L'AVORTEMBNT DE LA DIPLOMATIE
20 sq)tembre 1863.
Nos lecteurs sympathiques nous connaissent assez pour être sûrs que nous n'allons pas triompher de voir la diplomatie avorter en plein Moniteur, après huit mois de la gestation la plus laborieuse. Us savent trop bien que, dans toute controverse, nous ne cherchons que le vrai, sans mélange d'aucun sentiment de vanité personnelle. Aussi, si cela eût été possible , eussions-nous préféré de beaucoup que la réponse finale de la Russie donnât tort à toutes nos prévisions, au lieu de leur donner si pleinement raison. Mais, quelque désir qu'il eût de ne pas dénouer les liens de l'alliance cordiale qui unissait la Russie à la France, il n'était pas au pouvoir du prince GortchakofiT de changer la nature des choses. Or la nature des choses ne lui permettait pas de tenir une autre conduite et un autre langage que le langage et la conduite qu'il a tenus.
Disons-le, nous assistions avec peine à cette joute de dépèches transformant en journalistes quatre ministres qui doivent avoir mieux à faire,! en vérité, que de doubler M. Guéroult et M. de Poggenpohl, et que de lutter à qui, devant le public, embarrassera le plus son contradicteur. C'est donc avec satisfaction que nous en voyons la clôture, clôture tardive, car si elle eût eu lieu plus tôt, beaucoup de sang répandu en pure perte aurait été épargné.
Maintenant que c Yaction diplomatique », pour parler le langage ^u journal la France, vient de prendre fin , « Yaction armée If va-t-elle la remplacer! Pour le croire, il faudrait
oublier tous les précédents, toutes les traditions de la politique anglaise, toutes les déclarations réitérées de lord Palmerslon et de lord John Russell; pour le croire, il faudrait surtout fermer les yeux sur la double conduite de TAutriche qui, en paroles, est avec l'Angleterre et la France, mais qui, en action, est avec la Russie! Quel compte l'Autriche a-t-elle tenu des protestations les plus énergiques de l'Angleterre et de la France contre l'incorporation de Cracovie? Voulant mettre ses actes d'accord avec ses paroles, a-t-elle enfin donné en 1863 à l'Angleterre et à la France la satisfaction qu'elle leur avait si péremptoirement refusée en 1847? Est-elle rentrée dans les termes si précis de l'article 6 (1) de l'acte final du congrès de Vienne du 9 juin 1815? Non. En fait, l'Autriche n'a rien, absolument rien changé à sa politique extérieure. Donc, aussi longtemps que l'action entre l'Angleterre, l'Autriche et la France, sera commune, on peut compter que la paix européenne ne sera point rompue pour aller, mèche allumée, rétablir la Pologne soit dans ses limites de 1772, soit seulement dans ses limites de 1015. L'action armée est donc vouée à la même impuissance, à la même stérilité que l'action diplomatique. Jiais si c'est une raison pour que le Journal des Débats, 1*0pinion nationale, le Siècle, la, Patrie, le Moming Post^ etc., etc., cessent de faire luire plus longtemps aux yeux des malheureux Polonais des illusions qu'ils payent de leur liberté, de leur fortune et de leur sang, ce n'en est pas une pour que la Russie ne redouble pas d'efforts afin d'arriver le plus vite possible à l'apaisement de la Pologne par une grande mesure qui laisse loin derrière elle les pauvres Six Points conçus par M. tirouyn de Lhuys, adoptés par lord John Russell et recommandés par lé comte de Rechberg. Il y va de l'honneur et de la considération de la Russie en Europe!
(I) « ART. 6. La TÎHe de Cracovic, avec son territoire, est déclarée a perpétuité cité libre, indépendante et strictement nectub , soo* la protection de la Russie, de r Autriche et de la Prusse. •
Nous vivons dans un temps — que la Russie ne l'oublie pas! — où il vaut mieux être la dernière des puissances civilisées que la première des puissances barbares.
Que sous la triple pression de FAnglelerre, de rAutriche et de la France , le gouvernement russe ne se soit point hâté de proclamer la Pologne libre dans la Russie libre, cela peut s'expliquer par le point d'honneur, presque «toujours faux, d'où découlent si souvent tant de fautes irréparaJ)les ! Mais maintenant que le gouvernement russe vient de rentrer dans la plénitude de sa liberté d'initiative, qu'il s'en serve, et qu'en en faisant un noble usage, il donne raison à ceux qui l'ont fermement défendu contre des prétentions mal fondées et des attaques injustes, sans s'inquiéter ni dçs hautes amitiés qu'ils blessaient ni des profondes inimitiés qu'ils encouraient.
Nous le lui demandons.
Sans doute, il y a des difficultés, des difficultés trèsgrandes, des difficultés très-nombreuses à donner à un pays aussi vaste que l'empire russe, la Pologne incluse, une représentation nationale qui soit l'unité politique et l'égalité civile ; mais à quelle grande œuvre n'y a-t-il pas des difficultés qui d'abord, et de loin, commencent par paraître insurmontables, et qui ensuite, et de près, finissent par s'aplanir insensiblement? Est-ce que l'abolition du servage en Russie n'était pas hérissée d'immenses et d'innombrables difficultés? Ces difficultés ont-elles fait reculer l'empereur Alexandre? Regrette-t-il aujourd'hui de les avoir affrontées? Le mérite et l'honneur de les avoir défiées et vaincues ne seront-ils pas l'éternelle gloire de son règne ? Nous disons étemelle, parce que c'est le mot juste et qu'il n'est pas exagéré pour une telle œuvre devant laquelle, en France, recula ïe ministre Necker (1), prétendant que ce serait
(1) • Le respect du droit de propriëié ne permet pas d'étendre la concession de la liberté civile aux hommes de corp, serfs, mainmortables et des seigneurs. •
« heolzr. Préambule de Céda de 1719.
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une atteinte trop considérable portée à la propriété. Est-ce qu'avant que la guerre eût enlevé la Lombardie à l'Autriche et lut eût fait perdre sa domination indirecte sur Fltalie, le gouvernement autrichien n'eût pas déclaré impossibles» chimériques, les réformes que, sous la 'pression de la nécessité, il a accomplies, et auxquelles il doit le prestige qu'il a recouvré , le retour de la confiance et de la prospérité ? Si les grandes choses n'étaient pas difficiles à exécuter, où serait donc le mérite de les entreprendre et la gloire de les accomplir ?
S'il était vrai qu'une représentation nationale , faisceau politique reliant entré elles toutes les provinces de la Russie, sans distinction d'origine , fût si difficile à constituer, alors pourquoi n'en pas mettre à l'étude le projet et ne pas appeler à prendre part à cette sorte de concours tous les publicistes de l'Europe ? Ce serait un moyen de les intéresser au présent et à l'avenir de cet empire, où il est certain que ce ne sont pas les populations qui remorquent le gouvernement, mais que c'est le gouvernement qui remorque, non sans effort, les populations engourdies par le froid et trop disséminées. Si la politique est une science, il faut la traiter comme une science. Ce qui caractérise la science, c'est l'universalité. Qu'importe que ce soit à un Américain, à un Anglais, à un Français, à un Italien ou à un Russe qu'on doive l'application de la vapeur à la navigation et plus tard aux chemins de fer ! Ce qui importait, c'était que le problème qu'il s'agissait de résoudre fût résolu. On vient de voir à l'œuvre les diplomates et les hommes qui s'intitulent honunes d'État! Puisque ceux-ci ont si misérablement échoué , pourquoi n'essayerait-on pas des publicistes et des hommes d'idées? Lorsque nous voyons la politique qu'on fait, il nous semble que nous assistons à un jeu d'enfants curieux, .leurs parents leur permettant d'essayer de produire de la vapeur, mais ne leur donnant que de l'eau tiède, crainte d'explosion.
Qn veut faire de la politique nouvelle sans idées nou-
velles! Chimère! Si l'an a peur des idées nouvelles , alors qu'on ne change rien à la yieilie politique. Lorsqu'on tremble d'aller en chemin de fer, qu'on prenne la diligence; mais qu'on n'éteigne pas le feu de la locomotive pour ralentir la vitesse du train I
Soyons ou ne soyons pas de notre siècle ! La diplomatie vient de montrer qu'elle n'en était pas. Elle n'a su faire que de la procédure de police correctionnelle en l'absence de juges. Aussi n'a-t-elle rien fait, que perdre un temps précieux et creuser plus profondément encore l'abtme entre la Pologne et la Russie.