‹ L'apaisement de la PologneChapitre 19 sur 73 · VOLTAIRE, PRÉCIS DU SIÈCLE DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

VOLTAIRE, PRÉCIS DU SIÈCLE DE LOUIS XV

Guerre de la Succession de Pologne.

Maintenant voilà une citation de J. J. Rousseau, qui, venant à l*appui de ce que nous avons dit, montre quelle était, avant le 7 septembre 1773, la faiblesse de

l'ancienne Pologne relativement à ses voisins :

« La Pologne est un grand État, environné d'États encore plus considérables, qui, par leur despotisme et leur discipline militaire, ont une grande force offensive. Faible, au contraire, par son anarchie, elle est, malgré la valeur polonaise, en butte à tous les outrages. Elle n'a point de places fortes pour arrôter leurs incursions. La dépopulafion la met presque absolument hors d'état de défense. Aucun ordre économique, peu ou point de troupes, nulle discipline militaire, nul ordre, nulle subordination ; toujours divisée au dedans, toujours menacée au dehors, elle n'a par elle-même aucune consistance et dépend du caprice de ses voisins. Je ne vois dans l'état présent des choses qu'un seul moyen de lui donner cette consistance qui lui manque : c'est d'infuser, pour ainsi dire, dans toute la nation l'âme des confédérés ; c'est d'établir tellement la république dans les cœurs polonais, qu'elle y subsiste malgré tous les efforts de ses oppresseurs. C'est là, ce me semble, Tunique asile où la force ne peut ni l'alleindre ni la détruire. On vient d'en voir une preuve à jamais mémorable. La Pologne était dans les fers du Russe; mais les Polonais sont restés libres. Grand exemple qui vous montre comment vous pouvez braver la puissance et lanibition de vos v oisins. Vous ne sauriez empêcher qu'ils

ne vous engloutissent, faites au moins qu'ils ne puissent vous digérer. De quelque façon qu'on s'y prenne , avant qu'on ait donné à la Pologne tout ce qui lui manque pour être en état de résister à ses ennemis, elle en sera cent fois accablée. La vertu de ses citoyens, leur zèle patriotique, la forme particulière que des institutions nationales peuvent donner à leurs âmes, voilà le seul rempart toujours prêt à la défendre, et qu'aucune armée ne saurait forcer. Si vous faites en sorte qu'un Polonais ne puisse jamais devenir un Russe, je vous réponds que la Russie ne subjuguera pas la Pologne. »

J. J. ROUSSËÂUr CONSIDÉRATIONS SUR LE GOUVERNEMENT DE POLOGNE, chap. III.

La citation suivante montre à quel degré le fanatisme religieux était poussé en Pologne, et à quels déchirements intérieurs elle était livrée en 1766 :

« En 1766, .... les^innislres d'Angleterre et de Prusse écrivirent et agirent en faveur des dissidents Le roi inclinait pour eux. Dès que les évêques catholiques et leurs parlisans s''en aperçurent, ils Taccusèrent de trahison et de complicité avec les ennemis de l'État. L'approche d'une armée russe, qui parut sous les murs de Varsovie, donna des forces à cette accusation ; elle exaspéra les esprits. Les catholiques prirent les armes et se formèrent en confédération sous l'étendard de la Vierge. Le douzième siècle et les sanglantes querelles des Albigeois semblaient renaître. La croix brillait sur les habits des confédérés. Quatre de leurs chefs firent serment d'enlever ou de tuer Stanislas. »

... Une constante passion pour la guerre et l'aversion de la discipline, une crainte fondée et continuelle des puissants oppresseurs qui les entourent^ aucuns soms et aucuns sacrifices pour garantir les frontières en les couvrant de forteresses ;

Les arts, l'esprit, la grâce, la littérature, tous les charmes de la vie sociale, rivalisant à V'arsovie avec la sociabilité de Vienne, de Londres et de Paris ; mais, dans les provinces, des mœurs encore sarmates ; enfin un mélange inconcevable des siècles anciens et des siècles modernes, d'esprit monarchique et d'esprit républicain, d'orgueil féodal et d'égalité, de pauvreté et de richesses, de sages discours dans les dictes et de sabres tirés

pour fermer U discussion, de patriotisme ardent appels trop fréquents fait^, par Tespritde faction, à TinQuence étrangère : » Telle était la Pologne... »

Comte de SÉGUR, biéuoirbs et souvenirs, tome II, pages 148 et 163, édit. de 1827.

Celte autre citation fait voir de quels privilèges l'Ordre équestre jouissait en Pologne, et à quel arbitraire le peuple y était livré :

a L'Ordre éiiuestre n'est autre chose que toute la noblesse de Pologne et de Lithuanie. Les droits et les franchises de cet Ordre sont immenses.

» Le moindre gentilhomme de trois générations est autant maître dans sa terre, et aussi libre dans ia république, que le seigneur le plus grand et le mieux titré : il a droit de vie et de mort sur les paysans 4ui sont ses sujets; il a droit de creuser des mines, tant de sel que de différents métaux, et d*en disposer à son gré; il a droit de n'être arrêté qu'après qu'on l'a convaincu de crime ; il a droit d'asile dans sa maison, tellement qu'on ne peut en tirer par force les gens qui s'y réfugient, et tout ce que la justice peut faire en pareille occasion, c'est de les consigner entre ses mains et de l'en rendre responsable. lia droit, lorsqu'il est nonce, de rompre une diète par sa seule opposition; il a droit de choisir un roi; enfin il peut parvenir aux principales charges de la république et même au trône... Un plébéien quiia osé s'arroger' les honneurs et les droits réservés à l'Ordre équestre, on le punit par ia confiscation de tous ses biens, ou s'il est impossessionné^ pour parler le langage du pays, on le tient renfermé l'espace de six moiô dans un cachot. La rigueur va môme si loin, qu'il est souvent permis à chacun de le tuer sans craindre d'encourir aucune peine pour un pareil meurtre. »

Page 1