‹ L'antisémitisme de St.-Thomas D'AquinChapitre 8 sur 28 · SUR LA MANIÈRE DE GOUVERNER LES JUIF · texte numérisé non relu

SUR LA MANIÈRE DE GOUVERNER LES JUIF

« J'ai reçu les lettres de Votre Excellence et j'ai connu par elles votre piété et votre sollicitude dans le gouvernement de vos sujets, ainsi que le dévouement et Taffeclion que vous portez aux Frères de notre Ordre. J'en rends grâces à Dieu qui a semé dans votre cœur les germes des plus hautes vertus.

a Vous me demandez dans ces lettres de répondre à quelques questions. Je dois dire que j'ai eu quelque difficulté à m'y ré-

(1) Voir le texte latin, appendice A, page 343.

soudre, d'abord à cause des occupations que m'impose le professorat, et puis parce que j'aurais préféré que Votre Excellence requit en ce genre d'affaires les avis de personnes plus compétentes que moi.

(( Cependant, comme il serait messéant de paraître peu empressé à venir en aide à votre sollicitude et de se montrer ingrat pour votre affection si dévouée, j'ai tâché de répondre aussitôt sur tous les articles.

Voici donc mon sentiment, sans préjudice d'un meilleur avis.

(( i"" Votre Excellence me demande s'il est licite d'imposer quelquefois aux juifs une taxe spéciale (4).

(1) « Les mots exact ionem facere emportent cette triple signification : frapper de taxes, contributions ou confiscations. » {Nouvelles archives historiques des Pays-Bas^ par le baron de Reiffenberg, no 1, juillet 1829, à Bruxelles, pag. 18 — article : De l'état primitif des Juifs aux Par/s- Bas. Note).

A la question ainsi posée, on peut répondre qu'il serait licite, suivant le droit, détenir les juifs, à cause de leur crime, enservitude perpétuelle, et alors les princes pourraient regarder les biens des juifs comme appartenant à TEtat ; toutefois, ils devraient en user avec une certaine modération et ne pas priver les juifs des choses nécessaires à la vie.

« Mais il nous faut agir honnêtement, même avec ceux du dehors, de peur que le nom du Seigneur ne soit blasphémé, ainsi que l'Apôtre en avertit les fidèles par son exemple. Afin donc de n'être pas une occasion d'offense ni pour les juifs, ni pour les païens, ni pour l'Eglise de Dieu, voici ce qu'il convient d'observer :

« Suivant le droit, que l'on n'exige d'eux par force aucun service qu'ils n'avaient pas coutume de faire précédemment, car les choses inaccoutumées

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causent d'ordinaire plus de Irouble dans les esprits.

« D'après cette manière de voir, vous pouvez imposer les juifs conformément à l'usage de vos prédécesseurs, si rien ne s'y oppose.

(( Cependant, si j'ai bien saisi votre pensée d'après les questions qui suivent, votre dou^p^syr ce point s'accroît de ce que les juifs de vos terres ne possèdent rien, paraît-il, que ce qu'ils ont acquis par l'usure. Efec'e^ pourquoi vous demandez s'il est licite de les imposer, à cause qu'il faudrait restituer ce qu'on tire d'eux.

(( A cela on doit répondre, me semblet-il, que puisque les juifs ne peuvent garder licitement ce qu'ils ont volé à autrui' par des usures, vous ne pourriez non plus retenir licitement ces gains Usuraires que vous auriez reçus d'eux, à moins qu'ils n'aient fait ces gains sur vous ou sur vos

prédécesseurs ; mais si vous receviez d'eux ce qu'ils ont extorqué à d'autres, vous seriez tenue de le restituer à ceux à qui les juifs sont obligés de le restituer euxmêmes. Par conséquent, s'il y a des personnes déterminées auxquelles les juifs •ont extorqué du bien par l'usure, on doit restituer à ces personnes ; sinon, il faut le dépenser en œuvres pies, suivant le conseil de l'évêque diocésain et d'autres hommes de probité, ou en disposer pour le bien commun du pays, s'il y a nécessité pressante ou si l'utilité publique le demande.

(( Même il ne serait pas illicite d'imposer aux juifs des taxes nouvelles, d'après la coutume de vos prédécesseurs, dans le but de les employer de la manière susdite.

<( 2** Deuxième demande : Si un juif a

commis un délit, doit-on le frapper d'une peine pécuniaire, quoiqu'il ne possède rien que ses usures ?

« Réponse : Suivant ce qui a été dit, il est expédient de lui infliger une peine pécuniaire, pour qu'il ne retire aucun avantage de son délit. Je pense même que la peine doit être plus grande pour un juif et pour tout usurier que pour un autre coupable, d'autant qu'il est notoire que l'argent qu'on lui enlève ne lui appartient pas. On peut aussi ajoutera l'amende une antre peine, de peur qu'il ne paraisse suffire à son châtiment qu'il soit privé de l'argent dû par lui à autrui.

(( Quant à l'argent tiré des usuriers par des amendes, on ne peut le garder, mais il faut le dépenser de la manière susdite, s'ils ne possèdent que le produit de leurs usures.

a On dira peut-être que parla on cause

du dommage aux princes. C'est la faute des princes, car ce dommage résulte de leur négligence. Le mieux serait, en efiet, de forcer les juifs à travailler pour gagner leur vie, comme cela se fait en certaines contrées de V Italie, au lieu de les laisser vivre dans Voisiveté et s'enrichir par f usure seule, d'où il résulte que leurs seigneurs sont fraudés des rentes payées par eux. C'est ainsi que les princes seraient fraudés par leur faute de leurs propres revenus, s'ils permettaient à leurs sujets de s'enrichir par le brigandage et le vol ; car alors ils seraient tenus de restituer tout ce qu'ils exigeraient de leurs sujets.

a S"" Troisième demande : Si un juif offre spontanément de l'argent ou un cadeau, est-il licite de le recevoir?

(( Réponse : Je le crois, mais il convient

de rendre ce que Ton reçoit ainsi à qui cela est dû par le juif, ou de remployer de la manière susdite, si le juif n'a rien que ses usures.

« 4° Quatrième demande : Si Y on reçoit du juif plus que les chrétiens ne lui , réclament, que faut-il faire du reste ?

(( La réponse résulte de ce qui a été dit plus haut. Si les chrétiens réclament moins du juif, cela peut être pour deux raisons:

la première, parce que le juif possédait d'autres biens que ses gains usuraires, et dans ce cas il vous est permis de garder le surplus, mais avec la modération susdite ; il en serait de même si les victimes de l'usure juive avaient, dans la suite, renoncé volontairement à leurs biens volés, alors que les juifs se montraient disposés à en opérer la restitution. La seconde raison, pour laquelle peut-être les chrétiens

ne réclament pas, c'est que les personnes de qui les juifs ont touché sont mortes ou demeurent en d'autres pays; alors les juifs doivent restituer. Si l'on ne trouve aucune personne déterminée à qui la restitution soit due, il faut agir comme il a été dit plus haut. Et ce qui est dit ici des juifs doit s'entendre des cahorsins et de tous ceux qui s'adonnent au crime de Tusure.

a 5** Cinquième demande ; elle a rapport à vos baillis et autres officiers : Estil permis de leur vendre les offices ou de recevoir d'eux à titre de prêt une somme fixe jusqu'à ce qu'ils aient retiré de leurs offices une somme équivalente ?

« Réponse: Cette question me parait offrir deux difficultés : la première regarde la vente des offices.

« A ce sujet, il est bon de considérer

les paroles de l'Apôtre : Beaucoup de choses sont licites qu'il n'est pas expédient de faire. Gomme vous ne confiez à vos baillis et officiers qu'un office de la puissance temporelle, je ne vois pas pourquoi il ne vous serait pas permis de vendre ces offices, pourvu que vous ne les vendiez qu'à des gens dont on peut présumer qu'ils sont capables de les remplir, et que ce ne soit pas à un prix si élevé que l'officier ne puisse le recouvrer qu'en exploitant vos sujets. Mais il n'est pas expédient, à mon avis, de faire de tels marchés.

Il arrive souvent, en effet, que ceux qui seraient plus capables de remplir ces offices sont trop pauvres pour les acheter ; et s'ils sont riches, ils n'ambitionnent pas ces places et ne désirent pas faire du lucre par ces emplois. En conséquence, il arrivera que sur votre territoire les preneurs d'offices seront des gens indignes, ambi-

tieux, cupides, qui, probablement, opprimeront vos sujets et ne géreront pas vos intérêts avec fidélité. Il est donc expédient que vous choisissiez pour remplir les charges des hommes probes, de condition, capables de les exercer ; vous les y obligerez même par la force, s'il est nécessaire, car leur probité et leur talent vous procureront plus de biens, à vous et à vos sujets, que vous n'en tireriez de la vente des offices. C'est le conseil que donne à Moyse son beau-père (1). « Choisissez, lui dit-il, parmi le peuple des hommes sages et craignant Dieu, qui soient remplis de charité et qui détestent l'avarice, et faites-en des tribuns, des centurions, des cinquanteniers et des dizeniers qui gouvernent le peuple en tout temps. »

(1) Exode, chap. 18, 21.

« La seconde difficulté de cet article a pour objet le prêt. En voici peut-être la solution. S'il intervient une sorte de pacte en vertu duquel ils vous fassent un prêt et reçoivent la charge en échange, ce pacte est certainement usuraire, puisque c'est pour le prêt qu'ils obtiennent leur office.

Vous leur donnez une occasion de pécher et ils sont tenus de résigner l'office acquis par ce moyen. Mais si vous leur donnez la charge gratuitement, et qu'ensuite vous receviez d'eux, à titre de prêt, une somme qu'ils pourront recouvrer par leur office, cela peut se faire sans péché.

(( 6° Sixième demande : S'il vous est permis de lever des taxes sur vos sujets chrétiens ?

« Réponse : Vous devez considérer ici que les princes sont établis par Dieu, non pour s'enrichir eux-mêmes, mais afin de

procurer le bien du peuple. Voici le blâme adressé à certains princes par le prophète Ezéchiel(l): « Les princes sont au milieu d'elle comme des loups rapaces ; ils versent le. sang, perdent les âmes et ne cherchent qu'à entasser des richesses. »

Un prophète dit encore (2) : « Malédiction aux pasteurs d'Israël qui se paissent euxmêmes ! Est-ce que les pasteurs ne sont pas faits pour paître les troupeaux? Vou& vous nourrissiez de leur lait et vous couvriez de leur laine ; les bêtes grasses, vous les mettiez à mort, mais mon troupeau vous ne le paissiez point. » Voilà pourquoi l'on a constitué des revenus aux princes, pour qu'ils en vivent sans dépouiller leurs siyets. Dans le même prophète il est dit, par ordre du Seigneur, que « le prince aura ses possessions en Israël, et que les

(1) Chap. 22, V. 27.

(2) EzÉCHiEL, 34, 2.

priaces ne ravageront plus mon peuple. »

(( Cependant, il arrive parfois que les princes n'ont pas des revenus suffisants pour la défense du pays et les autres soinslégitimes et raisonnables qui leur incombent. Dans ce cas, il est juste que leurs sujets leur fournissent de quoi pourvoir au bien commun. De là vient qu'en certains pays, suivant une ancienne coutume, les seigneurs imposent certaines collectes à leurs sujets. Si ces collectes ne dépassent pas une juste mesure, on peut les exiger sans pécher, car, selon l'Apôtre, « nul n'est soldat à ses propres dépens. »

C'est pourquoi le prince, qui est soldat pour l'utilité commune, peut vivre du commun et traiter les affaires publiques ou bien avec le secours des revenus qui lui sont assignés, ou bien, s'il n'y en a pas ou s'ils sont insuffisants, avec les collectes des sujets.

« On raisonnerait de même si quelque cas inopiné se produisait dans lequel il

faudrait dépenser pour le bien public, ou pour l'état du prince, au delà des revenus de ce dernier ou des produits des taxes accoutumées, par exemple, si Tennemi envahissait le territoire, ou dans tout autre cas semblable. Alors, en outre des impôts ordinaires, les princes pourraient à bon droit lever une taxe dans l'intérêt commun.

« Mais si les princes* voulaient exiger au delà de ce qui est établi, soit par cupidité, soit pour des dépenses déraisonnables et immodérées, cela leur est absolument interdit. Jean-Baptiste disait, en effet, aux soldats qui venaient à lui : a Ne pressurez personne, ne faites point d'injustice, contentez-vous de votre solde. »

Of, les revenus des princes sont leur solde, et ils doivent s'en contenter, sans

rien exiger de plus, si ce n'est pour quelque raison susdite et en vue de l'intérêt public.

(( 7** Septième demande: Si vos officiers, saijs aucun droit, commettent des exactions, soit qu'elles viennent en vos mains, soit non, que devez-vous faire?

» « La réponse est facile : Si cet argent vient en vos mains, vous devez le restituer aux personnes déterminées, si c'est possible, ou l'employer en œuvres pies ou pour le bien commun, si ces personnes ne se trouvent point.

(( Si l'argent ne vient pas en vos mains, vous devez contraindre vos officiers à restituer pareillement, même si les personnes qu'ils ont exploitées vous sont inconnues, afin qu'ils ne tirent aucun avantage de leur injustice. En outre, il faut les punir avec sévérité, afin que les

autres s'abstiennent dorénavant d'agir de la sorte, car, dit Salomon : « le châtiment du coupable assagit le fou » (1).

8' Dernière demande : S'il est bon que, sur votre territoire, les juifs soient forcés de porter une marque qui les distingue des chrétiens?

a La réponse est facile: D'après une ordonnance d'un Concile général, les juifs des deux sexes, en tout pays chrétien et en tout temps, doivent se distinguer des autres par une partie du vêtement. Gela même leur est ordonné dans leur propre loi, à savoir de porter des franges aux quatre coins de leurs manteaux, afin de se distinguer des autres peuples.

a Agréez, très illustre et religieuse Dame, ces réponses à vos questions. Je ne vous donne pas mon sentiment comme

(1) Proverbes 21, 11.

le meilleur, mais plutôt je vous conseille de vous en tenir à celui de plus compétents que moi.

(( Je souhaite de longs jours à Votre Altesse. »

Telle est la réponse de saint Thomas d'Aquin à la duchesse de Brabant sur la manière de gouverner les juifs.

Une partie de cette lettre ne se rapporte pas à ce sujet: ce sont les réponses à la cinquième, à la sixième et à la septième question. Cette partie n'en est pas moins fort intéressante et digne d'être méditée. On y voit ce que pensait l'illustre docteur de la vente des charges publiques et des levées arbitraires de contributions. Il n'approuve pas la vente des fonctions dans l'État, et il signale, avec ce grand bon sens qui est l'une des marques du vrai

génie, les graves inconvénients de ce système. Mais il appelle surtout l'attention de la duchesse sur le devoir, que lui impose sa dignité, de choisir, pour leur confier une part de l'autorité publique, des hommes capables, honnêtes et dévoués au bien général. Il va même jusqu'à dire que la duchesse doit contraindre de tels hommes à accepter ces fonctions.

Serait-il inopportun aujourd'hui de crier sur les toits de telles maximes? Nos lois interdisent la vente des charges pubUques et font de tous les fonctionnaires des salariés de l'État (1). L'administration est gratuite pour les particuliers. Mais ne dit-on pas que, si les charges ne se vendent plus, elles s'achètent encore? N'accuse-t-on pas nos gouvernants, dans lés nominations qu'ils ont à faire, de ne pas

(1) Il y a des exceptions : notaires, avoués, huissiers.

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se mettre assez en peine de choisir la personne la plus capable et la plus digne de remplir l'emploi? N y aurait-il pas, sous ce rapport, quelques réformes à faire dans notre régime administratif, militaire, civil et même ecclésiastique?

Quant à l'impôt, saint Thomas commence par rappeler ce principe, dont l'oubli est si profond dans notre République, s'il en faut croire les récits et les listes de chèques publiés à l'occasion de certaines banqueroutes retentissantes :

« Les chefs du peuple — ministres, sénateurs, députés et autres — sont établis, non pour « faire des affaires » et s'earichir, mais afin de procurer le bien public » ; — le bien public, entendez-vous, qui est le bien de tous les citoyens, el non pas l'intérêt d'un petit nombre, d'une secte ou d'un parti. L'illustre et savant docteur remarque ensuite que les fonds publics ne

doivent pas être employés en dépenses déraisonnables et immodérées. Ne trouveraît-il pas, en vertu de ce principe, dans le budget actuel de la France, des gaspillages nombreux à signaler,* et des économies à faire, faciles à réaliser? Contenir les dépenses dans une juste et sage mesure, tel doit être le premier soin d'une ménagère, d'un père de famille soucieux de rintérêt de ses enfants ; tel est le premier devoir des hommes que le choix de leurs concitoyens appelle à Thonneur et à la charge de gouverner l'État et d'administrer la chose publique. N'est-ce pas une leçon bonne à répéter et un enseignement de saison ?

Mais veAons à ce que dit saint Thomas du gouvernement des juifs, et résumonsle en peu de mots.

Il rappelle d'abord cette maxime du droit public de son temps : « Les juifs

sont assujettis à une servitude perpétuelle ; » — et cette règle : « que Ton ne doit pas leur imposer des charges inaccoutumées. »

Ensuite, il répond, à la lumière de ce principe, aux questions posées par la duchesse de Brabant : 1** il est permis de lever sur les juifs des taxes ordinaires et des taxes extraordinaires ; 2° si les juifs ne possèdent que le produit de leurs usures, les taxes levées sur eux doivent servir d'abord à indemniser leurs victimes, et les princes ne peuvent se les approprier; 3** les princes sont responsables devant leurs sujets des usures co remises par les juifs, car ils devraient obliger ceux-ci à gagner leur vie par un travail honnête; 4* enfin les juifs doivent porter un signe apparent qui les distingue des chrétiens.

Tel est r antisémitisme de saint Tho-

mas d'Aquin. On peut le réduire à quatre articles :

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