‹ L'antisémitisme de St.-Thomas D'AquinChapitre 9 sur 28 · AU XII* ET AU XIII* SIÈCLES · texte numérisé non relu

AU XII* ET AU XIII* SIÈCLES

Au temps de saint Thomas d'Aquin, Tantisémitisme sévissait contre la race juive dans toute la chrétienté.

Le fanatisme religieux en était-il la cause unique ?

a II faut bien reconnaître, dit M. Emmanuel Rodocanachi, auteur juif (1), que les premières persécutions, faites par les païens, furent peut-être les seules qui

(1) Le Saint-Siège et les juifs ^ Paris, 1891.

n'eurent d'autre mobile que la religion, les seules absolument sincères. Quand, après l'apaisement relatif qui suivit la chule de l'empire d'Occident, on persécuta de nouveau les juifs, ils étaient devenus riches.

Écartés de bonne heure des fonctions publiques, exclus de la possession de la terre (1), obligés de vivre isolés du reste des hommes, ils allèrent au commerce où le génie de leur race semblait les pousser depuis la dispersion, et que leur situation même les rendait excellemment aptes à exercer. L'argent qu'ils gagnaient ainsi ne devait point rester stérile; l'emploi en fut bien vite trouvé. Qu'il ait donné ou suivi l'exemple, le banquier du ghetto devint, avec les Gahorsins, les Florentins et les Lombards, le dernier recours des débiteurs aux abois, du paysan traqué par

(1) Ceci n'est pas entièrement exact, on le verra |)Ius loin.

les gens du fisc, du citadin ambitieux de faire figure à côté de son seigneur, du noble ruiné par la guerre ou le jeu. C'était lucratif, mais dangereux. Un débiteur insolvable ne tarde guère à devenir un ennemi, et les juifs eurent bientôt beaucoup d'ennemis. De toutes parts des plaintes, des réclamations, des menaces s'élevèrent. A ces causes de rancune et de convoitise, vint s'ajouter un autre élément de haine. Banquiers des rois, les juifs recevaient souvent en gage certains revenus publics, dont; pour plus de sûreté, ils surveillaient eux-mêmes le recouvrement; de là, à devenir fermiers des impôts, il n'y a qu'un pas, qu'ils franchirent pour leur malheur (1). Ainsi que le dit

(1) Il arrivait très fréquemment que les juifs étaient chargés de faire rentrer les impôts. Plusieurs Conciles s'élevèrent contre cette pratique (Note de M. Rodocanachi).

M. Darmesteter, dont l'opinion en ces matières est doublement intéressante : « A la religion qui sanctifie la haine, vient s'ajouter une autre cause qui la légitime (1). Le peuple ne voit plus dans le juif que rhomme d'affaires de son seigneur et de son roi, le symbole vivant et exécré de sa misère. » Comme un arbre qui, sorti d'un germe, pousge au loin ses racines et puise sa substance dans tout le sol environnant, la haine du juif, née de l'antagonisme religieux, trouvait ensuite de tous côtés des aliments toujours nouveaux. Mais elle avait perdu sa pureté première. La pensée de rentrer en possession de richesses que l'on considérait

(1) Jamais la religion, en particulier la religion chrétienne, n'a sanctifié la haine, surtout la haine contre les juifs. Il ne peut non plus y avoir de cause qui légitime la haine, bien qu'il y ait des causes qui excusent la haine, la colère, et les violences qui s'ensuivent.

comme iniquement amassées, une certaine rivalité d'intérêts, des rancunes, des haines, sentiments explicables sans doute, mais qui n'avaient rien à voir avec la foi, étaient désormais des facteurs importants de l'aversion des chrétiens contre les juifs. La religion fut bien encore le prétexte dont on se couvrait; elle n'était plus la cause première, fondamentale de cette aversion. »

Ainsi s'exprime un auteur juif très versé dans l'histoire de sa nation. Il essaie fort habilement d'expliquer et de masquer l'usure juive; mais il ne peut la dissimuler assez pour ne pas laisser voir en elle, la cause principale et la plus efficace de l'aversion que les chrétiens avaient conçue pour les juifs et des violences dont ces derniers furent si souvent alors les malheureuses victimes. Le fanatisme religieux ne fut pas, quoiqu'on disent plu-

sieurs, Tunique raison de l'antisémitisme du moyen âge. M. Rodocanachi laisse entendre clairement que l'exploitation des peuples par les juifs au moyen de l'usure en fut la cause « première et fondamentale ».

M. Charles Rahlenbeck, qui n'est pas non plus un antisémite, parle de même. « L'esprit bas, cupide, nullement héroïque des Sadducéens l'emporta chez les juifs, et imprima peu à peu à la race entière, un caractère uniforme, celui d'une irrémissible décadence. L'usurier mangea l'homme et le digéra. Il fit pis que cela, il demeura à Técart, renonçant à toute influence, ne se plaisant qu'à compter son or, ne songeant qu'à exploiter les mauvaises passions d'un monde auquel il rendait haine pour haine, mépris pour mépris. La persécution avait trouvé son excuse. On chassa les juifs de partout; on les accusa

de crimes imaginaires, el ce fut seulement quand on fut las de les battre et de les tuer que les papes et les rois les prirent sous leur sauvegarde » (1).

Ces derniers mots, et quelques autres, font bien sentir que l'auteur n'est pas un antisémite, et donnent plus d'autorité à ce qu'il dit de l'usure exercée paT les juifs.

Est-il nécessaire de réfuter l'odieuse calomnie dont il charge les papes et les rois ? Personne n'ignore que les papes ne cessèrent de protester contre les violences dont les juifs furent souvent les victimes, et qu'ils prirent hautement, toujours et partout, là défense de ces malheureux.

Pour ne parler que du xiii** siècle, a c'était le temps, dit M. Emmanuel Rodocanachi (2), où Innocent III déclarait qu'à

(1) Charles Rahlembeck., Revue de Belgique^ 15 juin 1871.

(2) Ouvrage cité.

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r exemple de ses prédécesseurs Galixte, Eugène, Alexandre et Clément, il voulait être le bouclier des juifs suppliants, et défendait qu'on les baptisât de force; où Honorius III les prenait ouvertement sous sa garde ; où Grégoire IX s' opposait quoiqu'en vain, à ce qu'on les persécutât en France et en Allemagne, et défendait en Italie, de les blesser ou de les mettre à mort sans jugement, de les troubler à coups de bâtons ou de pierres pendant la célébration de leurs fêles, de déterrer leurs morts sous prétexte de s'assurer un gage de payement; où Nicolas IV enfin, qui fut loin de se montrer toujours favorable aux juifs, apprenant qu'on les avait molestés à Rome, écrivait à son vicaire pour lui ordonner de veiller attentivement à ce que leurs biens et leur synagogue fussent respectés. Innocent IV lui-même se montra, en général, fort bienveillant

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pour ses sujets de race juive, encore qu'il eût le premier interdit d'une façon absolue la lecture du Talmud. » On voit par ce texte ce qu'il faut penser de la calomnie contenue dans les paroles ironiques de M. Rahlembeck.

Après avoir indiqué le motif général des passions antisémites de cette époque, voyons ce que pensaient des juifs les esprits cultivés de ce temps.

Deux lettres, l'une (le saint Bernard, l'autre de Pierre le Vénérable nous montrent quels étaient les sentiments des

gens d'église à l'égard des juifs. Ces illustres personnages écrivaient, il est vrai, dans la première moitié du xn* siècle, mais l'opinion ne changea guère jusqu'au temps de saint Thomas.

L'abbé de Glairvaux, dans une lettre circulaire qu'il écrivit pour exciter à la

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croisade, s'exprime ainsi : « Je vous avertis de ne pas croire à tout esprit, et de régler votre zèle selon la science. Il ne faut point persécuter les juifs, il ne faut point les tuer jii même les chasser. Ce sont comme des lettres vivantes, qui nous représentent la passion de Notre- Seigneur. C'est pour cela qu'ils sont dispersés dans tous les pays du monde, afin que souffrant la juste peine d'un si grand crime, ils rendent témoignage à notre rédemption. Toutefois ils se convertiront à la fin, après que la multitude des Gentils sera entrée dans TÉglise. Si nous attendions autant des païens, il faudrait les souffrir, plutôt que de leur faire la guerre : mais puisqu'ils ont commencé à nous attaquer il faut que ceux qui ont droit de glaive, repoussent la force par la force. Or il est de la piété chrétienne, d'épargner ceux qui sont soumis^

comme de dompter les superbes » (1). Ce n'est pas sans motif que saint Bernard parlait de la sorte aux croisés. « Un moine, nommé Rodolphe, prêchait en même temps la croisade à Cologne, à Mayence, à Vorms, et aux autres^ villes proches du Rhin. Il faisait profession d'une grande sévérité, mais il était peu instruit et dans les prédications, il disait qu'il fallait tuer les juifs, comme les ennemis de la religion chrétienne; et ses discours séditieux firent un tel effet, qu'en plusieurs villes de Gaule et de Germanie il y eut grand nombre de juifs massacrés.

Henri, archevêque de Mayence, en ayant écrit à saint Bernard, il lui répondit : Cet homme n'a aucune mission, ni des

(1) Fleury, Hist, eccLy livre 69. — Entre tous les historiens ecclésiastiques j*ai préféré citer Fleury à cause de l'impartialité et de l'exactitude de ses narrations et comptes-rendus.

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