‹ L'AphroessaChapitre 25 sur 29 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Horizon montagneux. — Un défilé. — La plaine Montre par échappée un coin de sa splendeur.

La voûte des grands cieux est riante et sereine, Les figuiers du printemps étalent leur vigueur. Samson et son ami marchent d'un pas rapide; Le premier, jeune, gai, dans son regard limpide

Portant une franchise innocente et sans soin ;

— Ses longs cheveux dorés moutonnent sur sa tête... —

Le second a la mine effarée, inquiète,

Et son esprit troublé semble chercher au loin.

Samson.

La route où je passais, à celle-ci pareille,

Était étroite, rude... A droite, un grand rocher...

A gauche, un précipice à n'oser approcher !

Le lion m'aperçut ! Il coucha son oreille.

Attacha sur mes yeux un œil qui flamboya,

Égratigna le sol de son ongle et bâilla.

Sa queue, un long serpent de couleur fauve et sombre,

Passait, en se tordant, de la lumière à l'ombre.

Je voyais, je sentais s'amasser en son corps

La force, se doublant de ressorts en ressorts.

J'eus peur ! et je songeais à m'enfuir; mais, sans doute,

Le monstre, d'un seul bond, m'aurait atteint... Écoute !

Dans ce même moment tout mon être changea!

Mon âme s'affermit^ cette âme tout entière

S'éleva comme un trait au-dessus de sa sphère,

Et, buvant les transports d'une ivresse guerrière.

De sa timidité d'abord se dégagea !

Ce fut moi, non pas lui, qui marchai contre l'autre.

Il eut peur à son tour et voulut s'en aller.

Ah ! tout près du rocher je le fais s'acculer !

J'enfonce mes deux poings dans sa gorge ! Il se vaulre, 11 rugit; je m'efforce, et, sans savoir comment. Le monstre, déchiré par mes mains triomphantes. Me montre, tout à nu, ses entrailles sanglantes, Et je reste courbé sur mon étonnement !...

C'était moi qui faisais une si grande chose ! C'était moi qui pouvais ce qu'on n'a jamais pu ! Je poursuivis ma route, étourdi^ confondu, M'égarant, demi-fou, dans mon apothéose, Mais sûr que c'était moi qui, d'un revers de main, Faisais ce que le ciel, qui des forces dispose. N'avait pas jusqu'alors permis au bras humain. Crois- tu que ce n'est rien que se voir de la sorte Transporté tout à coup plus haut que ses amis? De voir que l'impossible, en leur fermant la porte, Dans son royaume obscur vous a tout seul admis ? Je dus me reconnaître à la fin pour moi-même l Je m'admirai, porté dans un rang si suprême, Qu'après avoir senti que vraiment c'était moi, Je fus pris d'un bonheur immense, intense, extrême, Et je faillis mourir, étouffé par l'émoi.

Tu connais bien ma mère, et tu sais si je l'aime ! Je suis son fils unique ! Et, pourtant, j'éprouvai Qu'il fallait lui cacher ce qui m'est arrivé. Je vécus quelques jours, savourant ma victoire. N'en voulant rien trahir, satisfait d'y penser.

Pour de petits orgueils on peut chercher la gloire,

On rencontre des gens enchantés de vous croire ;

Leur éloge suffit à vous récompenser.

Mais il est des exploits qui passent la mesure ;

Celui qui les a faits, celui-là, je te jure,

Pour ne pas s'arrêter plus bas que son honneur.

Doit garder sa couronne au profond de son cœur !

Un jour que, cependant, j'allais chez ma maîtresse, Je cherchai ce qu'était devenu mon vaincu.

Et j'aperçus le mort sur le sable étendu.

Dont la chair, racornie au vent de sécheresse. Laissait les ossements à nu, et, dans leur sein. Des abeilles avaient établi leur essaim.

De leur miel parfumé l'odeur me mit en joie; J'en pris un beau rayon, et, suivant mon chemin, Tout en réfléchissant à cette double proie (L'une exaltant mon cœur, l'autre emplissant ma main), Mon esprit s'éclaira d'un propos tout soudain. Je riais, en marchant, de ce qu'en traits de flamme Le rapport des objets révélait à mon âme !

Et lorsque j'eus atteint de mes pas diligents La ville philistine où vit ma fiancée.

Trouvant dans sa maison une foule amassée Qui semblait me narguer, je dis aux jeunes gens :

— Je propose une énigme ! A qui la peut comprendre

ass l*aphroe:ssa.

Une robe de laine, une ceinture et tout

Pour un ajustement qui sera de son goût !

Mais, si vous restez courts, vous me laisserez prendre

Juste le même prix ! Vous êtes trente ! eh bien,

J'aurai donc trente habits !

On ne m'objecta rien.

Mais des regards moqueurs me poursuivaient encore 1 On se croyait de moi facilement vainqueur.

Et je continuai :

Celui-là qui dévore, C'est la proie, et du fort procède la douceur !... Devinez!.,,

Tout devint silence, et dans la ville On n'apercevait plus que rêveur immobile, Les yeux baissés à terre et le doigt sur le front !

Personne ne trouvait. On craignait un affront.

Après sept jours passés, ma femme vint me dire : — Certes, tu m'aimes peu ! tu vois que je soupire. Que je pleure en mon coin et ne veux plus manger; Tu gardes ton secret sans me le partager?

Faut-il que maintenant je parte ou je demeure ? Si tu ne m'aimes plus, il vaut mieux que je meure !

J'eus beau la consoler, je n'y pus rien changer.

Enfin, la nuit tombant, comme on touchait à l'heure

Où finissait l'épreuve, il me prit des regrets

De causer de la peine à ce que j'adorais.

Je dis tout, car la charge était pour moi pesante.

Juge ! ma. femme en pleurs me montrant ses chagrins !

J'eus grand tort, car, bientôt, un des jeunes cbusins

Se plaçant devant moi de façon arrogante.

Me cria : — Ton énigme est par trop transparente :

Quoi de plus doux que miel et plus fort que lion ?

— Par Dieu ! lui repartis-je, en cette occasion. Vous n'auriez pu nier votre confusion.

Si vous n'aviez au soc attaché ma génisse !

Je sortis furieux, et, dans ma passion,

J'allai vers Askalon, je fis un sacrifice

De trente Philistins. Je pris leurs vêtements;

Je payai mes fripons de leur mauvais office,

Et, me sentant bouillir d'horribles sentiments,

Je sortis de la ville et rentrai chez ma mère.

Maintenant c'est fini, je n'ai plus de colère;

Mon amour l'a chassée, il ne m'en reste rien.

Cette femme est la mienne, et je veux m'y complaire.

Je l'aime, et c'est pourquoi je ne sais comment faire

Pour rester plus longtemps séparé de mon bien.

L'Ami.

Celte femme, il vaut mieux que tu la répudies ! Ne va pas te couvrir de honte ! On se rira Si Ton te voit souffrir pareilles perfidies.

Sais-tu bien en tous lieux ce que chacun dira?

Samson.

Que dira-t-on ?

L'Ami.

Vraiment! La chose est trop certaine !

On dira : Regardez ! Le pauvre homme est sans haine; C'est un mouton ! On prend sa chair après sa laine ! Donnez-lui du plaisir, causez-lui de la peine. C'est tout un : sa poitrine est vide et son honneur Ne sait où se loger, car il n'a pas de cœur !

Samson.

Crois-tu qu'on ose ainsi mal parler?

L'Ami.

Je proteste Que ne jamais rentrer dans ce logis funeste

Où trop cruellement on s'est joué de toi, C'est ce que tu dois faire ! mon Samson ! il reste Trop de filles au monde, et je ne sais pourquoi Tu voudrais t obstiner contre un manque de foi !

Samson.

Je ne m'obstine pas !

L'Ami.

C'était un mariage Peu digne de te plaire, et tu le savais bien. S'unir aux Etrangers était loin d'être sage ; Qu'allais-tu leur livrer un sang comme le tien ? On rencontre en cent lieux des m^aîtresses plus belles !

Samson.

Sans doute !

L'Ami.

Amuse-toi par des amours nouvelles, Et bientôt, sois-en sûr, tu comprendras le tort De retourner t'asseoir dans un nid de querelles Un pareil changement demande peu d'effort.

Samson.

Peu d'effort? Je ne sais; mais cependant je l'aime, Celle qui m'a trompée, et je m'y veux tenir.

Pourquoi donc conserver une rancune extrême?

La quitter? Ce serait moi-même me punir !

Allons ! continuons lestement notre route.

Je découvre déjà les murs de la cité !

Me tendresse m'étreint, je la retrouve toute,

Je la retrouve toute et toute ma gaîté !

Holà ho ! me voici comme un ramier sauvage^

Volant droit vers le lit où dorment mes amours !

Mais pourquoi t'arrêter et changer de visage ?

Et d'où vient que tes pas me paraissent plus lourds?

L'Ami.

La chaleur m'a blessé. Le soleil, je l'atteste, M'a frappé trop longtemps. Je me repose ici.

Toi, poursuis ton chemin. Je vais dormir, et si Je me sens rafraîchi par un temps de sieste.

Avant une heure au plus tu me verras aussi.

Samson.

Adieu donc, je me hâte !

En s'éloignant ainsi, Samson double le pas et descend la colline ; Il tient les yeux fixés sur la terre voisine Où de sa bien-aimée il cherche la maison.

Et repousse le sol du bout de son bâton.

Samson, chantant.

Quand je ferme ma paupière Et regarde dans mon cœur, Parmi des flots de lumière M'aveuglant de leur lueur,

Je vois sa vivante image Se former et resplendir ; Soit vérité, soit mirage, C'est un suprême plaisir !

Sa taille est là ; c'est un saule Qui vers moi va s'incliner;

Je peux toucher son épaule,

Et je la sens frissonner !

Je prends sa main si petite Sous mon baiser dévorant; En ses noirs cheveux palpite Comme un parfum enivrant

Qui l'entoure, qui me touche, Qui pénètre en tout mon corps...

Le mouvement de sa bouche Rend d'ineffables accords î

Belle enfant, que veux-tu dire ?

Tu parles? Je n'entends pas !

Mais c'est le chant de la lyre Qui semble vibrer tout bas !...

Oh ! je t'aime ! oh ! je t'adore !

Près de toi je viens m'asseoir !

Je viens demander encore Ce que j'avais l'autre soir !

Je viens à toi comme un maître, Gomme un amant, un époux !

Tous les jours qui vont paraître Seront beaux et bien à nous !

— Samson arrive au bas de la côte stérile.

La plaine sous ses yeux se gonfle en mamelons. A cent pas devant lui vient se grouper la ville. Qui, parmi des jardins, rassemble ses maisons. Les mûriers, les palmiers dépassent les terrasses; La rustique cite ne descend pas très-loin ; Une vigne grimpante, un laurier dans un coin, Un puits autour duquel le sol garde les traces Des troupeaux piétinants; quelques chamelles lasses Dorment, en ruminant, auprès d'un tas de foin. Des enfants demi-nus se roulent sur le sable;

D'autres, plus turbulents, font la guerre aux moineaux;

On aperçoit là-bas un ânier misérable

Qui pousse Tanimal accablé de fardeaux;

Un chêne vert trapu, noueux et plein de feuilles,

Donne Tombre aux vieillards assis sous ses rameaux.

Samson.

Salut, père !

Un Vieillard,

Salut.

Samson.

De quel air tu m'accueilles !

Le Vieillard.

Eh quoi! te voilà revenu ?

Samson.

Je suis ton fils, je suis ton gendre !

Je veux ma femme et viens apprendre Ce qu'ici Ton est devenu Depuis le jour du mariage Où Ton eut tort de m'offenser; Mais je pardonne, et je m'engage A qui voudra bien m'embrasser.

A ne faire que bon visage

Le Beau-Père.

Il fallait nous dire à l'avance Que tu changes ainsi d'avis.

Je te croyais cherchant vengeance Et n'étant plus de nos amis.

Voyez, Seigneur, je vous conjure, Voyez cette étrange figure.

Et daignez juger entre nous !

Cet homme recherchait ma fille ; Je le reçois dans la famille Et je l'accepte pour époux.

Soudain il nous cherche querelle, Pose une énigme et nous révèle Qu'il sait déchirer les lions.

On se moque de l'imposture, Il se lève, part et nous jure Un flot de malédictions !

Et, maintenant, il se ravise !

Et le voilà, rs^re surprise !

Qui se présente devant moi !

Il me redemande sa femme ?

Décidez du fond de votre âme :

A-t-il raison ? Est-ce la loi ?

Les Vieillards.

Il a tort !

Samson.

Bien ! j'ai tort, sans doute, Puisque vous le pensez ainsi; Mais j'ai fait une longue route Pour venir m'établir ici. Pardonnez-moi, quoi qu'il vous coûte.

J'aime ma femme et je la veux!

Rendez-la-moi, je vous en prie !

Je vous conjure et vous supplie !

Cédez au plus cher de mes vœux !

Le Beau-Père.

Va-t'en !

Samson.

Pourquoi ?

Le Vieillard.

Va-t'en ! te dis je !

Les Vieillards.

Il est obstiné, le maudit !

Samson.

Pourquoi maudit?

Le Beau-Père.

C'est un prodige Gomme cet homme a de Tesprit !

Tu n'entends pas que je le chasse?

Allons ! Samson, quitte la place; Fais-le tôt et de bonne grâce ; Va te battre avec les lions !

Ma femme !

Le Père.

Dis-moi comment faire?

Je Tai donnée, et pour le plaire, Au plus cher de les compagnons.

Samson.

Ah ! pour le coup, vieillard, je sais que tu plaisantes !

Et tu ne voudrais pas risquer

De voir si mes mains sont pesantes

Sur qui m'oserait provoquer !

Parle-moi clairement, que je puisse comprendre,

Et ne me fais plus le bouffon !

Ma femme, certes, doit m'atlendre !

Conduis-moi donc à la maison !

Le Beau-Pére.

J'en jure par mes dieux, par les tiens, par ma tête ! J'ai marié ma fille à ton meilleur ami !

Mais si tu veux pourtant épouser sa cadette... Elle est belle, Samson !

L'assistance a frémi !

Subitement glacés d'une terreur muette.

Les vieillards, tout à coup, ont vu Samson grandir, Une fauve lueur environner sa tête.

Ses deux yeux s'allumer et son front resplendir. Transfiguré, terrible, un souffle de tempête Agite ses cheveux ainsi que des serpents.

Quelque chose de rouge exhalé de son être Étonne les regards, les trouble, les pénètre, Éblouit, fait horreur aux pâles assistants.

La colère de Dieu, non pas celle d'un homme, Paralyse leurs pieds, qu'ils ne peuvent mouvoir; Leurs bras restent sans force à leurs côtés, et, comme Ces maux intérieurs, affreux à concevoir.

Qui viennent en secret étouffer leur victime, L'effroi réduit à rien l'âme qui les anime ; Leur gorge se refuse aux cris du désespoir.

Lui pourtant, lui géant lève ses poings énormes... Mais le peuple, en voyant tomber sanglants, informes.

Les cadavres meurtris de ses pères, foulés Par le pied sans merci de ce vainqueur unique, Le peuple, brandissant poignard, épée ou pique, Se jette sur Sarason, nombreux comme les blés.

La flèche part. Elle s'égare.

Elle siffle et ne frappe rien Où donc va-t-elle? Il le sait bien Le Dieu terrible qui Tefifare.

La pierre accourt. Elle va loin Du but dont elle avait besoin.

Elle s'enfonce dans la terre.

Où donc va-t-elle? Il le sait bien Le Dieu qui ne fait rien pour rien Et la recouvre de poussière.

Le javelot voudrait percer.

Le glaive voudrait dépecer Cette menaçante poitrine.

Toute ouverte devant leurs coups, Qui, sans souci de leur courroux.

Brave l'agresseur qui décline Et s'aplatit, dans sa ruine.

Sur le ventre ou sur les genoux; Mais le javelot, mais le glaive Sont-ils de bronze? C'est en rêve Qu'ils semblent être maniés!

Ils glissent sur la chair vivante,

El les guerriers, sous répouvanle,

Se dispersent humiliés.

Samson les suit, les bat, les presse.

Et, dans sa meurtrière ivresse.

Jonchant le sol à chaque pas

Des cadavres de ces soldats.

Rompant tête et corps, jambe et bras,

Écrasant sur le même tas

Le père et l'enfant et la femme.

Dans un foyer prend une flamme

Blanchissante au bout des tisons

Et la jette sur les maisons.

En bas, en haut, tout est fournaise !

Tout est fumée et feux et braise.

Les toits, les murs, s'en vont croulant

Au milieu du conflit sanglant!

Samson attise la furie

Et la force de l'incendie

En entassant dans le bûcher

Les solives que, sans relâche.

Il tire, il démanche, il arrache

Et recommence d'arracher ;

La vaste contrée, à la ronde,

Entend comme une mer qui gronde.

Et voit, avec terreur profonde.

S'élever la colonne ronde.

Épaisse, blanchâtre, féconde.

En lugubres obscurités, Qui transporte vers le nuage Le dernier soupir du village Dans ses tourbillons empestés !

Mais Sanison, couvant sa victime D'un œil amoureux de sa mort, Tandis qu'elle expire et se lord, D'un mont escalade la cime, Et, de là, secouant les bras Sur le désastre qu'il contemple.

Gomme un Voyant, au fond d'un temple, Il prophétise à grands éclats :

Samson.

Je monte contre toi, méchante Philistine, Fille des chiens errants, maigre voleuse, impur Tesson d'un vase empli d'iniquité maline Jusqu'aux bords, déversant par-dessus toit et mur La perverse âcreté qui remplit ta poitrine, Pour en souiller du ciel le vénérable azur!

Je monte contre toi, cité noire de fraude, Réceptacle de vice, en haine à l'univers!

La Fourbe se plaisait, sur ta couche encor chaude, Aux baisers du mensonge, et tes bras, grands ouverts,

Accueillaient le serpent qui frétille et qui rôde

Pour mordre, bien que toi moins lâche et moins pervers !

Je monte contre toi, citadelle maudite Des monstres réprouvés dont le désert est plein ! Ils pullulaient chez toi! C'est là que leur élite Dressait son aiguillon, distillait son venin, Tissait le noir drapeau que leur fureur agite. Cuvait ses passions plus fortes que le vin!

Je monte contre toi ! J'y suis monté ! J'atteste

L'Éternel, mon Seigneur, que j'y suis monté! Meurs!

Souffre ton agonie ! Expire ! et qu'il ne reste

De ton cadavre impur qu'un lambeau de terreurs !

La terre où tu vécus est désormais funeste !

Et je l'ensevelis en un linceul d'horreurs !

Maudite aux quatre vents, maudite dans la vie, Maudite dans la mort, maudite à l'avenir Comme dans le présent, qui donc aurait l'envie De te ressusciter par un ressouvenir ?

Oui! meurs et disparais tout entière, engloutie Au gouffre d'où ton nom ne doit jamais sortir!

Je vanterai mon Dieu pour sa force suprême,

Qui le fait redoutable aux dieux des autres camps !

Sens-tu comme il sait bien soutenir ceux qu'il aime?

Reconnais-tu ses cris dans mes cris provoquants? Comprends-tu que mes coups sont ses coups à lui-même?. . . Peut-être connais-tu de plus forts attaquants?

Misérable ! succombe et péris dans ta honte !

Roule-toi sous ta fange et sous ta lâcheté,

Et sois certaine, afin que ton désespoir monte,

Que si, de mes deux poings rien ne t'a racheté,

Dieux de bois, dieux de fer, dieux de pierre ou de fonte,

Je vais pétrir ainsi toute ta parenté !

Écoutez, Philistins! Philistins, gens des villes, Hommes du lieu désert, habitants du rocher!

Je vous annonce à tous, dominateurs tranquilles. Du timide Israël qui n'ose vous toucher.

Que nos frères pourront demeurer immobiles !

Moi je suffirai seul à vous aller chercher !

Ce qui s'agite en moi n'est pas un vent qui passe! C'est le souffle éternel de la haine d'en haut! Rien ne peut l'arrêter ! aucun froid ne le glace ; Le mage contre lui ne connaît aucun mot !

Ce qu'il touche s'envole éperdu dans l'espace, Et la destruction s'en empare aussitôt !

Il contemple un instant d'un regard de victoire Cet amas de cendre et de mort.

Puis, laissant ces tableaux au fond de sa mémoire,

Il prépare un nouvel effort.

D'un pied rebondissant il parcourt la campagne,

Semant le meurtre à pleines mains ;

On n'ose pas, dans les chemins, S'opposer à celui que la Force accompagné.

Le Philistin s'enferme à l'abri de ses murs, Ou s'enfuit effrayé par les sentiers obscurs,

Écoutant si Samson le gagne.

Israël est vengé de trente ans de malheur !

L'opprimé n'est plus seul à ressentir la peur

Sous le frein de la servitude; Le maître tremble aussi, connaissant cette fois

Le revers de ses lois,

Dont la râpe lui semble rude !

Des renards accouplés et traînant des flambeaux Glissent la flamme dans le chaume.

C'est Samson qui, sur les coteaux, Brûlant ainsi les blés nouveaux, La vigne en fleur et l'arbre à baume.

Rit!... On croit le saisir un jour En verrouillant à triple tour Une ville où son pied l'amène ; Mais il profite de la nuit Pour emporter, tout d'une haleine.

Battants, verrous, barres et chaîne,

Sans effort, sans parler, sans bruil, Et sur la colline prochaine Il les dépose et, là, s'enfuit!

Alors les hauts seigneurs, les maîtres des sept villes. Les grands des Philistins s'assemblent à la fois. Le peuple, épou anté, raconte aux plus habiles Les malheurs qu'il subit, et pleure à haute voix. Un des chefs, un vieillard, homme d'expérience. Se lève le premier, réclame le silence.

Et tandis que chacun tient le regard sur lui.

Il dit :

Le Chef philistin.

Croyez en moi ! Je serai votre appui !

Frères! un scélérat, un sorcier, bête immonde, S'est armé contre nous, sur la face du monde, Et cherche à nous troubler dans cette autorité Dont sur son peuple impur nous avons hérité.

Nos pères, devant eux, ont fait marcher ses pères! Nous-mêmes, sur leurs fronts redoublant leurs misères, Jusqu'ici nous avons, ainsi qu'il convenait, Régi les serviteurs que Dagon nous donnait.

Je ne m'aperçois point que cette troupe esclave S'enhardisse h montrer un mépris qui nous brave. Kl, si vous m'en croyez, nous en exigerons

Qu'on livre le coupable, et nous le punirons! Jacob est si débile et Rachel si craintive, Qu'on n'oserait tenter résistance bien vive ; Et, d'ailleurs, il n'est pas sentiment plus commun Que haïr chez son frère un pouvoir importun.

Le Peuple.

Nous voulons vivre en paix! Faites ce qui vous semble ! Vous êtes nos seigneurs, c'est pour nous protéger! Ne laissez pas sur nous s'étendre ce danger

Qui nous menace tous ensemble î Nous avons peur! hélas! nous avons peur! Sachez Que nous ne voulons pas du mal qui nous effraie ! Redoublez vos efforts ! Appliquez-vous ! Tâchez De trouver un moyen de guérir cette plaie!

Qu'a-t-on fait à cet homme et pourquoi frappe-t-il? Que veut il? puissants, vous avez la sagesse, Vous avez le pouvoir, écartez ce péril

Qui nous harcèle et qui nous presse!

Il est doux de monter sur le dos du vaincu Aussi longtemps qu'il le supporte,

Et nous aimions à voir Israël abattu

Baiser le seuil de notre porte.

Mais si le chien veut mordre, il va nous faire mal !

Détachez, caressez le terrible animal

Et flattez-le de telle sorte Qu'il nous pardonne, à nous, le mauvais traitement Que nous lui prodiguons peut-être imprudemment

Puisque sa dent redevient forte !

Les Seigneurs.

peuple magnanime, il faut te rassurer !

Le Peuple.

Ne perdez pas de temps à trop délibérer !

Cédez ! cédez-leur tout ! L'heure presse et nous gagne ! Nos maisons, nos moissons brûlent dans la campagne^ Et nous avons des morts qu'il nous faut enterrer!

Les Seigneurs.

Le peuple philistin est un peuple sublime !

Son courage sans pair Ta porté sur la cime Où le monde, h genoux, s'accorde à l'adorer!

De ses crimes sans nom Samson sera victime !

Le Peuple.

En lambeaux, en lambeaux, il faut le déchirer !

Les Seigneurs.

Nous le voulons !

Il périra !

Le Peuple.

Il faut que ce monstre périsse !

Les Seigneurs.

Le Peuple.

Sa mort n'est pas un sacrifice Suffisant de beaucoup pour le mal qu'il a fait !

Les Seigneurs.

Un monstre, un misérable^ un infâme, en effet ! Mais, tranquillisez-YOus, nous en ferons justice !

— Trois députés s'en vont par devant les Hébreux.

Un Député.

Notre peuple vous dit : Depuis quand, chiens hargneux,

Mordez-vous le talon qui vous courbe la tête?

Mon glaive est affilé, ma lance est toute prête,

Ma puissante massue a conservé son poids ;

Pourquoi Toubliez-vous ? Dans les monts, dans les bois,

Dans les champs étonnés de tant de hardiesse.

Pourquoi permettez-vous qu'une embûche se dresse? Pourquoi nous livrez-vous aux mains de ce Samson? Fils d'esclaves, parlez ! Perdez-vous la raison ?

Les Vieillards dIsrael.

Dieu! mon Dieu jaloux! Que nous faut-il apprendre? Est-il bien vrai? Quelqu'un de nous est si pervers Que, sans nous consulter, il pourrait entreprendre D'affliger des seigneurs qu'honore l'univers?

Les Députés.

Pas de ruses ! Cet homme agit d'après vos ordres !

Les Vieillards d'Israël.

Quoi! nous commettrions d'aussi méchants désordres? Mais de cendre et de poudre on nous verrait couverts ! Nous sommes innocents, nos tribus sont paisibles ! Nous allons le jurer par des serment terribles ! Par les malheurs sans fin qu'Israël a soufiferls ! Par l'arche du salut!

Les Députés.

Ménagez vos mensonges !

Saisissez le coupable et venez le livrer !

Les Vieillards d'Israël.

Ah ! Samson, sais-lu bien dans quels maux tu nous plonges? Oui, seigneurs, chers seigneurs, vous nous voyez pleurer! Nous allons l'enchaîner et le mettrons en pièces!

Les Députés.

Nous le voulons vivant !

Les Vieillards d'Israël.

Oui, vous l'aurez vivant !

Mais vous permettrez bien que, pour ses hardiesses, Nous l'ayons assommé de coups auparavant!

Ah ! traître ! ah ! scélérat ! nous mourons dans nos larmes ! Quel malheur pour Jacob ! Nos maîtres, laissez-nous Baiser vos nobles mains et vos sacrés genoux !

Les Députés.

Fourbes, on vous connaît! Vous nous rendrez vos armes!

Les Vieillards d'Israël.

Certes, nous les rendrons! Soyez sûrs que demain L'infâme qui nous perd sera sous votre main !

Les messagers partis, Israël court la plaine. De toutes parts on marche, on appelle Samson. Ce jour et cette nuit, toute recherche est vaine; Enfin, quand le soleil paraît à l'horizon, On trouve le jeune homme assis sur une pierre; Il lient un lourd caillou dans sa main meurtrière El contemple, sans peur comme sans embarras, Un hameau philistin qui brûle à quelques pas.

Les Vieillards d'Israël.

Maudit, maudit, maudit soit l'esclave rebelle ! Descends et viens à nous !

Samson.

C'est moi que l'on appelle?

Les Vieillards d'Israël.

C'est toi !

Samson.

Que voulez-vous?

Les Vieillards.

Descends et viens ici !

Samson.

Pourquoi?

Les Vieillards.

N'as-tu donc pas fait ce désastre?

Samson.

Si!

Les Vieillards.

Viens, que Ton te garrotte et te mette à la chaîne !

Samson.

Que celui-là s'irrite à qui tombe la peine; Passez votre chemin et n'y regardez pas!

Les Vieillards.

Mais quand le châtiment poursuit les scélérats, Il atteint leurs parents, leurs proches, leur lignée! Sur la terre innocente il étend ses effets.

Jusque sur le bétail sa tâche est assignée !

Et nous ne voulons pas souffrir de tes méfaits.

Samson.

Israël ! Israël ! sais-tu pour quelle cause Tes bras endoloris portent des fers si lourds?

Sais-tu pourquoi, toujours, Dieu te frappe et dispose Beaucoup de noir, si peu de rose Dans le fil qui trame tes jours?

Si tu ne le sais pas, moi je vais te l'apprendre Comme je le connais dans mon cœur!

Tu sers et tu trembles de peur, Et, toujours prêt à vendre Ce que Ton vient te prendre, Tu préserves ta vie en livrant ton honneur!

Et tu perdras Thonneur, et tu perdras la vie, Situ prétends continuer!

Il est facile de huer Toute créature avilie!

Écraser ce qui s'humilie, Ce qui s'abaisse le tuer.

Quoi de plus attirant? Relève donc la tête!

Ceins fa robe et viens avec moi !

En ta vigueur prends foi!

La moisson du Dieu fort, elle est mûre, elle est prête, Recueille-la vite et la jette Dans Taire où va passer la Loi !

Les Vieillards.

Frappez-le ! Traînez-le ! Tenez , voici des cordes ! Vile ! délivrez-nous d'un pareil forcené !

C'est par ce senlier-là qu'il faut que lu l'abordes ! Toi, passe par en haut! Qu'il nous soit amené! Renversez-le! Tenez ses mains! Courbez sa tête!

Les Jeunes Gens.

Nous n'osons pas monter! Malheur aux imprudents! Voyez comme il est fort, comme il serre les dents! Nous ne l'atleindrons pas, à moins qu'il ne s'y prêle! Je frémis rien qu'à voir ses deux pieds sur le sol, Semblables aux crampons de puissantes racines ! Il a les yeux de l'aigle, et, s'il prenait son vol, Il pourrait s'élancer jusqu'aux sphères divines!

Samson.

Arrêtez ! Point de sang, point d'injure entre nous ! Voulez-vous me jurer de m'épargner les coups? Je me laisse livrer aux fureurs philistines !

Les Vieillards.

Tu te laisses lier?

Samson .

Faites comme il vous plaît !

Les Vieillards.

Puisqu'il accorde ainsi tout ce que Ton voulait, Ne le menacez plus ! Il n'ose se défendre !

Tenez-le ! Serrez bien les nœuds ! Serrez plus fort ! Le voilà sans ressource et d'un facile abord! Maintenant, Philistins, montez, venez le prendre!

Les Philistins sont là qui se jettent sur lui. Son peuple le regarde et le voit sans ennui Entraîné sur la route où la mort doit l'attendre.

Une forme est debout sur le mont Garizim.

Elle marche, et ses pas soulèvent le tonnerre; Cependant, Tair est pur dans la calme atmosphère Qui s'étend au-dessus du pays d'Ëphraïm.

Une Voix.

Pourquoi laisseras-tu périr celui qui t'aime? N'es-tu plus le Seigneur et le Dieu d'Israël?

Là Forme.

Qui songe à deviner mon jugement suprême?

N'ai-je pas les secrets de la terre et du ciel?

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^r'i'L Une Voix.

Baptou t il est traîné sur la route poudreuse ; Il marche le front bas, la face douloureuse !

La Forme.

Je suis un Dieu rusé ! Mon nom est l'Éternel ! Je suis le grand, le fort, le puissant des armées !

Une autre Voix. Tu peux tout !

La Forme.

Dans Terreur je les tiens confirmées, Dans Terreur qui les mène au néant que je veux, Ces âmes que je perds ! mais pas un des cheveux De mes saints ne s'arrache au front que je protège ! Je suis un Dieu cruel !

Une autre Voix.

Je tremble !

La Forme.

Eh bien ! que sais-je Si le triomphe mène où pense le vainqueur?

Tient-il déjà le prix qu'il suppute en son cœur? Je suis un Dieu jaloux !... je donne et je retire !

Une autre Voix.

J'ai peur !

La Forme.

J'ai mis les pleurs au revers du sourire !... Une pierre en chemin fait butter le coureur... Regardez, Élohims, ce que peut ma fureur!

Passent dans le désert Samson et son escorte : Des flots de cavaliers, et, leur prêtant main-forte, Archers, frondeurs, cochers guidant d'horribles chars Traînés de fiers chevaux et hérissés de dards. Le soleil de midi frappe sur les armures Où l'ouvrier sculpta les hideuses figures De dragons contournés et de monstres béants.

Les casques sont chargés de panaches géants, llouges, bleus, verts, tigrés de couleurs éclatantes, Qui rendent des soldats les faces effrayantes.

SÂMSON. 319

Les boucliers massifs, d'un éclat sans pareil, Par leurs brusques clartés insultent au soleil. Les trompettes d'airain, pour que nul ne s'égare. De moments en moments réveillent leur fanfare. Des enfants consacrés font flotter en avant Les étendards de pourpre étalés par le vent, Et Samson (un fétu ballotté sur la houle) Marche dans ses liens, malmené par la foule.

Samson.

Je sens que Dieu me parle... Eh quoi!... frapper ceci?... Disperser cet amas?... Non ! je ne peux pas!... Si!... Je le peux ! tout se peut !... Mon âme, sois-en sûre, A chacun de ces corps, tel coup, telle blessure. Il tombe ! Un coup plus bas pour cet autre méchant !... Quelle jonchée épaisse aura place en ce champ ! D'accord!... C'est résolu ?• . Mes liens?... Ils frémissent ! Ce n'est rien que du chanvre, et les femmes les tissent ! Ils craquent ! Les voilà !

Les Philistins.

Que fais -tu ?... Compagnons !

Compagnons, au secours! à l'aide ! nous plions!

L'Avant-Garde.

Quel tumulte?... Sais-tu ce qu'on fait en arrière?

Ah ! j'ai le bras rompu par une horrible pierre ! Qu'y a-t-il?... Que veut-on ? Qui nous attaque ? Hélas ! Hélas ! hélas! je meurs!... Non ! ne m'écrasez pas, Chars de guerre, arrêtez les chevaux qui s'emportent ! Que font-ils, où vont-ils ces cavaliers qui sortent Des rangs désordonnés ? Pensent-ils donc à fuir ? Où sont les commandants? Nous faut-il revenir? Faut-il gagner pays?

L'Arriére-Garde.

Arrêtez-vous ! Je gage Qu'Israël révolté dispute le passage !

Entendez-vous les cris des mourants ? Ah ! frondeurs, Archers, lancez vos plombs et vos traits ! Conducteurs, Poussez vos chars tranchants à travers la mêlée !

Le Corps d'armée.

Trahison ! trahison! La journée est troublée ! Samson échappera ! Prenez garde à ses coups !

Samson.

Écarlez-vous, maudits! Pourquoi résistez-vous?

Le Corps d'armée.

Nous sommes entourés d'ennemis! Oh ! je tombe!

Dieux ! quelle horrible plaie a celui qui succombe ! Avec quoi frappe-t-il ? Que tient-il dans sa main, Qu'il martelle sur nous d'un pouvoir surhumain ?

Samson.

Éternel ! Éternel ! La fatigue m'accable !

J'ai moissonné ces gens plus nombreux que le sable !

Je suis las de tuer! J'ai soif! j'ai soif! Enfin,

Si je trouvais de l'eau!... Mais... j'en ai plein la main!...

L'eau coule à gros bouillons de l'épaisse mâchoire !

Merci, Dieu ! Je vais donc achever ta victoire !

Philistins ! Philistins! mourez, mourez, mourez !

Tu fuis ? Non ! reste ici ! Vous les deux chefs, parez !

Voilà ce que vous sert bouclier ou cuirasse !

Place au torrent de Dieu ! Place ! Faites -lui place!

Il ne laissera rien qui demeure debout,

Et son onde enveloppe et va renverser tout!

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