Bœckh, Corpus inscriptionum græcarum
4. Curtius, Inschriften und Studien zur Geschichte von Samos. Lübeck,
5. Homolle, Monuments figurés de Délos, dans le Bullet. de corresp. heilén..
4e année, 1880, p. 33.
pour être vraie, mais leur direction est des plus défectueuses : ils obliquent de droite à gauche, au lieu d’obéir à la loi de la pesanteur. 11 y a moins à reprendre dans le plissement de la partie inférieure du manteau, qui paraît être serré à la taille par une ceinture.
Nous ne saurions quitter cette étude des vêtements sans dire un mot de la couleur dont ils étaient vraisemblablement recouverts, et surtout sans parler des curieux ornements qui les décorent.
On n’en est plus aujourd’hui à se demander si les statues antiques étaient peintes; personne n’ignore que, non-seulement les monuments, mais encore les représentations iconiniques avaient des tons différents, essentiellement favorables à compléter l’illusion. C’est par une véritable abstraction et au détriment de la ressemblance, que la statuaire moderne s’attache à ne rendre que la forme. Les statues, les bas-reliefs des tombeaux égyptiens étaient entièrement revêtus de couleurs, et si l’Assyrie s’est montrée sous ce rapport plus discrète, elle ne se privait pas de faire ressortir par des teintes variées certains détails importants. On n’a pas relevé de traces de peinture sur les statues phéniciennes : cela vient de la mauvaise qualité de la pierre dupays, qui, en s’effritant, emporte avec elle tout vestige de coloration superficielle. Le calcaire cypriote est de conservation meilleure : les figures votives que Ross (1) a vues à Dali au moment de leur découverte, offraient des traces de rouge et de vert. Ces tons se retrouvent également sur plusieurs marbres grecs, et toutes les statues que M. Cavadias vient de ramener si heureusement à la lumière ont les cheveux et les vêtements peints.
Aussi, ne verrait-on sur l’Aphrodite de Lyon'aucune marque de couleur, que l’on serait autorisé à affirmer qu’il en existait autrefois. Mais nous n’en sommes pas réduits à une conjecture. On distingue encore assez nettement sur la chevelure, dans les creux de la pierre, le brun rougeâtre signalé dans nombre d’autres statues comme un mordant sur lequel aurait
Î.Ross, Reisen, t. IV, p. 100.
L’APHRODITE MARSEILLAISE 17
été posée une teinte aujourd’hui disparue. Montfaucon qui a vu notre Aphrodite peu de temps après sa découverte dans les tranchées de la rue des Consuls à Marseille, nous signale le modius comme « peinturé en rouge (1) » ; c’est son expression. Il n’y paraît plus aujourd’hui. Le climat humide de Lyon a fait son œuvre.
Il n’a pas eu toutefois une action aussi malheureusement efficace sur les ornements des manches et du calathos , qui, tracés à la pointe, figurent les riches broderies des costumes orientaux. On sait l’habileté avec laquelle les esclaves sidoniennes, vantées par Homère, réalisaient à l’aiguille, sur leurs étoffes éclatantes, les dessins les plus variés. Nous devons à la bonne conservation de notre Aphrodite de connaître quelques-uns des motifs de décoration en usage dans l’Orient grec au VIe siècle avant J. C.
Nous insisterons moins sur ceux du bonnet, formés d’une guirlande où alternent les palmettes et les fleurs de lotus
Figure 2.
(figure 2) : les premières, on le sait, sont empruntées à l’As Syrie ; les secondes, après avoir pris naissance dans la vallée du Nil, se sont répandues dans celle de l’Euphrate et dans les nombreux pays où se manifesta l'influence de l’Egypte. Toutes deux témoignent de l’action exercée par l’Orient sur l’art naissant de la Grèce.
Les broderies de la tunique ont un caractère plus général (2) ; mais leur disposition en une bande longitudinale sur la manche du vêtement(figure 1, page 10) nous reporte encore en Assyrie, où cette mode était d’un usage constant. Le dessin en est
1. Montfaucon, L'antiquité expliquée, t. If, 2e partie, p. 34 1 .
2. Studniczka, Op. laud., pp. 66, 98, en reproduit plusieurs d’un caractère analogue.
l’aphrodite marseillaise simple : deux galons forment des créneaux opposés les uns aux autres, et dont le milieu est garni d’un point carré (figure 3). Cette disposition s’étend du haut en bas de la manche, le long de la couture que le sculpteur a profondément marquée. Le parement est différent : il se compose de tés contrariés, qui s’harmonisent très bien avec l’ensemble de la décoration (figure 4).
Qui sait si nos artistes des fabriques d'étoffes lyonnaises, ne remettront pas un jour à la mode ces dessins d’il y a 2400 ans ? Il serait piquant de voir les robes de nos élégantes, tou-
Figure 3.
jours à l’affût de nouveautés, décorées des mêmes motifs d’ornementation que notre Aphrodite du VI0 siècle avant J.-C.
Figure 4.
Avant de quitter cette étude de toilette, il nous reste à dire un mot des boucles d’oreilles.
Les femmes de l’Orient ont de tout temps aimé à relever leur beauté de l’éclat de l’or : les terres cuites babyloniennes nous montrent des déesses véritablement chargées d’une parure multiple. Telle est cette femme nue, aux formes arrondies, qui, la tête entourée d’une haute stéphanè, porte à la fois pendants d’oreilles, collier avec étoiles à huit rayons, chaînettes croisées fixant sur la poitrine une plaque rectangulaire, anneaux
l’aphrodite marseillaise autour des poignets et des chevilles (1). L’art phénicien, qui est tout d’imitation, reproduit ces lourds bijoux ; Cypre ne s’est pas non plus affranchie de cet usage : il y a telle statue de calcaire où l’on compte jusqu’à quatre colliers (2) ; les pendants d’or des sarcophages sont d’un poids tel, qu’il semble impossible qu’une oreille humaine ait pu les supporter. On les a considérés comme des objets fabriqués en vue de la tombe.
D’un caractère tout différent sont les pendants de notre Aphrodite (figure 5). L’orfèvre qui en a fourni le modèle s’est tout d'abord rendu compte de leur destination. La boucle qui est passée dans le lobe de l’oreille, n’est pas (d'une grosseur
Figure 5.
exagérée ; il n y a pas non plus de surcharge dans les trois groupes de perles, ou de fruits ronds, semblables à des pommes et disposés autour de l’anneau. Déjà nous avons eu l'occasion de signaler le rapprochement qu’il y a lieu d’établir entre la coiffure que prête Homère à Andromaque, et celle de notre déesse ; indiquons encore que ses pendants ne sont pas sans quelque ressemblance avec ceux de Junon, au moment où elle se pare pour séduire le maître des dieux (3) : dans le lobe de ses oreilles artistement percées, V épouse de Jupiter place des boucles à trois brillants Tpiylviva, en formes de baies {/.opoEvxa.
C’est là d’ailleurs l’unique joyau de notre Aphrodite ; elle ne porte ni colliers, ni bracelets, et cette simplicité semble déjà marquer l’approche d’une civilisation et d’un art où la beauté
fl) Heuzey, Les figurines antiques de terre cuite du musée du Louvre. PI. Il, n° 4.
(2) Perrot et Chipiez, Histoire de l'art, t. III, Phénicie et Cypre, pp. 821-824.
(3) Homère, Iliade, XIV, 182 :
’Ev â'âpa. ipp.or.~v. rr/.i'J Lrp'/jTOixi loSoïaiv,
TptyLrjva, popoewor '/,ùpiç iï'oméXxuneTO 7 volly.
Cf. Helbig, Op. laud. p. 185.
l’aphrodite marseillaise ne cherchera pasà se faire valoir par des emprunts extérieurs. Les statues grecques de la belle époque ne sont plus ornées de bijoux, et bientôt viendra le temps où Vénus se dépouillera de ses voiles.
Dans cette étude que nous venons de faire du costume de notre statue, il nous est souvent arrivé de signaler des éléments d'importation étrangère : son calathos rappelle les modes de la Haute Asie; la disposition des broderies sur la manche est assyrienne, et la tunique collante est empruntée à l'Egypte. D’autre part, nous avons reconnu, à des signes certains, que la statue elle-même était grecque. D'où vient que ces civilisations se pénétraient l'une l'autre et s’empruntaient leurs différents éléments ?
L’action exercée par les Phéniciens comme intermédiaires entre les différents peuples est trop connue pour qu'il y ait lieu d’insister. Peut-être n'a-t-on pas fait jusqu’ici, sous ce rapport, une part suffisante aux Ioniens, et les a-t-on trop considérés comme constituant en Asie une nation fermée.
Rien n’est plus opposé cà la vérité. Leur génie entreprenant les mettait en relation de commerce avec tous leurs voisins : au viiic siècle, le roi assyrien Sargon avait conquis la Phénicie, pénétré jusqu’en Cypre et élevé dans l’ancienne ville de Larnaca la stèle de victoire qui est actuellement au musée de Berlin (1) ; 11 n’alla probablement pas jusqu’en Ionie, mais la gloire de ses armes, s’y répandit; des relations s’établirent entre les deux peuples, et nous voyons des mercenaires ioniens, à la solde de Nabuchodonosor, arriver jusqu’au cœur de l’Asie (2). Nous connaissons par une inscription les rapports qui eurent lieu de bonne heure entre l’Ionie et l’Egypte (3) : sur le devant du grand temple d’Abou-Simbul en Nubie, se trouve une statue égyptienne colossale, sur les jambes de laquelle sont écrits les noms des Grecs qui pendant l’expédition de
1. Ménant, AnncllcS des rois d' Assij rie , p. 208. — Cf. Ilalévy, Revue des études juives. Janv., Mars, 1881.