LA RÉPONSE RUSSB DU 14 JUILLET
23 juillet 1863.
A quoi sert de prévoir et de prédire avec la plus rigoilr reuse exactitude ce qui arrivera? Si clairement qu'où ait montré que les illusions n'étaient que des illusions , cela jie sert même pas à amortir le choc des déceptions. Il semble que la réponse dU prince Gortchakdff ne sôtt f^ais celle à laquelle on devait s'attendre ! Il semble qii'il lui étail possible d'en faire une différente !• Il semble qu'il dépendait de lui de donner satisfaction aux réclamations de FAngleterres, de l'Autriche et de la France en faveur de la Pologne! Il semble que la diplomatie n'avait qu'à rédiger des dépêches pour changer le cours des choses ! Il suffisait cependant de lire et d'étudier les traités, notes, correspondances ^ etc.; auxquels la Pologne a donné lieu pou|* acquérir la certitude qu'il n'y avait pas à espérer d'autre dénoûment que celui qui a l'air de surprendre tout Je monde , et que sifflent ^ outrance le Siècle et le Journal des Débats, ï Opinion nationak et la France, ce journal qui depuis quatre mois berçait ses lecteurs de la croyance que la pression diplomatique, exercée par l'Angleterre , l'Autriche et la France, aboutirait sans guerre à la délivrance de la Polc^ne et à son indépendance !
Sortant du vague dans lequel elle se complaît d'ordinaire, la France déclare ce qui suit :
« Nous n'hésitons ptis à dire que la riéponse russe, telle qu'elle est
lénattlé«y «8t iutccepttble. Nous sommaB èfttt d'ayance ^'elle m ieim acceptée si à Londres, ni à Yienne, m k Pari$, »
n ne faut pas tomber d'une illusion dans une autre, car ce serait double déception! S'il était vrai que, « telle qu'elle est formulée, la réponse russe fût inacceptable », ce serait la guerre, et oh devrait, sans perdre de temps, la regardei* en face et de tous ses côtés. Mais alors ce ferait la France qui aurait fait fausse route en s' engageant dans des négociations sans issue, et ce serait Y Opinion nationale qui aurait indiqué le vrai chemin en montrant du doigt, sur la carte d'Europe, il y a quelques mois, les ilotes de la Samogitie; mais alors ce serait M. Biilault qui aurait eu tort en tenant le langage qu'il a tenu, le 19 mars 1863, devant le Sénat, et ce serait le prince Napoléon qui aurait eu raison lorsque sa voix vibrante et convaincue poussait ce cri répété : « Agissez donb! » agissez ! »
Dans ce cas, que faudrait-il penser de là lettre du 22 màH 1863 insérée en tête du Moniteur?
Gomme l'homme aveuglé par la peur s'attache à tout, sans distinguer entre ce qui résisté et ce qili cède, le ConlKtutionnel s'accroche misérablement à une correspotidanee de Berlin, où il est dit :
Zi juiUet ]S6d.
« En tenant compte des relatioi|s Intimes qui existent entre Berlin et Saint-Pétersbourg, on est porté à croire que Ton ne regarde pas ici comme définitif le refus de ih tlussie d'accorder l'armistice et la conférence ûd hœ. Le refus de la Russie p'aurait done d'autre hm que de sauver les apparences et de mettre l'entente des trois puissances à l'épreuve, if
Groire que la Russie changera de langage, croire que la Russie accordera raitnistice dont elle a démontré irréfutablement l'impossibilité, c'est se leurrer; c'est leurrer ses lecteurs d'un faux espoir; c'est déchoir du rang de journal sérieux pour tomber à l'état de ces feuilles auxquelles le Parisien a donné le nom de l'hydrobate qui baii)ote dans les mares. Est-ce que la dépêche du 14 juillet 1863, signée
Grortchakoff, contredit celle du 17 février précédent, citée par M. Billault dans son discours du 19 mars? Est-ce qu'elles ne se corroborent point l'une l'autre ?
Soyons donc sérieux! soyons donc sincères! Sachons donc ce que nous voulons et osons le dire! Voulons-nous le rétablissement de la Pologne au prix de la guerre et au risque, pour la France, d*ètre seule, toute seule, à la soutenir? alors disons-le et préparons - nous-y ouvertement, activement. La guerre est une politique détestable, selon nous, mais enfin si cette politique a ses périls, elle peut avoir aussi ses avantages. Ne voulons -nous pas le rétablissement de la Pologne à ce prix et à ce risque? alors disonsle, crions-le sans ambages et sans retard, afin que ce cri retentissant fasse ce que la diplomatie voulait que fit l'armistice ; afin que ce cri^ décourageant l'insurrection , arrête l'effusion du sang et hâte le jour d'une amnistie sans conditions et sans réserve !
Finissons-en avec ce qui est le contraire de toute politique, finissons-en avec l'absence de décision! Vouloir et ne pas vouloir est pire encore que vouloir et ne pas pouvoir. Si nous ne voulons pas la guerre , ne disons pas que la dernière dépèche du prince Gortchakoff est une < raillerie » ; reconnaissons au contraire qu'elle est sérieuse, très-sérieuse ; ayons la bonne foi d'en convenir hautement. Une preuve qu'elle est sérieuse, ce sera la difficulté que M. Drouyn de Lhuys, si habile qu'il soit, aura d'y répondre victorieusement. Une preuve qu'elle est ce qu'elle devait être, c'est que, se mettant par la pensée à la place du prince Gortchakoff, on cherche en vain quelle réponse plus solide et moins blessante on eût pu faire. Non, non, cette réponse n'est pas une raillerie; elle est l'expression juste d'une situation ' grave qu'il n'est pas au pouvoir du prince Gortchakoff de changer.
Cette situation ne peut finir que par la guerre, ou par le retour aux paroles prononcées par M. Billault sur les bancs du Corps législatif, le 6 mars 1863.
Quand on a dévié dé la voie ëtqu*on veut la reprendre,. U n'y a qu'une façon de le faire, c'est de revenir sur ses pas; Toute hésitation qu'on y met est du temps qu'on perd ajouté, à du temps qu'on a perdu.
27 juillet 1863.
M. Paulin Limayrac essaye', dans le CùnsiUuticnnel; dé' réfuter la dépèche du prince Gortchakoff. Nous ne dirons pas que cette réfutation est faible; nous dirons seuleinem qu'elle prouve que là où manquent de: bonnes raisons, le. talent de l'écrivain ne saurait pas plus en trouver que la) patience du pécheur ne saurait attraper des poissons dans une rivière où il n'y en a pas. Le proverbe à 1! usage defc rois* : . « Où il n'y a rien, le roi perd sesdroits », s'applique, avec • la même vérité aux écrivains : Où la raison manque, le talent ne peut la mettre.
Il y avait deux façons de considérer la réponse du prince Gortchakoff :
La considérer comme. ironique, c'était la, rendre bles^ifte pour la France et pousser à la guerre. r •
La considérer comme sérieuse, c'était écarter d'elle toute intention, toute signiification blessante, et affermir la pai:^;
Lorsque le Pays et le Coiw^tïu*ionn«/ auront achevé. la. réfutation qu'ils oiit entreprise, nous leur montrerons ^que s'ils savent écrire ils ne savent point lire, car s'ils ayaient.su, lire la dépèche du prince Gortchakoff, ils y eussent. vu qpe ce qu'il propose dans le seizième paragraphe — l'entente j9r/alabU avec le cabinet de Vienne et de Berlin -r- était la garau;-, tie la plus formelle de la sincérité et de la droiture de ses. intentions, et que, loin de repousser cette. proposition, l'Angleterre et la France eussent dû s'empresser de l'acçeplier.
La hâte que l'Autriche a mise à la rejeter serait trèçsuspecte à nos yeux, si nous avions l'honneur d'être ministre
des affaires étrangères de France à la place de M. Drouyn de Lhuys« n faut toujours se défier de tout ce qui est exagéré. Est-ce que si la Yénétie se soulevait, rAutriche agirait autrement en Yénétie que la Russie en Pologne ? Les massacres de la Hongrie et de la Galllcie sont-ils donc si loin de nous f C'est ici le cas de rappeler au comte de Rechberg ces paroles du prince de Mettemich à sir G. H. Seymour :
ff La sûreté de jugement, qui est Félément primordial de l'art du négociateur, ne s'acquiert que lorsqu'on a pris l'habitude de ne point s'arrêter à la surface, mais de descendre au fond dks choses ; c'est là et non ailleurs que se trowe la vérité, »
En nous conformant à ce précepte, nous ne changerons rien à notre habitude. Le Constitutionnel et le Pays se sont arrêtés à la surface ; nous ne nous 7 arrêterons pas , nous descendrons au fond des choses. Alors on verra jusqu'à quel point s'est égarée une presse plus impressionnable que réfléchie, plus superficielle que profonde, plus arriérée qu'aTancée et plus susceptible que aère.
27 joiUet 1863.
n s'agit de la paix ou de la guerre.
Insistons donc.
Nous venons défendre hautement la dépêche du prince GortchakofiT au baron de Budberg, datée du 14 juillet, et remise & M. Drouyn de Lhuys le vendredi 17 juillet.
Nous ne venons pas la défendre contre le Pays et Iç Constitutionnel, qui ne Font pas même entamée ; nous venons la défendre contre les impressions de M. le duc de Montebello et contre les émotions de lord Napier, que ses deux dépêches, coup sur coup, du même jour, samedi 18 juillet, nous montrent tout effaré et presque éperdu.
Pourquoi donc cette émotion si vive 1 — Premièrement, parce que le prince Gortchakoff n'admet pas l'armistice qu'on savait qu'il n'accepterait point, qu'il ne pouvait point
accepter. Deuxièmement, parce qiie le prince Gortchakoff pense qu'une entente préalable entre l'Autriche, la Prusse et la Russie était utile, nécessaire, avant d'appeler l'Angleterre, la France et les autres puissances signataires de l'acte général de Vienne, du 27 mai/ 9 juin 1815, « à apprécier y> jusqu'où ces résolutions, qui contiendraient une application » PRATIQUE des Six Points seraient conformes à V esprit et au texte » du traité de Vienne, » (1)
Nous regrettons d'avoir à le dire , mais les deux dépèches de lord Napier nous paraissent exactement de la même force que les deux articles de MM. Villars, secrétaire de la rédaction du Pays, et Limayrac, rédacteur en chef du ConstitutiûnneL
Allons donc au « fond des choses », ainsi que le recommandait le prince de Metternich à sir G. H. Seymour, et que nous avons promis de le faire.
Mais, avant tout, commençons par constater que les deux dépèches convulsives de lord Napier, en date du 18 juillet, n'ont jeté le trouble ni dans l'esprit de lord John Russell ni dans l'esprit de lord Palmerston , car le langage que le premier a tenu, le 24 juillet, à la Chambre des lords et que le second a corroboré, le 25 juillet, à la Chambre des^com* munes, est exactement pareil au langage que les deux lords avaient toujours tenu précédemment. Il perce même une pointe de satisfaction dans ce passage du dernier discours de lord Palmerston :
« Une grande démarche a déjà été faite. Jusqu'à présent, la Russie avait prétendu que Tinsurrection de 1831 Pavait délivrée de toutes les obligations du traité de Vienne et qu'elle pouvait traiter la Pologne comme sa conquête. Maintenant la Russie admbt le droit des puissances signataires des traités de Vienne d'intervenir dans les limites de ces traités. »
Ce calme mélangé de satisfaction de la part du cabinet anglais étant préalablement constaté, passons à la démonstration promise.
(1) Expressions textuelles de la dépêche n" 2 de lord Napier.
La réponse du prince Gortehakoff au cabinet français se compose de vingt-deux paragraphes dont nous avons lu et relu, pesé et souligné tous les mots, en en cherchant un seul, sans pouvoir le trouver, qui trahît une intention blessante ou ironique, discrètement transparente ou habilement voilée.
Si un mot suspect, si un mot douteux s'était , volontairement ou involontairement, glissé dans la dépêche aussi superficiellement que faussement qualifiée de « raillerie », certes le Pays, le Constitutionnel, la Patrie, \ Opinion nationale, le Siècle, le Journal des Débats n'eussent pas manqué de le citer, de le relever, de le mettre en montre ! Si c'est par omission qu'ils ne l'ont pas relevé, qu'ils le relèvent donc ! Nous les en défions,
La forme demeurant irréprochable, examinons le fond.
Le premier paragraphe est un simple accusé de réception.
Le deuxième rend cordialement justice aux sentiments de l'empereur Napoléon III, qui, de son côté a rendu cordialement justice aux sentiments de l'empereur Alexandre II.
Le troisième revêt « la forme la plus amicale », expression qu'il emploie.
Le quatrième constate un fait indéniable , c'est que « l'un » des principaux foyers de l'agitation polonaise se trouve à » Paris même ». L'émigration polonaise s'honore de ce dont l'accuse le gouvernement russe. Nier le fait, ce serait donc la blesser.
Le cinquième déclare que, sans cette influence exercée de Paris par l'émigration polonaise , « la source d'agitation se » serait éteinte devant l'indifférence ou la répulsion des » masses ». Or il est incontestable que la masse des paysans n'a pas pris part à l'insurrection , et que Varsovie n'a pas tenté de faire une seule barricade.
Le sixième, après avoir fait cette concession, concession que nous repoussons énergiquement, à savoir : que « lors- » que l'ordre est gravement troublé dans un pays, les États » voisins ne sauraient y rester indifférents », fait cette réserve : « Nous devons exclure même d'un échange d'idées
» amical toute allusion à des parties de Tempire russe aux- » (^lelles ne s'applique aucune stipulation particulière d'un » acte international quelconque. » Nous ne croyons pas qu'il soit possible de qualifier cette réserve d'exagérée.
Le septième constate « avec satisfaction j> que les idées qui font l'objet des Six Points consignés dans la dépêche en date du 17 juin, de M. Drouyn de Lhuys, sont « dans la » direction des intentions de V empereur Alexandre ». Donc, point de désaccord entre les deux cabinets français et russe sur ce qui doit être considéré comme le principal, si nous sommes sincères, et il est impossible de supposer que nous ne le soyons pas.
Le huitième rappelle, ce qui est parfaitement vrai (voir le discours de M. Billault du 6 février 1863 et la dépêche d« M.DrouyndeLhuysdulS février à M. le duc de Montebello), que justice a été hautement et publiquement rendue par le cabinet français à plusieurs des mesures dont le gouvernement russe avait déjà pris l'initiative.
Le neuvième est un aveu que, tout en poursuivant son plan, la Russie ne s'abuse pas, et qu'elle sait fort bien que toutes les satisfactions données à la Pologne seront sans efficacité, car elles n'auront pas pour résultat de la pacifier moralement. Sur ce point, ce ne sera pas l'Autriche occupant la Vénétie qui contredira la Russie, ce ne sera pas non plus le comité central français pour la cause polonaise s'exprimant dernièrement ainsi : « Us n'ont qu'un seul cri : » La Pologne tout entière ! la Pologne de 1772 ! »
Le dixième dit que « ce ne sont certainement pas les » nuances plus ou moins prononcées que les six articles » mentionnés dans la dépêche de M. Drouyn de Lhuys » apportent dans l'amnistie, l'autonomie administrative et » la représentation nationale déjà introduites en partie dans » le royaume qui feront tomber les armes des mains des insurgés t>, La parfaite exactitude de ce que dit le prince Gorlchakofî en ces ternies que nous venons de rappeler a pour garanties , d'abord les paroles ci-dessus du comité central; puis celles-ci
du comte André Zamoyski, remettant, le 14 septembre 1862, au grand-duc Constantin, une adresse où se trouvait ce passage : « Polonais, nous ne pouvons appuyer le gouverne- » ment que quand ce gouvernement sera polonais et quand toutes » les provinces qui composent notre patrie seront réunies en- » semble et jouiront d'une constitution et d'institutions » libres » ; et enfin celles-là de M. Ladislas Mickiewicz : « ... Le marquis Wielopolski représente cette idée, que la » Pologne doit s* administrer elle-même sans cesser de faire partie » intégrante de l'empire de Russie. Cette hérésie contre le prin- » cipe de la nationalité polonaise a naturellement éloigné » de lui les Polonais. »
Le onzième et le douzième mettent à ^our l'impossibilité d'un statu quo militaire, quand le gouvernement français n'apporte même pas, ne peut pas apporter au gouvernement russe la garantie matérielle que ce statu quo serait observé par les bandes armées dispersées dans les forêts. Est-ce que le gouvernement français peut se porter fort pour le comité national, pour un comité invisible et insaisissable qui, pour se contredir/e du jour au lendemain, n'aurait besoin que d'annoncer qu'il vient d'être changé? En vérité, il faut convenir que, sur ce point, lord John Russell et M. Drouyn de Lhuys ont fait au prince Gortchakoff la partie trop facile et trop belle.
Le treizième est important ; le treizième est celui dont lord Palmerston, à la Chambre des communes, a triomphé comme d'une victoire diplomatique remportée par le cabinet anglais; il reconnaît hautement « aux puissances signataires » de l'acte général de Vienne du 27 mai/ 9 juin 1815 le » DROIT d'interpréter, selon leur conviction , les termes de la » transaction à laquelle ils ont concouru » .
Le quatorzième n'est pas moins important que le treizième ; il liçnt la porte toute grande ouverte aux idées qui seraient émises dans un esprit de conciliation sur l'article !«' du susdit traité dont lord Heytesbury, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, disait le 1« octobre 1831, écri-
vant à lord Palmerston : « Les stipulations du traité de » Vienne sont d'une nature si vague et si générale, qu'un » changement complet et radical pourrait être apporté à » la condition politique de la Pologne sans qu'aucune de » ces stipulations eût été violée... Elles se réduisent à peu de » chose ou à rien. »
Le quinzième, le seizième et le dix-septième sont cent qui ont motivé la dépèche du cabinet autrichien ( dépêche du 19 juillet du comte de Budberg au prince de Afetternich à Paris et au comte d'Apponyi à Londres ) , dépêche trop précipitée pour n'être pas suspecte; ce sont ceux que doivent surtout battre en brèche les réponses de M. Drouyn de Lhuys et de lord John Russell; ce sont eeux qui ont si vivement ému et indigné à Paris la presse unanime, qu'elle en a perdu la voix ; ce sont ceux que nous venons tout particulièrement défendre, parce que c'est en eux que nous trouvons la preuve certaine de la sincérité et de la loyauté du prince GrortchakofT dans b. négociation ouverte. Précisons, afin de rendre la tâche plus facile à nos contradicteurs, s'ils perfflstent dans leur opinion. Que proposent les trois para* graphes accusés, sinon coupables, du crime d'offense à la majesté diplomatique de l'Angleterre, de l'Autriche et de la France? Ils proposent, sans l'imposer, une entente PRÉALABLE entre les trois cabinets autrichien , prussien et russe, à l'effet de se mettre d'accord sur « les détails admi- » nistratifs et les arrangements extérieurs devant mettre les » stipulations des traités de 1815 en harmonie avec les nécessités » présentes et les progrès do temps » . Le DROIT d'interpréter selon leur conviction les termes de l'acte général de Vienne du 27 mai / 9 juin 1815 étant toujours réservé aux puissances signataires du susdit acte. Or de quoi s'agit-il dans les Six Points \ Rappelons-les encore une fois.
Il s'agît :
1? De Famnislie;
2« D'une représentation nationale avec des pouvoirs sem-
blables à ceux qui sont déterminés par la Ghaiie du 15/27 novembre 1815;
3« De la nomination de Polonais aux fonctions. publiques, de manière à former une administration distincte et nationale ;
4« De la liberté de conscience pleine et entière ;
5* De l'usage exclusif de la langue polonaise comme langue officielle ;
6» De l'établissement d'un système de recrutement régulier et légal >^
Oui ou non, ne sont-ce pas là des arrangements intérieurs et des détails administratifs qui vaudront surtout par la conscience et par la persévérance qui présideront à leur application ? Oui ou non, ne sonl-ce pas là des arrangements intérieurs et des détails administratifs qui vaudront et qui dureront en raison de Taccord, en raison de l'unité qui auront été établis et qui existeront entre les trois puissances qui se sont partagé l'ancien royaume de Pologne, de telle sorte que le Polonais sujet russe n'ait rien à envier au Polonais sujet autrichien ou sujet prussien, et réciproquement, et que les mêmes garanties exactement les protègent dans le duché de Varsovie, dans le grand-duché de Posen, en» Gallicie et dans l'État de Cracovie ? Si le prince Gortchakoff n'eût pas été sincère, s'il n'eût voulu donner à l'Europe et à la civilisation qu'une satisfaction plus apparente que réelle, moins durable qu'instantanée, qu'eûl-il fait ? Il se fût empressé d'accepter la conférence à huit qui lui était proposée. On se fût réunis; on eût longuement, très-longuement discuté et délibéré sur des questions préliminaires; on se fût divisés; on eût rédigé procès-verbaux sur procès- verbaux ; on eût expédié dans toutes les directions, au nord et au sud, à l'est et à l'ouest, dépèches et courriers; on eût attendu les réponses; la Russie eût récriminé contre l'Autriche, l'Autriche eût essayé de se défendre conlre la Russie; mais quand les parties en seraient venues à la création du précédent dangereux signalé dans le quinzième paragraphe de la
dépêche du prince Gortchakoff, Autriche , Prusse et Russie se fussent retrouvées d'accord pour repousser toute ingérence directe, unique raison d'être cependant de la conférence à huit. En effet, le moyen d'admettre que l'Angleterre et la France, pour ne nommer que ces deux seules puissances, auraient le droit d'aller surveiller en Russie comment l'amnistie accordée aux Polonais était appliquée (1'' point); comment fonctionnait la représentation nationale (2« point); combien il y avait de fonctionnaires publics en Pologne qui ne fussent pas Polonais (3« point) ; si la liberté de conscience, qui n'est pleine et entière ni en France ni en Angleterre, était entière et pleine en Pologne (4« point) ; s'il n'y avait pas un percepteur, un juge ou un instituteur qui parlassent russe (5" point) ; si le système de recrutement, légalement établi, n'était pas administrativenlent éludé (6* point); le moyen d'admettre pareille immixtion sans admettre également que la Russie ou que la Prusse, môme l'Angleterre, même la France, puissances intervenantes à la conférence proposée, aient le même droit de surveillance et d'ingérence en Autriche ?
Admis, ce droit d'ingérence eût été indivisible; appliqué à la Russie, il eût été applicable à la Prusse ; applicable à la Prusse et à la Russie, il eût été applicable à l'Autriche, et réciproquement. Il eût été la source de complications sans nombre et de difficultés sans fin.
Tôt ou tard, inévitablement, ce droit d'ingérence, s'il ne fût pas tombé en désuétude, eût allumé la guerre, dont à défaut de motif il eût été le prétexte. Le prince Gortchakoff a donc sagement fait de le repousser avec une franchise qui l'honore à nos yeux, car franchise est présomption de loyauté. Si le prince Gortchakoff n'eût rien voulu faire pour la Pologfae, il eût refusé l'armistice et admis la conférence avant entente préalable entre l'Autriche, la Prusse et la Russie. Refusant la conférence en même temps que l'armistice, nous trouvons dans ce refus la preuve manifeste que le gouvernement russe est sincèrement et ferme-
ment disposé à faire, pour pacifier moralement les provinces polonaises, autant, sinon plus, que ce que TAutriche et la Prusse ont fait pour les leurs. N'en déplaise à M. le comte de Rechberg, qui, sur ce point, s'est montré inférieur au prince Gortchakoflf, l'entente préalable entre les trois gouvernements russe, prussien et autrichien est le seul moyen pratique d'atteindre à la réalisation des Six Points, but qu'on se propose. Tout autre moyen serait chimérique $ tout autre moyen serait mensonger; tout autre moyen ne serait qu'une apparence et non pas une réalité; tout autre moyen enfin, ne serait qu'une phrase de chancellerie. N'en déplaise pareillement à M. E. Villars, secrétaire de la rédaction du Pays, et à M. Paulin Limayrac, rédacteur en chef du Constitutionnel, le moyen pratique proposé par le prince GortchakofT a deux avantages : premièrement, il donne satisfaction aux sentiments d'humanité et de sympathie de l'Angleterre et de la France , sentiments que nous partageons ; deuxièmement, il ne compromet pas la France et l'Angleterre dans une ingérence dangereuse ; il ne les érige pas en haute cour de justice permanente à la barre de laquelle les Polonais viendraient citer, à tour de rôle, tantôt l'Autriche, tantôt la Prusse et tantôt la Russie, et peut-être toutes les trois simultanément.
Si ces explications sommaires sur les quinzième, seizième et dix-septième paragraphes ne suffisent point à MM. Limayrac et Villars, qu'ils le disent! nous les compléterons.
Le dix-huitième exprime les douloureuses préoccupations du gouvernement russe en des termes qui ne peuvent point n'être pas vrais.
Le dix-neuvième dit, avec raison, « qu'en dehors de ces » éléments indispensables d'une solution pratique, il ne peut » y avoir que des malentendus dangereux pour l'avenir du » royaume de Pologne et pour la paix générale ». Si l'on rapproche cette phrase pacifique de la phrase comminatoire de la dépêche du 17 juin, de M. Drfiuyn de Lhuys : 9 Cette question soustraite au jugement de la force, qui la tran-
» GHERAiT peut-être sans la résoudre... », l'avantage de la modération, ayons l'impartialité de le reconnaître, demeure à la dépêche russe sur la dépêche française.
Le vingtième est un appel réitéré à l'entente de « tous les » cabinets ».
Le vingt et unième est l'expression du « désir d'arriver à » cette entente par des explications amicales ». (Le mot amical se trouve répété presque dans chaque paragraphe. ) Il y est dit : « Les nuances qui séparent nos mutuelles appré- » dations ne sont pas tellement prononcées que nous devions » renoncer à cet espoir. » Nous avons souligné le mot nuances, parce qu'il a été l'objet devant nous d'une sortie véhémente, éloquente, indignée; ajoutons: injuste; car c'est à peine si des nuances séparent le gouvernement russe chargé d'appliquer, du gouvernement français n'ayant qu'à conseiller, la part étant équilablement faite entre la facilité de conseiller et la difficulté d'appliquer. La preuve de la vérité de ce que nous venons de dire se trouve, premièrement, dans cette déclaration de M. Billaull : « Le gouverne- » ment français pense que l'autonomie de la Pologne aurait » plus à attendre des sentiments généreux et libéraux de » l'empereur actuel de Russie que d'une tentative insurrec- » tionnelle... » (Corps législatif, 6 février 1863); deuxièmement, dans cette dépèche de M. Drouyn de Lhuys à M. le duc de Montebello : « Depuis l'avènement de l'empereur Alexan- » dre, de grands progrès se sont accomplis en Russie. Nous » avons été les premiers à y applaudir et à rendre hommage » à une politique libérale. » L'esprit libéral de l'empereur Alexandre étant attesté non-seulement par l'abolition du servage en Russie, mais encore par l'abolition, dès 1859, en Pologne, de l'ancienne loi de recrutement, par l'ukase du 14 mars 1861, par les ukases du 8 juin 1862, nommant le grand-duc Constantin vice-roi de Pologne et le marquis Wielopolski chef du gouvernement civil en Pologne , le mot « nuances » employé par le prince Gortchakoff n'a donc rien qui permette avec fondement de le qualifier de dérisoire.
Le vingt- deuxième et dernier paragraphe se borne à prescrire de donner lecture et de laisser copie à M. Droiiyn de Lhuys de la dépêche du prince Gortchakofî. Il nous a suffi d'analyser cette dépèche paragraphe par paragraphe pour que cette analyse rendît toute défense superflue.
29 juiUet 1863.
Ne pouvant trouver un mot, un seul mot à reprendre à la dépèche du prince Gortchakoff , dont nous avons analysé les vingt-deux paragraphes, que font les aventureux qui appellent la guerre et les peureux qui la craignent, autre façon de rappeler? — Ils supposent ce qui n'est pas. Ainsi ils disent, répètent, colportent, affirment que le quatorzième paragraphe de la dépêche, ainsi conçu : « Bien que tout ait été » dit sur l'article 1*' du traité du 27 mai j 9 juin 1815 sans ame- » ner de résultat pratique , nous sommes toujours disposés > à accueillir dans un esprit de conciliation et d'égards les » idées qui nous seraient communiquées dans la voie ordi- » naire des relations diplomatiques » , renferme une allusion blessante contre la dynastie napoléonienne , en ce que l'article 1« du traité du 27 mai / 9 juin 1815, rappelé dans la dépèche du prince Gorlchakofif, est celui par lequel Napoléon Buonaparte et sa famille ont été exclus à perpétuité du pouvoir suprême en France. Eh bien ! voici comment l'ignorance qui ne doute de rien en impose à la crédulité qui croit tout.
Commençons par citer ici tout entier et textuellement l'article !•' du traité du 27 mai / 9 juin 1815, qu'il est bon de remettre de temps en temps sous tous les yeux et dans toutes les mains :
ft ART. l*^ Le duché de Varsovie, à rexception des provinces et districts dont il a été autrement disposé dans les articles suivants, est réuni à Teinpire de Russie. Il y sera lié irrévocablement par sa constitution, pour être possédé par S. M. Tempereur de toutes les Russies, ses héritiers et successeurs à perpétuité. Sa Majesté Impériale
se réserve de donner à cet État, jouissa?(t d'dmb administration distincte, Textension intérieure qu'elle jugera convenable. Elle prendra avec ses autres titres celui de czar, roi de Pologne, conformément au protocole usité et consacré pour les titres attachés à ses autres pos« sessions.
)> Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de TAutriche et de la Prusse obtiendront une représentation et des institutions nationales, réglées éP après le mode d'existence politique que chacun des goûter" nemetUs auxquels ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder. »
On le voit, dans cet article 1«' de l'acte du 27 mai / 9 juin 1815, signé à Vienne, ne se trouve pas le nom de Napoléon Buonaparte; où il se trouve, c'est dans l'article 2 du Traité d^ alliance entre les cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, signé à Paris le 20 novembre 1815 et rédigé en ces termes :
a ART. 2. S'étant engagées dans la guerre qui vient de finir pour maintenir inviolables les arrangements arrêtés à Paris, Tannée dernière, pour la sûreté et l'intérêt de l'Europe, les hautes parties contractantes ont jugé convenable de renouveler, par le présent acte, et de confirmer comme mutuellement obligatoires lesdits arrangements , et particulièrement ceux par lesquels Napoléon Buonaparte et sa famille, ensuite du traité du 11 avril 1814 (i), ont été exclus à perpétuité du pouvoir suprême en France, laquelle exclusion les puis ' sances contractantes s'engagent, par le présent acte, à maintenir en pleine vigueur, et, s'il était nécessaire, avec toutes leurs for ces, »
C'est ainsi que les commentateurs des traités de Marlens qui hantent la Bourse confondent l'article 1*"' du traité signé à Vienne le 9 juin 1815, dont parle le prince Gorlchakofif,
(I) Le traiié du 11 avril 1814 est celai où il est dit :
« aut. l*^ L'empereur Napoléon renonce, pour lai et ses successeurs et descendants, ainsi que pour chacun des membres de sa famille, à tout droit de souveraineté et de domination tant sur l'empire français et le royaume d'Italie que sur tout antre pays. «
L'acte de renonciation est conçu en ces termes :
« Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, Tempereur Napoléon , fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et ses héritiers, aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de la France.
» Fait au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.