‹ L'antisémitisme de St.-Thomas D'AquinChapitre 10 sur 28 · Î06 L'ANTISÉMITISME · texte numérisé non relu

Î06 L'ANTISÉMITISME

hommes ni de Dieu. Que s'il se vante d'être moine ou ermite et prétend par là s'attribuer la liberté de prêcher : il doit savoir que le devoir d'un moine n'est pas d'enseigner mais de pleurer, et que la ville doit être pour lui une prison, et la solitude un paradis. Il y a en celui-ci trois choses très dignes de répréhension : l'usurpation du ministère de la parole, le mépris des évêques, l'approbation de l'homicide.

L'Église triomphe plus glorieusement des Juifs les convaincant ou les convertissant de Jour en Jour, que si elle les faisait passer une fois au fil de l'épée ; et ce n'est pas en vain qu'elle fait pour eux cette prière où elle demande à Dieu d'ôter le voile de leurs cœurs » (1).

Ces paroles de l'illustre abbé de Clairvaux nous montrent le point de vue religieux, théologique, mystique, si l'on peut

(1) Fleury, ibid. — Oraison du Vendredi-Saint.

ainsi dire, de la question juive, et nous indiquent les raisons élevées, surnaturelies, pour lesquelles l'Eglise tolérait le Judaïsme dans la société chrétienne et protégeait la personne des juifs.

Pierre le Vénérable, abbé de Gluny, contemporain de saint Bernard, dévoile un autre aspect de la question, Dans une lettre qu'il écrivit au roi Louis VII pour lui souhaiter un heureux succès dans sa croisade, « il convient que les juifs sont les plus grands ennemis des chrétiens, et pires que les Sarrasins; toutefois il ne veut pas qu'on les fasse mourir, mais qu'on les réserve à un plus grand supplice, qui est ^être toujours esclaves, timides et fugitifs. Ce qu'il demande au roi, c'est de les punir en ce qu'ils ont de plus cher, qui est leur argent, leur ôtant les gains illicites qu'Us font sur les chrétienSj non seulement par leurs usures.

mais par les larcins dont ils sont complices et receleurs, principalement de l'argenterie des églises; car les voleurs ne trouvant point de chrétiens qui voudraient acheter des vases sacrés, les vendaient à des juifs qui les fondaient ou les employaient à des usages profanes. L'abbé de Gluny exhorte le roi à punir ces sacrilèges, el à prendre sur les juifs de quoi faire la guerre aux Sarrasins » (1).

C'est le côté politique et social de l'antisémitisme : état de servitude pour les juifs, répression efficace de leurs usures, levée de taxes sur eux pour les besoins de la chrétienté.

Telles étaient les idées de cette époque au sujet des juifs, tant sur leur mission providentielle que sur leurs méfaits dans la société chrétienne. C'est le fond de

f (1) Fléury, Hist. eecL livre 69.

ranlisémitisme au moyen âge chez les gens d'Église.

Voyons maintenant par quelques exemples les effets terribles des passions antisémites des peuples et des princes en ces temps-là.

Les premiers grands massacres eurent

lieu, paraît-il, à l'occasion de la première

croisade. L'armée de Gautier-sans-Avoir

et celle de Pierre l'Ermite furent suivies

par « une autre troupe de gens de pied au

nombre d'environ deux cent mille, sans

chef et sans discipline, quoiqu'il y eût

quelques nobles avec eux ; mais ils ne leur

obéissaient point, et se donnaient toute

sorte de licence. Ils s'avisèrent de se jeter

sur les juifs, qu'ils rencontrèrent dans

toutes les villes où ils passaient, et de

massacrer cruellement ces malheureux,

qui n'étaient point sur leurs gardes; ce

qu'ils firent principalement à Cologne et

à Mayence, où un comte nommé Emicon se joignit à eux, les encourageant à ces crimes. A Spire, les juifs se réfugièrent dans le palais du roi, et se défendirent par le secours de Tévêque Jean, qui fît ensuite mourir quelques chrétiens pour ce sujet, étant gagné par l'argent des juifs. A Vorms, les juifs poursuivis par les chrétiens, allèrent trouver Tévêque qui ne leur promit de les sauver, qu'à condition qu'ils recevraient le baptême. Ils demandèrent du temps pour délibérer, et aussitôt entrant dans la chambre de Tévêque, tandis que les chrétiens attendaient dehors leur réponse, ils se tuèrent eux-mêmes, a A Trêves, les juifs voyant approcher les croisés, quelques-uns d'entre eux prirent leurs enfants et leur enfoncèrent le couteau dans le ventre disant qu'ils voulaient les envoyer dans le sein d'Abraham plutôt que de les exposer aux insultes des

L'ANTISÉMITISMI'I IH

chrétiens. Quelques-unes de leurs femmes montèrent sur le bord de la rivière; et ayant empli de pierres leur sein et leurs manches, se précipitèrent au fond de Teau.

Les autres, qui voulaient conserver leur vie; prirent avec eux leurs enfants et leurs biens, et se retirèrent au palais, qui était un lieu de franchise et la demeure de Tarchevêque Egilberl. Ils lui demandèrent avec larmes sa protection; et lui profitant de cette occasion, les exhorta à se convertir, leur représentant qu'ils s'étaient attirés celle persécution par leurs péchés, principalement par leurs blasphèmes contre Jésus-Christ et sa sainte Mère; et leur promettant de les mettre en sûreté, s'ils recevaient le baptême. Alors leur rabbin, nommé Michée, pria l'archevêque de les instruire de la foi chrétienne; ce qu'il fît, leur expliquant sommairement le Symbole. Michée dit ensuite : « Je proteste

devant Dieu, que je crois ce que vous venez de dire; je renonce au Judaïsme, et j'aurai soin de m'instruire plus à loisir de ce que je n'entends pas bien encore. Baptisez-nous seulement, pour nous délivrer des mains de ceux qui nous poursuivent. »

Tous les autres juifs en dirent autant.

L'archevêque baptisa donc Michée et lui donna son nom, et les prêtres qui étaient présents baptisèrent les autres; mais il n'y eut que le rabbin qui persévéra dans la foi, tous les autres apostasièrent l'année suivante (l). »

Le rapport exact de ces événements, fait avec une impartialité qui touche à l'indifférence, montre mieux que d'éloquentes

considérations quel était alors l'état de l'esprit public à l'égard des juifs. On ne s'explique guère la conduite de l'évêque de

(1) Flbury, Histi eccL livre 64.

Vorms et celle de l'archevêque de Trêves ; car l'humanité, non moins que la charité chrétienne, leur faisait un devoir pressant de sauvegarder la vie et les biens de ces malheureux, sans y mettre aucune condition, et moins que toute autre celle de recevoir le baptême et de professer la foi de Jésus-Christ.

Ces faits se passaient à la fin du xi* siècle. Prenons des exemples vers la fin du siècle suivant.

« Le roi Philippe-Auguste avait une grande aversion pour les juifs, qui étaient puissants dans son royaume et particulièrement à Paris, car il avait souvent ouï dire aux seigneurs, qui avaient été élevés à la cour avec lui, que ces juifs de Paris, tous les ans le jeudi-saint ou quelque autre jour de la semaine sainte, égorgeaient un chrétien comme en sacrifice en des lieux souterrains. Plusieurs avaient été con-

vaincus de ce crime du vivant du roi son père et brûlés ; et on comptait pour martyr un enfant nommé Richard ainsi tué et crucifié par les juifs, dont le corps reposait à Paris en l'église de Saint-Innocent, au lieu nommé Champeaux où était le cimetière de la ville et que le roi Philippe fît fermer de murailles en H 85. On disait qu'il s'était fait plusieurs miracles au tombeau de Richard; qui avait été tué à Pontoise et de là apporté à Paris, suivant le témoignage de Robert, abbé du mont Saint- Michel.

« Ce même auteur rapporte, sous l'an 4171, que Thibaut, comte de Chartres, fit brûler plusieurs juifs demeurant à Blois, parce qu'ayant crucifié un enfant au temps de Pâques, au mépris des chrétiens, ils l'avaient mis dans un sac et jeté dans la Loire, où il avait été trouvé. Les juifs convaincus furent brûlés, excepté ceux qui

se firent chrétiens. Il ajoute qu'ils avaient fait la même chose à Gorvic, en Angleterre, du temps du roi Etienne, en la personne d'un enfant nommé Guillaume, et encore depuis à Glocester, sous Henri II. Un auteur anglais rapporte le martyre du jeune Guillaume à la neuvième année du roi Etienne, qui est Tan 1144, et celui de l'enfant crucifié à Glocester, sousla sixième année de Henri II, qui est l'an 1160.

Enfin, on trouve encore un enfant nommé Robert tué en Angleterre par les juifs, à Pâques l'an 1181, et enterré dans l'église de Saint-Edmond, où l'on disait qu'il se faisait plusieurs miracles. Je ne vois point que jusque-là on ait formé contre les juifs de telles accusations qui devinrent très fréquentes depuis. Les juifs prétendent que ce sont des calomnies; mais pourquoi les chrétiens les auraient-ils avancées en ce temps plutôt qu'en un autre,

s'il n'y avait eu quelque fondement ?

« . Le roi Philippe était encore animé contre les juifs, parce que l'antiquité dé leur établissement à Paris et la réputation de leurs docteurs les y avaient tellement enrichis qu'ils possédaient près de la moi- : tié de la ville ; qu'au mépris des lois et des canons ils avaient chez eux des esclaves chrétiens de l'un et de l'autre sexe, qu'ils faisaient judaïser; et qu'ils exer-; çaient des usures sans bornes avec les chrétiens, nobles, bourgeois et paysans, dont plusieurs étaient contraints de vendre leurs héritages, d'autres de demeurer dans les maisons des juifs comme prisonniers leur étant engagés par serment. Si pour le besoin des églises on leur empruntait de l'argent, ils prenaient en gage les crucifix et les vases sacrés qu'ils profanaient,et buvaient dans les calices, ou les ca-.

çhaient dans les lieux les plus infects de

leurs maisons. Le roi consulta sur ce sujet un ermite nommé Bernard, qui vivait dans le bois de Vincennes, en réputation de sainteté, et par son conseil il déchargea tous les chrétiens de son royaume de ce qu'ils devaient aux juifs, en retenant à son profit la cinquième partie. Enfin au mois d'avril 1182, il publia un édit portant que tous les juifs se tinssent prêts à sortir de son royaume dans la Saint-Jean ; leur donnant ce temps pour vendre leurs meubles, et confisquant à son profit leurs maisons, leurs terres et leurs autres biens immeubles. Quelques-uns se firent baptiser et obtinrent la conservation de leurs biens et de leur liberté ; d'autres gagnèrent par présents et par promesses des prélats et des seigneurs, pour solliciter le roi de révoquer son édit. Mais il demeura ferme dans sa résolution, et les juifs ayant réduit leurs meubles en argent sortirent au mois

de juillet de la même année 1182, avec leurs femmes, leurs enfants, et toute leur suite. L'année suivante le roi fit dédier toutes leurs synagogues pour les changer en églises : ce qui lui attira la bénédiction de tout son peuple (1). »

On voit apparaître dans ce récit Tune des accusations les plus répandues contre les juifs au moyen âge : celle de mettre à mort des chrétiens, en particulier des en^ fants, pour employer leur sang à des cérémonies sacrilèges. Les juifs soutiennent que ce sont-là d'odieuses et ineptes calomnies semblables à celles dont les païens chargeaient les premiers chrétiens. Mais de graves auteurs croient pouvoir affirmer la réalité de plusieurs de ces meurtres talmudiques (2). On voit encore dansée

(1) Fleury, HM. eecLy livre 73.

(2) Cf. GoUGENOT DES MoussEAUx^ Le Juifj le JU' daïsme et la Judaîsation des peuples ehrétiens.

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passage que r^xploitation juive par l'usure commençait à inquiéter les pouvoirs publics.

Les juifs furent chassés de France en 1182. Quinze ans après, en 1198, Philippe- Auguste retira son édit et rappela les juifs ; mais ce fut, rapporte Fleury , « contre Topinion de tout le mondé (1). »

Vers ce même temps, TAngleterre fut le théâtre d'une sédition antisémite que Ton peut citer comme un exemple de ces violences populaires si fréquentes alors.

Elle éclata le jour même du couronnement du roi Richard, fils de Henri II Plantagenet, au mois de juillet 1189. Fleury la raconte en ces termes : a Après la messe, suivit le festin officiel, où les évêques étaient à table avec le roi selon leur rang, et les seigneurs servaient. Le roi avait fait publier par la ville que ce jour il n'entrât

(1) Hist eecl., livre 75.

dans son palais ni juifs ni femmes, pour éviter les maléfices dont on les soupçonnait. Toutefois, pendant le repas, les premiers d'entre les juifs vinrent apporter au roi des présents; de quoi un chrétien indigné, donna un soufflet à un juif pour Tempêcher d'entrer.. D'autres à " sbn exemple commencèrent à repousser les juifs avec insulte ; le peuple y accourut et croyant qu'on le faisait par ordre du roi, ils se jetèrent sur les juifs qui étaient en grand nombre à la porte du palais: on commença par les coups de poing, d'où Ton vint aux pierres et aux bâtons ; il y en eut de tués et de laissés pour morts. Un d'entre eux, nommé Benoit, juif d'York, fut si maltraité, qu'on désespérait de sa vie ; et la crainte de la mort le fît résoudre ^ à recevoir le baptême de la main du prieur»

de Notre-Dame d'York. Cependant le bruit se répandit par toute la ville de Londres^

que le roi avait commandé d'exterminer tous les juifs; ce qui fit accourir aux armes une infinité de peuple, tant de la ville que de ceux qui étaient venus des provinces pour le sacre. On tuait donc les juifs; et comme ils se retiraient dans les maisons fortes, on y mettait le feu. Le roi qui était encore à table ayant appris ce désordre, envoya pour l'apaiser quelques-uns des principaux seigneurs ; mais tf étant point écoutés par le peuple en' furie, ils furent contraints de se retirer.

« Le lendemain le roi fit prendre quelques-uns des coupables, dont trois furent pendus pour avoir mis le feu, dont des maisons des chrétiens avaient été brûlées. Puis il se fit amener le juif qui avaitété baptisé, et lui demanda s'il était chrétien. Celui-ci répondit que non, mais que, pour éviter la mort, il s'était laissé faire par les chrétiens ce qu'ils avaient voulu.

Le roi demanda à Tarchevêque de Cantorbéry, en présence de plusieurs autres évêques, ce qu'il fallait faire de cet homme; et le prélat répondit en colère: ce S'il ne veut pas être à Dieu, qu'il soit au diable. » Benoît retourna donc au Judaïsme et mourut peu de temps après; mais ni les juifs ni les chrétiens ne voulureiît Tenterrer parmi eux.

« Ensuite le roi envoya des lettres par tous les comtés d'Angleterre, pour défendre que Ton fît aucun mal aux juifs; mais avant que cet ordre fût publié, plusieurs villes avaient suivi l'exemple de Londres, plutôt par avidité de gain que par zèle de religion. Plusieurs juifs pour éviter ces violences reçurent le baptême et épousèrent leurs femmes à la manière des chrétiens.

« Tous lesjuifs d'Yorck périrent au mois de mars de l'année suivante, 1190. Leven-

dredi avant le dimanche des Rameaux, qui était le seizième du mois, ces juifs, au nombre de cinq cents, sans compter les femmes et les enfants, par la crainte des chrétiens s'enfermèrent dans la tour malgré le capitaine et le vicomte à qui ils refusèrent de la rendre ; et ceux-ci excitèrent le peuple à les attaquer. Les juifs se voyant pressés jour et nuit offrirent une grande somme d'argent pour se retirer la vie sauve, et comme le peuple ne voulut pas le permettre, un d'entre eux leur conseilla de se tuer les uns les autres, ce qui fut exécuté. Chaque père de famille prit un rasoir dont il coupa la gorge à sa femme, à ses enfants, ensuite à ses domestiques et enfin se la coupa lui-même.

Quelques-uns jetèrent les corps morts dehors sur le peuple, d'autres les enfermèrent dans la maison du roi, où ils les brûlèrent avec les bâtiments. Ceux qui

restèrent après avoir tué les autres furent tués par le peuple. Cependant quelques chrétiens pillaient et brûlaient les maisons des juifs. Ainsi périrent tous les juifs dTorck et leurs papiers étant brûlés, les chrétiens se crurent quittes de ce qu'ils leur devaient (1). »

On peut voir dans ce fait tout Tantisémitisme du moyen âge : l'impopularité des juifs, le mépris dont ils étaient l'objet, la haine du peuple à leur égard, l'attitude des pouvoirs publics, la constance héroïque des victimes dans la fidélité à leur race et à leur religion.

Il est bon de rappeler ici quel esprit animait alors le saint-siège à l'égard des juifs.

En 1068 régnait le Pape Alexandre II.

La guerre contre les Sarrasins d'Espagne attirait de France un grand nombre de

(1) Flbury, Hist* eccLf livre 74.

r^mfi

chevaliers chrétiens. Sur leur routej ces; gens de guerre, plus aventureux que sages, se livraient parfois à des violences contre les juifs, que Topinion commune accusait d'être de connivence avec les Maures.; a On trouve, rapporte Fleury (1), une lettre du Pape Alexandre II, adressée à tous les évêques de Gaule, qui porte : « Nous avons appris avec plaisir que vous avez protégé les juifs qui demeurent parmi vous, pour empêcher qu'ils ne fussent tués par ceux qui allaient contre les Sarrasins en Es-^ pagne. C'est ainsi que saint Grégoire a déclaré que c'était une impiété de les vouloir exterminer, puisque Dieu les a conservés par miséricorde, pour vivre dispersés par toute la terre, après avoir perdu leur patrie et leur liberté, en puni-:

lion des crimes de leurs pères. Leur condition est bien différente de celle des Sar-

(1) Hist eecLy livre 61,

rasiris, contre lesquels la guerre est juste, puisqu'ils persécutent les chrétiens et les chassent de leurs villes et de leurs demeures, au lieu que les juifs se soumettent partout à la servitude. »

On voit par cette lettre quelle fut Tattitude du Pape et des évoques en général devant l'effervescence et les premiers excès des passions antisémites.

Vers la fin du siècle suivant, le Pape Innocent III tenait la' même conduite. U ne ménageait pas les usuriers juifs, surtout lorsque l'intérêt commun de la chrétienté était en jeu. Dans une lettre circulaire, adressée, en 1198, à tous les évêques, les seigneurs, le clergé et le peuple de France, d'Angleterre, de Hongrie et de Sicile, au profit dé la croisade (1), ce grand Pape

(1) Cette même année le Pape ordonna dans le même but que le clergé payerait le quarantième de ses revenus ecclésiastiques, mais il se taxa lui et les cardinaux au dixième.

prenait les mesures suivantes : « Les biens des croisés, ordonnait-il, seront sous notre protection et celle de tous les prélats de rÉglise. Si quelqu'un des croisés est obligé par serment à payer des usures, il en sera absous par les évêques, et les créanciers ne pourront plus les exiger, sous peine de restitution Quant aux juifs, nous ordonnons aux puissances temporelles de les contraindre à remettre les usures aux croisés ; et jusqu'à ce qu'ils les remettent, nous défendons à tous les chrétiens, sous peine d'excommunication , d'avoir aucun commerce avec eux, ni en marchandise ni autrement (1). »

Nonobstant ce qui est porté par celte lettre au désavantage des juifs, « le Pape Innocent ne laissa pas, l'année suivante, d'accorder aux juifs, à l'exemple de ses prédécesseurs, la protection du sainl-

(1) Fleury, Hist, eeel., livre 75.

siège, défendant de les forcer à recevoir le baptême, de leur ôter leurs biens par violence, ou de changer leurs bonnes coutumes, de les troubler dans la célébration de leurs fêtes, d'exiger d'eux des services nouveaux qu'ils ne doivent point, enfin de retrancher de leurs cimetières, ou déterrer leurs corps. La lettre est du 16 septembre 1199 (1). » C'est ainsi que le saint-siège en a toujours agi envers les juifs.

Tel était l'esprit public au commen-cément du xiii* siècle. Tout le siècle en fut animé.

En 1236, de grands massacres eurent lieu, particulièrement en Espagne et en France. « Les croisés de Guienne, de Poitou, d'Anjou et de Bretagne tuèrent un grand nombre de juifs, sans épargner les enfants et les femmes enceintes. Ils en bles-

(1) Fleury, Hlst. eceL, livre 75.

sèrent plusieurs mortellement, et en foulèrent d'autres aux pieds de leurs chevaux, laissant les corps des morts exposés aux bêtes. Ils brûlèrent leurs livres, pillèrent leurs biens, et menaçaient de leur faire encore pis; le tout sous prétexte qu'ils refusaient de recevoir le baptême. Les juifs en portèrent leurs plaintes au Pape Grégoire, qui écrivit sur ce sujet à l'archevêque de Bordeaux et aux évêques de Saintes, d'Angoulême et de Poitiers, une lettre où il dit, que les croisés devaient se préparer à la guerre centrales infidèles parla crainte de Dieu, la pureté de cœur et la charité; et qu'encore que Jésus- Christ n'exclue personne de la grâce du baptême, toutefois il fait miséricorde à qui îl lui plaît, et qu'il ne faut contraindre personne à recevoir ce sacrement; parce que comme l'homme est tombé par son libre arbitre, 'il doit aussi se relever par son

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libre arbitre, étant appelé par la grâce. La lettre est du 9 septembre 1236.

(( Le Pape écrivit à saint Lotiis sur le même sujet, afin qu'il réprimât la fureur des croisés. Les juifs d'Angleterre, épouvantés de ces exemples, donnèrent de l'argent au roi Henri, et obtinrent une proclamation publique, portant défense de leur faire aucun mauvais traitement.

« Nous voyons une pareille défense de maltraiter les juifs, faite en particulier aux croisés, dans un concile de Tours tenu par l'archevêque Juhel le mardi avant la Saint-Barnabe, c'est-à-dire le 10 juin de la même année 1236. o Nous défendons étroitement aux croisés et aux autres chrétiens de tuer ou battre les juifs, leur -ôter leurs biens ou leur faire quelque autre tort, puisque l'Église les souffre, ne voulant point la mort du pécheur mais sa conversion. Les^ évêques auront soin de la

subsistance des nouveaux convertis, de peur qu'ils ne retournent à leurs erreurs sous prétexte de pauvreté (1). »

Des événements de même nature s'accomplirent en Allemagne vers 1247.

a Le Pape Innocent IV reçut une plainte des juifs de ce pays portant que quelques princes, tant ecclésiastiques que séculiers et d'autres nobles, pour avoir prétexte de piller leurs biens, inventaient contre eux des calomnies ; et disaient qu'à la fête de Pâques ils mangeaient le cœur d'un enfant qu'ils avaient tué, ce qui leur tenait lieu de communion; et quand on trouvait le corps d'un homme mort, on les accusait de l'avoir tué. Que sans les avoir convaincus ni même poursuivis en justice, on les dépouillait de leurs biens et on les mettait en prison, où on leur faisait souffrir la faim et divers tourments, et on en con-

(l) Flbury, Hi9t. eecL, livre 80.

damnait même plusieurs à mort : en sorte qu'ils étaient réduits à quitter des lieux qu'eux et leurs pères avaient habités de temps immémorial et vivre dans un misérable exil. Surcet exposé, le Pape écrivit à tous les évêques d'Allemagne de se rendre favorables aux juifs, de faire réparer les torts qui leur avaient été faits par les prélats, les nobles et autres personnes puissantes, et de ne pas permettre qu'à l'avenir on les maltraitât sans sujet.

La lettre est datée de Lyon, le 5 juillet 1247, et le Pape l'adressa aussi aux évêques de France. Par cet exemple on peut juger que nous ne devons pas croire légèrement tant d'histoires d'enfants tués par les juifs, que nous trouvons dans les auteurs de ces temps-là (1). » Ce fut sous le pontificat d'Innocent IV

(1) Fleury, Hist eceL, livre 82.

que Ton condamna le Talmnd ^ 1 >. Cette affaire était commencée depuis longtemps, a Vers Tannée 1286, un jnif de La Rochelle, fort savant en hébreo, suirant le témoignage des juiCs eux-mêmes, se convertit et, au baptême, fut nommé Nicolas. Il alla trouver le Pape Grégoire IX, la douzième année de son pontificat, c*est-à-dire Tan 1238, et lui découvrit qu'outre la loi de Dieu écrite par Moïse les juiis en ont une autre qu'ils nomment Talmud, c'est-à-dire doctrine, que Dieu même, à ce qu'ils disent, a enseignée à Moïse de vive voix, et qui s'est conservée dans leur mémoire jusqu*à ce que quelques-uns de leurs sages l'aient rédigée par écrit, de peur qu'elle ne tombât dans l'oubli : ce qui compose un volume plus gros, sans comparaison, que le texte de la Bible. Or ce livre contient tant

(1) Consulter Ferraris, Prompta biUioîheca^ article Hebraeus.

d'erreurs et de blasphèmes qu'on a honte de les rapporter, et qu'ils feraient horreur à qui les entendrait, et c'est la principale cause qui retient les juifs dans leur obstination.

(( Sur cet avis, le Pape écrivit aux archevêques de France une lettre en date du 9 juin 1239, où il dit: « Nous vous mandons que le premier samedi du carême prochain, le matin, quand les juifs sont assemblés dans leurs synagogues, vous fassiez prendre tous leurs livres par votre autorité, chacun dans votre province, et les fassiez garder fidèlement chez les Frères Prêcheurs ou chez les Mineur^, implorant, s'il est nécessaire, le secours dû bras séculier. De plus, vous ordonnerez à tous ceux qui auront des livres hébreux, tant clercs que laïques, de vous les remettre sous peine d'excommunication. « La même lettre fut envoyée aux archevêques

des royaumes d'Angleterre, de Castille et de Léon. Le Pape écrivit de même aux rois, de France, d'Angleterre, d'Aragon, de Castille, de Léon, de Navarre et de Portugal ; et en particulier à l'évêque de Paris, pour le charger de faire tenir à leurs adresses toutes ces lettres, qui lui devaient être remises par le juif Nicolas, de la Rochelle. En même temps le Pape donna commission au prieur des Frères Mineurs à Paris, pour contraindre les juifs à donner leurs livres et faire brûler ceux qui contiendraient des erreurs.

« Avec ces lettres le Pape envoyait trente-cinq articles extraits du Talmud qui, avec plusieurs autres erreurs, furent vérifiés sur les livres en présence de Gautier, archevêque de Sens, des évêques de Paris et de Senlis et de frère Geofroi de Blevel, de l'ordre des Prêcheurs, chapelain du Pape et alors docteur régent

â Paris, de quelques autres docteurs en théologie, et des docteurs même des juifs, qui reconnurent que ces propositions étaient dans leurs livres. Ils avouèrent celles-ci entre autres : « Que dans leurs écoles on estimait plus l'étude du Talmud que celle de la Bible, et qu'on n'appellerait point docteur celui qui saurait la Bible par cœur s*il ne savait point le Talmud.

Que les docteurs pourraient se dispenser du commandement de sonner de la trompette le premier jour du septième mois, et de porter des palmes le quinzième, si ces jours arrivaient au sabbat, de peur de le profaner en portant par les rues une trompette ou une palme. Que Dieu se maudit trois fois toutes les nuits, pour avoir abandonné son temple et réduit les juifs en servitude. Qu'aucun juif ne sentira le feu d'enfer, ni aucune peine en l'autre monde, plus de douze mois. Les

corps et les âmes de tous les méchants seront réduits en poudre et ne souffriront plus d'autre peine; excepté ceux qui se sont révoltés contre Dieu et ont voulu être dieux : l'enfer de ceux-là sera éternel.

Dieu tient école tous les j ours en instruisant des enfants, et se joue avec Léviathan. »

a Ayant soigneusement examiné ces livres des juifs, on reconnut qu'ils les éloignaient, non seulement du sens spirituel de l'Ecriture, mais encore du sens littéral, pour la détourner à des fictions et à des fables. Après cet examen et suivant la délibération de tous les docteurs en théologie et en droit canonique, tous les livres des juifs que l'on put recouvrer alors de toute la France furent brûlés jusqu'à la quantité de vingt charrettées, quatorze en un jour et six en un autre.

a Le Pape Innocent IV, étant monté sur

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le sainl-siège, écrivit au roi saint Louis sur ce sujet le 11 mai 1244, louant le zèle qu'il avait déjà montré, et l'exhortant à continuer de faire examiner, condamner et brûler par tout son royaume les livres juifs, qui contenaient des erreurs et des blasphèmes. Ensuite le même Pape donna une commission plus particulière au cardinal Eudes, son légat en France, qui étant chancelier de l'Eglise de Paris avait eu part à cette condamnation. Il lui ordonna de se faire représenter le^ Talmud et les autres livres des juifs; et après les avoir examinés soigneusement, les tolérer en ce qui ne serait point contraire à la religion chrétienne, et les rendre aux docteurs des juifs. Sur quoi le cardinal craignant que le Pape ne se laissât surprendre par leurs artifices et leurs mensonges, lui écrivit une lettre, où il exposç tout ce qui s'était passé en cette affaire sous

Grégoire IX, puis il ajoute: « Ce serait un grand scandale et un opprobre éternel pour le saint-siège, si on tolérait par son ordre, et si on rendait même aux docteurs des juifs des livres brûlés si justement et si solennellement en présence de l'Université, du clergé et du peuple de Paris. Celte tolérance paraîtrait une approbation: car, comme dit saint Jérôme, il n'y a point de si mauvaise doctrine qui ne contienne quelque vérité, et toutefois les livres des hérétiques ont été condamnés parTautorité des conciles, nonobstant ce qu'ils contenaient de bon. J'ai demandé aux docteurs des juifs de me présenter le Talmud et tous leurs autres livres; et ils na'onl apporté seulement cinq méchants volumes, que je fais soigneusement examiner suivant votre ordre. »

« EnGn, le légat donna sa sentence définitive à Paris, le 15 mai 1248, en présence

des docteurs appelés exprès. Elle est conçue en ces termes : «. Après que certains livres nommés Talmud nous ont été représentés de Tautorité du Pape par les juifs de France, nous les avons examinés et fait examiner par des hommes capables et craignant Djeu; et nous avons trouvé qu'ils contiennent une infinité d'erreurs, de blasphèmes et d'abominations; c'est pourquoi nous prononçons que ces livres ne doivent point être tolérés ni rendus aux juifs, et nous les condamnons judiciairement. Quant aux autres livres que les docteurs des juifs ne nous ont pas représentés, quoiqu'ils en aient été plusieurs fois requis, ou qui n'ont pas été examinés, nous en connaîtrons plus amplement en temps et lieu, et ferons ce que de raison. » Ensuite sont les noms de ceux dontle légat avait pris les avis pour rendre cette sentence et qui y mirent leurs seaux,

à savoir: Guillaume, évêque de Paris, Ascelin, abbé de Saint-Victor, Raoul, ancien abbé du même monastère, et quarante autres tant docteurs en théologie, séculiers ou réguliers, que docteurs en décrets ou dignités de chapitres (1). »

L'antisémitisme était donc plus actif que jamais vers le^ milieu du xiii* siècle et, s'il faut en croire M. Charles Rahlembeck, « la Belgique se distingua tristement dans cette chasse à l'homme ; elle ne le céda en rien à la France, à l'Allemagne, à l'Angleterre, pour le sombre fanatisme et la froide cruauté (2). » Cependant, d'après M. le rabbin Carmoly (3), le xiii* siècle fut « l'époque la moins désastreuse pour les israélites de Belgique;

(1) Flbury, His. ecel., livre 83.

(2) Revue de Belgique^ 15 juin 1871.

(3) Revue orientale : Essai sur V histoire des juifs en Belgique^ Bruxelles, 1841.

ils y jouissaient d'une assez grande tranquillité. »

On a vu à quels excès se portèrent les passions antisémites des peuples chrétiens à cette époque. Ces crimes, condamnés par toutes les lois ecclésiastiques et civiles, eurent dans l'Église et dans l'État des censeurs éloquents et des vengeurs sévères (1).

On ne saurait trop s'élever contre un pareil antisémitisme.

(1) J'imagine que bien des gens, à cette époque, ont dû plaider les circonstances atténuantes, à peu près comme a fait Séverine, dans la Libre Parole du 18 août 1895, pour une petite manifestation antijuive, dont V Union Israélite se plaignait à cor et à cris. — « Si le^ Talmud était moins méprisable pour le « goym •, si les juifs en fonctions, ou détenteurs de la fortune publique, étaient moins envahissants, moins arrogants, brimaient moins les Sœurs, les Frères, les Prêtres, tout le pauvre monde chrétien, ils ne subiraient point de pareilles haines et ne provoqueraient point semblables manifestations. »

Mais il en existe un autre tout différent, que Ton s'efforce de confondre avec le premier, afin que la juste horreur inspirée par l'un entraine la réprobation de Taulre : c'est ranlisémilisme du droit public chrétien .

Il faut en faire un court exposé avant de discuter la lettre à la duchesse de Brabant.

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