MARIE-SAVINIEN-EUGÈNE DE THÉRY
QUARANTE-QUATRIÈME ET DERNIER ABBÉ, 14 décembre 1792.
A monsieur le Chevalier de Versalis^ à Londres,
Non, mon cher Adrien, je ne suis pas si triste Que votre affection semble Timaginer. J'ai Fesprit bien atteint, mais pourtant je résiste ; Je ne suis pas si fou que de m'abandonner.
Au milieu des soucis qui m'assaillent en foule, Le faut-il avouer ? plus troublé qu'abattu, J'imite le nageur qui se tient sur la houle.
Sans doute le flot sombre et le couvre et le roule... Il remonte, pourtant, comme un léger fétu.
Le spectacle effrayant que chaque jour invente Et vient, effrontément, sous mes yeux étaler, N'est pas uniquement pour donner l'épouvante!... Une muraille croule, on entend la suivante Que des coups furieux s'efforcent d'ébranler ;
Même les fondements de ce royaume antique Gémissent; leurs débris sont lancés dans les airs; Ils s'effondrent partout ! C'est la foi catholique, C'est le trône, le droit, c'est la pudeur publique Qui tombent, éperdus, aux pieds de l'univers. Rien ne reste sacré ! Rien, pour les mains profanes, N'est trop haut, trop sublime, et, sous un tel effort, Comble d'étonnement ! rien non plus n'est trop fort! Aux tombeaux oubliés on demande leurs mânes, Avide d'insulter des noms longtemps chéris !
On traîne à l'échafaud prêtres, nobles, grands hommes. Même les plus petits de tous tant que nous sommes, Dans leur humilité ne trouvent pas d'abris!
L'ouragan est immense, immense la ruine.
Si grande qu'il faut bien que la Vertu divine Ait poussé ce fléau... Je la sens qui chemine... Les mortels ne sauraient créer tant de débris ! C'est un temps de Gomorrhe, une œuvre de Sodome, Le châtiment vengeur saisit jusqu'à l'atome.
Nous sommes dans les jours de désastre et de cris Qu'Isaïe et Jonas et Baruch ont décrits.
Croyez-vous que celui que son malheur amène ' Devant pareils tableaux ait l'instinct de trembler? Non ! la grandeur du mal le fascine et l'entraîne ; Il a trop à sentir, rien ne peut l'accabler ! Il regarde, il mesure et la chute et l'abîme; Le sol fuit sous ses pas ; il voit tomber la cime ;
Sur son propre destin Téclair vient Taveugler.
Comment penser à soi ? pleurer sur sa famille ?
L'âme, quoi qu'on en ait, s'ouvrant dans ce transport,
Agrandit sa pitié, car le malheur fourmille;
Un chameau passerait par le trou de l'aiguille
Plutôt qu'un de nous tous hors des doigts de la mort !
Non, non, je ne crains rien! je ne suis plus mon maître !
Que je sois préservé, c'est un si grand peut-être.
Tant de gens plus puissants, plus grands, plus saints, meilleu rs,
S'en vont chaque matin porter leur vie ailleurs.
Que je me sentirais quelque chose du traître.
Si je me découvrais d'égoïstes frayeurs.
Je regarde, j'écoute, et je demande aux choses
De m' apprendre comment le siècle est venu là.
Qu'a-t-il donc mérité? Qu'a-t-il fait pour cela?
Gémir ne mène à rien ; il faut chercher les causes.
Le pouvoir du méchant apparaît déchaîné;
Le ciel est irrité, puisque l'enfer déborde;
Qui donc a jamais vu que Satan rue et morde
Sans qu'un arrêt divin l'ait d'avance ordonné ?
Nous étions amollis jusqu'à la pourriture; Plus bas que la langueur permise à la nature Nous étions descendus; nous ne faisions des vœux Qu'au néant parfumé qui nous rendait heureux. Tout se racornissait. Une fausse science Exaltait les esprits sans pouvoir les remplir.
Les vertus paradaient devant la conscience, Cherchant à l'élever bien moins qu'à l'assouplir. C'était en souriant qu'on était honnête homme. Une foi faisait peur qui s'exprimait trop haut ; Dormir, laisser dormir et tout railler; en somme, Il n'était que souffler et le froid et le chaud.
Voilà la cause ! Eh bien, tant mieux, elle se montre !
Les deux camps ennemis sont tranchés désormais ;
Le crime^ démasqué, s'avance à ma rencontre !
Comme il a dépouillé l'air bénin que j'aimais !
Il m'insulte en des mots qu'il ne disait jamais!
La rage dans les yeux, voilà donc son visage !
Il marche en grand arroi; nous pouvons nous compter;
Puisqu'il a commencé de se mettre à l'ouvrage,
Je suis maître à mon tour d'essayer mon courage,
Et l'on ne dira pas que je viens affronter !
A l'heure où je t'écris, des voix tumultueuses Emplissent le préau, criant : « A bas les Rois ! Mort aux prêtres! A Dieu ! »
Des emphases vineuses Sortent des cabarets et s'étalent boueuses.
Brûlant la patience aux esprits les plus froids : Eh bien, je vais sortir, criant : « Vive la Croix ! »
Non ! je n'ai pas le droit d'usurper le martyre !... Contemplons sans broncher l'œuvre de ces maudits ; Gardons la tête libre en ce commun délire...
Tâchons de tout comprendre, et laissons-nous conduire Par Celui dont l'impur applique les édits!
Mannheim, 7 mars 1793.
Il est tombé le vieux, l'illustre sanctuaire !
Mes yeux ont vu la flamme en vaincre le pilier!...
Le toit s'est écroulé sur l'autel, sur la chaire...
Tout ce qui fut est mort, et tout va s'oublier !
Un juif m'a fait ouvrir les portes de la geôle;
Un soldat m'a conduit sur l'autre bord du Rhin.
Pourquoi cette pitié si contraire à leur rôle ?
Les cœurs de ces gens-là ne sont donc pas d'airain ?
Je suis l'hôte, aujourd'hui, d'un pasteur hérétique;
îl me donne le pain dont je manquais sans lui...
Je n'ai pas d'autre frère et n'ai pas d'autre appui
Que ce menteur, brillant d'une candeur antique !
Je me sens dévoré par un profond ennui !
Quel temps! Rien n'est debout, pas même dans les âmes!
Il faut, quoi qu'on en ait, tout passer par les flammes;
Et ce qu'on va garder de son droit, de son bien,
La raison n'en dit mot, et le cœur n'en sait rien !
Coavout des Bénédictins de Prcsbourg, 4 août 1849.
Je suis vieux. Quand, le soir d'une longue bataille, Tenant d'un bras meurtri son unique trésor, Son drapeau tout criblé des coups de la mitraille, Le soldat, épuisé, pourtant vivant encor, Marche, laissant goutter le sang de sa blessure. Sans rendre les chemins comptables de ses maux. Pièce à pièce il sent bien que tombe son armure ; De la faim et du froid il souffre la morsure. Mais toute sa pensée est dans ses chers lambeaux. Contre son cœur transi fortement il les serre; Il ne souhaite rien, n'aimant pas à demi.
Que d'emporter au fond d'un tombeau tutélaire L'étendard gardé pur des doigts de l'ennemi 1
J'apporte mon drapeau jusqu'aux pieds de mon maître !
Je ne l'ai pas laissé dans les champs meurtriers...
Tel que je le reçus on peut le reconnaître...
Archange ! ouvre-moi donc les rangs de tes guerriers !
Battu par les regrets, assailli par les doutes,
J'ai tenté maint sentier, j'ai cherché maintes routes;
Je suis allé, venu, passant par cent chemins.
Aux ronces des halliers laissant d'autres croyances.
Je me suis dépouillé de tant, tant d'espérances, Qu'à la fin, la Foi seule est restée en mes mains. Mais la voilà brillante et toujours agrandie De ce que j'ai perdu... Seule, emplissant mon cœur ! Calme et sûre de soi, ferme et non pas raidie ; L'inutile âpreté ne sied pas au vainqueur.
' Dans ses bruyants déserts j'ai vu marcher le monde,
Pareil à l'éléphant que des fruits fermentes
Font vaguer, chancelant, écrasant à la ronde
Les tremblants arbrisseaux par sa masse heurtés.
L'Indien qui l'attend au seuil de sa caverne
Devant le noir colosse accourt et se prosterne,
Et s'abat sous le pied qui broyé son corps nu.
Les bonzes, raisonnant sur ce tableau terrible.
Jurent qu'un Dieu conduit l'animal invincible
Et lui fait châtier quelque crime inconnu.
Ainsi du siècle. Il roule, il est ivre et féroce;
Il accoste, il détruit, il passe, il est atroce;
Il pleure quelquefois et regrette, et c'est tout.
Il ne sait rien fonder qui ne soit éphémère;
Il brise et doit briser, et c'est une chimère
D'y vouloir chercher mieux que sources de dégoût.
Cependant, l'âme vit par-dessus ce désordre !
C'est un pauvre petit mais éternel flambeau ;
Sur elle le néant ne pourra jamais mordre.
Elle seule produit tout ce qu'on voit de beau !
Des puissances de mort traversant les misères,
Elle vole, étonnée, au-dessus de leurs coups;
Elle court, s'élevant à ses destins prospères,
Car elle est conviée aux noces de TÉpoux !
Lorsque j'étais plus jeune, il me semblait terrible
D'avoir vu mon couvent dans le feu s'écrouler ;
Je trouvais, en mon cœur, forme toujours visible,
Ses clochers, ses grands toits qui semblaient me parler,
Et d'eux je ne croyais jamais me consoler.
Désormais, je souris de ces vaines images !
Saint Avit n'aurait pas adoré des vieux murs !
J'ai chassé les regrets, j'ai chassé les nuages;
Ils sont blancs au regard, mais, en eux, sont impurs.
Passent, passent les temps, passent aussi les formes!
Passent tous les pouvoirs, les éclats, les grandeurs !
Qu'ils soient, en apparence, étincelants, énormes,
Passent les faux brillants des humaines splendeurs !
Les trônes sont boiteux, les sceptres sont débiles;
Les droits les mieux prouvés sont creux au par-dedans ;
Il est quelque folie au cerveau des habiles
Et quelque impéritie au cœur des plus prudents 1
Quittons tous ces gravas au torrent qui les porte,
Ne nous attachons pas à ces infirmités :
L'âme qui sait choisir seule est vivante et forte.
Seule elle met le pied sur les fragilités !
LE