CHAPITRE QUATRIÈME
l'aï^tisémitisme du droit public au
moyen age.
L'antisémitisme n'est pas d'origine chrétienne (1). De tout temps les juifs ont été, pour divers motifs, détestés des autres peuples. Leurs livres sacrés nous en ont
(1) « Toute la nation, livrée à Tesprit de vertige après la mort de J.-C, ne fut plus connue que par son opiniâtreté stupide ; elle prêta le flanc au ridicule et au mépris ; tous les peuples conçurent de Taversion contre elle : cette destinée lui avait été prédite. » (Bergier, Diet, de théologie^ article : JuifH^ n®4, Lille, 1844.) — Cf. Les préDentlons des Romains contre la religion Juive, par le rabbin Moïse ScHUHL, Paris. — Ce que Tacite dit des Juifs, par C. Thiaucourt.
conservé de nombreux témoignages, depuis les vexations tyranniques qu'ils eurent à subir de la part des Égyptiens, jusqu'à redit sanguinaire du féroce ministre d*Assuérus, Aman TAmalécite, et aux persécutions impies du roi Antiochus. Les historiens latins nous apprennent que cette race était déjà, sous les Césars, un objet de haine pour le genre humain (1).
« Les juifs, dit un de leurs historiens, formaient dans l'Empire une classe méprisée, souvent même ridiculisée ou haïe. . v à cause surtout de leur particularisme religieux et moral (2) Leur condition
(1) Massacres des juifs à Alexandrie et dans TEmpire des Parthes, sous Caligula ; sous Claude, ils sont chassés de Rome ; Tan 66, massacres à Césarée, dans plusieurs viUes de Syrie et à Alexandrie; l'an 73, massacres dans la Cyrénaïque.
(2) « Il est remarquable que les grands ennemis de rÉglise ont été également les ennemis acharnés des juifs. » (Cf. abbé Lémann, Entrée des Juifs dans la société française, livre 2, chap. 4.) — « Partout
légale était assez complexe. Considérés comme pérégrins sine civitate, ils étaient exclus des droits politiques et des droits civils réservés aux citoyens romains; mais dans les villes grecques ils continuaient à jouir du droit de cité local qui leur avait été accordé par lesPtolémées et les Séleucides (1). »
Le Christianisme, dès le principe, fût en lutte ouverte avec les juifs, obstinés dans le Mosaïsme. Les premières persé-
où les juifs se sont établis, partout s'est développé rantisèmitisme, ou plutôt Tantijudaïsme. » (Bernard Laza.re« V Antisémitisme, Paris, 1894.)
(1) « Leurs communautés s'administraient librement. . . Ils réglaient eux-mcmes . leurs affaires civiles mais non pénales... Peu à peu on les traita comme des citoyens; leurs privilèges et aussi leurs incapacités disparurent. Les constitutions impériales les déclarèrent habiles à toutes les charges, les empereurs Sévère etCaracalla leur accordèrent le JUS honorum.,. Ils gardèrent toutefois certaines immunités. » (La Grande Encyclopédie^ art. Juijs, par Théodore Reinach, Paris, Lamirault éditeur.)
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cutions contre les chrétiens eurent les juifs pour auteurs. Dans ses commencements, rÉglise se recrutait principalement parmi les juifs de la dispersion, comme Ton disait alors pour distinguer les juifs de Palestine de ceux qui étaient établis chez les nations païennes, en Asie Mineure, en Grèce, en Afrique, à Rome, et jusqu'en Espagne et dans les Gaules, la Grande-Bretagne et la Germanie. Ces juifs chrétiens ne vivaient pas en tous lieux en parfaite harmonie avec les païens convertis à l'Évangile.
Ceux-ci en devenant chrétiens ne perdaient pas tout mépris pour les juifs, lesquels prétendaient les contraindre à se conformer à certaines pratiques du Mosaïsme, hjudaïsePy disait-on en ce temps-là! On trouve dans les Actes des Apôtres et les E pitres de saint Paul le récit de ces démêlés qui éclatèrent au sein de l'Église
naissante et y causèrent de grands troubles.
L'antisémitisme de l'Eglise parait être né de l'opposition qui existe entre le Christianisme et le faux Mosaïsme des juifs, ou plutôt de la nécessité de défendre les chrétiens contre la haine dont les poursuivaient les fils obstinés de la race déicide. On peut dire que le Christ lui-même en a posé le principe dans cette maxime qui est la règle première des rapports des chrétiens avec les hérétiques ou les infidèles : « Que celui qui n'écoute pas l'Eglise soit pour toi comme un païen ou un publicain. » De cette parole, en effet, sont issues les prohibitions faites par TEglise touchant la conduite des chrétiens à l'égard des hérétiques en particulier.
L'apôtre saint Jean, le disciple bien-
aimé du Maître, défendait qu'on leur donnât même le salut (1).
Tel était l'esprit du Christianisme dès Torigine. On aurait pu prévoir dès lors qu'en devenant une puissance sociale, TEglise constituerait un droit public hostile aux ennemis de sa foi et spécialement aux juifs.
Les origines de ce droit public sont les unes canoniques et les autres oiviles, c'est-à-dire qu'il a été institué en partie dans les conciles de l'Église, en partie parles décrets des empereurs et des princes chrétiens. Suivons-le dans sa lente formation et ses vicissitudes diverses, depuis le iv* siècle jusqu'au temps de
saint Thomas.
Ce droit commença, dit-on, à s'établir
(1) Voir dans quelque traité de théologie morale ou de droit canonique ce qui regarde les rapports des fidèles avec les hérétiques et les infidèles.
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vers la fin du m* siècle dans un Concile tenu en Espagne, à Elvire. On y défendit aux chrétiens de marier leurs filles à des juifs et de manger avec eux. Cette prohibition se retrouve dans plusieurs Conciles du iv% du V* et du vi* siècles (1).
D'autres prohibitions suivirent celles-là, notamment celle de conférer aux juifs aucune magistrature leur donnant pouvoir sur les chrétiens. Ce décret est d'un Concile tenu à Clermont en Auvergne l'an 535. Le troisième Concile d'Orléans (538) ajouta aux prohibitions précédentes la défense aux juifs d'avoir des esclaves chrétiens. Peu après, un autre Concile tenu dans la même ville prit des mesures pour empêcher les esclaves des juifs d'embrasser le Judaïsme (2). Un Concile
(1) Vannes en 465, Agde en 506, Epaone en 517, deuxième d'Orléans en 533.
(2) Beugnot, les Juifs d'Occident, Paris, 1824.
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tenu a Màcon, vers l'an 580, renouvela rinterdiction d'exercer des fonctions publiques donnant autorité sur les fidèles du Christ. Sous le roi Goth Récarède, en Espagne, le troisième Concile de Tolède décréta la même incapacité, il défendit en outre aux juifs d'avoir des esclaves chrétiens et ordonna que s'ils épousaient des chrétiennes contrairement à la loi, les enfants nés de ces mariages seraient baptisés. En 614, un Concile de Paris étendit l'incapacité civile aux fils mêmes des juifs convertis.
D'autres Conciles défendirent aux chrétiens d'avoir recours aux services des juifs comme médecins, comme serviteurs et particulièrement comme nourrices (1).
On peut dire que toute la législation canonique antisémite se trouve dans ces