Naville, t. IL, p
avoir entendu le rapport des impressions affectives au corps propre, pouvait éclairer et chercher à résoudre le problème de l’extériorité des intuitions objectives, et par là la grande question d’une existence autre que celle du moi. Page 130 : « Maintenant nous sommes peut-être mieux en état de résoudre les questions premières. » Page 153 : « Les questions peuvent toutes se réduire à une seule, au premier problème de la philosophie qui ne peut trouver un principe d’explication ailleurs que dans un fait primitif, que nos analyses précédentes spécifient et délimitent. «Enfin, page 141, il conclut ainsi d’une façon bien significative : « Résumons les délails de cette longue analyse. La réalité objective ne peut appartenir ou s’attribuer... ni aux sensations..…., ni aux intuitions externes..…., ni aux idées générales... Restent enfin les notions universelles et nécessaires, dont à s’agit de déterminer l’origine et la nature pour donner une solution quelconque, positive ou négative, mais incontestablement vraie, du grand problème de la philosophie, et prononcer enfin sur le caractère réel ou phénoménique de la connaissance humaine. »
Cette série de textes montre bien, ce semble, que M. de Biran ne perd jamais de vue ce qu'il nomme le grand problème de la philosophie, savoir : « de la nature et de la valeur de l’idée d'existence ».
Malgré l’unité de cet opuscule, nous ne croyons pas qu'il fût, dans la pensée de M. de Biran, une rédaction définitive. Ce qui le prouve à nos yeux, ce sont d'abord certains faits matériels, tels que ceux-ci : les phrases sont séparées par un trait, ou-bien se terminent par-«-etc. ». D'autre part, on yrelève, dans le détail, de nombreuses fautes de style et de composition. Enfin l’auteur semble insister surtout sur les points qui n’ontpas été développés dans ses écrits antérieurs.
C’est ainsi qu'il revient à diflérentes reprises sur la distinction de l'affection, de l'intuition, et de la connaissance proprement dite, comme aussi, dans la dernière partie de l’opuscule, sur la distinction des phénomènes et des nou-
mènes. Il semble bien, comme nous le disions plus haut, que nous soyons en présence d’une pensée qui cherche son expression définitive. Ce que nous disons de cet écrit, nous pourrions le dire également de tous les fragments de l'Anthropologie publiés par M. Naville. Ce ne sont là que des matériaux, parfois épars, parfois déjà assemblés entre eux, d'une œuvre future. M. de Biran, qui, depuis 1814, se plaint à chaque instant de la difficulté qu'il éprouve à lier ses idées et à les exprimer, devait particulièrement ressentir cetle difficulté en 1824, alors qu'il était déjà terrassé par la maladie qui allait l'emporter quelques mois plus tard. On peut donc supposer qu'avant d'entreprendre la rédaction proprement dite de son œuvre, il s’y préparait par des études de détail, plus ou moins importantes. L'écrit publié par Cousin sous le titre « de l’Aperceplion immédiate » est une de ces études préparatoires.
IV. Est-ce que cette élude devait entrer, avec les rectifications et les compléments nécessaires, qu’elle appelle en divers endroits, dans l’édition des Essais d’Anthropologie, et à quelle place? Il est difficile de répondre à cette question. Nous estimerions avoir fait beaucoup, si nous avions réussi à interpréter exactement l’écrit tel qu'il est, sans deviner ce qu’il devait être. Voici cependant, à litre de suppositions, ce que nous croyons.
Avant d'aborder l'étude des trois vies, d'en faire une description complète en s'appliquant à montrer les rapports qu’elles ont entre elles, il est probable que dans l’Anthropologie, comme dans l'Essai sur les fondements de la Psychologie, comme dans le Mémoire de Berlin, M. de Biran se proposait d'exposer les principes de sa philosophie, et selon une méthode, où un procédé constant, de les opposer aux principes des philosophies antérieures. Il est probable aussi quil ne se füt pas contenté d'exposer ces principes, mais qu'ilse proposaitd'en indiquer les applications, d'autant plus que ces indications constituaient en somme les cadres de sa division future de la vie humaine, en trois vies distinctes. Il
résulterait de là que l'écrit qui nous occupe constituerait la première partie de l'Anéthropologie,
Nous ne serions pas étonné que, contrairement à l’opinion de Cousin et de M. Naville, les premières pages ? des Considérations sur Les Principes d'une division des faits psychologiques el physiologiques en füssent le début même. La pensée en cest ferme et précise ; l'expression soignée et non sans éclat, Ce ne sont pas là de simples réflexions suscitées par la leclure d'un livre récent, mais le commencement d’une grande œuvre; on y sent l'autorité d'un maître qui a conscience de sa valeur et croit avoir renouvelé sur des points essentiels la philosophie de son temps. Il l’oppose ici à Ja physiologie, comme quelques lignes plus bas, il l'opposera à la métaphysique.
Il est possible que les questions traitées dans notre opuscule fassent suitè aux considérations sur les philosophies de la force et de la substance, qui viennent après ce début et que leur place soit entreles pages 194 et 195, c’est-à-dire précèdent immédiatement l'étude de la vie animale. A la page 249 de cette étude’, M. de Biran dit en parlant de «l'intuition immédiate passive » « faculté que j'ai caractérisée ailleurs ». N'est-ce pas précisément dans le texte que nous avons étudié ? de telle sorte que de même que ce texte annonce une étude plus détaillée de Ja vie animale (p. 44 de l'édition Cousin), cette étude rappellerait l'introduction dont ce texte fait partie. Ces données sont des bases bien fragiles pour une induction légitime ; elles sont pourtant intéressantes, dans l'embarras où nous nous trouvons.
V. Quelle qu’ait été dans l'esprit de M. de Biran la destination de l'écrit qu'il fit Copier deux mois avant sa mort, il conserve à nos yeux un grand intérêt par sa date et par son contenu.