L^ACTION DIPLOMATIQUE
Curieux à lire sont les journaux français pour Tobservateurqui ne se paie pas de mots creux, d'illusions vaines, d'informations fausses et de conjectures contradictoires !
Tous les soirs, la Patrie annonce que les négociations entre les cabinets de Paris, deLondreset de Vienne se poursuivent activement et sont sur le point d aboutir. A quoi ? C'est ce que la Patrie n'ose pas articuler, quoiqu'elle pousse énergiquement à l'intervention armée de l'Angleterre, de l'Autriche et de la France contre la Prusse et la Russie.
La France, ce démembrement de la Patrie, — car personne n'ignore que M. de La Guéronnière, assis sur un nuage , dirigeait la Patrie avant de diriger la France, — est pour l'action diplomatique contre l'action militaire. Régulièrement, chaque lendemain, la France ne manque pas de réfuter l'article belliqueux qui a paru la veille dans la Patrie. Il faut être équita-
ble et reconnaître que toutes les raisons données par la France pour écarter Fintervention armée quotidiennement réclamée par la Patrie... sont aussi concluantes que sont péremptoires les raisons données par la Patrie pour écarter Tintervention diplomatique amoureusement caressée par la France.
Les autres journaux, vrais moutons de Panurge, se divisent en deux bandes : ceux qui sautent timidement à la suite de la France, et ceux qui sautent hardiment à la suite de la Patrie ; ceux qui croient à l'influence de la diplomatie, et ceux qui ne croient qu'à la puissance du caiion.
Qu'ils sautent ! qu'ils sautent ! le canon ne tonnera pas, et la diplomatie n'aboutira pas.
L'empereur de Russie répondra ce que répondraient à sa place l'empereur d'Autriche s'il s'agissait de la Hongrie soulevée ; la reine d'Angleterre s'il s'agissait de llrlande affamée ; l'empereur des Français s'il s'agissait de l'Algérie révoltée; et la question de Varsovie s'éteindra sous réteignoir diplomatique, comme s'est éteinte, en 1 847^ la question de Gracovie.
On ne fait pas de la politique neuve avec de vieux moyens. Vieux moyens, vieille politique !
En Russie comme en Autriche, et comme partout ailleurs, hors de la liberté, point de solution !
Telle est la réponse que nous faisons à la France, journal de laction diplomatique, nous interpellant en ces termes, qui trahissent de sa part peu de mémoire :
« La Pre£56 combat également la Patrie qui est pour rintervention militaire, et la France qui est pour Tintervention diplomatique. Ooe veut donc la Presse ? Aurait-elle trouvé un troisième moyen, qui ne serait ni la diplomatie ni la guerre ? Nous lui saurions gré de vouloir bien nous édifier sur ce point.
» La Presse^ cependant, a une solution toute prête, ou plutôt elle en a deux : Entière séparation de la Pologne^ ou Entière (absorption par la Russie. Gela est net et radical. Mais ce n*est rien d'indiquer le but à atteindre, si Ton n'indique en même temps les moyens. »>
Moins que jamais nous croyons à la diplomatie : pour y croire, il ne faudrait pas la voir à Tœuvre; moins que jamais nous croyons à la guerre : pour y croire, il faudrait oublier que le plus souvent elle a remporté ce qu'elle avait apporté; mais, plus que jamais, nous croyons à la liberté.
Oui, nous lavouons, ce troisième moyen, c'est le nôtre, et c*est le bon.
La preuve que c'est le bon, c'est que l'Autriche, agonisante il y a trois ans , lui doit la vie qu'elle avait presque entièrement perdue et qu'elle a presque entièrement recouvrée. Si la Gallicie , si la Hongrie . dans ces derniers temps, ne se sont pas soulevées et n'ont pas fait cause commune avec la Pologne russe, à qui l'empereur François-Joseph le doit-il, sinon à la liberté relative qui, s'il se fût jeté moins tard dans ses bras,'lui edt conservé la Lombardie?
Le journal la Franoe a pour directeur suprême Tau-
teur de la fameuse brochure qui parut en janvier 1859
sous ce titre : l'empereub napoléon m et l*italib.
Dans cette brochure, M. de La Guéronnière s'opposait
en ces termes à ce que l'Autriche donnât la liberté à la
Lombardie et à la Vénétie :
« Demander à TAutriche d'appliquer à la Lombardie et à la Vénétie un régime plus doux et plus libéral, ce serait lui proposer un suicide, attendu que sa domination ne peut se mainleuir dans la haute Italie que par la force, et que toute liberté qu'elle donnerait à ce pays conquis serait une arme dont il se servirait pour s'affranchir (1). »
Nous Iqi répondions le jour même :
« C'est là une politique de conjuré que nous avons toujours combattue quand il s'agissait de la France et de son gouvernement. A la place où nous la rencontrons, cette argumentation de pessimiste nous étonne, mais ne nous ébranle pas. Que l'argument tiré de la liberté donnée servant d'arme pour s'aSranchir s'applique à l'Autriche ou qu'il s'applique à la France, qu'il s'applique aux Napolitains opprimés par une dynastie nationale, ou aux Lombards subjugués par une domination étrangère, diflërence dont nous tenons peu de compte, nous trouvons l'argument aussi faux à Milan qu'à Paris, à Venise qu'à Naples.Nous persistons donc à demeurer fidèle à la politique du progrès et de la paix, aussi longtemps qu'on ne nous offrira pas une autre politique que la politique du désespoir et de la guerre.
» Mais non, non, cent fois non, mille fois non! il n'est pas vrai de dire qu'il n'y ait point pour TAutriche d'autre moyen de conserver l'Italie qu'en fouettant les femmes, fusillant les hommes et écrasant d'impôts les populations. Si cela était vrai pour l'Italie, cela serait vrai pour la Hongrie, à la délivrance de laquelle il nous faudrait donc aussi courir. Puisqu'il s'est rencontré à Turin un grand ministre, est-il donc impossible qu'un jour jl s'en rencontre également un à Vienne, qui finisse par comprendre l'avantage qu'il y aurait à faire oublier l'Indépendance par la Liberté et la Conquête par l'Annexion ? L'Annexion a cet
(1) li'ÊIIPBREim NAPOLÉON IH ET L'ITALIE, p. 40.
avantage qu'elle laisse à TEtat annexé la forme de gouvernement et le mode d'administration qui lui sont propres. C'est un lien, ce n'est pas un joug. Rappelons-le : la Guerre ne tranche rien, la Liberté dénoue tout (i}. »
Ce que nous pensions en 1859 lorsqu'il s'agissait de TAutriche et de l'Italie, nous le pensons aussi fermement en 1863 lorsqu'il s'agit de la Russie et de la Pologne.
Les événements nous ont donné trop pleinement raison pour que nous n'invoquions pas leur témoignage contre M. de La Guéronnière, à qui ils ont donné si manifestement tort.
M. de La Guéronnière résumait sa célèbre brochure dans ces deux lignes :
a Faire diplomatiquement, la veille d'une lutte, ce qu'on ferait le lendemain d'une victoire. »
A ce résumé nous objections ce qui suit :
« Ce qu'on n'a pu obtenir, en 1853, pour la Turquie, malgré l'ineffaçable précédent du traité conclu le 15 juillet 1840, en dehors de la France, entre TAngleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie, comment l'obtiendrait-on, en 1859, pour l'Italie, en faveur de laquelle la France ne saurait invoquer le même prédent? L'Angleterre, la France, la Prusse et la Russie, parvinssentelles à se mettre d'accord sur les avantages d'une Confédération italienne présidée par le pape; sur quoi ces quatre graodes puissances se fonderaient-elles pour contraindre l'Autriche k évacuer la Lombardie et la Vénétie? Est-il admissible qu'elle s'y soumît sans bataille ou sans compensation? Si l'Autriche considérait une défaite comme moins humiliante qu'une soumission, que deviendrait, dans ce cas, « Vappel à Vopinion? » Il ne serait plus qu'un « appel à la force, » extrémité « que l'on conjure la Providence d'éloigner de nous I »
(1} LA GUKBRE, p. 34.
» Il ne faut pas compter sur la diplomatie avant la victoire ; il ne faut pas compter que l'Europe s'unira énergiqueœent à la France pour contraindre rAutriche à retirer ses canons et ses soldats de places fortes telles que Pavie, Plaisance, Ferrare, Brescia, Bresera, Pizzighitone, Peschiera, Mantoue, Milan, Laveno, la Rocca d'Anso, Peguago, Venise, Osopo, Palma-Nuova et Vérone, dont les anciennes fortifications et le camp retranché peuvent contenir 50,000 hommes. »
De M. de La Guéronnière comptant sur la diplomatie avant la lutte, ou de nous déclarant qu'il n'y fallait compter qu'après la victoire, qui s'est trompé? Qui des deux a montré qu'il était l'homme pratique ?
La question est la même en 1863 qu'en 1859 ; le lieu seul de la scène a changé. La diplomatie sera aussi impuissante en 1863 à dénouer le nœud de la Pologne qu'elle fut impuissante en 1859 à dénouer le nœud de l'Italie.
Comment la Lombardie a-t-elle été séparée de l'Autriche ? — Par le sabre de la France.
Si la France veut tirer le sabre pour séparer la Pologne de la Russie, la France le peut en courant les mêmes risques, en affrontant les mêmes périls et en remportant, nous n'en doutons pas. les mômes victoires. Mais la France le voudra-t-elle? Nous en doutons, n'en déplaise au journal la Patrie.
Si la France ne le veut pas. ce ne sera point l'Angleterre qui le voudra, encore moins TAutriche. Donc, la séparation de la Pologne, (^ sans brûler une amorce, » nous paraît l'illusion la plus vaine qui ait jamais été caressée, n'en déplaise au journal le Siècle,
La France reprend : Si des deux termes du problème
polonais il faut retrancher la sép'a ration, il tie restera plus que l'absorption.
— Oui, cela est vrai, et nous en convenons.
— Alors c'est la glorification par la Pré$^ de l'oèuvrc entreprise par Tempereur Nicolas.
— Oui, cela est vrai, et nous en convenons encore.
— Vous en convenez !
— Oui, mais à la condition que labsorption se fera par la liberté et non par la tyrannie; que la Russie entrera dans la voie où l'Autriche est entrée. Pourquoi donc la Russie n'y entrerait-elle pas ? La Russie, se donnant à elle-même la liberté, peut en donner une égale à la Pologne, sans que la part de la Russie en soit diminuée. La liberté est comme la lumière, celle qui sert à en allumer une autre n'en est point affaiblie.
Si la Pologne, à nos yeux, a autant de droits à la liberté que la Russie, osons le dire au risque de parler sans écho, le Russe a autant de droits à la liberté que le Polonais. Aussi revendiquons-nous pour l'un comme pour l'autre , et sans distinction ni préférence , les mêmes garanties de liberté civile et politique.
Absorption de la Pologne libre dans la Russie libre : telle est la solution à laquelle la discussion nous a conduit par le chemin de l'étude plus approfondie de la question.
La Patrie trace en ces termes la ligne qui la sépare de la France :
« La Patrie ne pousse pas éDergiquemeot à rintervention armée. Elle pousse seulement, et très énergiquement, il une solution. La diplomatie peut-elle assurer cette solution ? La France le pense, mais la Patrie craint le contraire. »
Si le contraire, comme cela est certain, se réalise, si la diplomatie avorte, que fera la Patrie pour échapper au sort de la diplomatie et ne pas avorter comme elle ?
La Pairie reprend :
a La cojiclusion de la Presse a cinq mots : « entière séparation
on ENTIÈRE absorption I »
» La nôtre n'en a que deux : « Entière séparation ! » Comment ?
L'entière séparation de la Pologne, revendiquée par le journal la Pairie, n'est possible que par Tun de ces deux moyens : guerre victorieuse de la France contre la Russie, ou inauguration radieuse par l'empereur Alexandre II de la politique nouvelle entrevue à Sainte-Hélène par Napoléon P^ et aboutissant en ces termes à l'unité européenne et à l'échange universel : tt L'Kurope ne formera bientôt plus que deux partis en- » nemis; on ne s'y divisera plus par peuples et par » territoires, mais par couleur et par opinion. » (Sainte- Hélène, 13 avril 1816.) « Je voulais opérer la fusion des » grands intérêts européens, ainsi que j'avais opéré » celle des partis au milieu de nous. » (28 avril
1816 ) « Il n'y eût eu en Europe qu'une seule flotte, » quHine seule armée ; nous aurions gouverné le monde; » nous aurions fixé chez tous le repos et la prospérité.» (20 avril 1816.) a Nous devons nous rabattre désormais » sur la libre navigation des mers et l'entière liberté » d'un échange universel. » (12 juin 1816.) «J'eusse » voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même » corps de nation, Je ne pense pas qu'après ma chute » et la disparition de mon système, il y ait en France » d'autre grand équilibre possible que l'agglomération » et la confédération des grands peuples. Le premier » souverain qui, au milieu de la grande mêlée, embras- » sera de bonne foi la cause des peuples, se trouvera à » la tête de toute l'Europe et pourra tenter tout ce qu'il » voudra. » (11 novembre 1816.) « Nous n'eussions réel- » lement composé en Europe qu'une seule et même fa- » mille. » (14 novembre 1816.)
Si, comme il y a lieu de le craindre quand on lit toutes les adresses russes qui lui sont présentées, l'empereur Alexandre II n'inaugure pas la politique de Sainte-Hélène, et si, comme il y a lieu de le penser quand on a lu la lettre du 22 mars 1863, adressée à M. Billault, l'empereur Napoléon III n'entreprend pas la guerre contre la Russie pour ressusciter la Pologne, par quel miracle pourrait s'accomplir cette résurrection? C'est ce que nous avons prié la Patrie de vouloir bien nous dire, et c'est ce qu'elle ne nous dit pas. Nous étions sûr qu'elle garderait le silence ; son silence ne nous surprend donc point, mais il montre le peu de compte
qu'il faut tenir de ces journaux sans portée, dont les phrases fulminantes ressemblent à des détonations de fusils qui ne seraient charges qu'à poudre.
La Patrie, journal de Fintervention militaire, n'est pas un journal sérieux ; la France, journal de l'intervention diplomatique, est-il un journal plus sérieux? C'est ce qu'il s'agit de vérifier.
La France repousse avec dédain cette formule : « la
POLOGNE LIBRE DANS LA RUSSIE LIBRE ; » cUq préfère .' L 'autonomie administrative et LÉGISLATIVE DE LA PO- LOGNE. » C'est là, dit-elle, sa « doctrine ».
Au fond de ce qu'elle nomme sa doctrine, qu'y a-t-il? On va le voir.
L'autonomie administrative et législative de la Pologne a été condamnée en ces termes par le célèbre manifeste polonais du 20 décembre 1830 : « La réunion sur » une seule tête des coui'onnes d'autocrate et de roi » con^itutionnel était une de ces monstruosités politi- » ques qui ne peuvent exister longtemps. Chacun préji voyait que le royaume de Pologne devait être pour la )) Ru$sie un germe d'institutions libérales, ou succom- )) ber sous la main de fer de ses despotes. »
Elle a été également condamnée en ce sens par le comte Pozzo di Borgo, dans un mémoire remis, en 1815, à l'empereur Alexandre : a Le titre de roi de Pologne » ne pourra jamais sympathiser avec celui d'EMPEBEUR » et AUTOCRATE de toutes lesRussies : ce sont deux qua- » lifioations qui ne sauraient s'allier ensemble. Elles » si^ifient des choses et supposent des fonctions si dif-
» férentes, cpi'il paraît impossible de les voir exerôer » systématiquement par le même personnage sans qu'il » se trouve dans la nécessité d'abdiquer Tune ou Tautre » action, et peut-être toutes les deux. »
La Pologne plus libre que la Russie sous le même sceptre était et serait en effet une monstruosité.
Imaginez- vous la Belgique et la France sous le même sceptre, la Belgique jouissant de la liberté de la presse, de la liberté d'enseignement, de la liberté de réunion, de la liberté d'association, de la liberté de changer ses ministres usés ou incapables, de toutes les libertés enfin dont jouit la Belgique, et la France privée de toutes ces libertés ! Combien de temps cet accouplement monstrueux durerait-il ?
La Pologne étant à la Russie ce que la Belgique est à la France peut, à la rigueur, se comprendre ; mais la Pologne faisant corps avec la Russie, la Pologne, à la fois indépendante, souveraine et sujette, c'est là une de ces contradictions que l'expérience de 1815 à 1830 a irrévocablement condamnées, et qu'un journal tel que la France pouvait seul entreprendre de réhabiliter.
L'autonomie administrative et législative d'un peuple se comprend quand il est parfaitement indépendant, ou quand il fait partie d'une Confédération d'États ; mais lorsque ce peuple est dépendant d'un autre, mais lorsque les liens qu'il porte ne sont pas ceux d'une Confédération, cette prétendue autonomie administrative et législative est une impossibilité; disons le mot, une absurdité.
On comprendrait Tautonomie administrative et législative delà Pologne, si la Pologne faisait partie de la* Confédération helvétique ; mais l'autonomie administrative et législative de la Pologne sous le sceptre de Tempereur de Russie#non, non, cela ne se comprend pas ; non, non, cela ne se comprend plus après Tessai décisif qui en a été fait de 1 81 5 à 1 830 !
Mais supposons un moment que ce soit la Presse qui ait tort et que ce soit la France qui ait raison. Supposons que Tautonomie administrative et législative de la Pologne soit possible, soit durable : où commencera, où finira la Pologne autonome ? La Gallicie, Cracovie, le grand-duché de Posen, pour ne parler que des portions échues à l'Autriche et à la Prusse, en feront-ils partie ou en seront-ils séparés ? Nous prions la France de vouloir bien s'expliquer à cet égard. Une a doctrine )) implique le savoir et suppose la réflexion. Notre demande d'explication ne prendra donc pas la France au dépourvu. Elle ne voudra pas donner le triste spectacle donné déjà par la Patrie, que nos questions ont eu la cruauté de rendre muette.
^ Finissez-en donc avec tous ces articles de journaux qui sont aussi vides que des notes de chancelleries, et avec toutes ces notes de chancelleries qui sont aussi vides que des articles de journaux. Journalistes et diplomates, qui vous valez, sachez donc ce que vous voulez !
Hors de l'entière absorption de la Pologne dans la Russie par la liberté, ou de l'entière séparation de la
Pologne, arrachée par la guerre non-seulement à la Russie, mais à l'Autriche et k la Prusse, il n'y a point de milieu, il n'y a point de politique intermédiaire, il n'y a point de solution.
Diplomates, discoureurs, journalistes, ne finirez-vous donc point par comprendre que les illusions que vous faites luire aux yeux des Polonais, que vous encourages ainsi à continuer de se battre, sont des flots de sang en pure perte que vous faites verser !
Moins cruel que vous est le bourreau, car il n'en rersc que desgouHcs.
De nos deux contradicteurs, l'un, la Patrie, personnifiant Taction militaire ; l'autre, la France^ personnifiant Taction diplomatique , c'est le moins belliqueux qui est resté debout et tenant ferme. Dès qu'il a fallu ajouter une cartouche à la capsule de son fusil, la Pairie s'est évanouie. C'est ainsi que toute fanfaronnade finit toujours par une défaillance. Le public sait maintenant à quoi s'en tenir sur cette politique de matamore, qui veut l'entière séparation de la Pologne sans oser dire comment. Cette politique consiste, tiOu à prendre les armes et k voler au secours des Polonais, mais à prendre la fuite et à tourner les talons aux Russes.
Si la Patriey en se servant de mots dont elle n'avait
— sapas calculé la portée, a ipontré qu elle n*était pas un journal sérieux, ce n'est pas notre faute, c'est la sienne.
L'entière séparation de la Pologne par la guerre de la France contre la Russie n'étant plus en question^ il ne reste qu'à continuer de rechercher si le rétablissement de l'autonomie polonaise, par la pression de la diplomatie sur l'empereur Alexandre, a chance de passer du domaine des solutions débattues dans le champ des faits accomplis.
Mais d'abord précisons bien ce que nous pensons. Si nous ne croyons ni à la séparation de la Pologne par la guerre, ni à l'autonomie de la Pologne par la diplomatie , nous ne croyons guère plus à l'absorption de la Pologne dans la Russie par la liberté. Plus nous étudions la question à ce triple point de vue dans tous les antécédents dont elle se compose, et moins nous avons d'espoir. Mais moins nous avons d'espoir et plus nous avons hâte de mettre un terme à des massacres ne devant avoir d'autre résultat que de rendre le progrès plus lent en Russie et le joug plus lourd en Pologne.
Oui, avant tout, ce que nous voulons, c'est arrêter l'effusion du sang.
Nous ne le cachons pas, et nous le disons tout haut.
Nous sommes pour l'humanité sans phrases, nous ne sommes pas pour les phrases sans humanité.
Faire luire aux yeux des Polonais l'espoir de leur autonomie non définie, rétablie soit par la guerre, soit par la diplomatie , c'est les encourager à la résistance ;
faire luire aux yeux des Polonais Tespoir, non de VindépeBdànce,1nais de la liberté, cest les eneocifager à la patience.
La résistance prodigue le sang, la patience l'épargne. En Pologne, comme ailleurs, nous sommes donc pour la patience contre la résistance. Notre ligne ainsi tracée très nettement, nous reprenons le cours de notre discussion avec la France, qui, à la différence de Ja Patrie, partage du moins les illusions qu elle donne.
Ces illusions, la France ne les aurait pas si, au lieu de s'abandonner à de généreux sentiments, olle se fût livrée aux laborieuses recherches que nous avons faites.
La France ne veut pas de la Pologne libre dans la Russie libre ; ce serait, dit elle , <^ la Pologne morte dans la Russie vivante ;» ce qu'elle veut, c'est la Pologne libre avec la Russie libre. S'il estpossiblede l'obtenir, la France a raison de le demander ; mais s'il n'est pas permis de l'espérer, la France a tort d'exalter par une espérance chimérique l'ardente imagination de femmes au courage antique, immolant au culte de la patrie toutes les autres affections, envoyant, sans hésiter et sans pâlir, se faire tuer leurs fils, leurs maris, leurs frères ! (1 )
(i) « La plus forte dose d'intelligence résidant dans les femmes du pays, la plus grande somme d'énergie, d'esprit d'initiative, de fermeté de résolution étant à leur disposition, ce sont elles qui forment l'élément actif, le principe vital, le centre du mouvement moral de la nation ; ce sont donc leurs idées, à elles
La France ne veut pas rinlervention militaire; ce qu'elle veut, c'est rinlervention diplomatique ; mais si rintervention diplomatique n'est pas plus heureuse ni plus habile en 1863 qu'en 1831 et qu'en 1846 ; si elle ne réussit pas soit à convaincre, soit à intimider l'empereur Alexandre ; s'il l'élude ou s'il repousse les représentations de M. Drouyn de Lhuys, que fera la Fraif\fie ?
qui doivent finir par prévaloir en matière d'aspirations patriotiques.
» D'abord, et avant tout, la Polonaise est fervente catholique» Sa foi est sincère, sa piété de bon aloi ; aussi a-t-elle une confiance entière en son directeur, qu'elle écoute, auquel elle obéit aveuglément, et qui est le seul homnae qu'elle n'essaie pas de dominer et dont elle consent à subir l'influence.
» L'espoir du triomphe final de sa cause , l'idée de la puissance, de la gloire à laquelle atteindra un jour la Pologne sont autant d'articles de foi auxquels elle se reprocherait de ne pas croire.
» Ardente et fanatique pour l'un comme pour l'autre de ses deux cultes, elle finit par les confondre et les réunir. —Elle est pieuse et bienfaisante, elle observe les jours de jeûne et d'abstinence, dans l'espoir de donner plus d'efficacité aux prières qu'elle adresse au ciel pour qu'il hâte la glorieuse résurrection de la Pologne ; elle est patriote exaltée, elle prêche contre les Moscovites^ elle fanatise la jeunesse, elle pousse à l'insurrection, — dans l'espoir que la Pologne, aussitôt sa puissance reconquise, entrera dans son rôle d'apôtre de la vraie foi^ et fera tous ses etfors pour fortifier et pour répandre au loin Tinfluence bienfaisante de la sainte Église catholique, apostolique et romaine.
» De cette façon, ces deux idées, celle de la patrie polonaise et celle du culte catholique, se fortifiant et se complétant l'une par l'autre, finissent par se confondre et par ne plus faire qu'une seule et même aspiration, une seule et même image chérie et adorée, l'image de la Pologne libre, glorieuse et croyante. ^ Demandez à la femme polonaise si elle voudrait, pour sa
Baissera-t-elle la tête devant cet échec, ou la feièyerat-elle en faisant appel h rintervention militaire et en se rangeant dans ce cas derrière la Patrie?
Cette probabilité, la France Ta-t-elle regardée en face? Cette question, la France Ta-t-elle examinée au fond ? Oui ou non, la France est-elle décidée à pousser rintervention diplomatique jusqu'à Tintervention mili-
patrie, du sort de la Belgique, si sou patriotisme serait satisfait en voyant la Pologne placée à la tête des nations libres et civilisées, en la voyant même les dépasser toutes sous le rapport des sciences, des arts, de Tmdustrie ; — dans la supposition que cette gloire toute paisible, cette primauté toute morale impliquât la condition de renoncer à jamais à toute idée de domination matérielle, à toute pensée de conquête, et de gloire à acquérir sur les champs de bataille? — Soyez certain que pas une n'accepterait, tant ce tableau d'une vie intellectuelle mais laborieuse, d'une existence paisible mais uniforme, répond peu à Tidéal qu'elle poursuit, aux vœux qu'elle forme pour son compte, car parmi les traits caractéristiques qui peignent la manière de juger des femmes, nous avons négligé un des principaux, la tendance de^ personnaliser les questions, et de s'idenliGer aux objets de leur syïnpathie.
» Sous la pression du besoin de mouvement qu'elle éprouve, et poussée par le luxe d'intelligence qui la travaille, la Polonaise demande pour la Pologne ce qu'elle voudrait pour elle-même : une destinée brillante et aventureuse, avec une fin chrétienne et les félicités du paradis, méritées par de nombreuses conquêtes, dévotement déposées sur l'autel de la patrie, sous forme d'autant de conversions faites au profit de la bonne cause et du ciel.
D Ne trouvant l'histoire intéressante qu'autant qu'elle ressemble à un roman, elle veut pour la Pologne un avenir grandiose et plein d'épisodes émouvants •
(la question polonaise, au point de vue de la Pologne, de la Rume et de l'Europe^ par Schedo-Ferroti. i863.)
taire ? tju'elle réponde ! Ses lecteurs et les nôtres veulent absolument savoir à quoi s'en tenir sur ce point. Qu elle ne garde pas le silence à cet égard, comme elle Ta déjà gardé quand nous lui avons instamment demandé de nous marquer sur une carte d'Europe où commencerait, oii finirait la Pologne autonome, et si la Gallicie, Cracovie et le grand-duché de Posen en feraient partie ou en seraient séparés. La question valait cependant la peine que la France y répondît, car, si la Gallicie et Cracovie doivent faire retour à la Pologne autonome, il serait insensé de compter sur le concours de TAutriche, pesant, d'accord avec l'Angleterre et la France, sur . la Russie ; et sans la Gallicie, Cracovie et le grandduché de Posen, que devient l'autonomie de la Pologne, et que vaut-elle au point de vue de digue européenne contre un débordement moscovite ?
La France entend-elle pousser l'intervention diplomatique jusqu'à l'intervention militaire? Entend-elle par la Pologne autonome la Pologne de 1772 avant le partage, ou la Pologne de 1815 après le congrès de Vienne? Quand la France se sera catégoriquement expliquée sur ces deux points, nous achèverons de lui montrer le peu de fond qu'il faut faire sur l'intervention diplomatique, et le peu de solidité qu'offrirait une Pologne autonome, à moins qu'elle ne fût une seconde Belgique; une Pologne neutre, placée sous la garantie européenne; une Pologne entièrement séparée de la Russie politiquement ; une Pologne complètement indépendante ; une Pologne ayant son roi élu et son armée nationale.