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LA LIBERTÉ EN RUSSIE

La liberté! c'est le vœu de tous les Russes éclairés qui jugent leur pays à distance, qui le jugent de Paris et de Londres, ce qui est la meilleure et la plus sûre manière de le voir sans illusion et de se soustraire à toutes les petites considérations qui voilent les grandes nécessités et conduisent les gouvernements, un bandeau sur les yeux, de Fornièrc à Fablme.

La liberté ou la déchéance! telle est l'alternative que l'auteur de la Russie et les Russes, ouvrage en trois volumes, M. Nicolas Tourgueneff , ancien conseiller d'État, posait en 1847, il y a quinze ans, en ces termes :

« Il n'y a pas d*aatre alternative pour la Russie : il liiat qu'elle s'aHie franchement avec la civilisation, ou qu'elle se résigne à déchoir. En temps de paix , ses ressources ordinaires ne peuvent subvenir à tout le» besoins, comme le prouvent les emprunts que de temps en temps elle est obligée de contraeter. Que serait-ce dans le cas d'une guerre sérieuse en Europe? On aura beau vouloir se faire iUusion : l'expérience ne tarderait pas à apprendre que la voie qu'on a prise est inféconde , et qu'on n'y saurait trouver de nouvelles ressources. L'arbitraire, l'esclavage, le bâton, le knout, ee sont de mauvais moyens de prospérité, de richesse nationale, et il &udrf bien se décider à en demander de meilleurs à la légalité, à la liberté, à la civilisation enfin. »

Union de la Pologne à la Russie par des droits politiques communs» réconciliation de la Pologne avec la Russie par l'égalité dans la liberté! Oui, c'est là l'idée juste ; plus qu9

cela encore, c'est là l'idée grande : car la Russie libre, c'est l'Allemagne, c'est la France, c'est l'Europe à jamais délivrées du danger et de la crainte d'une invasion des Cosaques !

30 mai 1863.

L'empereur Alexandre, qui avait pris une glorieuse initiative : celle de l'abolition du servage en Russie, avait une autre initiative non moins glorieuse à prendre : celle de réconcilier et de fusionner la Pologne avec la Russie dans une égale et commune liberlé.

Au lieu de celte glorieuse initiative, qui l'eût grandi dans le présent aux yeux de l'Europe et dans l'avenir aux yeux de la postérité, l'empereur Alexandre préférera-t-il accepter une intervention qui le rapetisserait, car elle donnerait à la diplomatie étrangère un droit d'immixtion dans les affaires russes, droit qui ne lui appartient pas, droit qui lui avait toujours été péremptoirement refusé? Rien de plus compromettant et de moins digne que de faire les choses partiellement, petitement, tardivement, au lieu de les faire entièrement, grandement, spontanément.

Il y avait à' prendre deux grands partis :

Ou la Pologne , toute la Pologne , séparée de la Russie politiquement, mais demeurant unie commercialement ; -

Ou la Pologne libre dans la Russie libre, recevant la liberté constitutioni\ellement garantie en compensation de l'indépendance nominalement perdue.

L'empereur Alexandre, bien intentionné mais irrésolu, n'a su prendre ni l'un ni l'autre de ces deux partis. Tout autre parti , cachant le danger sous le masque de la prudence, ne sera pas une solution et sera une complication nouvelle; ajourner le péril ne servira qu'à l'aggraver.

Gomment est tombé le roi de Napïes? — Est-ce par la liberté? Non, c'est par ropprcssion.

GotniQfnl s'est raffermi Tempereur d'Autriche ?^—Est«>ce par l'oppression ? Non , c'est par la liberté.

La Russie, aveug^lée par sa bureaucratie, perd un temps précieux en réformes d'une utilité incontestable, mais d'une importance secondaire; la Russie, assourdie parles clameurs patriotiques , laisse monter le flot de l'indignation univer** selle à des hauteurs qui menacent de la submerger; la Russie s'expose, infiniment plus qu'elle ne parait le croire, à être rayée de. la liste des nations civilisées, si elle tarde plus longtemps à s'abriter contre ce risque par une Constitution qui soit la garantie de tous les sujets russes, sans distinction d'origine.

Par leur dévouement poussé jusqu'à l'enthoosiasme et même jusqu'à l'abnégation, les Russes ont mérité la liberté ; ceux qui prétendent qu'ils ne sont pas encore mûrs pour la posséder les calomnient. Qu'ils l'aient donc, et que les Polonais en jouissent à titre d'égalité et comme sujets russes !

l'^juinet 1863.

Le vote par le Reichsrath de l'amendement à l'adresse» proposé par M. Herbst, est un fait hautement significatif dont la double importance ne peut manquer de faire réfléchir profondément d'abord la Russie , ensuite la diplomatie représentée par M. Drouyn de Lhuys et lord idha Russell.

Ce vote donne pleinement raison à notre conclusion, résumée dans ces mots : L'absorption de la Pologne dans la Russie par la liberté; en d'autres termes : La Pologne libre DANS la Rmsie libre.

Ce vote fait voir le langage nouveau qu'à l'exemple des Polonais autrichiens , MM. de Grocholski et de Moglienicki , les Polonais russes, désabusés de l'émigration qui les égare et.de l'insurrection qui les moissonne et les ruine, tiendraient peu d'années après que la Russie^ toute la Russie -r

sans distinction de noms ni d'origines entre les protinees dont elle se compose, — serait en possession d'une liberté garantie par une Constitution loyalement respectée.

Ce vote indique à la Russie qu'elle n'a pas d'autre conduite à tenir que celle dont l'exemple lui a été donné, le 14 décembre 1766, par le manifeste de l'impératrice Catherine*

Enfin, ce vote montre à la France et à l'Angleterre qu'elles se sont grandement trompées , si elles ont pensé qu^elles entraîneraient l'Autriche à abandonner la Gallicie pour reconstituer l'ancien royaume de Pologne avec ses limites impossibles à déterminer, puisque les Polonais ne s'accordent même pas pour s'arrêter à celles du 6 septembre 1773, veille de la date du premier traité de partage.

L'état d'oppression et de misère de la Pologne avant le premier partage a été hautement avoué en ces termes à la tribune du Reichsrath, par un Polonais, sujet autrichien, M. de Moglienicki :

<( Nous appartenons à l'empire d'Autriche depuis quatre-vingt-dix ans; c'est à Marie-Thérèse et à l'empereur Joseph que nous devons d'avoir joui d'abord des droits primitifs de l'homme. Si, dans l'intervalle , les idées de réaction et de centralisation ont pris momentanément le dessus, c'est que nous n'étions pas comme aujourd'hui sous un régime constitutionnel. »

Un autre Polonais, également sujet autrichien, M. de Grocholskl, a voté ramendemerit Herbst en faveur du « maintien invariable de Vintêgriii de f empire autrichien. »

Cet aveu et ce vote tracent le cheiîiih que la Russie n'a plus qu'à suivre.

26 septembre 1S63.

lA France, qui fait à notre nom l'hotmeur de le donner à la politique de bon sens et de bonne foi que noua âoutènohâ, nous fait en même temps l'injure de nous demander si nous avons cessé de vouloir la Pologne libre dans la Russie libre, et si nous ratifions les sentences du général Mourawieff.

Nous ne ratifions pas plus les sentences du général Mouravrieff que nous n^approuvions en d'autres temps les massacres de la rue Transnonnaîn, à Paris, Texlermination des Arabes brûlés, hommes, femmes et enfants, dans les grottes où ils s'étaient réfugiés, et d'autres violences commises plus tard. Tout ce qui est acte de barbarie, nous le flétrissons en l'appelant par son nom, et, si l'acte est réciproque, nous le condamnons des deux parts : car nous n'avons pas deul mesures, une pour condamner le bourreau et l'autre pour absoudre l'assassin. Entre la France et la PresH, la question n'est point de savoir si le gouvernement russe n'a pas tort d'agir comme il agit, en faisant ce qu'ont fait d'autres gouvernements en des circonstances moins critiques; la question est de savoir si le gouvernement français, d'ac*cord avec le gouvernement anglais et le goUvernemeiit autrichien , a raison de s'ititerposer diplomatiquement entre les Polonais et les Russes? Nous sommes d'avis que c'eit trop ou trop peu; nous sommes d'avis qu'il fallait tout de suite, en avril 1863, occuper militairement la Pologne ^ comme le proposait le prince Napoléon, ou qu'il ne fallait pas prolonger par de vaines espérances une lutte désespérée qui a déjà coûté la vie à soixante mille Polonais, la liberté à un grand nombre et la fortune à un nombre plus grand encore. Voilà ce que nous soutenons, rien de plus. Nous avons demandé la Pologne libre dans la Russie libre; plus fermement que jamais, nous le demandons; plus fermement que jamais , nous croyons que la liberté, toute la liberté, est la seule solution de toutes les questions qui passent pour insolubles.

Nous ne nous lasserons pas de le répéter, parce que cela est juste : S'il y avait un souverain dans les intentions libérales — très-libérales, non en paroles, mais en fait — duquel l'Europe dût avoir confiance et dont elle ne dût pas gêner la pleine initiative, assurément c'était l'empereur Alexandre II, qui fait sinon le mieux qu'il peut, du moins le mieux qu'il sait.

Que la Presse, qui demande pour les Français toute ïfL liberté dont jouissent les Anglais, les Belges, les Italiens, les Suisses, trouve que Tempereur Alexandre est trop timide ou trop lent, ou le comprend; mais on ne comprend pas que ce soit la France qui trouve cela! M. de la Guéronnière aurait-il donc oublié qu*à Tépoque où il était rédacteur en chef du Pays, et où nous demandions qu'une grande mesure eflaçât les traces sanglantes de nos dernières discordes; il nous répondait, les 9 et 11 août 1 852 :

«( Qui oserait donner le conseil aujourd'hui de laisser renlrer en France tous ceux, sans aucune exception, que les accidents de la révolution en ont éloignés?

» ... Le gouvernenie|it n'a pas le droit de disposer ainsi, dans un paoGaAMMi CHBVALUISQUS , dc l'aveuir et de la tranquillité d'un pays; le salut du peuple est une loi suprême qu'il ne lui est pas possible de méconnaître. »

Ce que nous demandions le 11 août 1852 à l'empereur des Français, qui ne Ta accordé que le 16 août 1859, c'est-àdire sept années après, nous le demandons en 1863 à l'empereur Alexandre, et nous espérons que nous l'aurons obtenu avant 1870.

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