‹ L'antisémitisme de St.-Thomas D'AquinChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

UNE LETTRE DE SAINT THOMAS d'aQUIN.

II est, d'ordinaire, fort instructif de recueillir les pensées et les j ugements des étrangers qui ont du savoir, de l'expérience, du bon sens et de la sincérité, sur les hommes et les choses de notre pays.

Au contact de leur esprit, le nôtre, s'il a quelque ouverture, un peu de souplesse et, ce qui n'est pas moins nécessaire, de la docilité, s'élargit et reçoit plus de lumière. Si une comparaison trop usitée m*était permise, je dirais que, dans le

commerce de ces intelligences, notre raison s'élève au-dessus de Thorizon étroit et brumeux de nos préjugés d^éducation, qu'elle abandonne le point de vue toujours resserré des préventions chauvines, qu'elle se débarrasse des voiles dont la vanité nationale l'en'^eloppe souvent, et qu'ainsi exposée en plein au rayonnement des principes du vrai et du juste, c'est à leur seule clarté qu'elle juge et des acteurs qui s'agitent et du drame ou de la comédie qu'ils donnent en spectacle. -

Cette influence du commerce des sages étrangers, que les anciens philosophes, ainsi que chacun sait, tenaient en si haute estime, n'est pas moins active et bienfaisante dans les choses de l'esprit, de la science et de l'art, que dans celles de la politique ou de l'économie sociale. Et la raison en est toute simple : l'intelligence humaine ne se forme, dès l'enfance, que

par le contact d'autres infelligences, dont chacune lui découvre l'aspect sous lequel elle a saisi certaines vérités. La virilité de l'esprit consiste à se dégager de ces impressions, on pourrait dire de ces langes ; et rien n'aide plus dans ce travail une.

raison d'ailleurs capable de maturité et de pensée personnelle, que la ifréquentation d'un choix de bons esprits formés suivant des méthodes différentes, nourris dans des milieux divers, et déjà affranchis.

Parmi les phénomènes sociaux de notre temps, l'un des plus étranges et des plus obscurcis par des préjugés multiples et des passions de plusieurs sortes, c'est assurément l'antisémitisme. Ne serait-il pas curieux, en même temps qu'instructif, d'interroger à son sujet un esprit libre, puissant, éclairé, qui appartienne à un milieu intellectuel et social tout différent du nôtre, et sur lequel nos préjugés et nos

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passions modernes n'aient aucune prise ?

Ne se dégagerait-il pas de lui sur nous quelque lumière, et ne nous aiderait-il pas à considérer plus froidement cette question juive, qui tourmente aujourd'hui tant de gens de cœur, et à y trouver quelque sage solution, digne des principes de justice et de fraternité qui doivent être à la base de la société chrétienne ?

Le plus grand génie philosophique du moyen âge, saint Thomas d'Aquin, a traité en plusieurs endroits de ses savants écrits de la conduite à tenir par l'Église et par l'Etat à l'égard des juifs. Demandons-lui sa pensée sur l'antisémitisme. Il est du petit nombre de ces esprits éminents qui doivent être entendus sur toutes les questions auxquelles ils ont appliqué l'effort de leur réflexion puissante. Sans nul doute, la question juive n'était pas posée au xiii'' siècle comme elle l'est de nos

jours. Cependant les principes d'après lesquels on doit la résoudre senties mêmes dans tous les temps. C'est pourquoi Texposé complet et sincère de la pensée de saint Thomas d'Aquin ne peut manquer d'offrir quelque intérêt, et je ne doute pas qu'un lecteur attentif n'en retire quelque profit.

Henri III, duc de Brabant, mourut à Louvain, le 28 février de Tan 1261 (1).

Pendant la minorité de ses enfants (2), le gouvernement du duché appartint à sa

(1 ) Recherches sur les sépultures des ducs de Bradant à Louvain, par P. F. X. de Ram. D'après le baron de Reiffenberg, dans ses Nouvelles archives historiques des Pays-Basy n° 1, juillet 1829, le duc Henri aurait fait son testament, le 26 février 1261 et serait mort « deux ans après. »>

(2) Henri, Jean et Godefroy. Henri renonça à tous ses droits en faveur de son frère Jean, qui fut le premier duc de ce nom. Leur sœur, Marie de Brabant, épousa le roi de France Philippe III.

femme Adélaïde, ou Alix, fille de Hugues, duc de Bourgogne.

C'était une princesse remarquable par sa beauté, son courage et ses vertus.

Gomme le duc son époux, la duchesse Alix protégea généreusement Tordre des dominicains. Henri III avait été enterré dans l'église du couvent de ces religieux, à Louvain. La pieuse duchesse se fît construire près de ce couvent une modeste résidence, d'où elle allait fréquemment prier et pleurer devant le tombeau de son époux, et qu'elle légua aux dominicains par lettres données le lendemain de Pâques de l'an 1263, car « elle avait pour les Frères Prêcheurs une très particulière affection ». En 1267, dans l'assemblée de Cortemberg, elle se démit de sa tutelle et renonça à la direction des affaires de l'État. Alix de Bourgogne mourut le 23 octobre 1273, et fut inhumée

selon ses désirs à côté du duc Henri, dans le même tombeau (1).

Henri III emportait dans la tombe les regrets de tous ses sujets. En mourant il se préoccupait encore du soin de leurs intérêts. En effet son testament contient une disposition ainsi conçue : « que tous les juifs et cahorsins (2) soient chassés et entièrement expulsés du Brabant, excepté ceux qui, à Texemple des autres marchands, voudront se contenter de trafiquer

(1) C(, Recherches sur les sépultures ete,,^ par de Ram ; Bruxelles, 1845, page 19-21. — Chronica ducum Brabantiœj auctore Adriano Barlando; Bruxelles, 1665.

(2) Caorcini, Caturcini, Caursini, Gawarsini, Corsini — Mercatores italici, propter fœnerationem usurariam famosi, maxime in Galliâ; undé non semel à principibus nostris proscripti sunt, legibus et statutis contra fœneratores editis. Exstat inter alla edictum S. Ludovici, mense Jan. an 1268.— On ne connaît pas au juste Torigine de cette dénomination (DUCANGE).

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sans se mêler de prêt ni d'usure » (1). On ignore quel fut F effet de cette ordonnance. Toujours est-il que la duchesse Alix consulta quelque temps après le frère Thomas d'Aquin au sujet de certaines mesures à prendre contre les juifs, en particulier concernant de nouvelles taxes dont il était question de les frapper (2).

(1) Nouvelles archives historiques des Pays- Bas y par le baron de Reiffenberg.

(2) D'après le docte Père Echard,dans son grand ouvrage : Scriptores ordinis Prœdieatorum (1 vol. page 337, Paris 1719), la lettre de regimine Judœorum aurait été adressée à Marguerite, comtesse de Flandre, qui hérita de ce comté à la mort de sa sœur Jeanne et le gouverna de 1245 à 1279. Elle était femme de Guillaume de Dampierre, à qui elle apporta en dot la Flandre et le Hainaut. Echard paraît avoir été guidé par un texte de Ptoléméede Lucques dans lequel la lettre de saint Thomas est recensée en ces termes : <' Item determinatio quorumdam casuum ad comitissam Flandriae. » Nous avons préféré suivre l'opinion commune au sujet du destinataire de la lettre. Tous les autres recenseurs la font adresser « ad ducissam Brabantiœ. » (Cf. Echard).

Frère Thomas d'Aquin, dont la réputation de savoir remplissait le monde, était connu personnellement de la duchesse Alix. On rapporte eneffetqu'en 1252, frère Thomas, s'en retournant de Cologne à Paris, passa parle Brabant et séjourna au couvent de Louvain. La duchesse s'y trouvait alors, et comme elle aimait la conversation des savants et des gens de lettres, elle conçut une grande estime pour frère Thomas d'Aquin. C'est pourquoi lorsqu'elle fut à la tête des Etats de ses fils, elle ne négligea pas de recourir à la sagesse de l'illustre docteur (1).

(1) Le PèreTouron, dans sa Vie de saint Thomas d'Aquin (livre 2, chap. 4, page 127, Paris, 1737), semble croire que la duchesse Alix consulta saint Thomas lors du passage de ce dernier à Louvain, en 1252. Il est plus probable, comme le disent de Ram {Recherches sur les sépultures, etc.) ^ et le baron de Reiffenberg {Nouvelles archives historiqu€s^etc...)y que la consultation ne fut demandée que plus tard, sous la régence de la duchesse. Saint

Nous n'avons plus la lettre qu'elle lui écrivit au sujet des juifs; mais voici la réponse de saint Thomas. Elle est fort claire, et suffit pleinement à faire connaître la pensée du docteur angélique.

Sur les huit questions posées par la duchesse Alix, cinq seulement ont les juifs pour objet. Cependant nous allons donner le texte complet de la réponse de Tillustre et savant maître. On verra que les passages qui ne concernent pas les juifs, méritent néanmoins d'être connus.

Thomas n'avait que 25 ans en 1252, et ne pouvait jouir d'une réputation considérable. En outre, il est évident par la réponse même de saint Thomas que la duchesse Alix Tavait consulté non de vive voix mais par lettre.

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