LA RUSSIE MISE EN DEMEURE PAR L'EUROPE
L'Europe, par la voix de la France, s'adresse en ces termes à la Russie :
« Ce qui caractérise les agitations de la Pologne, ce » qui en fait la gravité exceptionnelle, c est qu'elles ne » sont pas le résultat d*une crise passagère. Des effets » qui se reproduisent presque invariablement à chaque » génération ne sauraient être attribués à des causes » purement accidentelles. Ces convulsions devenues » périodiques sont le symptôme d'un mal invétéré; » elles attestent l'impuissance des combinaisons ima- » ginées jusqu'ici pour réconcilier la Pologne avec la » situation qui lui a été faite. D'autre part, ces perlur- » bâtions trop fréquentes sont, toutes les fois qu'elles )) éclatent, un sujet d'inquiétudes et d'alarmes. La Polo- » gne, qui occupe sur le continent une position cen- » traie, ne saurait être agitée sans que les divers Etats » placés dans le voismage de ses frontières souffrent » d'un ébranlement dont le contre-coup se fait sentir à » l'Europe entière. C'est ce qui est arrivé à toutes les
» époques OÙ les Polonais ont pris les armes. Cescon- » dits, comme on peut en juger par celui dont nous T» sommes en ce moment témoins, n*ont pas seulement » pour conséquence d'exciter les esprits d'une manière » inquiétante ; en se prolongeant ils pourraient troubler » les rapports des cabinets et provoquer les plus re- » grettables complications. Il est d'un intérêt commun » à toutes les puissances de voir définitivement écarter » des périls sans cesse renaissants. y>
La Russie est mise en demeure « d'aviser aux moyens » de placer la Pologne dans les conditions d'une paix » durable. »
Ces moyens, que n'indiquent ni la France, ni l'Angleterre, ni l'Autriche, existent-ils?
S'ils existent, quels sont ceux que la discussion a révélés ?
Ils sont au nombre de quatre.
Savoir :
Le retour aux stipulations de l'article 1®^ de l'acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1815 , c'est-à-dire le duché de Varsovie irrévocablement lié par sa Constitution à l'empire russe, pour être possédé par S. M. l'empereur de toutes les Russies, ses héritiers et ses successeurs à perpétuité ; Sa Majesté Impériale se réservant de donner à cet État, jouissant d'une administration distincte,
lexlension inlérieure qu'elle jugera convenable; Sa Majesté prenant, avec ses autres titres, celui de czar, roi de Pologne.
L'entière séparation de la Pologne et son entière reconstitution sur les bases antérieures au partage de 1773 , c'est-à-dirç un royaume de Pologne indépendant et neutre, qui ait son roi à lui seul, et qui soit à la Russie, à la Prusse et à FAutriche ce que le royaume de Belgique est à la France, à la Hollande et à la Prusse.
La Pologne libre avec la Russie libre, c'est-à-dire deux Constitutions distinctes, deux législations distinctes, deux Parlements distincts, avec une armée commune et sous une seule couronne.
La Pologne libre dans la Russie libre, c'est-à-dire la même liberté, la même couronne, la même Constitution, la même législation, le même Parlement, la môme armée. C'est ce qui a lieu en Prusse pour le grand-
duché de Posen ; c'est ce qui aurait lieu pareillement en Russie pour le duché de Varsovie.
En réalité, ces quatre moyens se réduisent à deux, au premier et au dernier, car ni la résurrection de la Pologne de 1772, ni la Pologne libre avec la Russie libre ne sont vraisemblables, ne sont probables. Tout bien pesé, la France, pour reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant le partage, ne s'exposera pas à une guerre oîi elle aurait contre elle la Russie, la Prusse, l'Autriche, la Confédération germanique, et oii elle sait, sans en pouvoir douter, qu'elle n'aurait pas avec elle l'Angleterre. Tout biexi pesé, la Russie ne risquera pas une épreuve où elle aurait contre elle tous les désavantages sans une seule garantie ; car elle sait, à n'en pouvoir également douter, que jamais les Polonais ne consentiront à considérer le duché de Varsovie, qualifié ou non de royaume, autrement que comme une Pologne transitoire. Au-dessus de la liberté personnelle, ils placeront toujours l'indépendance nationale.
Sérieusement et de bonne foi, peut-on espérer que le premier des quatre moyens « placerait la Pologne dans » les conditions d'une paix durable? » Est-ce que l'expérience ne l'a pas souverainement condamné ? Est-ce qu'après les flots de sang versés en 1 831 et 1 832, en 1 862 et 1863, ce moyen n'aurait pas encore moins de chance de réussite et de durée qu'après les événements accomplis en 181 5? A quoi ont abouti l'amnistie promulguée le 18 février 1855, le jour même où l'empereur Alexandre succédait à son père l'empereur Nicolas ; l'ukase du
19 février 1860, promulgué à Toccasion de la majorité du grand-dùc héritier, et amiulant toutes les confiscations prononcées contre les personnes ayant pris part à rinsurrection de 1 831 , mais non encore exécutées en entier ou en partie ; Tukase du 2 septembre 1 862 étendant les effets de Tukase du 19 février 1860 aux condamnés politiques des époques subséquentes ; le rétablissement du Conseil d'État du royaume avec des attributions et une sphère d'action moins étroites qu'avant 1831 ; ce Conseil d'État délibérant : 1^ sur les projets de loi ; 2** sur toute réforme ou réorganisation des différentes branches de l'administration générale du pays; 3** sur le budget annuel des recettes et des dépenses du royaume ; toutes les mesures prises de 1857 à 1862 en faveur de l'instruction publique ; la révision du Code pénal ; la préparation de nombreux projets de loi législatifs et administratifs méritant le nom de progrès; la nomination du grand-duc Constantin en qualité et avec le titre de lieutenant général du royaume, assisté par deux Conseils presque exclusivement composés de Polonais ; le remplacement de tous les Russes par des Polonais dans toutes les fonctions civiles supérieures, dans tous les postes de gouverneurs de province, remplacement si général, si absolu, que, le 1 ®' janvier 1 863, il n'y avait plus, dans le royaume de Pologne, que huit fonctionnaires supérieurs russes? Ces réparations accordées par la Russie aux Polonais les ont-elles ramenés, les ont-elles réconciliés, les ont-elles désarmés? Non. Une Constitution servant de décoration à ces mesures, toutes
accueillies arec défiance et dédain par les Polonais, les eût-elle désarmés, réconciliés, ramenés? De bonne foi et sérieusement, qui peut le croire? qui oserait le prétendre?
Des quatre moyens qui précèdent, il n'y en a donc qu'un seul qui reste debout, le dernier, ce qui épargne à la Russie Tembarras du choix. Le jour oii l'empereur Alexandre, qui a déjà marqué glorieusement son règne par l'abolition du servage , — grande mesure dont l'Europe et l'Opinion ne lui ont pas suffisamment tenu compte, soyons assez juste et sentons-nous assez indépendant pour le déclarer hautement, — le jour où l'empereur Alexandre donnera à la Russie , la Pologne comprise, des institutions analogues soit à celles de l'Angleterre, soit à celles de la France, si les Polonais persistent à revendiquer la patrie qu ils ont été impuissants à sauver de trois partages successifs, et qu'ils seraient, à eux seuls, impuissants à reconquérir, impuissants à reconstituer ; ce jour-là, aux yeux de l'Europe, ils ne seront plus des Polonais , ils ne seront plus que des factieux. Leur agitation, leurs convulsions, fussent-elles périodiques , n'auront plus le pouvoir de troubler la paix du monde. Serait-elle troublée si des bandes armées d'Irlandais affamés tenaient en échec pendant un temps plus ou moins long les régiments anglais envoyés à leur poursuite ? L'humanité en souffrirait, elle en gémirait. Mais l'Europe prendraitelle la parole pour dire à l'Angleterre : « Avisez aux » moyens de placer l'Irlande dans les conditions d'une
» paix durable? » — Non, non, TEurope ne le ferait pas. Donc, la Russie n'a qu'à faire pour la Pologne ce que TAngleterrea fait pour Tlrlande.
Oter à l'Europe tout prétexte, tout motif, tout droit d'ingérence entre la Pologne et la Russie est Tunique moyen d'apaiser la Pologne.
Dès qu'entre Polonais et Russes, dès qu'entre opprimés et oppresseurs toute ligne de démarcation légale et politique aura été effacée, dès qu'il n'y aura plus ni opprimés ni oppresseurs, dès que toute rigueur exceptionnelle aura disparu sans retour ; dès que les Polonais, enfin, n'auront plus de titres à faire valoir devant l'Europe complice des partages de 1773, de 1793 et de 1796, puisqu'elle ne s y est point opposée (1) et que même elle
(1) « L'Europe était plongée dans une apathie si grande, dans un égoïsme si profond, qu'elle assista à la ruine de la Pologne sans nullement s'en émouvoir. Personne n'eut même cet esprit de prévoyance qui nous apprend que, lorsque les souverains foulent ainsi aux pieds les bases fondamentales du droit éternel, ils précipitent le corps social dans un abîme de dépravalion, et que, bientôt après, les masses se ruent avec une rage révolutionnaire sur l'autorité avilie. »
DE BAUMBB, la Chutt de la Pologne^ année 1773.
« Le partage de la Pologne doit être regardé comme le précurseur du renversement total du système politique qui, depuis trois siècles, avait prévalu en Europe. Tant d'alliances avaient été formées, tant de guerres entreprises pour préserver les États faibles contre l'ambition des grands! Ici, trois puissances du premier rang se confédérèrent pour dépouiller un État qui ne leur avait donné aucun ombrage. Ainsi, lès barrières eulrc le droit et le pouvoir arbitraire furent renversées, et désoriiiais le sort des États inférieurs n'était plus assuré. Le système de
les a ratifiés, ces convulsions périodiques, ces convulsions de 1831 et de 1862 cesseront d'elles-mêmes et à jamais, en même temps que toutes les excitations extérieures. — Les Polonais prétendront le contraire I Mais il est des circonstances où ce sont les choses et non les hommes qu'il faut interroger, si Ton veut savoir la vérité. Les choses ne mentent pas. Souvent les hommes trompent; plus souvent encore ils se trompent. ^ La conduite de la Russie, si elle veut Tapaisement de la Pologne, si elle tient à n'être plus mise au ban de la Civilisation blessée et de l'Europe indignée, est parfaitement tracée. Il n'y a pour elle aucun risque de s'égarer. Point de ruse! point d'arrière-pensée! point de demi-mesures ! point de fausse amnistie qui retire d'une main ce qu'elle donne de l'autre ! Que la nation russe, qui est une grande nation ten'itoriale, se conduise en grande nation libérale ! La liberté est, plus qu'on ne le * croit, naturelle à l'homme. Que la Russie, dans la voie de liberté où nous voudrions qu'elle entrât d'un pas ferme, ne se laisse point timidement arrêter et détourner par cette considération qu'on ne manquera pas d'invoquer dans ses conseils, à savoir : que dans les soixante-
l'équilibre politique devint la risée des novateurs, et les hommes bien intentionnés commencèrent à le regarder c^mme une cbimère. Si le principal blâme de cette action tomba sur les cours de Saint-Pétersbourg, de Berlin et de Vienne, celles de Loùdres et de Paris y participèrent en laissant consommer celte spoliation, sans la marquer même de leur réprobation. »
KOCK, Tableau des' révolutions de VEurope,
dix millions d'habitanis donl se compose sa population, tous ne sont pas également nèESpoor la même liberté ; qu'il y a entre eux des degrés de QÎ^Iisatîon dont il est sage de tenir compte ; qu^une liberté piécoce serait mie liberté funeste, etc. — Est-ce qu'aujourde la moisson, !e moissonneur attend pour la couper et la rentrer que les épis soient fous également dorés, également mers, an risque, en attendant trop longtemps, de laisser passer le moment favorable et de laisser venir Torage qui versera le grain, qui le pourrira et qui perdra la récolte ? Est-ce que le moissonneur, armé de sa faucille, s arrête à choisir entre Tépi qui est mûr et Fépi qui ne Test pas encore ? Toute grande mesure doit garder son caractère de grandeur. Toute mesure grandement conçue qui ne s'exécute pas grandement, se rapetisse en même temps qu'elle grandit les obstacles qu'elle avait à vaincre. Plus elle perd de force contre eux, et plus elle leur en donne contre elle. Toute grande mesure doit, avant tout, être marquée au coin ineffaçable de Tcsprit de décision. Si elle doit reculer, qu elle n'avance pas !
En donnant à la Russie des institutions qui la fassent marcher de pair avec toutes les grandes nations libres, que l'empereur Alexandre se souvienne que la Pologne a été incorporée à l'empire russe sans avoir été conquise ! L'asservir, on en conviendra, n'était pas un bon moyen de se l'attacher. Ce qui fut, ce qui est patriotisme, qu'il ne le nomme pas rébellion! Qu'il le nomme par son nom et qu'il Thonore, en restituant largement à tous les réfugiés et à leurs familles, dont la fortune a
été confisquée, sinon leurs biens, qui ont pu passer en d autres mains, alors Téquivalent de leurs biens. Par le fameux milliard des émigrés, la France ne s'est point appauvrie! Par le milliard des réfugiés, l'indemnité à eux due s'élevât-elle à cette somme, la Russie ne s'appauvrirait pas ! Loin de là ! son crédit et sa richesse, conséquemment sa force, s'en accroîtraient. Si grosse que pût être l'indemnité, elle ne coûterait jamais à l'empire russe aussi cher que la plus petite guerre où il aurait à se défendre contre la France venant payer sa dette à la Pologne. Trop de plaies couvrent le corps des Polonais pour qu'on lui marchande la charpie, sans laquelle il serait à craindre que ces plaies ne se fermassent jamais. Encore une fois, répétons-le, il ne faut pas faire petitement les choses grandes.
C'est en étonnant l'Europe que la Russie doit lui répondre, et c'est en lui répondant ainsi qu'elle éteindra le foyer de l'émigration, désarmera sans combat l'insurrection, et ouvrira l'ère nouvelle de liberté et de prospérité qui s'appellera :