LA CONVENTION DU 8 FÉVRIER
L'incident et non les principes, ce qu'il y a de plus à dédaigner et non ce qui devrait être le plus respecté, est ce qui gouverne la politique, absolument comme au temps du chancelier Oxenstiem, qui mourut il y a deux siècles.
Admettons hypothétiquement que le prétendu traité du 8 février 1 863 soit textuellement tel qu'ila étépublié à Francfort et reproduit à Paris : quel autre nom que le nom d'incident mériterait-il ? Au fond et sérieusement, quelle en est Timportance? quelle en est la gravité? Est-ce parce que ce traité aura été contracté que la Pologne aura versé son sang le plus pur sans réussir à recouvrer son indépendance? Sans ce traité, les Polonais manquant de fusils, manquant de munitions, manquant d'ai*tillerie, eussent-ils vaincu les Russes ne manquant ni de canons ni de boulets ? Est^e supposable ? est-ce admissible ? Sans ce traité, lextermination des Polonais par les Russes eût-elle été moins sanglante, moins exécrable? Toute Thorreur de cette boucJierie humaine
ne consiste-t-elle donc que dans les stipulations d'un traité ou que dans les conditions d'un concours qui ne seraient que le renouvellement de tristes précédents que l'Europe a laissé consacrer? L'Angleterre et la France ont-elles protesté contre le traité de Mëuchen- Graetz, conclu le 8 septembre 1833 (1)? Se sont-elles opposées, les armes à la main, à l'incorporation de Cracovie en 1 846 ? Se sont-elles blessées du peu de compte qui a été tenu à cette époque de leurs protestations signées : Palmerston et Guizot? Gracovie incorporée en 1846, au mépris flagrant de l'article 9 de l'acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1815, a-t-elle recouvré, k ce jour 28 février 1863, sa neutralité et sa liberté textuellement et expressément garanties ? L'Angleterre et la
(1) Traité conclu entre François I" d'Autriche^ Frédéric-Guillaume III de Prusse et Nicolas /•' de Russie, dans le but de s'unir et d'agir conjointement et en toute circonstance, afin de réprimer les mouvements nationaux des Polonais quelque part qu'ils éclatent; l'expérience ayant prouvé qu'une seule puissance^ sans le secours des deux autres, ne saurait parvenir à subjuguer entièrement la Pologne.
« Mëuchen-Graetz, le 8 septembre 1833.
» Pour affermir davantage nos relations d'amitié et de bon voisinage, et prenant en considération nos intérêtsr égaux pour le maintien de la tranquillité, nous arrêtons d'un commun accord les dispositions suivantes :
» Quiconque commettra dans nos États respectifs les crimes de haute trahison, de lèse-majesté ou de révolte à main armée, ou qui entrera dans un complot dirigé contre la sûreté de nos trônes et de nos gouvernements respectifs, ne trouvera ni asile ni protection dans nos États. Aussi, nous nous engageons à ordonner Textradition immédiate des individus accusés des cri-
France se sont-elles o^osées, en 1854, à ce que la Russie accourût à marches forcées au secours de TAutriche et Taidàt à écraser les Hongrois? Faut-il donc rappeler ici que la Turquie seule eut, à cette époque, le courage de ses sympathies, et la que France refusa à Louis Kossuth, arrivant de Gènes et se rendant en Angleterre, Fautorisation de débarquer à^ Marseille et de traverser la France? Le sang des Hongrois est-il donc moins précieux que le sang des Polonais, ou la Prusse, complice de la Russite, est-elle donc allée plus loin, en 1863, dans les voies d'une odieuse complicité, que la Russie, complice de TAutriche en 1851 ?
Osons le dire, au risque d'être tout seul à le penser et à le dire, au risque d*ètre accusé de complicité avec
mes ci-dessus spéci6és, lorsqu'il y aura eu réclamation de la part de nos gouvernements auxquels ces individus appartiendront. Il est entendu que ces dispositions n'aurpnt point d'effet rétroactif.
» Chacun de nous tiendra en disponibilité U'ois mille cinq cents hommes pour pouvoir agir sur-le-champ ; si des troubles éclataient sur un point quelconque de la Pologne, qui nécessiteraient une plus grande force que la puissance menacée n'au-s. rait à sa disposition dans le premier moment, elle aurait le droit de recueillir le corps allié le plus voisin, et celui-ci marcherait même sans attendre la réquisition. Il n'y aurait donc, en cas d'une nouvelle tentative révolutionnaire en Pologne, aucune différence entre les troupes do nos puissances alliées ; elles seront employées pour le même but et entreront sans aucune difOculté sur les territoires respectifs.
» Les engagements stipulés ci-dessus, sauf le. dernier, seront simultanément et officiellement publiés dans nos trois États pour les porter à la connaissance de nos sujets respectifs et qu'ils leur servent de règle. »
S. M. le roi de Prusse : ce qui semble être le fait le plus grave est celui qui nous paraît Têtre le moins. Nous n'attachons aucune importance, absolument aucune, à la convention du 8 février 1863, quelles qu'en soient les stipulations. Nous confondons dans la même réprobation LL. MM. Fempereur de Russie et le roi de Prusse, l'auteur et le complice. Nous ne trouvons pas que le complice de l'extermination polonaise en soit plus coupable que l'auteur. Nous ne distinguons pas entre eux. Nous allons plus loin encore : nous disons que, le droit admis de réprimer parla force une insurrection, l'empereur de Russie est dans son droit, et que, s'il ne l'exerçait pas, il manquerait à son devoir. Ce n'est donc pas au nom du droit que nous avons pris hier, que nous prenons aujourd'hui et que nous prendrons demain la parole en faveur des Polonais ; c'est au nom de la civilisation, qui s'indigne des actes de barbarie dont on la souille en l'an de progrès i 863, actes de barbarie attestés et flétris par l'ordre du jour dans lequel le grand-duc Constantin menace des peines les plus rigoureuses ceux qui s'en renjiraient encore coupables. Certainement, il doit y avoir des exagérations dans les récits journaliers transmis aux journaux par le télégraphe et la poste. Dans quels récits l'exagération ne se glisse-t-elle pas ? Mais ici l'exagération, loin d'être nuisible, est salutaire ; elle agit comme le soufre jeté sur le feu qui éteint l'incendie. L'exagération, qui grossit les excès, grossit aussi l'indignation qu'ils soulèvent, jusqu'à ce qu'ils s'arrêta pt devant elle et sous son poids*
L*exagération est le commencement de Texpiation ; elle en est le premier degré. Pour n'être pas fondée, rexagération n'en est pas moins méritée. Il est bon que les gouvernements le sachent, afin de ne plus s'y exposer inconsidérément par des rigueurs que réprouve l'humanité, que flétrit la civilisation. H est bon qu'ils sachent que, quand ils les ordonnent, la mesure en sera dépassée, et que la mesure qui en aura été dépassée dans rexécution en sera encore exagérée dans la narration. Peut-être cela les rendra-t-il moins inexorables et plus circonspects ! Oui, il ^st bon qu'ils sachent qu'on ne lâche pas impunément une soldatesque avinée contre une population soulevée ; que la soldatesque une fois lancée n'aura rien de plus pressé que de réparer par le pillage et le vioK sans qu'aucun ordre puisse l'arrêter, les privations qu'elle aura endurées, et que d'imposer si- ^ lence aux plaintes par le massacre.
En tout il faut être conséquent. Ce ne serait pas l'être que d'exiger que la barbarie se comportât comme si elle était la civilisation.
Quand on se sert des moyens de la barbarie, il ne faut point s'étonner qu'ils soient barbares et que la responsabilité en remonte, si haut que ce soit, jusqu'à la pensée qui n'a pas reculé devant eux.
En ce cas, moyens et excès ne font qu'un : ils sont inséparables. C'est pour cela que doit les repousser de lui tout souverain qui aie respect de son peuple, de son siècle et de l'humanité.
I>îous n'avons pas deux poids, nous n'aypns pa^ deux
mesures -f nous n'avons pas deux droits, Tun contredisant Tautre ; nous n'ayons pas deux logiques, celle-là niant cequeTautrea affirmé. Nous sommes contre toute domination qui s'impose ou tente de s'imposer par la force et la tuerie, qu'il s'agisse des séparatistes de l'ancienne Union américaine, qu'il s'agisse des séparatistes de la Pologne, qu'il s'agisse des séparatistes de la Vénétie, qu'il s'agisse même des séparatistes de l'Irlande ! Nous croyons fermement qu'il n'y a pas de nœuds, si serrés et si nombreux qu'ils soient, que, de notre temps, la civilisation ne puisse dénouer, tout en s'astreignant au respect le plus scrupuleux de la liberté. Oui, nous croyons à la toute-puissance de la civilisation ; mais ce à quoi nous ne croyons point, non ! c'est à la reconstitution de la Pologne par une nouvelle campagne de Russie entreprise par la France.
Venger le massacre par la guerre, c'est-à-dir^ le mas- , sacre par le massacre; envoyer à la mort des Français laborieux qui ne rappelleraient pas à la vie les malheureux Polonais qui ont été massacrés ; tuer des soldats russes qui auraient été fusillés s'ils n'eussent pas fait feu quand ils enontreçu Tordre: cela nous paraît l'enfance de la civilisation; moins que cela encore, cela nous paraît de la barbarie, cela nous paraît de l'inconséquence, cela nous paraît l'inhumanité au nom de l'humanité.
Journalistes et publicistes, vous qui vous indignez de tout lesang polonais qu'on répand à flots, soyezdonc moins prodigues du sang français que vous paraissez prêts à faire couler si facilement !
S'il doit couler, que ce soit pour une cause et non pour un effet, que ce soit pour un principe et non pour un incident.
Journalistes et publicistes, est-ce donc à vous à met-* tre à tout propos et hors de propos la plume au-dessous du sabre, Tencre au-dessous du sang, Vidée au-dessous de la force ?
N*y a-t-il donc que la mort regue ou donnée qui puisse mettre fin à la domination qui n'a pas su se faire amnistier, qui n'a pas su transformer l'obéissance forcée en obéissance volontaire, qui n'a pas su se changer en progrès et en bienfaits?
S'il est d'autres moyens plus en rapport avec le degré de notre civilisation, dût-on ne pas les trouver tout de suite, ne vaudrait-il pas la peine qu'on les cherchât, mais sans attendre qu'on ait été poussé au bord de l'abîme par un incident ?
Sans nous hasarder trop, nous croyons pouvoir annoncer que la malencontreuse convention du 8 février 1863, à laquelle il a été donné une importance si exagérée et si fausse, quoiqu'elle n'eût vraisemblablement pas une importance plus grande que le traité de Mëuchen-Graetz, qui a passé, en 1833, inaperçu et sans protestation, sera bientôt comme si elle n'avait point existé. La Russie dit
hautement qu^elle ne demande pas mieux que de rendre à la Prusse sa signature, dont la Russie déclare n'avoir jamais eu besoin et qu'elle prétend n'avoir acceptée que parce qu'elle lui avait été offerte. La Prusse, qui a pas mal à faire chez elle pour y mettre d'accord le roi et la Ck)nstitution, la Chambre des seigneurset la Chambre des députés, ne semble nullement disposée à protéger la Russie malgré elle, fût-ce au risque d'une rupture et d'une guerre entre S. M. le roi Guillaume P^ et S. M. Alexandre II. Si la convention du 8 février, pauvre avorton, n'est pas encore annulée , elle va l'être. D'elle, on a beaucoup trop parlé. Qu'il n'en soit plus question !
LES PÉTITIONS AU SÉNAT EN FAVEUa DE LA POLOGNE.
Le rapport de M. Larabitau Sénat sur les pétitions en faveur de la Pologne condot à Tordre du jour. Il eût conclu au renyoi des pétitions à M. le ministre des affaires étrangères gue cela aurait été absolument la même chose. Il n'en eût été ni plus ni moins.
Le rapport ne pouvait avoir de signification et de portée que s*il eût conclu crânement au renvoi des pétitions à H. le ministre de la guerre.
Si la France, étroitement unie à Tltalie et représentant à elles deux soixante millions d'habitants, un million de soldats, n'est pas fermement décidée à faire pour la Pologne et la Hongrie ce qu'elle a fait pour la Lombardie, ce qu'elle voulait faire pour la Vénétie, pétitions, souscriptions, négociations n'auront servi qu'à animer et à prolonger la lutte; elles n'auront servi qu'à faire tuer par les Russes un plus grand nombre de Polonais et par les Polonais un plus grand nombre de
Russes ; elles n'auront servi qu'à élargir le fleuve de sang qui coule à grands flots entre le pays qui revendique le droit de nationalité et le pays qui lui oppose le droit de possession.
Le prévoir était facile !
Aussi n'avons-nous pas plus encouragé des pétitions affaiblissant une grande cause, que des souscriptions la rapetissant, donnant une arme contre elle et ne lui donnant pas des armes.
Nous comprenons l'action, nous ne comprenons pas Tagitation.
Nous ne sommes pas de Técole du Siècle; nous ne croyons pas aux grandes victoires qu'on remporte contre la Russie sans brûler une amorce.
La politique de l'agitation n'est pas une politique. Elle nuit à tous et à tout, et ne profite à personne et à rien. Elle ébranle et ne fonde pas.
La question de la Pologne réintégrée dans sa nationalité est une impasse qui ne s'ouvrira, si elle doit s'ouvrir, qu'à coups de canon.
Ceux qui pensent, comme le général Dembinski, qu'ils endormiront l'Autriche et l'abuseront, en imposant silence à MM. Louis Kossuth, Klapka, Mickiewicz, Henri Martin , s'abusent puérilement. La finesse ne trompe plus que ceux qui croient en elle.
Si la France veut rétablir le royaume de Pologne, nous pensons qu'elle le peut, et nous sommes disposé à reconnaître que jamais peut-être les circonstances n'ont été plus favorables. La Russie est visiblement très
affaiblie ; elle a perdu presque entièrement le prestige cpii, jusqu'en 1854, trompa si longtemps et si grossièrement l'Europe . La Prusse discute sur un volcan: elle est en lutte ouverte avec son roi, qui veut absolument la gouverner, au lieu de se borner à régner constitutionnel lement. L'Autriche, bien que sa situation se soit incontestablement améliorée, a toujours pour ennemis intérieurs la Vénétie, la Hongrie, la Gallicie, sans compter Cracovie. Mais la France voudra-t-elle évacuer Rome, proclamer Rome capitale de l'Italie, rendre aux Italiens abattus un essor qui les relève et qui se communique à la Vénétie, de la Vénétie à la Gallicie, de la Gallicie à la Hongrie ? Si elle le veut, que la France le déclare hautement ; mais, si elle ne le veut pas, qu'elle le déclare franchement ! Que M. Billault répète au Sénat ce qu'il a dit en ces termes le 6 février 1863 au Corps législatif :
tt La France n'a perdu aucune de ses vieilles sympa- » thies pour la Pologne ; mais elle pense, et le gouver- » nement français pense avec elle, que l'autonomie de » ce royaume aurait plus à attendre des sentiments gé- » néreux et libéraux de l'empereur actuel de Russie, » que d'une tentative insurrectionnelle dont les efforts » ne feront qu'appeler de nouveaux désastres sur ce » malheureux pays.
)) Le gouvernement de l'empereur est trop sensé pour y> donner par de vaines paroles un aliment trompeur à )) des passions insurrectionnelles, et il est trop jaloux » de sa dignité, de celle de la France, pour laisser ré-
» péter pendant quinze ans, dans une adresse, des pa- » rôles inutiles et des protestations vaines. »
Oui, pas de protestations vaines ! pas de paroles inutiles !
Que le Sénat passe à l'ordre du jour ou qu'il vote le renvoi au ministre des affaires étrangères de la pétition des 637, la question n'en sera ni plus ni moins près de la solution 1
En septembre et en octobre 1 831 , la Chambre des députés vote à deux reprises, à la presque unanimité, le renvoi au président du conseil de pétitions en faveur de la Pologne.
En 1848, l'Assemblée nationale prend solennellement en considération et vote par acclamations unanimes le renvoi au comité des affaires étrangères d'une nouvelle pétition en faveur de la Pologne, présentée par MM. de Tracy, Edmond de La Fayette et Bûchez.
En invoquant à la fin de son discours ces précédents, comment le prince Poniatowski ne s'est-il pas aperçu qu'ils se retournaient contre lui, puisqu'ils ne servaient qu'à montrer jusqu'à quel point étaient et sont illusoires les espérances qui attachaient et qui attachent encore •une importance quelconque à un renvoi au ministre, voté de préférence à un ordre du jour !
Quel poids ont pesé, quel fruit ont porté le renvoi au
général Sébastian!, ministre des affaires étrangères, en 1831 , et le renvoi à M. Drouyn de Lhuys, président du comité des affaires étrangères, en 1848?
Trois orateurs ont discuté longuement sur le point de savoir si Tordre du jour devait être préféré au renvoi au ministre, ou le renvoi au ministre préféré à Tordre du jour. Avant de réduire la question de la Pologne à ces termes indifférents, n*eût-il pas été logique et rationnel de commencer par Télever à la hauteur d'une discussion sérieuse oii les orateurs fussent venus, les uns, montrer les difficultés de toute nature que rencontrerait le rétablissement de la nationalité polonaise; les autres, indiquer les moyens de vaincre ces difficultés, soit par la guerre, soit autrement, si le mot autre-
ment comporte ici une signification quelconque? A quoi bon demander le renvoi au ministre, s'il n'y a rien à faire ? Qu'y a-t-il à faire ? Si on le sait, pourquoi ne pas le dire? Si on ne le sait pas, pourquoi voter comme si on le savait?
A moins que le prince Napoléon ne prenne la parole et ne pose franchement la question, dans ses véritables termes, pesant d'une main ferme le pour et le contre, traçant aux trois puissances copartageantes l'intérêt et le rôle de chacune d'elles, dans le cas où la France serait résolue de poursuivre en Pologne et en Hongrie Tœuvre d'un nouveau partage du territoire européen, œuvre hardiment commencée en Lombardie, momentanément interrompue en Vénétie, la sincérité du Sénat et la dignité de la France sont, il faut le reconnaî-
tre, pour Tordre du jour contre le renvoi au ministre.
Ne donnons pas une seconde représentation du triste spectacle de la Convention nationale refusant à renvoyé de Kosciusko a toute espèce de secours » par la voix de Billaud-Varennes, après avoir annoncé dans un décret solennel <^ qu'elle donnerait assistance à tous les » peuples qui tenteraient de briser leurs chaînes et de re- » couvrer la liberté. »
Poussons, s'il le faut, la franchise jusqu'au cynisme ! Prudence ou faiblesse, dévoilons-les ! Osons dire la vérité, toute la vérité à la Pologne ! Si nous ne devons pas la secourir, ne la trompons pas ! Dans Tespoir d'un appui absolument nécessaire, si cet appui ne doit pas lui être donné, n'excitons pas la Pologne à faire couler plus longtemps en pure perle un sang si précieux.
Rien ne ressemble plus à l'inhumanité que la fausse humanité.
Toute politique peut se défendre, hormis une, celle dont les actes ne répondent pas aux paroles. Quoique légalement impunie, l'inconséquence, ce crime de lèseraison, est, en politique, le plus grand des crimes, car c'est le plus fécond en désastres et en meurtres.
Que ni la Pologne ni la France ne s'abusent ! Il n'y a rien, absolument rien à attendre de la diplomatie. Le temps qu'on emploie en négociations est du temps qu'on perd. Que M. le prince de Mette rnich se soit rendu à Vienne au lieu de rester à Paris, cela n'aura servi qu'à alimenter les chroniques de journaux et qu'à multiplier les oscillations de Bourse. La diplomatie n'a pas, en
1863, de moyens d'action plus décisifs qu'en 1831; M. Drouyn de Lhuys ne fera pas plus en 1863 qu'il n'a pu ou qu'il n'a su faire en 1848.
Oui, il y a une puissance en Europe qui, si elle le voulait, pourrait jouer un immense rôle et dénouer la question de la Pologne : cette puissance, c'est l'Autriche ; mais ce n'est pas en échangeant des notes entre Vienne et Pétersbourg, entre Vienne et Berlin, entre Vienne et Londres, entre Vienne et Paris ; ce n'est pas en donnant des conseils à l'empereur Alexandre. Ce serait en lui donnant lexemple; ce serait en prenant l'initiative d'un 4 août 1863, fermant la parenthèse révolutionnaire ouverte le 4 août 1789; ce serait en rendant spontanément à la Vénétie, à la Hongrie, à la Gallicie, à Cracovie leur indépendance, sauf à recevoir plus tard de larges compensations !
Si le jeune empereur d'Autriche était homme à donner un pareil exemple à l'Europe, pour un empire territorial réduit, quel empire naoral conquis !
Quel coup d'éclat !
Un tel exemple ne serait pas donné en vain.
La Russie, la Prusse. l'Angleterre, même la France, seraient obligées de le suivre et le suivraient.
Ce serait la fin de la vieille politique féodale ; ce serait l'avènement de la nouvelle politique sociale ; ce serait plus qu'un nouveau partage du territoire européen; ce serait l'unité européenne; ce serait la réconciliation des nations avec leurs gouvernements; ce serait à la fois la liberté des peuples et la liberté des mers.
Mais cet exemple que TAutriche aurait avantage k donner, elle ne le donnera pas. Alors quel poids veuton que sa parole, parole de complice, pèse à Saint- Pétersbourg ?
L'histoire tout entière des partages successifs de la Pologne s'est déroulée devant le Sénat, longuement, très longuement exposée par M. le marquis de La Rochejaquelein, vivement, très vivement rectifiée par M. le comte Walewski. Que le partage de la Pologne ait été une grande iniquité commise par trois grands souverains se nommant la Grande Catherine, la Grande Marie- Thérèse, Frédéric le Grand, c'est ce que ne contestent ni le vicomte de La Guéronnière, ni le marquis de La Rochejaquelein. Là n'est donc pas la question.
Où est-elle ?
Elle est dans ces termes : L'iniquité du partage de la Pologne, unanimement reconnue, est-elle réparable ? Si elle est réparable, par quels moyens l'est-elle?
Le prince* Napoléon, qui a pris la parole après le comte Walewski pour combattre Tordre du jour et demander le renvoi au ministre des affaires étrangères, croit qu'elle est réparable, qu elle doit être réparée et qu'elle le sera.
Celte opinion, cette conviction, autant qu'on peut juger de l'effet d'un discours par un compte rendu, au-
tant qu'on peut juger du volcan par la lave, le prince Napoléon Ta exprimée avec cette abondance et cette puissance de parole qui font et qui sont l'orateur. Telle a été rimpression produite par cet immense discours, que M. le ministre sans portefeuille Billault a dû demander en ces termes que la nuit lui portât conseil et lui prêtât secours : « La séance d'aujourd'hui a mis les » choses dans une telle situation qu'il est indispensable » que la parole du gouvernement, parole calme, cir- » conspecte et ménageant comme il convient toutes les » situations et tous les intérêts, vienne rétablir le dé- » bat sur ses véritables bases. Je demande donc au Sé- » nat de me permettre d'entrer demain dans des expli- » cations complètes pour effacer, s'il est possible, tout » ce qu'il y a de fâcheux, de nuisible à nos vrais intén rets politiques dans les paroles imprudentes qui ont » été dites, et vous bien démontrer que l'ordre du jour » qui vous est proposé par la commission est à la fois » d'accord avec nos sympathies et les vôtres pour la )) Pologne, avec la confiance que vous avez dans la sa- » gesse de l'empereur et avec les véritables intérêts de » la France, qui doivent tout dominer. »
Tout le discours du prince Napoléon se résume dans ces lignes , reproduites ici d'après le Moniteur , et qui auront en France et en Europe un retentissant écho : a Pour me résumer', messieurs, je dirai que, » dans ma conviction la plus profonde, l'empire fran- » çais, avec Napoléon III à sa tête, peut et doit prendre » en main la cause polonaise. Je suis sûr que l'empe-
ï) reur l'a fait et qu'il le fera, avec l'appui de l'opinion » libérale, avec les intentions les plus pures expli- » quées par une habile diplomatie aux gouvernements y> étrangers ; je suis sûr que notre devoir n'est pas au- » dessus de nos forces. Mais il faut se presser ; le sang » coule à flots, et, si vous l'abandonnez à elle-même, » la Pologne ne pourrait que lutter plus ou moins lon- » guement, mais elle serait sacriBéc. Agissez donc! » agissez ! »
A ces mots arrachés des entrailles vivantes de la question, à ces mots palpitants : « Agissez donc I agissez I » que répondra M. Billault, qui s'est à lui-même interdit, par son discours au Corps législatif, « toute » parole inutile, toute protestation vaine ? »
Répondra-t-il : Nous n'agirons pas ?
Alors, ministres de l'empereur Napoléon III, que ferezvous de plus, que ferez-vous de moins que les ministres du roi Louis-Philippe ?
19 mars 1863.
Cent neuf voix contre dix-sept ont voté contre le renvoi au ministre demandé par le prince Napoléon et pour l'ordre du jour réclamé par M. Billault.
Puissance de la presse et puissance de la parole, soyez donc fières !
M. Billault, ministre sans portefeuille, si habilement
qu'il ait parlé, n'a pas parlé plus habilement que les Rïinistres avec portefeuille du roi Louis-Philippe. Sauf la glorification de l'Empire et de l'Empereur, les considérations qu il a fait valoir sont absolument les mêmes; il n'en a pas ajouté une nouvelle. Les anciens ministres de la dernière royauté doivent être satisfaits. Le maréchal Sébastiani a dû tressaillir de joie dans sa tombe, sur laquelle l'histoire abusée (\ ) a gravé ces mots : a L'ordre règne à Varsovie. » Désormais, ces mots ne pourront plus lui être équitablement reprochés. Ni la République de 4848 ni l'Empire de 1852 n'auront fait plus que la Royauté de 4 830, en faveur de la Pologne.
En 1831 , en 1846, en 1848, en 1861 , en 1863 pouvaiton faire plus que ce qu'on a fait : des pétitions, des motions, des amendements, des ordres du jour motivés et non motivés, des renvois aux ministres, des dépêches, des mémorandums, des discours et des vœux ? On sait à cet égard ce que nous pensons : pétitions, souscrip-
(1) « Le cabinet français fit comprendre à l'empereur de Russie qu'il y avait deux questions en Pologne : l'une intérieure et per-sonnelle à la Russie, l'autre européenne ; que les stipulations du Congrès de Vienne avaient créé un royaume de Pologne ; que ce royaume étant une création européenne devait continuer à exister. Des explications furent demandées ; ces explications furent nettes et précises. Elles ont été répétées encore aujourd'hui même. De Pétersbourg et de Berlin, les mêmes assurances dfi conservation de ce royaume nous sont données; elles ont été données à toutes les puissances. Il faut le dire, toutes les grandes puissances ^e sont réunies à la France pour l'obtenir. »
Discours du général Sébastiani à la Chambre des députeii, 19 septembre 1831.
lions, négociations ne nous ont jamais mis le bandeau sur les yeux. Nous n avons jamais eu les illusions des hommes pratiques du Siècle, imprimant avec un aplomb imperturbable cette déclaration souveraine: «-Il faut que » la Pologne soit, et la Pologne sera sans qu'on brûle une » amorce! ïi Nous n^ayons jamais encouragé une résistance ne pouvant aboutir, si héroïque qu'elle fût, qu à un massacre encore plus grand, cpi'à une domination encore plus pesante.
Nous ne reprocherons pas à M. Billault d'avoir manqué de sympathies pour la Pologne et pour ses héros de 1863, moins grands encore que ses martyrs de 1861 ; nous lui reprocherions plutôt d'avoir parlé de façon à leur laisser une espérance que ne peut avoir un ministre sérieux. La diplomatie dont les instances ont échoué à Rome, près du pape Pie IX, aura le même sort à Pétersbourg, près de l'empereur Alexandre II. Pour le prévoir et le prédire avec certitude, il suf6t de connaîlre les cartes du jeu ; il suffit, selon que l'a dit M. Billault, aux applaudissements du Sénat, de « bien voir com- » ment la partie est engagée, vis-à-vis de qui, à côté » de qui, avec qui par derrière. »
A Rome, il n'y avait et il n'y a qu'une solution : l'évacuation; à Varsovie, il n'y avait et il n'y a qu'une solution : la séparation.
Pour évacuer Rome et donner à l'Italie le centre de gravité qui lui manque, il eût suffi que la France rappelât ses troupes. Pour séparer la Pologne et la Russie, il eût fallu que la France envoyât une armée qui tra-
versât le Rhin ou une flotte qui traversât la Baltique. N'ayant pas fait ce qui était facile et sans péril, est-il raisonnable de penser que la France fera ce qui serait aussi difficile que périlleux ?
La France restant à Rome et ne courant point, sac sur le dos et pas accéléré, à la délivrance de Varsovie, est-il supposable que l'empereur de Russie fera autrement que ne ferait à sa place l'empereur d'Autriche, la reine d'Angleterre, l'empereur des Français lui-même ? A toutes les dépêches qui lui seront adressées, à toutes les instances qui lui seront faites, à tous les conseils qui lui seront donnés, il répondra : «La magnanimité n'est la magnanimité qu'à la condition d'êtœ libre et spontanée; autrement, elle n'est plus la magnanimité, elle est la faiblesse. Attendez que j'aie noyé dans le sang l'insurrection, avant que j'amnistie les survivants et que je rende aux concessions que j'avais déjà faites le cours que je leur avais marqué. Je suis seul juge et seul maître des conditions du rétablissement de l'ordre dans mes Etats. »
Mais c'est ce que l'empereur Alexandre a déjà répondu le 17 février 1863, de l'aveu même de M. Billault.
Et la diplomatie, qui a déjà tant de fois attendu, attendra une fois de plus.
Lire dans l'avenir est facile. 11 n'y a qu'à ouvrir le livre du passé.
Sans risque de se tromper, on peut donc annoncer : premièrement, que l'empereur Alexandre, toui en croyant être très généreux, tout en croyant accorder d'immenses
concessions, ne fera qu'à demi ce qu'il faudrait faire ; deuxièmement, que le désarmement de la Pologne ne sera qu'une trêve qu'elle rompra aussitôt qu'elle en aura recouvré la force, et qu'il en sera ainsi jusqu'au jour de son entière séparation ou de son entière absorption, à moins qu'une politique entièrement nouvelle ne se lève sur l'Europe et ne l'éclairé de ses rayons.
Qu'on le reconnaisse donc enfin, rien de moins pratique que la prétendue politique pratique. Rien de plus instable que la politique des demi-mesures. C'est partout et toujours l'impuissance et l'inconséquence.
Si cette opinion que nous soutenons était fausse, M. Billault eût fait luire la vérité de l'opinion contraire. Mais, au lieu de nous contredire, son discours n'est qu'une succession d'aveux noug donnant raison sur tous les points.
Enregistrons ces aveux d'après le Moniteur :
I. — « Il y a malheureusement un peuple qui ne peut ni mourir ni vivre dans les conditions qui lui sont faites. »
II. — tt Les traités de 1815, que beaucoup de gens » invoquent, ces traités sont-ils eux-mêmes un remède » à cette situation ? Ils ont promis, et à ce point de vue, » ils ont constitué un engagement extérieur vis-à-vis » des puissances européennes qui l'ont signé; ils ont » promis aux peuples de Pologne des institutions et une » représentation nationales. Mais à cette promesse leur y> texte ajoute immédiatement : <( d'après le mode d'eais-
r> tence poUiique que chacun des gouvernements auxquels y> ils appartiennent jugera utile et convenable de leur )) donner, » Cette phrase, qui réduisait la promesse à » une sorte de concession facultative dans son étendue, » a été Tobjet, entre les puissances, d'une discussion » indéfinie et jusqu'à présent sans solution. Pendant que » TEurope ou plutôt les puissances libérales de TEu- » rope disaient : Vous êtes obligés par les traités àcon- » stituer une représentation et une administration se- » parées et nationales, — on répondait : Oui, mais dans » le mode d'existence politique que nous jugerons utile » et convenable, et les détails ne sont qu'une question » intérieure qui ne regarde pas Tétranger. »
in. — a Les traités de 4845 ne sont pas une solution. Ils » ont posé la situation dans des termes qui ne peuvent y> coexister; ils ont accolé une nation qui avait joui des » libertés les plus extrêmes à une autre nation qui ne y> s'en doutait pas encore; ils ont placé sous le même » sceptre des hommes conseillant la liberté et la vou- » lant et des hommes qui l'ignoraient et ne la dési- » raient pas encore ; ils ont mis tout un peuple dans la )) condition forcée de s'insurger si les concessions pro- » mises étaient faibles, et si elles étaient larges, d'en » tirer plus de force encore pour l'insurrection. »
IV. — « Deux nations libérales, la France et l'Angle- » terre, de 1830 jusqu'à ce jour, ont, non pas simulta- » nément, mais séparément, agi et pratiqué cette poli- » tique d'observations, de conseils, de rappel aux trai-
» tés de 1815, dont on a beaucoup parlé dans la discus- » sion actuelle. Qu'a-t-elle produit? »
Si la (< politique d'observations, de conseils, de rappel aiLX traités de ^815y> n'a rien produit de 1830 au 18 mars 1863, après la dépêche du 17 février 1863, sur quoi, demanderons-nous à notre tour à M. Billault, sur quoi vous fondez-vous pour prétendre et pour espérer que cette politique que vous avez qualifiée, à la fin de votre discours, de « politique sensée et sérieuse, » par opposition à une autre politique que vous avez qualifiée de (< politique aventureuse et insensée, » sera plus efficace dans Tavenir qu*elle ne Ta été dans le passé ?
Au lieu de masquer sous Téclat de votre parole « une défaillance, » — nous vous empruntons l'expression, — pourquoi n'avoir pas eu la fermeté de lord John Russell, dont vous avez rapporté les paroles à la Chambre des communes le 26 mars 1 862 ?
Voici ces paroles telles qu'elles sont soulignées dans le Moniteur, soulignées probablement de votre main : a Jamais aucun homme d'État anglais ayant » rempli les fonctions de premier ministre n'a eu dans » l'idée de prêter une assistance matérielle aux Polo- » nais... Jamais aucun ministre n'a pensé que le devoir » de ce pays fût de s'interposer autrement que par » l'expression de ses opinions. »
A ces paroles, qui ne laissent la porte ouverte à aucune illusion, à aucune déception, pourquoi avoir ajouté devant le Sénat des ce paroles inutiles et des espérances vaines, » après avoir flétri devant le Corps
législatif les a espérances vaines et les paroles inutiles ? »
A ces mots résumant tout le discours du prince Napoléon : tt Agissez donc! agissez! » pourquoi ne pas vous être borné à renfermer tout votre discours dans ces mots qui le résument : « Nous n agirons pas ? »
N'eût-ce pas été plus loyal et plus humain ! Peut-on arrêter trop tôt l'effusion du sang ! Peut-on mettre trop vite un terme, d'une part, à une lutte désespérée; d'autre part, à une tuerie sauvage qui ferait douter de la civilisation, si les bulletins de ces hideux massacres ne nous étaient apportés chaque jour par le télégraphe électrique !
Que l'Angleterre et la France n'envoient pas une armée au secours de la Pologne contre la Russie, nous le comprenons; mais que l'Angleterre et la France n'aient pas encore l'une et l'autre rappelé de Saint-Pétersbourg leur ambassadeur, voilà ce que nous ne comprenons pas ! Demeurer les témoins des atrocités qui se commettent, c'est presque en devenir les complices.
Rappel de notre ambassadeur, au nom de la civilisation outragée, voilà ce que nous eussions fait si nous eussions eu l'honneur de nous appeler lord John Russell ou M. Drouyn de Lhuys ; simple rédacteur d'un journal, voilà ce que nous demandons.
Mais ce que nous demandons, on ne le fera même pas !
Obscurcir l'évidence est un travail que nous n'avons jamais entrepris de faire. N'est-ce pas celui que font les journaux qui prennent à tâche d'entretenir les illusions des malheureux et vaillants Polonais, en faisant luire à leurs yeux l'espoir d'une intervention armée de la France en Pologne, contre la Russie et même contre la Prusse, après les deux discours de M. Billault, le premier, le 6 mars 1863, au Corps législatif, le second, le 19 mars, au Sénat, et après le témoignage inaccoutumé d'approbation souveraine qui leur a été publiquement donné le 22 mars 1863 en tête du Moniteur? A quoi sert de faire des plans de guerre, de nouer, sur le papier, une alliance offensive et défensive entre la France, la Suède et le Danemark; de transporter, encore sur le papier, cinquante mille Français et cent mille fusils à Stockholm ; de les débarquer, toujours sur le papier, en Samogitie, si ce n'est à prolonger la lutte et l'effusion du sang ? Cette lutte désespérée et cette horrible effusion de sang n'ontelles pas déjà duré trop longtemps? De tels semblants d'humanité ne sont-ils pas de l'inhumanité, à moins qu'ils ne soient de l'habileté de journaliste ne pensant qu'à attiser, coûte que coûte, l'ardente curiosité de ses abonnés au massacre des Polonais. Mais ne serait-ce pas encore là de la cruauté ?
Braves Polonais, qui par yotre héroïsme nous feriez croire h la résurrection des nationalités, si nous pouvions croire à ce miracle, ne vous laissez pas tromper plus longtemps par ces lueurs de guerre que font briller à vos yeux de pacifiques journalistes ;' ils vous poussent vaillamment à la mort en^ écrivant doucettement leurs articles entre un bon déjeuner ei un bon dîner et à côté d'un bon lit. Le Moniteur a parlé. Tenezvous-en au Moniteur. N'y cherchez pas une autre pensée que celle qui s'y trouve si clairement exprimée.
A quoi sert de fermer les yeux à l'évidence? En existe-t-elle moins?
Il n'y a pour vous que cette alternative :
Ou la liberté par la paix, au même titre que les Autrichiens, les Prussiens et les Russes ;
Ou l'indépendance par la guerre, la France avec l'Italie et la Suède, mais sans l'Angleterre, se battant contre les Russes, les Prussiens et les Autrichiens.
Pauvres et chers Polonais, croyez-en notre longue expérience et notre sympathique sincérité, on vous abuse ! Cessez d'être les dupes de ces phrases involontairement cruelles dans lesquelles on moule que « la Pologne SERA, sans brûler une amorce ! »
La rive sur laquelle on vous pousse, jonchée de fleurs de rhétorique et de lieux communs, ne vous mène qu'à vous noyer dans votre propre sang !
Plus votre sang est généreux et plus il nous en coûte de le voir répandre pour l'unique satisfaction de discoureurs et de phraseurs qui font luire à vos yeux des
espérances qu'ils n'ont pas, qu'ils ne peuvent avoir !
Souffrez, souffrez que nous soyons avare de votre sang précieux et que nous vous disions : Dans les balances de la civilisation, le sang d'un martyr qui meurt sans se défendre pèse plus que le sang de dix mille combattants qui meurent en se défendant !
Les martyrs ont toujours fini par l'emporter. L'homme qui attend la mort sans se défendre est plus invincible que l'homme qui la reçoit en risquant de la donner. A la résistance armée il faut des armes, des munitions, des vivres ; à la résistance passive, il ne faut que résignation et patience.
L'insurrection armée transforme la résistance légitime. Ce n'est plus la résistance, c'est la guerre. Ce n'est plus l'opprimé contre l'oppresseur, c'est la force contre la force.
Rarement les insurrections armées réussissent à autre chose qu'à rendre plus lourdes et plus cruelles les dominations qu'elles entreprennent d'abattre.
A la place de l'empereur Alexandre, nous craindrions moins les combats du général Langiewicz que la démission en masse de tous les fonctionnaires polonais, démission dont viennent de prendre l'initiative et de donner l'exemple Mgr Felinski, archevêque et conseiller d'État; le comte Slarzenski, maréchal de la noblesse du gouvernement de Grodno; les maréchaux, les commissaires des élections de la noblesse, les juges arbitres et tous les principaux employés de Lithuanie.
Plus les démissionnaires seront nombreux et moins
sera grand le péri) auquel les exposera cette démission . Les prisons, même la transportation en Sibérie, ont heureusement des limites.
La grèye nationale appliquée aux fonctions publiques est un moyen dont on ne connaît pas encore toute la puissance. N'eût-il sur Tinsurrection armée que l'avantage de faire couler moins de sang, cet avantage suffirait pour lui mériter la préférence.