‹ L'Aperception immédiateChapitre 8 sur 102 · CHAPITRE®T · texte numérisé non relu

CHAPITRE®T

[. Comparaison de l'édition Cousin avec la partie du manuscrit conservée. Les erreurs certaines du copiste ou de l'éditeur. — IT. Règles suivies dans la restitution du texte, en l'absence du manuscrit, Exemples de rectification.

L L'écriture des dernières années de la vie de M. de Biran est toujours difficile à lire ; mais elle présente des difficultés particulières dans le manuscrit de l’Aperceplion immédiate. Quelques-unes des pages trop rares, hélas, que nous possédons, sont écrites avec une plume mal taillée ; un grand nombre de mots sont écrits en abrégé, ou bien les lettres qui les terminent ne sont pas formées et sont illisibles. De plus, comme il arrive dans presque tous les manuscrits de M. de Biran, le texte est surchargé de correctious, au-dessus et au-dessous de la ligne, souvent en marge ; etil arrive aussi qu'il ne raye pas les mots qu'il vient de remplacer. Cette lecture, difficile pour un philosophe, l'était beaucoup plus encore pour un copiste, absolument ignorant de la philosophie, et qui était surtout pressé de terminer un travail qui l'ennuyait, car il n’est pas douteux qu'un copiste ignorant mais consciencieux eût évité un grand nombre des erreurs commises. Nous pouvons les classer en omissions et en erreurs portant sur un ou plusieurs mots, et dégénérant souvent en contre-sens, et en non-sens. :

Les omissions sont extrêmement nombreuses. Elles portent généralement sur un seul mot, et ne sont pas très

graves. Par exemple, page 39 de l'édition Cousin, après «système de l'harmonie » le copiste oublie « préétablie ». Page 28, on lit dans l'édition Cousin : «Tel est le système des monades, où l’activité libre du moi... semble rentrer sous les lois qui entrainent les êtres passifs. » Le copiste a omis après «sous les lois » les mots « de cette nécessité fatale» qui entraine, etc. Mais parfois c’est un membre de phrase qui est omis, et le texte devient absolument inintelligible. Nous en avons un exemple caractéristique au bas de la page 47 de l'édition Cousin, dans un passage qui contient du reste d’autres erreurs. « Mais, lisons-nous, percevoir des changements dans quelque partie sensible de l’organisation sans l'effort voulu, ou contrairement à la tendance propre du vouloir, c’est ce qu’on peut appeler ici l'objet de la représentation ou de la sensation passive, localisée ou réduite à la cause extérieure ou force étrangère non moi productive de cette sensation. »

On lit dans le manuscrit : « Mais percevoir des changements opérés dans quelque partie sensible de l'organisation sans l'effort voulu, ou contrairement méme à la tendance propre du vouloir, c'est, de la part du moi, percevoir les effets d'une cause ou force qui n'est pas lui, ainsi que nous chercherons à le justifier plus bas. Ce qu'on peut appeler ici objet de la représentation ou de la sensation passive localisée se réduit à la cause extérieure ou force étrangère non moi, productive de cette sensation. »

Enfin, nous avons constaté l'omission, non moins regrettable, de titres qui sont des indications précieuses dans un écrit comme celui-là, dont les seize premières pages manquent, et où nulle part n’est indiqué expressément le sujet. Ces titres de chapitre (voir p. 72 et p. 74) nous ont guidé dans notre critique interne ou d'interprétation.

Les erreurs ne sont pas moins nombreuses que les omissions. Elles portent, soit sur des mots isolés, soit sur des membres de phrase, soit sur des phrases entières, et peuvent se diviser en faux-sens, contre-sens, non-sens. Page 30,

on lit, dans l'édition Cousin : « la réalité de cause a dès lors tout le caractère de généralité dont elle est susceptible ». A la place de « la réalité », il faut lire « la notion ».

Page 24. Dans la phrase : « Mais ces mêmes organes passibles de l’action involontaire de l'âme », au lieu «d'involontaire », il y a, dans le manuscrit, « l'action volontaire ».

Page 9% : « Ici la métaphysique, toute fondée sur la loi de substance etconsultant l’analogie avec les choses du dehors, élève des doutes et emploie des images sur la source mème de toute évidence ». L'obscurité tient à deux erreurs dont l’une est étrange. Au lieu de «la métaphysique », il faut lire «une métaphysique » ; et au lieu d’« emploie des images », «entoure de nuages ».M. de Biran avait d’abord écrit «rassemble des nuages sur »; puis, au-dessus de «rassemble », il a écrit, sans rayer ce mot, «entoure ».

Page 26, il y a deux erreurs du même genre dont l’une est plus étrange encore, car il est impossible de rien lire de semblable dans le manuscrit : «En vain, me dit-on que ce n'est pas le moi qui excite les mouvements volontaires de mon corps, qu'il n'y a qu'un simple rapport d'harmonie ou de sagesse entre mes vouloirs.. et le mouvement de mon corps. » On Hit « exécute » au lieu d’«excite » et un simple rapport de « concomitance ou de succession » au lieu de « rapport d'harmonie ôu de sagesse » qui nous semble inventé de toutes pièces par le copiste.

Parfois les erreurs changent complètement le sens d’une phrase. Ainsi, page 129, au lieu de : «Il est certain que la métaphysique ne peut renoncer à déterminer @ priori ce que sont en eux-mêmes les êtres », il faut lire : « Certainement la métaphysique doit renoncer à jamais, ete... »

Enfin, elles aboutissent aussi à des non-sens, comme dans les deux exemples suivants. Page 39, on lit dans l'édition Cousin: « Le sens de l'effort et l’activité du vouloir son seuls en exercice tant que le moi est présent et suspendu, ou même quand il ne l'est pas ». Il faut lire : « Le sens de l'effort ou l’activité du vouloir est en exercice tant que le

moi est présent, et suspendu ou oblitéré quand il ne l’est pas. »

Page 137, on lit dans l'édition Cousin cette phrase incompréhensible : « Cette raison est la lumière qui n’estpas celle de l'homme, dont il jouit par réflexion et ne l’a pas en propre, comme les corps extérieurs qui réfléchissent la lumière et ne sont pas lumineux par eux-mêmes, et, s'ils étaient tous lumineux, aous ne les verrions pas .» Nous avons lu dans le manuscrit : « Celle raison est lumière de l’homme ; il en jouit par réflexion, et ne l’a pas en propre, comme les corps éclairés qui réfléchissent la lumière ne sont pas lumineux par eux-mêmes, et, s'ils étaient tout lumineux, nous ne les verrions pas .» M. de Biran avait d'abord écrit : « Cette raison qui nest pas ceile de l'homme, dont il jouit par réflexion » ; puis il a rayé « qui », a écrit avant « jouit » le mot «en », sans rayer « dont » au commencement de la proposition ; enfin il a fait une nouvelle correction, en écrivant au-dessus de la première partie de la phrase les mots « est lumière de ». Le copiste a mêlé et confondu ces troisleçons différentes.

Que conclure de ces exemples ? Que l'obscurité du texte publié tient souvent aux erreurs commises par le copiste ou par l'éditeur. Le style de M. de Biran est parfois embarrassé,mais le sens de sa pensée est clair, en général; nousne nous sommes trouvé, en aucun cas, dans les 67 pages dont nous avons la minute, en présence d'une difficulté insurmontable. Il y a lieu cependant de faire des réserves, au sujet de la liaison des idées ; on ne l’aperçoit pas toujours nettement, du moins dansle détail. Mais rien ne nous autorise à penser qu'il y ait eu, comme le suppose M. Naville, interversion dans l’ordre des pages. On pourrait avoir un doute à la page 31. Le développement qui commence par ces mots : « Locke a très bien exprimé le principe » ne se rattache pas expressément aux lignes qui précèdent ; il est écrit en tête d’une feuille, et d'une autre écriture. Au lieu de supposer qu'il n’est pas à sa véritable place, il nous

semble plus naturel de penser, étant donnée la nature même de cet écrit, c’est-à-dire son caractère provisoire de simples notes, destinées à diriger l’auteur dans sa rédaction définitive, que M. de Biran ne s’est pas préoccupé de le relier plus étroitementet dans les termes mêmes au passage immédiatement antérieur. On peut aussi supposer qu'il y a une lacune en cet endroit dans le texte publié. Nous avons plusieurs exemples de lacunes semblables.

I. Nous croyons donc qu’il faut conserver l'ordre des pages et des développements tel qu'il se trouve dans l'édition Cousin. Mais nous nous sommes cru permis, chaque fois que nous l'avons jugé nécessaire, de modifier la ponctuation, les indications du manuscrit étant, souvent, très vagues, à ce sujet, parsuite des corrections dont le texte est surchargé, etle copiste par suite ayant souvént imaginé lui-même ct inventé celle qu'il nous propose.

D'autre part, les fautes de texte sont si nombreuses et si graves qu'en droit une très grande liberté d'appréciation doit être laissée au critique qui l’étudie, mais en fait il fui est extrèmement difficile d’user de cette liberté, et quoique dans les quatre-vingt-dix-neuf pages du texte imprimé dont nous n'avons pas la minute, nous ayons fait proportionnellement environ un tiers de corrections en moins que dans celles que nous avons pu confronter avec le manuscrit, on sera peut-être effrayé de notre hardiesse.

Nous nous sommes constamment efforcé, chaque fois que le texte était obscur ou incompréhensible, de lui restituer un sens et de le rendre le plus clair possible, en y introduisant le moins de changement possible, Dans certains cas, la correction s'impose et l'erreur du copiste est en quelque sorte évidente, soit qu'il ait mal lu un mot et l'ait déformé, soit qu'il l'ait changé de place, ou qu'il lait omis. Mais il y a des cas plus embarrassants, où une rectification est nécessaire pour l'intelligence du texte, sans qu'il soit possible de deviner exactement l'erreur commise. Nous nous sommes alors laissé guider par le sens du passage et par le contexte,

pour rétablir le texte mutilé, non pour lui en substituer un de notre invention. Enfin, nous nous sommes trouvé, en quatre ou cinq endroits, en face de difficultés que nous n'avons pu résoudre. Nous avons adopté, dans ce cas, le parti de rejeter ces passages, en notes. Cette solution s’est imposée à nous, notamment page 60, pour un long passage de trois pages, qui brise la continuité du développement, et où l’auteur répète, parfois dans les mêmes termes, des idées exprimées plus haut. De telles fautes de composition ne doivent pas nous surprendre, si, comme nous le supposons, nous sommes en présence d'un travail préparatoire, que l’auteur fait pour lui, non d’un écrit destiné sous cette forme à l’impression. De là des tâtonnements, des répétitions, qui donnent au texte une apparence d'obscurité, qui se dissipe lorsqu'on le lit comme il faut. Nous nous sommes cru autorisé, dans de telles conditions, non à supprimer les passages embarrassants, mais à les mentionner, à part. C’est le seul parti qui s'offre, à quiconque veut présenter au lecteur un texte intelligible.

Voici à titre d'indications quelques-uns des changements que nous avons cru devoir faire. Page 4, nous lisons dans l’édition Cousin : « Le moi qui attribue la pensée à la substance de l’âme n'est donc pas cette substance dont il croit affirmer l'être absolu ». La fin de cette phrase est certainement inexacte. L'expression « croit affirmer » est dépourvue de sens. Il faut lire, ou bien « dont il croit » ou bien « dont il affirme » ou « dont il croit et affirme l’être absolu ». Nous savons en effet que pour M. de Biran l'existence de la substance ou de l'être absolu de l’âme est objet de croyance, non de connaissance. À

Quelques lignes plus bas (p. 5), nous lisons : «les seuls attributs du moi, ses modes vivants manifestent son existence, et sont des actes volontaires et libres » : phrase insignifiante et mal construite. Nous lui avons donné un sens et une construction régulière, en ajoutant le mot « qui ». Ce mot a pu être écrit au-dessus ou en marge, sans quele copiste

l'aperçoive. Nous avons écrit : « les seuls attributs du moi qui manifestent son existence, ses modes vivants, sont des actes volontaires et libres ». Cette pensée est en effet conforme à la doctrine de M. de Biran, et, ainsi exprimée, elle devient claire.

Page 20, dans un passage très important, mais qui est probablement mutilé en plus d’un endroit, on lit : « Le premier point fixe étant donné et assuré (il s’agit de l'existence du moi), la pensée peut prendre librement son essor et voler d'un pôle à l’autre sans intermédiaire, ou en s'appuyant sur des formes logiques dont elle reconnaît et s'exagère peutêtre la puissance, et passer régulièrement avec la lenteur et la maturité de la réflexion du premier anneau de la chaîne des êtres ou des forces jusqu’à la cause suprême qui lui donne éminemment son caractère de réalité ». Il suffit, dans cette phrase qui, telle qu’elle se trouve dans l'édition Cousin, enveloppe une contradiction, de supprimer la conjonction «et » avant les mots : « passer régulièrement » pour l'entendre, sinon pour la restituer exactement. Même les corrections de ce genre, qui nous paraissent s'imposer, sont pourtant de simples conjectures ; nous en garantissons la justesse, non l'exactitude ; il se peut que la lettre sinon le sens du manuscrit soit autre. Mais il y a des cas où il nous est seulement permis d'affirmer que la correction effectuée est conforme à la doctrine de M. de Biran ; nous ne sommes pas certain de n'avoir pas un peu modifié le sens du manuscrit.

Page 1