CHAPITRE III
I. Comparaison de l'écrit et du mémoire de Berlin. — IT. Unité de l'écrit ; son objet ; son plan général. — HI: Qu'il n’est pas une rédaction définitive; mais une série de notes reliées entre elles. — IV. Qu'il répondait probablement, dans la pensée de Maine de Biran, à la première partie de l'Anthropologie. — V. Ce qu'il apporte de nouveau. Son importance dans l'ensemble de l’œuvre de Maine de Biran.
I. Nous avons la preuve matérielle que cet écrit n’est pas, comme Cousin l’affirme dans l’avant-propos de l'édition de 1841, le Mémoire de Berlin. M. Naville possède l’exemplaire même du manuscrit envoyé à Berlin. Nous ne croyons pouvoir mieux faire, pour en indiquer le contenu, que de transcrire la table des matières, qui est inédite.
PARTIE PREMIÈRE. — État de la question considérée dans divers systèmes de philosophie spéculative. Discussion des termes dans lesquels elle est proposée. Des moyens que nous pouvonsavoir d'en fixer le sens.
8 1. Examen des doctrines philosophiques qui prennent dans un sens abstrait ou général les termes propres des opérations de l'intelligence et méconnaissent le caractère des faits primitifs de sens intime. . . . RES Sd l
$ 2. Du fondement naturel de la science ne principes re la théorie de Locke. Comment on pourrait y distinguer les caractères et la nature des faits primitifs . A
8 3. Des systèmes abstraits de métaphysiques AGE RE rapport avec la science des principes. . . . . : 33
S 4. Méthode d’après laquelle nous devons ne es es recherche des faits primitifs du sens intime. Plan général
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CHOIMISIONITCNCONLTAMAI EEE 0 PARTIE DEUXIÈME. — Des fondements d’une division réelle des
faitsprimitifs de la nature humaine + . + . + . . + . æ . . | 57 SECTION PREMIÈRE. — Division de la sensibililé rte LEE
MOBUERUOLONMOT EMA Eee CT ere RE MED
Cuavrrreler.— $1. De l'affection élémentaire. Commenton peut délerminer ses caractères el ses signes dans le physique el le moral de l'homme. MARRON
$ 2. Divers signes auxquels nous pouvons connaitre un état purement affectif. ;
CuaprrRe Il. — $ 1. De la puissance d'efjort ou de la volonté, origine, fondement et condilion primitive d'une aperceplion tnmédiale . . - De
$ 2 Recherche d'un signe naturel propre à déterminer le caractère du vouloir primitif et le fondement de la personnalité et de l’aperception immédiate. : 0:
$3. Hypothèse sur l’origine de la personnalité et de l'aperception interne immédiate . . : ROME TE
$ 4. Réponse à quelques questions subordonnées à la precédente sur l'origine de l’'aperception immédiate et le principe de causalité. . Sn no
$ 5. De l'aperception immédiate dans le rapport au sentiment de la coexistence du corps propre et à la circonspection ou à la distinction de ses différentes parties .
Cuaprrre [IE — Application de ce qui précède à une analyse ou division des sens exlernes. Comment on peul en déduire une distinclion réelle entre les facullés ou élats de l'âme dont on demande la différence. Division des lrois syslèmes sensilifs, perceplifs où intuilifs el aperceplifs . SE er ner
$ 1. Système sensitif ou passif.
$ 2. Système perceptif ou intuitif (mixte) . $ 3. Système aperceptif actif. .
2. De l'aperception interne immédiate. Comment elle se fonde sur l'exercice actif de l’ouïe et de la voix en particulier . CaapirRe IV. — Du rapport de l'aperceplion, de l'inluilion et du j Je DÉICET sentiment avec les sensalions el les idées. . SMASYStemeapelcebDHNtelleC UE $ 2. Système intuitif intellectuel $ 3. Système sensible intellectuel
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A la fin du manuscrit se trouve une copie de la lettre si élogieuse de M. Ancillon fils, membre de l'Académie de Ber-
hin, à M. de Biran.
Il résulte du simple examen de la table des matières que le Mémoire de Berlin diffère peu, par la forme et par le fond du Mémoire sur la décomposition de la facullé de penser, couronné par l’Institut de France. M. de Biran nous dit luimême qu'il y emploie les mêmes principes, la même
espèce d'analyse et le même fond d'idées1. Toutefois la pensée en est plus ferme, le langage plus précis ; d’autre part, ce mémoire annonce plus directement, par sa division de la pensée en trois systèmes, l’Essai sur les Fondements de la psychologie. Il est intéressant non-seulement en lui-même, mais par les notes marginales que Cousin regrettait en 182%, et qu'il conseillait de négliger dans une édition du manuscrit?. Il contient, notamment sur le langage, sur l’imagination créatrice, une multikude de remarques intéressantes, et qu'on ne trouve pas dans les autres écrits de M. de Biran; il est vivement à désirer qu’on le publie un jour.
Mais il est très différent de l'écrit qui nous occupe, malgré les analogies extérieures qu'il peut avoir avec lui, et qui ont égaré le jugement de Cousin. On n’y trouve point les vues si précises et si intéressantes de M. de Biran sur la division des systèmes de métaphysique a priori, en philosophies de la substance et en philosophies de la force, sur les causes de l’irréduetbilité de l'affection à l'intuition, sur le rôle du corps dans la perception des objets extérieurs, ni sur la distinction, à peine indiquée malheureusement dans l'écrit de 1824, entre la connaissance et la croyance, entre la réflexion et la raison, conçue comme (/0ogos). Ce qui semble vrai, c'est que M. de Biran, selon un procédé qui lui est familier, prend prétexte, dans son dernier écrit, de la question posée par l'Académie de Berlin, et de quelques pensées d’Ancillon sur ce sujet, pour préciser et reviser ses propres idées. Mais il traite la question avec beaucoup plus d’ampleur qu'autrefois; et c’est l'expression la plus complète que nous ayons de sa pensée sur le premier problème de la philosophie.
Il. Ce problème est celui de la nature et de la valeur de l'idée d'existence. Ce n’est donc pas, à vrai dire, un problème psychologique, comme dans le Mémoire de Berlin, c'est un
1. Anthropologie, p. 344. Édit. Naville, (r1. 2. Cousin, (rv), préface, p.11.
problème métaphysique. Seulement la solution de ce problème métaphysique se trouve, selon lui, dans les résullats de l'analyse psychologique. On ne peut déterminer la valeur de l'idée d'existence qu'en connaissant les éléments qui entrent dans la composition de cette idée, et l’origine et la nature de ces éléments. C’est par là précisément que M. de Biran se distingue des métaphysiciens qui l'ont précédé. Sans doute, depuis Descartes, le problème de l'existence est rattaché et subordonné au problème de la connaissance. Mais faute d'une analyse exacte de la connaissance, les philosophes ont apporté dans la solution de ce problème des vues systématiques et « priori, de telle sorte que l’idée géniale de Descartes n’a jamais porté tous ses fruits. C’est justement ce que l'Académie de Berlin avait remarqué et c’est pour cette raison qu’elle mit au concours : la détermination des faits primitifs du sens intime. M. de Biran crut avoir résolu ce problème en 1806. Mais, de 1806 à 1824, il n'a pas cessé de le méditer, et sa pensée était arrivée sur ce point à une netteté et à une précision qu’elle n'avait jamais eue ; il se rendait compte de l'originalité et croyait à l'excellence de sa méthode; c’est pourquoi il se montre si préoccupé, dans l'écrit que nous étudions, d’en établir la supériorité sur celle de ses illustres prédécesseurs. Quant à la conclusion de ses nouvelles analyses, c'est qu'il faut distinguer dans la réalité, telle que nous la concevons, deux éléments de nature et de valeur différente, un élément phénoménique et un élément nouménique. Îl aboutit par une autre voie à une conception de la réalité, analogue à celle de Leibnitz : au dynamisme.
Telle est l’idée dominante de l'écrit, que Cousin eut le tort de confondre avec le Mémoire de Berlin ; tâächons maintenant d'en découvrir le plan, et de saisir l'enchaînement des idées secondaires.
I est bien regreltable que les seize premières pages soient perdues, et que nous n’en ayons ni la minute, ni la copie. Il est probable qu'elles auront été comprises dans les paperasses portées chez l'épicier, puisque Cousin en signale la
disparition dès 1825. La perte en est d’autant plus regrettable que M. de Biran devait y poser le problème, indiquer le sujet qu'il allait étudier. Si notre interprétation est vraie, c était le problème fondamental de la philosophie, sur {a nalure el la valeur de l'idée d'existence, où La signification du verbe. Or, on peut aborder ce problème par deux voies différentes, selon la méthode des mélaphysiciens, comme Descartes, Leibnitz, ou, au contraire, selon la méthode insütuée, mais trop tôt abandonnée par Locke. Tel a pu être, nous ne disons pas, tel a été, le contenu des seize premières pages. M. de Biran se trouvait ainsi amené à examiner le principe de la philosophie de Descartes, le cogito.
C’est par la discussion de ce principe que s'ouvre l'écrit tel que nous le possédons. M. de Biran montre que, contrairement à ce qu'affirme Descartes, il n’y a point d’aperceptlion immédiate de la substance, que le moi ne se saisit pas immédiatement comme tel. Comment pouvons-nous donc savoir, se demande-t:1l, qu'il y a des substances ? C'est que le mot de substance peut être entendu comme synonyme de force virtuelle : et que le moi se saisit comme force, dansl'exercice de la volonté qui constitue la réalité propre de tout fait de conscience. L'idée de réalité, ou d’être, peut donc être entendue en deux sens différents, ou bien comme substance passive, ou comme substance active, c’est-à-dire comme force (37 à 46). Et M. de Biran, se plaçant au point de vue ontologique, examine quelles sont les conséquences où aboulissent fatalement les doctrines qui partent de l’une ou l’autre de ces idées. Si l’on part de l’idée de substance proprement dite, on est entrainé à concevoir le moi tout autrement qu’il s'aperçoit lui-même ; et, le témoignage dela conscience une fois mis en doute, on se trouve exposé à toutes les objections des sceptiques. Non seulement on ne peut plus savoir ce que nous sommes dans notre fond, ni ce que nous serons, mais on nie ce que nous savons cependant de la façon la plus certaine : l'existence de la liberté, l’action de la volonté sur le corps. Part-on de l'idée de force? Le danger est
moindre, car celte idée se réfère nécessairement à la conscience, ou à l'aperceplion immédiate que nous avons du moi. Mais il peut arriver que l'esprit de système nous cache même dans ce cas les vérités les plus évidentes; le génie profond de Leibnitz ne sut pas toujours éviter cet écueil.
En tout cas, la conclusion qui se dégage de cette comparaison de l’idée de substance et de l’idée de force, c'est qu'elles tirent leur valeur de leur origine ; et que toute la supériorité des philosophies dynamistes sur celles qui partent de l'idée de substance provient de ce que l’idée de force est abstraite des données immédiates de la conscience. I est donc infiniment plus sage de se placer d'emblée au point de vue psychologique et de commencer par déterminerexactement les faits primitifs, puisque les notions premivres s'y réfèrent nécessairement. La vraie méthode de la philosophie est non la synthèse déductive, mais l'analyse réflexive. Le changement de méthode n’a pas pour résultat de supprimer les problèmes philosophiques, mais de les transposer. Au lieu d'aller des notions aux faits, on ira des faits aux notions (46-62). Avant d'aborder de son point de vue le premier problème de la philosophie, M. de Biran prend prétexte d’une pensée de Locke qui a pressenti la vérité, s’il ne l’a pas clairement et distinctement conçue, pour insister encore sur l'opposition de la méthode psychologique et de la méthode ontologique, et pour déterminer dans ses traits essentiels le fait primitif qui est le vrai fondement de la philosophie (p. 62-72). Là se termine la première partie de cet opuscule. On pourrait l'intituler: les Principes de la philosophie, el la diviser en deux chapitres ; dans le premier, M. de Biran examine les principes de la philosophie de Descartes et ceux de la philosophie de Leibnilz; dans le deuxième il indique le fait primitif, c'est-à-dire le sentiment de l'effort volontaire, comme le vrai principe de la connaissance.
La deuxième partie peut être intitulée: Applications des principes. Le Utre qui ne figure pas dans l'édition Cousin se trouve dans le manuscrit; nous le jugeons très important
pour l'intelligence du plan général de l'ouvrage, et il sert à justifier nos inductions précédentes.
Siles données primitives du sens de Peffort sont le germe de la connaissance proprement dite, en fait, dans la plupart de nos connaissances se trouve contenu un élément étranger, qui tire son origine de notre existence sensitive : la sensalion proprement dite, qui se subdivise en affection et en intuition. Dans la vie actuelle, c’est-à-dire dans la vie consciente, la sensation existe rarement isolée du moi; mais avant de penser, c’est-à-dire de vivre d’une vie intellectuelle, l'homme commence par vivre d'une vie animale ou sensitive. M. de Biran commence donc par distinguer « un état sensilif, étranger à toute pensée ». Plus tard, lorsqu’avec le sentiment de l'effort, le moi apparaïl, il commence par se distinguer des organes sensitifs avec lesquels l’homme‘se confond primitivement. C'est le premier degré et la première forme de la connaissance. Par cela même qu’il a conscience de son existence personnelle, il s'oppose à tout ce qui n'est pas lui, mais l'idée de réalité étrangère, cause de toutes les sensations qui l’affectent et qu'il ne produit pas, est encore indéterminée ; c’est une force qui a pour caractère unique de s'opposer à celle qui le constitue. Ce n’est que dans un troisième progrès, que l'homme qui s’est distingué de ses organes se distinguera des objets extérieurs, et s'élèvera à la perception proprement dite, c'est-à-dire à l'idée de la réalité objective (12-81).
Tandis que M. de Biran n’a fait qu'indiquer et que décrire les deux états précédents, il s'arrête et s'étend sur celui ci : car là se trouve le nœud du problème qu'il étudie. Comme la perceplion enveloppe l'affection et l'intuition, comme la perception externe suppose la perception du corps propre, il revient sur toutes ces questions quirentrent dansles deux sections précédentes, pour les examiner dans leur rapport à la question présente : Qu'est-ce que le sujet, qu'est-ce que l'objet, quel est le rapport des impressions à l'un ou à l'autre? « Toutes les questions premières de la philosophie sont com-
prises et je dirais enveloppées dans cet énoncé : il ne s’agirait que d'en préciser les termes !. » Il les précise ainsi quelques lignes plus bas : « Qu'est-ce que les objets extérieurs ? Qu'est-ce que l'intuition externe de ces objets? N'y a-tl pas une intuition ? immédiate du corps propre qui correspond à l'intuition des objets externes et qui en est la condition nécessaire. » Tel est l’ordre des questions qu'il va étudier, en commençant par la dernière : comment percevons-nous notre corps propre ?
I faut distinguer dans la perception que nous en avons: 1° les sensations affectives qui sont naturellement obscures etconfuses ; 2° les intuitions qui peuvent être par elles-mêmes claires et distinctes; enfin, 3° le sentiment de l'effort. La distinclion des sensations et des intuilions s'explique par leurs conditions organiques ; le sentiment de l'effort est le sentiment de l'action exercée par une force hyperorganique sur les muscles. Par les sensations nous avons un sentiment obseur de la vie, et dénué de conscience ; par les intuitions, nous nous représentons l'étendue colorée et tactile ; mais, pour que l’étendue ainsi représentée se distingue du moi, il faut nécessairement que le moi existe par lui-même, et qu'il la distingue de lui; or, il n’existe pour lui-même que dans le sentiment de l'effort.
Le moi ne crée pas plus la représentation de l'étendue que le mode de vie des organes. Il s’éveille à la conscience dans un monde déjà constitué, mais qu'il va éclairer d'une lumière propre : Car il est le principe de toute connaissance proprement dite. Il entre donc dans l’aperception du corps des éléments distincts et irréductibles les uns aux autres ; il faut se garder de confondre la sensation avec l’idée de sensation, l'intuition avec la localisation (81-102). M. de Biran précise ces idées par le moyen d’une discussion très intéressante des