédie et le drame catholiques par excellence. Il n'approfondit pas, il plane. Devant ses yeux resplendissent au sein des nuages une gloire chrétienne, une sainteté éternelle, vers lesquelles il s'élance d'un vol ferme. Entraîné vers ces régions mystérieuses, il peint rapidement et avec une fougue dédaigneuse. Chez lui point de caractères savamment détaillés, de philosophie ni d'analyse ; les mœurs aventureuses et galantes de son pays tiennent le premier plan ; l'élan des passions, le choc des situations, l'accent lyrique des douleurs et des joies remplissent l'espace intermédiaire; et Dieu, le Dieu triple et unique, domine l'ensemble, auréole toujours présente, tonnerre loujoure menaçant.

Après avoir lu un drame de Calderon, tout palpitant de violence amoureuse et de fanal isme inexorable, la Dévotion de la Croix ^, par exemple, entrez dans un musée d'Espagne ; vous y trouvez le même caractère ; — masses de lumières et larges ombres, extases angéliques et chairs sanglantes, instruments de tortures et séraphins remplissant les cieux; la foi catholique tout entière, plus ferme, plus brûlante, plus redoutable qu'elle ne fut jamais en Italie.

* La Dcvocion de la Crui

INFLUENCES LITTERAIRES. 6i

Le théâtre espagnol, qui excita dans le dix-septième siècle l'admiration de l'Europe, forma Corneille et nous donna le CicL Arrêtons-nous après Calderon, le plus grand des poètes catholiques d'Espagne, comme nous nous sommes arrêtés après le Tasse et l'Ariosle.

g XYIl.

L'Occident catholique.

L'ère glorieuse du Midi, soumise à l'influence de la papauté, va céder le pas à l'époque brillante des peuples septentrionaux, lorsque, résistant au catholicisme, ils ont délaissé la foi pour l'analyse et la croyance pour le doute.

Cette réaction était inévitable. Le besoin d'aimer et de croire résulte de l'organisation des hommes du Midi, comme celui de savoir, d'apprendre et de juger est spécialement développé dans les races du Nord. 11 était naturel que la culture intellectuelle du Midi, qui tient à un instinct poétique de foi et d'amour, précédât celle du Nord. Nos instincts devancent notre réflexion : à la jeunesse l'amour, à la vieillesse la pensée.

Vous diriez que la France est Tanneau intermédiaire qui lie les peuples du Nord à ceux du Midi; de cette situation moyenne et tempérée est né un génie spécial, qui n'est ni poétique comme celui de l'Espagne, ni pittoresque comme celui de l'Italie, qui a pour marque caractéristique le bon sens caustique, qui répugne toujours à la foi aveugle et n'aborde qu'avec modération ou regret l'érudition et la métaphysique. C'est le pays de l'anecdote, de la conversation légère, de la raison pra-

tique. La langue française est la plus faiblement accentuée de toutes les langues ; chez elle les longues et les brèves sont d'une délicatesse de nuance imperceptible qu'on n'a pu donner pour base à aucune prosodie ; nos vers ne sont pas rh\thmés comme les vers latins et grecs, qui procèdent par ïambes, anapestes, ou trochées. Non que notre idiome manque d'harmonie, mais cette harmonie légère, fondée sur la flexible grâce de Ve muet^ ne peut se comparer ni à celle de l'espagnol, qui retentit comme le clairon, ni à la grave mélopée allemande, dont tous les mots portent leur accent, dont chaque syllabe est une forte note musicale.

Dès les premiers temps, la France donne la préférence à l'esprit sur l'imagination, au bon sens pratique sur la poésie, à la raillerie sur l'enthousiasme, à la clarté sur la rêverie. Dans les romans de chevalerie communs à toute l'Europe, et où sont célébrés

Les Ogjers et Rolands De qui les menestraulx font les nobles romans^

le trouvère français introduisit une ironie mordante, chère à la race indigène dont le génie questionneur et raisonneur demande à la poésie compte de ses fictions et ne lui permet guère une rêverie molle et vaporeuse, un élan intérieur et irréfléchi.

Le caractère des fabliaux français, c'est la raison narquoise et populaire. Le trouvère picard ou normand était comme le Parisien moderne, inexorable dans sa raillerie. Ses anecdotes bourgeoises et ses historiettes ont pendant plus de cinq siècles défrayé tous les théâtres. Dans ce genre éclate surtout la fécondité inventive du génie français, qui exige des faits et non des mots, et qui n'a jamais voulu se payer de rien sonores. L'allé-

gorie môme devint positive chez les Français : ce n*est plus un symbole vague et éthéré, c'est une réalisation vivante d'objets métaphysiques. Le Roman de la Rose, encyclopédie allégorique, poëme ingénieux et froid, se compose d'une ironie philosophique et d une spirituelle narration. Jusqu'au moment où la réforme vint remuer l'Europe, la France joignit à ces fabliaux des chansons piquantes et tendres, des satires poétiques, comme celles de Villon, et les récits des chroniqueurs Villehardouin, Joinville, Froissart, remarquables par le mouvement du style et la franchise du coloris. Le plus éloquent et le dernier d'entre eux, Commines, grand penseur, politique profond, appartient à l'école de Machiavel. Son caractère particulier est d'unir à la religieuse ingénuité du chroniqueur la raison cruelle du Florentin. Il est en France le seul écrivain de son espèce.

L'Allemagne, jusqu'à l'époque de la réforme, imite d'abord la Provence, dans les chants lyriques de ses Minnesinger^ puis la France septentrionale dans des allégories satiriques, parmi lesquelles l'apologue de Reineck Fuc/is, ou le Livre du Renard, est la production la plus remarquable. La langue allemande s'était refaite, défaite et reconstruite plusieurs fois; les querelles féodales déchiraient cette contrée dont elles étouffaient le développement intellectuel. Vers la fin du quatorzième siècle, les bourgeois allemands furent saisis d'un amour subit pour la poésie, et se mirent à façonner, sur un modèle grossier et selon des lois mécaniques, l'antique poésie. L'esprit des vieilles compositions chevaleresques jeta encore quelques lueurs ; plus d'une ballade populaire, née de l'indépendance helvétique, mérite d'être répétée. Mais l'Allemagne jusqu'à Luther, comme l'Angleterre jusqu'à l'époque de Spencer et de Shakespeare,

tique. La langue française est la plus faiblement accentuée de toutes les langues ; chez elle les longues et les brèves sont d'une délicatesse de nuance imperceptible qu'on n'a pu donner pour base à aucune prosodie ; nos vers ne sont pas rh\thmés comme les vers latins et grecs, qui procèdent par ïambes, anapestes, ou trochées. Non que notre idiome manque d'harmonie, mais cette harmonie légère, fondée sur la flexible grâce de Ve muet^ ne peut se comparer ni à celle de l'espagnol, qui retentit comme le clairon, ni à la grave mélopée allemande, dont tous les mots portent leur accent, dont chaque syllabe est une forte note musicale.

Dès les premiers temps, la France donne la préférence à l'esprit sur l'imagination, au bon sens pratique sur la poésie, à la raillerie sur l'enthousiasme, à la clarté sur la rêverie. Dans les romans de chevalerie communs à toute l'Europe, et où sont célébrés

Les Ogjers et Rolands De qui les menestraulx font les nobles romans^

le trouvère français introduisit une ironie mordante, chère à la race indigène dont le génie questionneur et raisonneur demande à la poésie compte de ses fictions et ne lui permet guère une rêverie molle et vaporeuse, un élan intérieur et irréfléchi.

Le caractère des fabliaux français, c'est la raison narquoise et populaire. Le trouvère picard ou normand était comme le Parisien moderne, inexorable dans sa raillerie. Ses anecdotes bourgeoises et ses historiettes ont pendant plus de cinq siècles défrayé tous les théâtres. Dans ce genre éclate surtout la fécondité inventive du génie français, qui exige des faits et non des mots, et qui n'a jamais voulu se payer de rien sonores. L'allé-

gorie môme devint positive chez les Français : ce n'est plus un symbole vague et éthéré, c'est une réalisation vivante d'objets métaphysiques. Le Roman de la Rose, encyclopédie allégorique, poëme ingénieux et froid, se compose d'une ironie philosophique et d une spirituelle narration. Jusqu'au moment où la réforme vint remuer l'Europe, la France joignit à ces fabliaux des chansons piquantes et tendres, des satires poétiques, comme celles de Villon, et les récits des chroniqueurs Villehardouin, Joinville^ Froissart, remarquables par le mouvement du style et la franchise du coloris. Le plus éloquent et le dernier d'entre eux, Commines, grand penseur, politique profond, appartient à l'école de Machiavel. Son caractère particulier est d'unir à la religieuse ingénuité du chroniqueur la raison cruelle du Florentin. Il est en France le seul écrivain de son espèce.

L'Allemagne, jusqu'à l'époque de la réforme, imite d*abord la Provence, dans les chants lyriques de ses Minnesinger^ puis la France septentrionale dans des allégories satiriques, parmi lesquelles l'apologue de Reineck FuchSj ou le Livre du Renard, est la production la plus remarquable. La langue allemande s'était refaite, défaite et reconstruite plusieurs fois ; les querelles féodales déchiraient cette contrée dont elles étouffaient le développement intellectuel. Vers la fin du quatorzième siècle, les bourgeois allemands furent saisis d'un amour subit pour la poésie, et se mirent à façonner, sur un modèle grossier et selon des lois mécaniques, l'antique poésie. L'esprit des vieilles compositions chevaleresques jeta encore quelques lueurs; plus d'une ballade populaire, née de l'indépendance helvétique, mérite d'être répétée. Mais l'Allemagne jusqu'à Luther, comme l'Angleterre jusqu'à l'époq"^ de Spen^»*»»» p* d^ '*'*"'»ke*îp'»p^.

ne fait que préparer son avènement intellectuel que la réforme doit activer. Les ballades écossaises, pathétiques et dramatiques, d'une mélancolie profonde, composent jusqu'à ce moment, avec Chaucer, tout le trésor de l'Angleterre. Imitateur de Pétrarque et de Boccace, Chaucer est le seul homme doué d'un talent énergique, qui, depuis Roger Bacon jusqu'au seizième siècle, illustre la littérature de son pays. Déjà vous trouvez chez lui l'observation fine et sagace des caractères, l'art de raconter et de faire valoir l'anecdote par les détails, et l'intuition philosophique de l'humanité, gloire des Anglais modernes.

La langue anglaise s'est formée des éléments les plus disparates. Le teu tonique en est le fond ; le normand, né du latin, en a diversifié la trame ; de tous les pays du monde des mots et des tournures sont venus croiser dans tous les sens ce tissu bizarre. De là, élasticité, liberté, variété de teintes énergiques et fines.

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