IL AGIRA
M. Coquille, reconnaissons-le, ne s'exprimerait pas plus pieusement que M. Plée et ne tiendrait pas un langage plus édifiant. Méritera d'être qualifié de mauvaise langue quiconque accusera désormais le Siècle de n'être pas le plus pieux des journaux. Jamais foi aura-t-elle été plus robuste et plus entière ?
A côté de ce langage illuminé du Sièck, celui de VUnim paraît terne et froid, ainsi qu'on va en juger :
« Si les négociations échouaient, et cette chance est plus qu'à prévoir, une guerre ne s'entamerait de la part de la France qu'en face de la Russie et de la Prusse unies, de l'Autriche hésitante et de l'Angleterre inactive, sinon hostile. Le seul appui possible, ce serait la révolution, qui est aux aguets, mais qui sait faire payer chèrement son concours. Il suffit d'énoncer ces conditions pour montrer dans quelles aventures l'Europe se trouverait lancée. Dieu garde notre pays de s'y livrer! Ah! quand on examine de près ces redoutables éventualités, combien ne ressent-on pas amèrement l'irrémédiable faiblesse où la négation du droit public et les dé&ances réciproques ont réduit l'Eupope! »
A lire ces lignes de M. de Riancey, il semblerait en vérité que le partage de la Pologne s'est consommé non le 7 septembre 1773, sous le règne du roi Louis XV, mais après la chute de la royauté en France.
Faut*il donc mettre sous les yeux de M. de Riancey la lettre que le dernier roi de Pologne écrivait à l'avant-demier roi de France par droit divin ? La voici :
Au roi de France.
« Varsovie, le 16 octobre 1172.
» Monsieur mon frère et cousin,
M La conservation du royaume de Pologne dans tous ses droits et son intégrité étant un objet auquel Votre Majesté se trouve intéressée par Jes engagements de sa couronne autant que par ses propres eon-
▼entiicet , je me sent obligé de lui Ciire part de la aanière U plus solennelle du péril et de la situation de eet État.
» Il vous est eonnu, sire, par quelle gradation d'évépemeuts et de malheurs les circonstances présentes ont été préparées et amenées au point oii elles sont aujourd'hui. Les provinces les plus vastes et les plus riches de la Pologne, envahies par les troupes de trois de ses voisins , ont déjà passé sous lear domination ou touchent au moment de subir cette destinée, — Nulle injure, nul otibli des engagements de la république et des lois de bon voisinage ne peuvent servir à jasti* fier cette usurpation t elle est le résultat de la force majeure dirigée par resprit d'ambition et la soif des conquêtes.
» Vous cesseriez , sire, d'être grand et généreux si tous pouviet voir d'un œil indifférent le malheur d'un État qui vous a de tout temps aimé , respecté , qui compte parmi ses rois un de vos prédécesseurs et qui s*est cru jusqu'à présent en sûreté contre les invasions étrangères, à l'abri de la garantie stipulée dans un traité solennel par le roi votre aïeul, de glorieuse mémoire.
» Je demande donc, en ma qualité de chef de la nation polonaise, et je réclame solennellement votre protection en sa faveur. Trop faible, tant par le nombre et la puissance de ses ennemis que par lef vices dp sa constitution et les troubles qui Tout déchirée, trop faible, dis-je, pour se secourir elle-même , elle va périr si TEurope l'abaudonne. — Le rang distingué que Votre Majesté tiept parmi ces souverains ne me permet pas de douter que Votre Majesté pe s'empressera d'anéantir ce système d'injustice, e( qi^^ les autres spuyeraius n'en recevront d'elle l'exemple et le signal.
» Plein de confiance dans la grandeur d'âme et la générosité de Votre Majesté , je suis , avec l'estime la plus parfaite , votre frère et eousin.
» STANISLAS-AUGUSTE, roi. »
Onze jours plus tard, le même roi Stanislas-Auguste» qirès avoir infructueusement écrit à son frère et cousin Louis XV, roi de France, écrivait à son autre frère, cousin et très-cher ami George III, roi d'Angleterre, cette autre lettre :
Au toi de la Grande-Bretagne,
« Stanislas- Auguste, par la grâce de Dieu, roi de Pologne, etc., etc., au sérénissime et très-puissant prince George III, par la même grâce roi de "la Grande-Bretagne , de France , d'Irlande , défenseur de la foi, duc de Brunswick et de Lunebourg, architrésorier et électeur du saint-empire romain, et notre frère, ceusin et Irèa^ber Ami, salut.
» Sérénissime et très-paiesant prince» fisèce et cousin et très-cher ami, » Gomme, au milita des périls qui meitœst notre fÊ^m rédoîle
à l'es^tr^mité, il ne noua reste plus que de pouvoir encore élever la voix et invoquer Iç secours des princes qui, par leur puissance, leurs ressources, leur sagesse et leur autorité, pèsent du plus grand poids dans la république chrétienne, nous avons recours à juste titre à Yotre Majesté, dont la personne royale réunit en elle tout ce qui peut porter assistance et consolation aux opprimés. Votre B^jes^é n'ignore pas déjà ce qu*ont fait dernièrement à notre égard ceux-là même que nous croyions les plus compatissants à nos malheurs et aux désajitres de ce royaume ébranlé, dévasté, presque épuisé par la guerre civile , les invasions étrangères, la peste enfin. Mais il n'était pas dans sa destinée que ce fût assez de malheurs. Des calamités inouïes nous étaient encore réservées. 11 a fallu que la Pologne, un^ observatrice aussi fidèle de la paix avec ses voisins, se vît, sans aucune dénonciation préalable de griefs, envahie avec violence et» sans nulle justification de titres , démembrée par ceux qui se proclamaient jusqu'à ce jour ses amis. Je ne sais, en vérité, si de tels actes nous causent plus de dommage et d'injure qu'à tous les autres royaumes.
» Sans doute , nous , Polonais , nous déplorons notre république mutilée dans ses plus belles provinces, notre territoire ravagé de fond en comble par des armées étrangères qui le parcourent sans relâche en tous sens, pillant et brigandant sur leur passage ; nous déplorons les droits les plus sacrés de voisinage foulés aux pieds, et, ce qui lest le plus inique, les traités les plus solennels, comme celui d'Oliva, de Velau, de Moscou de 1686, de Varsovie de 1767, non moins que les déclarations de 1764 et 1771, violés sans nul démérite de notre part. Mais l'Europe entière, si elle tarde à remédier à temps à ces calamités, du plus funeste auguré, infligées à la Pologne; l'Europe elle-même aura k se repentir, et trop tard, de tous les malheurs que son antipathique indifférence permet d'appesantir sur ee pays« A cet égard, mon devoir est d'avertir; celui de Votre Majesté de préserver.
» Votre Majesté règne sur cette même nation britannique c|iil , sauvegarde de l'équilibre européen, ponr sa défense, a deux fois dë|à dans ce siècle risqué ses armées et ses richesses, et qui certes ne voudrait pas soufFrir, après avoir prodigué son sang et ses trésors, que, par notre ruine, le danger s'approchât d'elle et des autres peuples. Or, entre tons les princes , c'est vous surtout , roi trèspuissant, dont je puis et je dois au plus juste titre implorer l'assistance , tant en mon nom qu'en celui du sénat. Votre Majesté commande à cette nation sage qui a entretenu de tout temps avec la Pologne, son émule en liberté et en noblesse, les relations les pins aiiectneuseB et les plus constantes. Le commeree avec la Pologne, aussi profitable que nécessaire à l'Europe , ne peut être assuré que par l'intégrité dé nos possessions et de nos droits; c'est ce que les Anglais comprennent parfaitement.
» Ainsi , vous ne considérerez pas avec indifférence notre fortune déplorable, aussi digne d'émouvoir des cœurs généreux, si vous vous souvenez des sentiments que Votre Majesté m'a témoignés et des relations amicales et constantes de nos peuples. Que l'affection unisse nos affaires comme elle a uni si fortement nos sentiments* Veuillez, roi très-puissant, en vertu de la haute sagesse et de l'autorité qui vous rend si considérable auprès des rois et des princes, daigner, en votre qualité de gardien et de garant du traité d'Oliva, vous montrer le protecteur bienveillant de notre cause et persuader aux cours de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de Berlin de suivre la voie de l'équité et d'abandonner leurs projets hostiles contre la Pologne , qui , à tant de titres, a si bien mérité de leur part. Quant k nous, conservant religieusement et à jamais le souvenir de la bienveillance royale de Votre Majesté, nous ne cesserons d'élever nos prières vers le Très-Haut, dispensateur des trônes, pour la conservation dès jours de Votre Majesté et pour la prospérité de son royaume.
» Fait à Varsovie, le 27 octobre 1772.
» De Votre Majesté le bon frère, cousin et ami.
» STANISLAS-AUGUSTE, roi. »
A cette lettre, le roi George III faisait la réponse suivante, digne en tout point de la politique évasive de lord Palmerslon et de la foi tranchante de M. Léon Plée :
« Saint-James, le 17 novembre 1773.
» Monsieur mon frère,
» Votre Majesté rend justice , dans sa lettre du 27 octobre, à mes sentiments au sujet de ses malheurs et de ceux de l'Etat. 11 y a bien longtemps que j'ai vu avec la douleur la plus extrême les maux qui entourent Votre Majesté et qui ont abîmé la Pologne. Je crains que ces malheurs ne soient arrhes au point de ne pouvoir être redressés que par le Tout^Puissant, et je ne vois pas d'autre intervention qui puisse y remédier. J'exercerais volontiers la mienne, si je voyais le moment qu'elle pourrait être utile.
» La justice doit être le guide invariable des souverains. Je voudrais bien supposer qu'elle ne les abandonne jamais. Mais si malheureusement des intérêts temporels l'emportent quelquefois sur elle, il faut espérer qu'elle reprendra toujours sa place dans des conjonctures plus favorables.
» La constance et la magnanimité de Votre Majesté ne peuvent que lui concilier l'estime et l'admiration universelles.
» Je suis, avec les sentiments de l'amitié la plus sincère, monsieur mon frère,
» De Votre Majesté le bon frère.
» GEORGi, roi. »
Après la lecture de ces lettres, nous le dei^audons à M. deRiancey, à quelle époque s'appliquent donc ces grandes phrases-là : < L'irrémédiable faiblesse où la négation du droit » public et les défiances réciproques ont réduit l'Europe ? » A quelle époque de la monarchie le droit public a-t-il existé qui fût plus efficacement qu'en 1863 protecteur de la faiblesse ? A quelle époque l'Europe n'a-t-elle pas toujours été en défiance d'elle-même ?
Impartialité est justice. C'est justice de rappeler ici que du moins l'Assemblée constituante de 1848 vota, sans discussion et à l'unanimité, le 23 juin 1848, l'ordre du jour suivant présenté par le comité des affaires étrangères , dont M. Drouyn de Lhuys était le président rapporteur :
« L'Assemblée nationale invite la commission executive à continuer de prendre pour règle de sa conduite les vœux unanimes de l'Assemblée, résumés dans ces mots : Pacte fraternel avec l'Allemagne, reconstitution de la Pologne indépendante et Uhre, affranchissement de l'Italie. »
La république, si elle eût duré, eût-elle été au delà d'un vœu et d'un vote? C*est ce que nul ne saurait dire, ni affirmativement ni négativement. Mais le vote unanime du 23 juin 1848 n'en reste pas moins acquis à l'honneur de son nom, comme le silence absolu opposé à la lettre du roi Stanislas-Auguste par le roi Louis XY est acquis à la honte de son règne. M. Henri de Riancey ferait donc sagement d'être plus réservé dans son langage obscur et dans sa glorification d'un droit public dont on ohercherait vainement les traces dans l'histoire monarchique de la France et de l'Europe.
Finissons-en avec les phrases gonflées de vent, qu'elles soient signées Henri de Riancey ou Paulin Limayrac !
Maintenant qu'a sonné l'heure cruelle des mécomptes, pauvres Polonais abusés, reconnaissez-vous qu'il eût mieux valu que journalistes et orateurs, diplomates et souverains, se fussent tous unis pour faire entendre à l'empereur Alexandre, qui l'eût favorablement accueilli, ce même cri :
La Pologne libre dans la Russie libre !