LA POLOGNE ET LA PRESSE
Le journal le Nordy dont le rédacteur en chef, M. de Poggenpohi , appartenait à la diplomatie russe avant d'être journaliste, n*admet la séparation de la Pologne et de la Russie qu'à la condition de tracer une ligne de forteresses. C'est là un reste de routine et de féodalité. Maintenant, la meilleure ligne de forteresses, c'est la suppression de toute ligne de douanes. Liberté, réciprocité, multiplication des échanges, solidarité des intérêts valent mieux aujourd'hui pour mettre une nation à Tabri de toute invasion de la part de la nation voisine que bastions, fossés et ponts-levis. Rendre toute conquête inutile est le plus sûr moyen de la rendre impossible.
Si tous les États de l'Europe supprimaient la ligne de douanes qui les sépare nationalement, que gagneraientils à s'agrandir territorialement Tun aux dépens de l'au-
tre ? La France s*appropriât-elle les mines de houille de la Belgique, le charbon s'extrairait-il de lui-même et sans frais ? Serait-on dispensé de salarier les bras qui le tirent? les paierait- on moins cher? Les propriétaires des mines qui les ont mises en exploitation et en valeur seraient-ils déchus de tous leurs droits, dépouillés de tous leurs titres? — Non. Eh bien! que gagnerait donc la France à la conquête et à la possession de la Belgique, question de politique dynastique mise à part? — Rien. Que perdrait la Russie à la séparation et à rindépendance de la Pologne, l'union la plus étroite subsistant commercialement entre les deux pays politiquement séparés ? — Rien.
Voilà ce qu'il serait temps, enfin, que les gouvernements comprissent !
Liberté des échanges et liberté des mers : ces deux clés sont les seules qui peuvent ouvrir et qui ouvriront tous les cadenas de la politique, enfermée dans des difficultés d'où elle ne sait plus comment sortir, pas plus par la guerre que par la diplomatie.
Par la liberté des mers, par la liberté des échanges, impliquant la liberté des peuples, toutes les questions qui paraissent insolubles se résolvent d'elles-mêmes : question des États-Unis, question de Pologne, question de Hongrie, question de Vénétie, question de Rome, question d'Orient.
Plus d'usurpations ! plus de dominations! plus d'immixtions! plus d'interventions!
Tout se réunit pour démontrer que l'habileté des
hommes, l'habileté des rois, Thabileté des ministres n'a plus rien ou presque rien à démêler dans Técheveau de la politique moderne.
Quand les princes étaient tout, les principes n'étaient rien; nous touchons, quoi qu'on fasse, au motnent où par là force des choses et la faiblesde des hofmmes, le contraire arrivera ; nous touchons au moment oh les principes seront tout, où les princes ne seront plus rien, où ils ne seront plus que les anneaux de la grande chaîne reliant entre eux tous les États.
Un des symptônves les plus caractéristiques de ces nouveaux temps politiques , c'est l'indifférence en ma* tière de gouvernements.
Instinctivement et déjà les peuples comprennent que peu leur importe , en effet , qu'un gouvernement soit héréditaire ou électif, traditionnel ou constitutionnel, aristocratique ou démocratique, s'il n'a plus rien à faire qu'à laisser la liberté accomplir en paix son œuvre.
Que de graves préoccupations certainement et que de graves périls peut-être s'épargneraient l'empereur Alexandre et tous les souverains ses frères, si, princes, ils s'effaçaient pour laisser passer les principes !
Un peu de bon sens et beaucoup de bonne foi suffiraient alors.
La fin étant la liberté, le moyen est la séparation.
Que tout ce qui ne va pas ensemble politiquement, socialement, logiquement, se sépare, mais pour se réunir sous la forme nouvelle, amiablement et rationnellement !
— ta —
Il est passé en articles de discussion que la Presse^ entre nos mains, est le journal de TUtopie.
Cela doit être vrai, puisque le Sièck, journal de la Pratique, le répète et Taffirme en ces termes :
« Une lettre a été adressée au czar par un journaliste qui a fait appel à sa clémence, à son honneur, à sa magnanimité. Louons Tintention, mais, dans une question aussi grave, soyons pour les MOYENS PRATIQUES. Que la France, l'Angleterre et l'Autriche se prononcent avec l'énergie des grandes puissances qui ont derrière elles de puissantes armées ; qu'elles disent : il
FAUT QUE LA POLOGNE SOIT! ET LA POLOGNE SERA... SANS QU'ON BRULE UNE AMORCE. »
Commençons par rétablir la vérité altérée. Il n'est pas vrai que le journaliste de TUtopie, s'adressant à l'empereur de Russie, ait « fait appel à sa clémence, à » son honneur, à sa magnanimité. » Il n'a fait appel qu'à l'expérience du passé, qu'à la prévoyance de l'avenir et qu'à la logique des faits.
Cela dit, sans y attacher trop d'importance, passons à l'examen des « moyens pratiques » du Siècle. Passons-y sérieusement, si cela est possible.
Quels sont-ils?
Sans doute, avant de demander à TAutriche de s'unir à l'Angleterre et à la France pour exiger de l'empereur de Russie qu'il renonce à la possession de la Pologne,
grands hommes pratiques, vous aurez obtenu de l'empereur d'Autriche qu'il renonce spontanément, et tout de suite, à l'oppression de la Vénétie, dont les cris, les plaintes, les soupirs s'exhalent chaque jour dans les colonnes de YOtre journal ; à liai domination de la Gallicie , à la confiscation de Cracovie, sans parler de la Hongrie frémissante! Autrement, S. M. Tempereur d'Autriche s'exposerait à ce que l'empereur de Russie lui dit : c( Monsieur mon frère, commencez par me donner » l'exemple; je le suivrai. » L'empereur de Russie pourrait bien trouver aussi un mot à dire sur l'Irlande affamée, sur l'Irlande, qui a vu périr du supplice de la faim plus de deux millions de ses habitants ; sur les Indes, oi!i les prisonniers étaient rangés en file devant la bouche des canons et tués à bout portant ; et un autre mot à dire à la France sur l'Algérie, où des généraux français ont fait brûler dans des grottes des «Algériens » dont l'unique crime était de défendre leur indépendance, leur nationalité, leur territoire.
Hommes pratiques, y avez-vous pensé?
Si les protestations les mieux rédigées, les plus fermes en paroles, signées de deux grands noms, celui de lord Palmerston et celui de M. Guizot, n'ont pas empêché, en 1846, l'incorporation de Cracovie, hommes pratiques, où puisez-vous l'assurance qu'une protestation signée de lord Palmerston, de M. Drouyn de Lhuys et de M. de Rechberg, ensemble ou séparément, aura plus de succès et ^suffira pour que la Pologne soit... sans » qu'il ait été brûlé une amorcé? »
Mais si te contraire de vos prévisions arrivait, s'il fallaii brûler beaucoup d'amorces, quelles garanties avez-vous et nous donnez*vous que l'Angleterre, après avoir poussé la France sur les territoires prussien et russe, vous y suivra, et que TAutriche, après vous avoir accompagnés, ne se retournera pas C(Hitre vous, ainsi qu'elle l'a déjà fait à une autre époque, sans que les liens de gendre à beau-père l'arrêtassent?
Hommes pratiques, expliquez-vous sur ces points; cela doit vous être facile à vous, car rien de plus simple à expliquer que ce qui est faisable. Il ne peury avoir de difficile à expliquer que ce qui serait irréalisable.
Si ce que vous conseillez est pratique, prouvez-le en le démontrant.
Mais vous ne le démontrerez pas, car hors de la logique point de solutions ! L'inconséquence n'enfante que des complications.
Vous n'êtes ni la logique ni la civilisation ! Vous êtes l'inconséquence, et vous ne serez pas même la force!
Vos moyens pratiques sont des moyens chimériques.
L'avenir le prouvera.
Les hommes pratiques du Siècle veulent qu'on oppose et qu'on impose à l'empereur de Russie l'article 1 *' de l'acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1815, où il est dit :
tt Les Polonais, siiyets respectifs de la Russie, de TAu- » triche et de la Prusse, obtiendront une représenta- » TiDN ET DES INSTITUTIONS NATIONALES, réglées d'apris » le mode dexistence politique que chacun des gtnwer- » nements auxquels ils appartiennent jugera utile et » CONVENABLE de leur accorder. »
N*ont-ils donc pas prévu que Tempereur de Russie pourrait discuter longtemps sur la portée de ces mots : utile et convenable, et, puisqu'on invoque centime lui les traités de 1 81 5, se retrancher à son tour derrière l'article 2 du traité du 20 novembre 4 81 5, où il est dit : ^ Les » hautes parties contractantes ont jugé convenable de » renouveler par le présent acte et de confirmer comme » mutuellement obligatoires lesdits arrangements, et » particulièrement ceux par lesquels Napoléon Buona- » parte et sa famille, ensuite du traité du 11 avril 1814, » ont été exclus à perpétuité du pouvoir suprême, la- 1» quelle exclusion les puissances contractantes s enga- » gent par le présent acte à maintenir en pleine vigueur » et, s'il était nécessaire, avec toutes leurs forces. »
Les hommes pratiques du Siècle ont-ils donc oublié que l'acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1815, auquel la France a concouru par sa signature, garantit (article 98)
la souveraineté des duchés de Modène, de Reggio et de Mirandole à l'archiduc François d'Esté; (article 100) la souveraineté du grand-duché de Toscane à S. A. L etR. l'archiduc Ferdinand d'Autriche ; (article 1 01 ) la principauté de Lucques à S. M. l'infante Marie-Louise et ses descendants; (article 103) les Marches avec Camerino,
le duché de Bénévent, la principauté de Ponte-Corvo, les légations de Ravenne, de Bologne et de Ferra re au Saint-Siège ; (article 104) le royaume des Deux-Siciles à S. M. le roi Ferdinand IV?
Les hommes pratiqués du Siècle, s'ils en croient le journal de TUtopie, renonceront à exhumer et à ressusciter les traités de 1 81 5 et à pousser la France pour qu'elle aille les défendre les armes à la main, jusque par delà les bords du Rhin !
La France a moins et mieux à faire que de rouler d'une ornière dans un abîme.
Ces mots magiques tracés, imprimés par les hommes pratiques du Siècle : « il faut que la Pologne SOIT ! » avouons-le^ nous rassurent médiocrement sur le sort de ces vaillants Polonais, dignes fils des dignes pères auxquels l'empereur Alexandre P' adressait, le 13 mai 1815, ces paroles : « Polonais ! nous aimons la gran- » deur d'âme, la sensibilité et la fermeté qui distinguent » votre caractère national, et qui ont éclaté dans vos ef- » forts pour recouvrer l'existence politique de voue pa- » trie, que vous chérissez par-dessus touti »
Même les souscriptions ouvertes par le Siècfe, le Temps, YOpinion nationale et la Patrie nous rassurent peu.
On compte, il est vrai, sur une révolution qui éclatera il le 3 mars 1863 en Russie; mais cette révolution des paysans, révolution qui risquerait de remettre en ques^ tion l'abolition du servage, ne saurait entrer dans les prévisions de la Presse, moins sympathique aux révolutions qu'aux réformes.
Tout cela, nous le déclarons, ne nous laisse pas Tesprit tranquille. Il nous paraît qu'on perd beaucoup de temps, un temps précieux, un temps irréparable.
N'y aurait-il rien à faire de plus efficace et de plus pressé que d'écrire à Londres, pour que de Londres on écrive à Vienne, que de Vienne oii écrive à Paris, que de Paris on récrive à Londres, jusqu'à ce qu'enfin les trois puissances se soient mises d'accord qu'il n'y a rien autre chose à faire que d'exhorter l'empereur de Russie à la clémence, et que de l'engager à examiner si, dans son intérêt et dans l'intérêt de la paix du monde, il n'y aurait pas lieu de rendre aux Polonais « la repré- D sentation et les institutioniS nationales, y> dont, aux termes de l'article 1®' de l'acte du Congrès de Vienne, ilsontjouide1816à1831?
La diplomatie, que personnifiait si bien le prince de Talleyrand, marche comme il marchait : il boitait, elle boite. II ne faut donc pas compter sur elle pour aller vite.
La civilisation est plus expéditive ; c'est elle qui a imaginé la navigation à vapeur, les chemins de fer et les télégraphes électriques.
Grâce à cette invention merveilleuse, la civilisation
franchît maintenant les distances plus vite que Taigle.
Au lieu de s'adresser à la diplomatie qui boite, pourquoi ne pas s'adresser à la Civilisation qui plane?
Au lieu de protocoliser plus ou moins longuement, plus ou moins subtilement, plus ou moins vainement sur la lettre et sur l'esprit des traités de 1815, pourquoi ne pas faire entendre tout de suite et hautement le lan gage sans réplique de la civilisation de 1 863 ?
Au nom de l'humanité, pourquoi ne pas demander par la voie de l'électricité que le carnage s'arrête ; que les Russes, à la prière de l'Europe civilisée, cessent de poursuivre et d'exterminer les Polonais?
Le carnage arrêté, le sang étanché, on aurait alors tout le temps de chercher ce qu'il y aurait de mieux à trouver dans l'intérêt de tous les peuples et de tous les gouvernements, pour faire sortir l'Europe de l'étroite voie des complications et la faire entrer dans la large voie des solutions.
Si la politique est une science, qu'elle procède donc scientifiquement ! qu'elle renonce à la guerre, qui ne tranche rien, et à la chicane, nous voulons dire à la diplomatie, qui complique tout 1
Le Siècle et la Presse ne sont pas d'accord sur la puissance du journalisme. La Presse la nie,^ le Siècle l'affirme.
Est-ce la Presse qui a tort? Est-oe le Siècle qui a raison ?
Le nuage qui couvre encore la question ne peut plus tarder longtemps à être dissipé par la clarté radieuse de l'évidence.
Confiant dans sa toute-puissance, le Siècle a fait entendre ces paroles souveraines : « il faut que la po-
D LOGNE SOIT ! KT LA POLOGNE SERA . . . SANS QU'ON n BRULE UNE AMORCE. K)
Si ce n'est pas le cri de la presse en France et en Angleterre, du moins cela en est le vœu unanime.
Tous les journaux, sans exception, de ces deux grands pays sont sympathiques à la Pologne. Comment ne le seraient-ils pas à une cause si héroïquement défendue ^ Elle a fait oublier tout ce qui se passe ailleurs, même en Amérique, où l'on se bat aussi à outrance. Ni en Angleterre ni en France, on ne parle plus ni de la disette du coton, ni de la famine des ouvriers que l'industrie du coton y faisait vivre. On ne parle plus que de la Pologne; son nom est dans toutes les bouches. On ne lit plus que les dépèches et les nouvelles où il y a des détails sur ses combats et des récits sur ses souffrances.
Si la presse a la puissance que le Siècle prétend et affirme qu'elle a, il est impossible , -si elle ne fait pas reculer l'empereur Alexandre, qu'elle ne fasse pas avancer la reine Victoria et l'empereur Napoléon.
Fera-t-elle reculer l'empereur Alexandre ?
Fera-t-elle avancer Napoléon et )a reine Victoria, avec ou sans l'empereur François-Joseph ?
Telle est la cpiestion.
Le Siècle répond oui.
La Presse répond non.
L'événement prononcera.
Puisse-t-il donner tort à la Presse et raison au Siècle ! Puisse la civilisation l'emporter sur la barbarie ! Puisse rindépendance nationale l'emporter sur la domination étrangère 1 Puisse la politique de l'avenir l'emporter sur la politique du passé ! Puisse enfin le criminel partage de la Pologne être effacé de l'histoire du dix-huitième siècle par le dix-neuvième !
Si nul n'a moins d'illusions que nous, nul plus que nous ne le souhaite sincèrement et ardemment.
Attendons ! Nous voudrions pouvoir dire : Espérons !
L'impuissance de la presse aboutissant logiquement à son impunité, est une observation dont l'exactitude n'est pas encore admise, dont Fimportance n'est pas encore comprise. Si l'observation est vraie, elle triomphera, comme triomphe tôt ou tard toute vérité : par révidence.
Appeler en toutes circonstances sur cette observation laltention des observateurs sérieux est une tâche que nous nous sommes donnée.
Constatons que la liberté de la presse la plus petite, la plus étroitement réglementée, la plus rigoureusement surveillée n'existe pas en Pologne ; la résistance des Polonais à la domination des Russes ne peut donc être portée au compte de la liberté de la presse ; celle-ci n'en aura ni l'honneur ni la responsabilité.
Mais qu'on suppose le contraire, qu'on suppose que la liberté de la presse existait en Pologne : assurément, si elle y eût existé, elle y eût exprimé les sentiments dont tous les Polonais sont animés. Alors, que fût-il arrivé? Il fût arrivé qu'on n'eût pas manqué de dire : a C'est là presse qui a été le mot d'ordre de l'insurrection. II n'y aurait pas eu d'insurrection sans la presse. »
Et tout le monde de le croire sans examen ! et tout le monde de le répéter sans réflexion ! Pourtant il n'en eût rien été.
L'insurrection de la Pologne, sur laquelle tous les
yeux sont en ce moment fixés, a eu lieu sans que la liberté de la presse existât à Varsovie : c'est là un fait
constant et qu'on ne peut contester. La délivrance de la Pologne s'accomplira-t-elle au moyen d'un grand mouvement d'opinion produit ou traduit par le journalisme anglais, français, italien, suisse, suédois, etc., mouvement des peuples entraînant avec eux leurs gouvememetits? C'est là le fait qu'il s'agit d'observer, soit à l'appui de l'opinion soutenue par le Siècle^ soit à l'appui de là doctrine émise par la Presse, Observateurs sérieux, attention !
Si la presse unie à la tribune n'aboutit en 1863, comme déjà en 1831 et en 1846, qu'à beaucoup de bruit pour rien, que faudra-t-il penser de la puissance qu'on lui attribue et que nous contestons?
Jamais expérience aura-t-elle été faite dans des circonstances plus favorables et plus concluantes?