‹ L'AphroessaChapitre 22 sur 29 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

— Un cabaret rempli de gens de bas étage.

Convives attablés et mangeant; ils sont trois. Sans scrupule^ chacun laisse voir son visage.

248 L'APUROËSSÂ.

Cassandre.

A Tuniversité, nous avions Tavantage D'aiguiser l'appétit avec certain potage Trempé de champignons, de lard et de gros pois. On y coupait du pain épais copame trois doigts. De la fleur de sureau, quelque peu de fromage; Du cumin complétait ce magnifique ouvrage, Et Ton cuisait le tout avec du brou de noix.

C'était, je vous le jure, à s'en rendre malade!

Frosch.

L'eau m'en vient à la bouche ! Aimez-vous la salade ?

Cassaindre.

Sans doute! mais jamais sans un filet de vin,

De l'ail et des oignons ; autrement, c'est bien fade!

TuscH.

Je suis de votre avis! Je mets de la muscade Dans la bière !

Cassandre.

Ma foi ! ce doit être divin !

LE CARNAVAL m VpdSË. 249

Frosch. ^

Vous êtes de Bamberg? Moi, je suis de Mayence.

TUSCH.

Moi, je suis de Mulho|ise, aux frontières de France.

Cassandre.

Tous trois hommes sensés, complètement bourgeois ! Autant que j'ai compris, Frosch polit des lunettes, Et Tusch vend des jouets d'enfant. Messieurs, je crois Que ce sont des métiers respectables, honnêtes, Convenant de tous points aux personnes discrètes. Moi, je suis professeur de Tun et l'autre Droits.

TuscH.

Ah ! monsieur le docteur, quel honneur vous nous faites

Frosch.

Du jambon, s'il vous plaît!

Tusch.

Garçon, donnez du pain!

Messieurs, c'est un état splendide et souverain

Que celui de bourgeois ! Je tombe en des extases

Lorsque je considère et sa cause et sa fin,

Et que je m'aventure à creuser son destin!

Je ne veux pas ici partir en périphrases,

Ni vous faire sentir mon avis en latin,

Mais grand est le bourgeois, le fait est très-certain !

Frosch.

Il gagne de l'argent.

TuscH.

Il en gagne ! il en gagne!

Frosch.

Il ne fait pas de bruit, mais il fait du chemin .

TuscH.

Il marche, en chantonnant, au pays de Cocagne !

Frosch.

Il discerne au toucher les vrais doublops d'Espagne!

TUSCH.

On ne le trompe pas !

Frosch.

Il a Tœil dans la main !

Les répons alternés ravissent les Gamènes !

Continuez, messieurs! Garçon, bouteilles pleines! Une ici, l'autre là ! Point de luxe ou d'apprêt ! Donnez de la laitue avec des mortadelles.

TuscH.

De votre écolier vous n'avez point nouvelles?

Cassandre.

Je ne le cherche plus et je n'ai pas regret De l'avoir égaré, puisque cette aventure M'a fait vous rencontrer dans ce cher cabaret.

TuscH.

Que ces gens du grand ton feront pauvre figure Lorsque nous entrerons, un jour, dans leurs habits !

Frosgh.

Nous aussi nous aurons des perles, des rubis ! Leur linge nous viendra ! Le charmant héritage !

Cassandre.

Voilà, mes chers amis, ce que c'est qu'être sage !

Frosch.

Nous ne rêvassons pas !

TuscH.

Nous n'épiloguons pas!

Nous ne sommes pas fiers, subtils, ni délicats !

Frosch.

Nous gagnons, nous gagnons, et voulons qu'on nous paie !

TuscH.

En place de leurs dieux nous mettons la monnaie ! -;V^

Gassandre.

Et nous serons ainsi les maires absolus ! *

Il faut que je vous danse un pas.

(H chante.)

Je ne veux plus, Lanla, landerirette, Que des écus Pour amusette.

G*est ma musi(]pie, ma musette, Lanla, landerirette !

Vive Grésus !

TUSCH.

Grand Dieu ! qu'arrive-t-il au marchand de lunettes! Ll'voilà sous la ta^e étendu tout du long !

Gassandre.

G'était un grand esprit, hélas ! Tu le regrettes ? Les âmes à ces coups ne sont jamais bien prêtes ! Nous voilà seuls au monde, ô mon pauvre mignon ! Buvons un rouge-bord à ce cher compagnon !

Mais, pour boire, il faudrait arrêter la bouteille... Elle court devant moi !... Par sa tête vermeille Retiens-la^ mon garçon !

TUSCH.

Je ne peux la saisir !

Cassandre.

Maladroit animal, attends que je te tape !

Boire trop, mon enfant, c'est Tabus du plaisir. Bon ! il trébuche aussi, mais, en tirant la nappe; Voilà que tout s'abime au milieu du fracas, Et le mauvais sujet s'enterre sous les plats ! Sépulture honorable ! Ah ! diable ! ... Je m'effondre !

Le Cabaretier et ses Garçons.

Quel tapage infernal !

Le Cabaretier.

Puisse Dieu les confondre, Ces maudits Allemands !

Premier Garçon.

Tous trois sont ivres morts !

Le Cabaretier.

Prenez-les sous les bras et couchez-les dehors !

Deuxième Garçon.

Le gros est un docteur savant comme un apôtre ; Il ronfle, maintenant, à Tenvi d'un pourceau.

Le Cabaretier.

Un docteur qui s'enivre est gris tout comme un autre; Allez me les placer au travers du ruisseau.

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