SCENE P
— Sur la place Saint-Marc. — Cent mille girandoles,
Paillètent de la nuit la claire obscurité;
Les fanaux de couleur passent sur les gondoles
Où le rire pétille et part de tout côté.
La mer et les canaux, que ce tumulte agite,
Soulèvent les rameurs qui s'en vont, vite, vite,
Où le doigt du plaisir fait signe à la gatté.
On se presse, on se dresse, on saute sur la rive...
Là! c'est le carnaval ! 11 arrive, il arrive! Jamais grelots plus clairs, ui marotte plus vive,
Ni telle liberté!
La foule, qui s'amasse autour du Campanille, Va, vient, se pousse, tourne, et revient et fourmille, Entrechoquant ses flots émus de tant d'ébats. Elle chante, elle danse, ici^ partout, là-bas! La face des palais reflète jusqu'au faîte La lueur des flambeaux rougissant les frontons; Une grêle de fleurs qui ruit des balcons
Tombe sur tous les fronts; Celui-ci s'en couronne^ un autre la rejette; Des roses vont pendant à tous les mascarons.
Les marchands de bonbons, d'eau glacée et d'oranges. Glapissent sur les quais avec des voix étranges. Offrant leur marchandise à qui la veut goûter, Et, dans tous les recoins des profondes arcades. Mariant leur mystère à ceux des mascarades.
Les couples amoureux cherchent à s'abriter.
^ Un Scapin apparaît, suivi par un Cassandre.
Le Cassandre.
Vous avez beau chercher à fuir, il faut m'entendre ! Madame votre mère et monsieur le baron
Seront fort irrités avec pleine raison.
Lorsque, le mois dernier, nous quittâmes la Saxe,
Vous étiez, je m'en flatte, assez fort en syntaxe
Pour aborder enfin les profondeurs du Droit.
11 fut donc convenu que nous irions tout droit
A Padoue, où s'en tient une si bonne école !
Mais voilà qu'en chemin vous devenez frivole!
Jusqu'alors très-soumis, voilà qu'un beau matin
Je vous trouve emporté, raisonneur et mutin!
Malgré moi, nous venons dans cette ville infâme;
Vous m'entraînez, monsieur! Oui, si noire est votre âme
Que vous me séduisez, et je ne sais comment
Je me trouve avec vous dans cet ajustement!
Si vous pouviez, du moins, personnage fantasque,
Contempler mon visage!... Il rougit sous le masque!
Oui, monsieur, je suis pourpre et j'ai honte de moi !
Jugez donc! Si quelqu'un devinait mon emploi,
Qu'oserait-il penser? Que devrait-il me dire?
Un sage, un professeur dans un pareil délire !
Repartons pour Padoue, écoutez la raison,
Et fuyons ce tapage et ces nez de carton!
Le Scapin , chantant.
Il était une'dame Avec son cavalier...
Le pédant qui les blâme Est bien fol à lier.
Âh ! larira, lalira, ma belle, N'allez pas oublier Le nom dont je m'appelle!
Le Gâssandrë.
Vous poussez dans la foule et ne répondez pas ! Mais je vous tiens, méchant, je vous tiens par le bras! Je me sens à deux doigts de me mettre en colère Vous ne respectez pas assez mon caractère !... Je suis docteur, monsieur! docteur in utroquel Personne, jusqu'ici, ne m'a si fort choqué!
Le ScAPm, chantant.
Il était une dame...
On avait, par malheur.
Contrarié la flamme Qui brûlait dans son cœur.
Ah ! larira, larira, ma belle.
Cela donnait saveur Au nom dont je m'appelle !
Le Cassandre.
Là ! je tiens votre bras et votre basque aussi 1 Vous n'échapperez pas, n'en ayez pas souci!
LE CA|NAVàt. DE VENISE. * i98
Je vous ai pourtant fait connaître Mkrc-Attrèle ! ^ Jf
Moi-même de vertu je vous offre un modèle!
Quel auteur lûles-vous qui^ous porte au péché? Je suis fâché, monsieur! très-gravement iàchérr
Le Scapin, chantant.'
Il était une dame...
Elle prit un beau jour Ce courage de femme Qui plaît tant à l'amour...
Ah! larira, larira, ma belle!
Je vous donne, à mon tour, Le nom dont je m'appelle!
Le Cassândre.
Le fou! le malheureux!... Je suis au désespoir! Monsieur! vous oubliez tout respect du devoir! Monsieur, retenez donc cette marche insensée ! Monsieur ! toute pudeur est par vous offensée !...
Comme il parlait ainsi, larira.
Un grand polichinelle, Ah! larira, ma belle! • Qui s'en étonnera?
S'en plaindra?
Grondera ?
Le prenant sous l'aisselle.
Ah ! larira, ma belle !
Le fait pirouetter.
Hébété de surprise, Cassandre lâche prise Et se laisse écarter De celui qu'il veut prendre...
11 prétend se défendre; Il cherche à faire entendre Des cris de Mélisandre.
Pour sortir d'embarras, Il agite les bras !
Mais un Pierrot le happe, L'aveugle de sa cape Et jette le faquin Aux mains d'un arlequin Qui, d'abord qu'il le^touche.
Le lance à Scaramouche, Lequel, d'un œil farouche, Le renvoie à Grispin Qui, sans y rien comprendre.
Le transmet à Léandre, Léandre à Pantalon !
Ah ! larira, ma belle !
11 suffoque, il chancelle.
Il rugit, il appelle,
Il frappe du talon!
Roulé comme une balle, Cédant de dalle en dalle, 11 arrive au docteur, Qui le livre à deux moines, Soit moines ou chanoines, De frétillante humeur, Qui, sans colère aucune Pour la charge importune Leur tombant de la lune, L'adressent sans dessein Au nez d'un matassin.
Qui soudain la dépose Contre la porte close D'un étroit cabaret, Laquelle, ainsi poussée, Est soudain défoncée...
Cassandre disparaît!
Chœur de masques.
Il était une dame...
Larira, larira!
Encore un coup de rame, La barque arrivera ! Ah ! larira, larira, larira !
La musique extravague,
198 L'APHHOESSA.
La foule n'est que vague , L'une à l'autre courant!
Ah! larira, ma belle!
Mon âme à vous se rend !...
Que la nuit étincelle!
gaîté!... Tout se mêle!
Tout s'aime, tout s'appelle!
Larira , larira !
Oh ! qui m'entraînera?
Oh! qui m'agacera?
Le Scapin, au Polichinelle,
Masque noir, sois béni par ma reconnaissance! Je ne t'oublîrai pas !... non, je te le promets! Ce qui vient d'arriver, je le sens à l'avance. Est entré dans mon cœur pour n'en sortir jamais ! Les ans s'écouleront, en semant sur leur route Les souvenirs fanés du bouquet de mes jours; Mais ils respecteront deux fleurs vives... Écoute : Tout mon premier plaisir et mes premiers amours!
Le Polichinelle.
Mon bon petit enfant, te voilà libre , libre ! Ta poitrine est émue... elle vibre, elle vibre! Va, cours, amuse-toi! C'est sage! c'est prudent!
Mords le fruit inconnu dont la saveur t'enivre ! Mais si tu veux tromper les yeux de ton pédant, Crois-moi, dérobe-toi, cours changer de costume.
Le Scapin, chantant.
Dessous une autre plume Que restera-t-il bien De moi?... Plus rien!
Le Polichinelle, chantant.
Le voilà dans la foule...
Leste qui le suivra !
Adroit qui le prendra !
Larira, larira!
La perle est sous la houle,
Et qui la péchera?
Larira , larira!
Et qui l'emportera?
Heureux qui le pourra,
Larira, larira!