‹ L'AphroessaChapitre 26 sur 29 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

— Samson, sur les genoux, assis près de sa mère,

Les deux mains dans ses mains, au seuil de leur maison.

Une intense clarté vibre dans l'atmosphère, Et les monts d'Éphraïm courent à Thorizon.

La Mère.

C'est donc vrai, c'est bien vrai, ce que tu me racontes? Laisse-moi t'embrasser. Reste tranquille. Bois! Mange ! Repose toi ! Que de maux , que de hontes, Grâce au ciel, ton courage a jetés sur nos rois ! Ils pleurent désormais, ces maîtres si superbes ! On ne les verra plus nous enlever nos gerbes, Ensevelir vivants nos enfants sous nos toits ! C'est ta main, c'est ta main qui s'ouvre et les arrête Dans le bouillonnement de leur prospérité !

Ils passaient pleins d'orgueil, et mon Samson les jelle, Pêle-mêle au milieu des débris de leur fête, Écrasés dans leur force et leur iniquité !

Quelle sainte sueur couvre encor ta poitrine ! Laisse-moi l'étancher! Laisse-moi te couvrir De baisers! C'est Dieu seul, c'est la vertu divine Qui t'a montré la gloire et qui t'y fait courir!

Samson .

C'est Dieu seul, je le crois, j'en suis certain ! Ma mère. Toi qui sais tout, dis-moi comment cela s'est fait? Je ne devine rien! L'éclat de ma colère,

Ma fierté, ma vigueur, mon pouvoir si complet,

Cet élan qui s'éveille au fond de nos entrailles.

Et m'emporte vainqueur au travers des batailles

En jetant de côté ma raison qui doutait,

D'où cela, tout à coup, descend-il dans mon âme?

D'ordinaire^ mon cœur est celui d'une femme.

Je ne méditais pas de sauver Israël!

J'avais pour nos tyrans peu d'horreur, peu de blâme...

Je ne suis pas hardi, je ne suis pas cruel !

En gardant mes troupeaux dans le désert immense,

J'ai rêvé bien souvent et vu devant mes yeux

Les désirs de mon cœur danser d'un pied joyeux;

Je n'apercevais pas, ma mère, au milieu d'eux,

Cette massue énorme et cette lourde lance.

Et ce glaive enflammé que brandit la vengeance.

Cet homme que je suis, je ne l'ai point connu,

Et l'enfant que j'étais, qu'est-il donc devenu?

La Mère.

Ecoute. Laisse bien les deux mains dans les miennes.

Je vais te raconter ce que tu dois savoir...

Des choses d'autrefois ! oui, déjà bien ancienncil

Mais que l'oubli n'a pu couvrir de son drap noir.

Tu n'étais pas encore en ce monde. Ton père

Se faisait vieux. Pourtant nous n'avions pas d'enfants.

Je pleurais nuit et jour ma honte et ma misère.

Quand des femmes passaient, que leurs yeux triomphants

Me forçaient d'admirer, s'attachant à leurs voiles,

Des filles et des fils, qu'avais-je à leur montrer?

J'entrais dans ma maison et restais à pleurer,

Attestant de mes pleurs le peuple des étoiles !

Un matin de printemps... bien triste ce jour-là.

Je travaillais aux champs... J'étais seule et, voilà!

Un homme, un étranger se présente à ma vue;

D'un éclat singulier sa face était pourvue,

Et, du premier abord, son aspect me troubla,

« Ne crains pas, me dit-il (sa voix était magique.

Et c'était comme un chant soutenu de musique !),

Femme, ne crains donc pas ! car ton bonheur est mûr.

Et tu vas enfanter un fils ! » J'étais tremblante.

Je tombai sur la face, et, de façon plus lente,

Il reprit : « Garde-toi surtout que rien d'impur,

Ni cervoise, ni vin, n'approche de ta bouche

Et ne souille celui qui va bénir ta couche ! »

Je ne pus rien répondre,

Samson.

Et je naquis? C'est sûr?

C'était moi? C'était moi? Parle-moi donc, ma mère!

La Mère.

Oui, c'était toi! Le ciel oubliait sa colère. Quand le temps arriva, l'étranger reparut.

Samson.

Il reparut, ma mère? Et ton œil aperçut Que c'était bien le même?

La Mère.

Oh ! ouî^ c'était le même^ Et j'appelai ton père...

Et mon père le vit ?

La Mère.

Nous sentîmes tous deux une terreur extrême.

Oh! Cet homme !... Il venait de la sphère suprême, Assurément! C'était un souffle de l'esprit!

Samson.

Il vous sembla plus grand, plus beau, plus vénérable Que tout ce que les yeux ont jamais possédé?

La Mère.

Je ne compris pas bien... c'était épouvantable! Je crois qu'il était blanc... je n'ai pas regardé!

Ton père lui voulut donner un chevreau. « Pose, Lui dit l'Être effrayant, ton offrande en ce lieu ! » Et ton père obéit, et soudain un grand feu.

S'allumant, consuma l'holocauste!... Je n'use Trop parler de cela qui se rapporte à Dieu!

Samson Et l'homme?

La Mère.

Il s'envola dans le sein de la flamme !

Samson.

Certes, un frisson court au travers de mon âme ! Comment n'es-tu pas morte, ayant vu l'Éternel?

La Mère.

Il m'épargna.

C'est tout?

La Mère.

C'est tout.

Samson.

Pourquoi te taire?

Je lis dans ton regard comme un refus cruel.

La Mére.

J'ai déjà trop parlé.

Samson.

Veux-tu me satisfaire?

Pourquoi m'envelopper du mépris d'un mystère? Suis-je un enfant, un fou? Réponds, au nom du ciel! ma mère, ma mère, accorde, quand je prie!

La Mére.

Tu m'oses demander le secret de ta vie?

Je le garderai mieux que toi.

Samson.

Je te supplie !

Si c'est ma vie, eh bien! que je l'aie en ma main !

La Mére.

Jamais ! Les jeunes gens sont remplis d'imprudence ! Tu ne retiendrais pas dans le coin du silence Le secret de ta force... Il s'enfuirait demain. Non, tu demeureras pour toujours, je l'espère, Sain et sauf et caché dans le sein de ta mère, Et celui qu'en mes flancs j'ai porté doit encor

32S . 1/APHKOKSSA-

Me laisser de son Être une part... mon trésor! Ne me conjure pas ! Je ne veux rien te dire; Mais, là, deux voyageurs montent de ce côté.. . Ne mets pas sur ton front l'air d'un homme irrité... Cours au devant de ceux qu'il faut ici conduire... Ce sont dos hôtes !

Samson.

Oui! Quel dessein les attire?...

Seigneurs, je vous salue ! Entrez dans ma maison !

Deux Vieillards.

Nous saluons très-bas, nous saluons Samson !

Nous venons t'assurer d'un respect sans mesure !

Samson.

Vous me rendez confus... Vous vous trompez, j'en jurel Vous êtes des vieillards et je suis un enfant!

Les Vieillards.

Nous venons adorer le guerrier triomphant !

Laisse-nous, je te prie, embrasser ta main droite !

Samson.

Vous mettez mon esprit dans une gêne ëtroitet

Et je souffre à m'entendre adresser de tels mots. Asseyez-vous, seigneurs, sans de pareils propos. Voici du lait. Ma mère, apporte-nous l'aiguière ; Je laverai vos pieds blanchis par la poussière.

Les Vieillards.

Que le Dieu de Jacob te bénisse ! Il te suit En tout ce que tu fais, le jour comme la nuit Nous allons te parler de choses importantes.

Samson.

Je vous écoute.

Les Vieillards.

Il faut aux personnes prudentes La certitude entière et ferme du secret.

SAiMSON.

Dites! Je sais me taire.

Les Vieillards.

Aurais-tu du regret De t'engager ici d'une manière sûre A ne pas révéler nos paroles?

Samson.

J'en jure!

Les Vieillards.

Nous accourons vers toi pour l'offrir le moyen De soumettre Israël à ton pouvoir.

Samsoiv.

Eh bien?

Les Vieillards.

Nous allons te livrer quelques têtes trop hautes, Qui ne courberaient pas devant toi,

Bon, mes hôtes!

Les Vieillards.

Et tu nous garderas contre tous leurs amis, Car quelqu'un doit périr, et tu l'auras permis.

SÂMSON.

Je veux y réfléchir et n'entends rien promettre.

Les Vieillards.

Ces hommes contre nous t'ont prévenu peut-être?

Samson.

Personne n'est venu; vous êtes les premiers.

Les Vieillards.

Mais si tu n'oses pas abattre les palmiers, Tu ne sauras jamais dominer le bocage.

Samson.

Je vois que votre avis est prévoyant et sage; Je me consulterai.

Les Vieillards.

Prends confiance en nous.

Demeure à notre endroit aussi clément que doux, Et si nos ennemis travaillent à nous nuire, Prends bien garde, ô Samson, de te laisser séduire ! Car, après tout, tu vois notre entier dévouement.

Un des vieillards, à part.

J'admire ta réserve et ton bon jugement.

Sur ta tête ! cet homme est un traître exécrable!

Il prétend te lier à lui, le misérable ,

Et se ferait un jeu de te couper la main !

Marche, si tu m'en crois, tout seul en ton chemin

Samson.

Merci de Ion avis.

Les deux Vieillards.

Pense à nous, notre maître!

Tu ne nous connais pas? Nous nous ferons connaître. Issachar avec nous se prépare à jurer Qu'en tes moindres projets il te faut adorer. Nous t'embrassons les pieds et te laissons.

Samson.

Ma mère, Que crois-tu de ces gens ?

La Mère.

J'entendais leur mystère Derrière le rideau de la porte, et j'ai peur.

Samson.

Que crains-tu ?

La Mère.

J'entrevois lugubre profondeur Et sentiers mal tracés ou bordés d'un abîme, Dans la route où tu vas.

Samson.

C'est qu'auprès du sublime Bâille le gouffre impur, je sais Tapercevoir. Tout riait ce matin , maintenant tout est noir, Et mon œil s'obscurcit. Mais voici d'autres hommes.

Quatre Chefs de Ruben.

Nous sommes des seigneurs de Ruben et nous sommes

Tes partisans tous quatre. Au nom de l'Éternel,

Sois maître, capitaine et juge en Israël !

Pourtant, reste averti qu'il n'est pas bien facile

De nous plier au joug, race dure, indocile

Et fière!... Tu sauras observer l'équité?

Tu pèseras sur nous avec légèreté ?

Tu ne tenteras pas d'attacher des entraves

A des pieds qui sont ceux de chefs,, et non d'esclaves?

Tu te rappelleras ta petite valeur?

Au sang dont nous sortons tu rendras tout honneur ?

Samson.

J'y songerai.

. Les quatre Chefs.

Mieux vaux t'en expliquer d'avance.

Samson.

Je serai franc.

334 L'APHHOESSA.

Les quatre Chefs.

Tu dois maintenir la balance Équitable entre nous et ceux de Benjamin ; Sans quoi nous suffisons pour y tenir la main. Si tu veux de Targent, nous t'en offrons.

SaMSOiN.

J'accepte.

Les quatre Chefs.

Les gens de Manassé sont une engeance inepte ; Ils te feront tomber si tu comptes sur eux.

Samson.

Je compterai sur vous.

Les quatre Chefs.

Tu feras beaucoup mieux.

Adieu. Demain, sans doute, Israël va te dire Que pour son protecteur il consent à t'élire. Ne laisse pas ton cœur s'égarer, et prends soin De ménager les bras dont ta gloire a besoin.

Samson.

Ils s'en vont. Les vois-tu qui longent la colline? Leurs turbans bigarrés reluisent au soleil ;

Une robe de pourpre élargit leur poitrine, Et leurs chevaux sont peints de jaune et de vermeil. Aperçois- tu de môme, au fond de l'autre route, Les d^ux vieillards montés sur leurs ânes? Je doute S'il convient d'accueillir l'un ou l'autre conseil. ma mère ! ma mère !

La Mère.

Eh quoi?

Samson.

Mon âme est triste.

L'amertume est au fond de la coupe où je bois-. Je suis comme un limier qui, soudain, perd la piste; Je ne sais où tourner pour sortir des grands bois ; Je n'ai jamais passé par les lieux que je vois. Un homme chyprien m'a raconté qu'un arbre Aussi haut que le ciel, aussi dur que le marbre, S'étalait autrefois au sommet du Liban, Et comme il avait vu maint et maint ouragan Ébrécher leur fureur contre sa chevelure.

Il se croyait plus fort que toute la nature.

Et voulut devenir vaisseau pour dominer Les flots et sur leur dos se faire promener.

Il fallut qu'il apprît à se couvrir de toiles ; Il ne discerna pas les ordres des étoiles;

Il sombra, sur un roc se laissant entraîner.

Hélas 1 si TÉternel voulait me pardonner Et me laisser dormir au fond de ma misère!

Là Mère.

Samson ! lève les yeux et regarde ta mère!

Je l'ai reçu de Dieu pour te livrer à lui!

Il commande^ et sa voix t'ordonne de te taire. Marche et redresse-toi contre un timide ennui Qu'il te faut repousser à partir d'aujourd'hui ! Elohim est si grand! Ce qu'il fait, qui le juge? Contre ses volontés il n'est pas de refuge; Et qui se tient jamais debout sans son appui?

Samson.

Qui te démentirait? Les hommes sont du sable. Le vent les fait aller, tourbillon méprisable, Â droite, à gauche, au loin, auprès^ et tout est bien. Puisque Dieu seul existe et qu'eux tous ne sont rien !

Des marins, des hangars, sur une vaste plage. Le matin. Golfe étroit s'allongeant vers la mer. Le port d'Akko, cité de la tribu d'Azer.

Des calfats, à grands coups, fabriquent un bordage ;

Des vaisseaux goudronnés sont tirés tout auprès ; Amas de bancs, de mâts, de toiles et d'agrès ; Des ballots amassés pour un prochain voyage ; Des chaudières de poix exhalent leurs vapeurs ; Des enfants demi-nus enroulent un cordage.

Et Ton voit louvoyer des barques de pêcheurs.

Un marchand de Sidon.

La caravane arrive. Elle est près des fontaines, A deux milles d'ici.

Un Israélite..

Trente sacs de millet Et vingt de pur froment et quatorze centaines De têtes de pavot; naguère, on les payait Au prix de vingt shekels de plomb : je l'en demande Dix-huit shekels !

Un Tyrien.

La somme est encore trop grande, El je t'en offre douze.

Un Capitaine de navire.

Est-il quelques garçons Qui veuillent s'embarquer avec nous?

338 L'APHROESSxV.

Un Jeune Homme

Quel parage Comptez vous visiter? J'ai quatre compagnons. Que nous donnerez-vous?

Le Capitaine

Rien de moins que Tusage !

Vous aurez, h coup sftr, moitié dans nos profits.

Le Jeune Homme.

Est-ce commerce?

Le Capitaine.

Un peu.

Le Jeune Homme.

Pillage?

Le Capitaine

Oui, sans doute, Quand on le peut risquer.

Le Jeune Homme.

Tu te mettras en route?...

Le Capitaine.

Ce soir.

Un Matelot.

Nous ramassons des cordes dans la soute Pour lier les captifs sitôt qu'ils seront pris.

Une Vieille Femme.

Que le fer le déchire et que les chiens le rongent, L'usurier sanguinaire! Oh! Finfâme ! Il me vend Une arrobe de vin pour une once d'argent!

Voyez dans quel bourbier ces maîtres-là nous plongent!

Un Père de famille, lui donnant des coups de bâton.

Oses-tu blasphémer un seigneur, mon parent !

Une foule en haillons apparaît tout courant.

La Foule.

Voici la caravane !

— Un grand flot de poussière S'élève sous les pas des voyageurs nombreux Et plane comme un dais et circule autour d'eux. La troupe des enfants marche en avant-courrière

340 L'APHKOESSA.

Et fraye le chemin avec des cris joyeux.

Les conducteurs, passant d'une allure nerveuse, Le corps nu, les reins ceints et bronzés du soleil, Brandissant la zagaie en leur main vigoureuse. Aux applaudissements semblent donner Téveil.

Voici les lourds chameaux suivant l'un après l'autre Et puissamment chargés d'un trésor sans pareil.

La Foule.

Voyez quel beau profil va devenir le nôtre !

Quel bruit! les tambourins! les flûtes! Ah! Voyez

Que de gens différents arrivent dans la ville !

Venus de tous pays, leur cortège défile !

Garez-vous ! Faites place ! On m'écrase les pies !

Voici des Enakims de taille non petite!

Voici des Libyens ! Regarde un Ninivite !

Des Noirs ! Trois Nasamons de tatouages peints !

Mais quoi, tant d'étrangers et pas de Philistins?

Les Gens de la caravane.

Apprenez, gens d'Azer, de terribles nouvelles! Nous qui les savons bien, à peine avons-nous cru! Chez les fils d'Ephraïm un prodige a paru !

La. Foule.

Quel prodige ? Parlez !

SÂMSON. 341

Les Gens de la caravane.

Écoutez-en de belles !

Un puissant s'est levé ! De Raphée à Tersa , Ce qui tombe en ses mains terribles et cruelles Est détruit sans pitié!

La Foule.

Racontez-nous cela !

Sans pitié? quoi? Détruit? pourquoi?

Les Gens de la caravane.

C'est un prophète !

Il est plus grand que nous pour le moins d'une tête, Rouge, barbu, poilu comme un ours, et ses dents Ainsi que des crochets se tournent en dedans; Il a des bras épais comme un mât de navire.

Mais il aime Israël !

La Folle.

Ils nous aime!

Les Gens de la caravane.

Il vient dire Qu'on ne doit plus souffrir le joug du Philistin

A jamais condamné par Dieu! Dans un délire

Où Ton a découvert le langage divin,

Il dit que nous avons trop souffert le martyre,

Et qu'il est suscité pour nous sauver ! Enfin,

Partout où, par malheur pour eux, il les rencontre,

Il détruit ces méchants dans leurs nids! Il leur montre

Que leur règne est fini ! Pour eux plus de chemin.

Plus de route assurée, et, comme des beleltcs,

Ils vont cherchant des trous pour y cacher leurs têtes!

Mais s'il les aperçoit leur désastre est certain.

Ephraïm et Juda sont des ruches d'abeilles!

C'est le bourdonnement d'un essaim soulevé !

L'un prend sa faux, son pic, l'autre arrache un pavé,

Chacun saisit une arme, et, fureurs sans pareilles!

On laisse le travail des champs inachevé !

La Foule.

Il faudra voir. Combien ces sacs de sénevé !

Le soir. Désert de sable où le soleil se couche; Quelques buissons rampants sur un terrain farouche; De sanglantes lueurs empourprent l'horizon... La nuit vient. Campement des fils de Zabulon,

Amas incohérent de tentes accroupies.

S'abritant de leur mieux au bord d'un mamelon; Des moulons sont pressés autour des eaux croupies D'un puits creusé jadis par les enfants d'Hammon Une pierre rugueuse en couvre Touverture.

Les hommes sont assis, inoccupés, rêveurs ; Les femmes babillant courent à l'aventure, Excitent des foyers les fumeuses lueurs.

Écrasent le millet, pétrissent la galette Et, l'enfant sur l'épaule ou le potsur la tète, Préparent le souper qu'attendent leurs seigneurs.

Une Troupe d'Enfants.

Levez-vous! levez-vous ! Des hommes nous poursuivent!

Un Guerrier.

Quels hommes? Ce n'est rien que des ombres du soir.

Les Enfants.

Nous étions à jouer dans ce creux. Ils arrivent! Ils ont de longs cheveux et sont affreux à voir ! Ils sont nus ! Dans leurs mains ils frappent des cymbales!

Une Femme.

J'entends, j'entends au loin vibrer, par intervalles. Des sons aigus !

344 L'APHUOESSA.

Un Guerrier.

J'entends ! C'est la voix du lion!

Voyez comme aux piquets s'agitent nos cavales !

Un Homme.

C'est le cri du shakal!

Un autre.

C'est le chant du grillon !

Un Chef.

Non, rien de tout cela!

Les Enfants.

Ce sont des créatures Qui s'élancent vers nous, et nous ne mentons pas!

Les hommes inquiets sautent sur les armures; Les femmes en hurlant se ramassent en tas Derrière eux, puis, soudain, se fait un grand silence. On distingue aussitôt comme un pas qui s'avance Et, dans l'obscurité, je dis dans le reflet Que projettent les feux sur le désert immense, On aperçoit alors et Ton voit ce que c'est :

(iC sont trois vagabonds, trois enfants de prophètes.

Les Fils des Prophètes.

Enfants de Zabulon, enfants de Zabulon !

Êtes-vous ins msés? Mais qu'est-ce que vous faites? Les vendanges sont là! les javelles sont prêtes! Le feu court dans nos corps ! Tivresse est dans nos têtes ! Enfants de Zabulon, enfants de Zabulon !

L'oppresseur est tombé, frappez-le du talon ! Venez, venez goûter aux coupes écumantes!

Israël, Israël, Israël, hors des tentes!

A Samson !

En prononçant ces mots, les voyants frénétiques Dansent en agitant leurs sonnettes mystiques. En se frappant d'un fouet sanglant qui siffle en l'air. En secouant leurs bras chargés d'anneaux de fer.

Les Hommes de Zabulon.

L'aiguillon du courage entre dans notre chair! Levons-nous, levons-nous! Que viennent-ils nous dire?

Les Fils des Prophètes.

Enfants de Zabulon, enfants de Zabulon!

C'est Dieu qui dans nos sens allume son délire !

Il suscite Samson et Sainson nous attire !

Samson revêt la force^ il exige Tempire !

Enfants de Zabulon, enfants de Zabulon!

Quittez votre repos, fuyez votre maisoi:i!

Venez, venez brandir vos armes triomphantes!

Israël, Israël, Israël, hors des tente*!

A Samson!

Les Hommes de Zabulois.

C'est un cri de fureur, un appel de révolfô ! Eh bien ! nous voilà prêts ! L'épée a sa récolte Et notre pauvreté demandait du butin!

Mais nous sommes bien peu contre le Philistin ! N'importe, nous irons, nous trouverons de Taide !

Les Fils des Prophètes.

Enfants de Zabulon, enfants de Zabufon !

Dieu parle, Dieu conduit. Dieu flagelle, et tout cède! Juda veut mordre! Il vient, sa dent est sanà remède! La corne d'Issachar est aiguisée et raide !

Enfants de Zabulon, enfants de Zabulon !

Lévi court sur la route où combat Siméon !

Ruben marche en hurlant des menaces sanglantes ! Israël, Israël, Israël, hors des tentes!

A Samson !

Toute la Tribu.

Partons! partons! Malheur aux âmes nonchalantes! Vite ! au côté le glaive ! au poing les javelots !

On abat les piquets, on roule les tentures ; On a bientôt fini de charger les montures; Les femmes ont jeté les chaudrons sur leurs dos. Tout s'ébranle; en avant, passent les trois prophètes; Ils dansent en chantant, agitant sur leurs têtes Leurs bras maigres et noirs, et la foule les suit. C'est un fleuve irrité qui gonfle et se fait place; Il descend, il serpente au travers de l'espace. Et se perd sous la nuit.

Les tribus de Jacob se pressent sur les pentes. La plaine est encombrée et des foules vivantes Poussent en mugissant leurs flots multipliés. Les hommes sonl brûlants de désirs et tout crie. Samson, debout et seul, sur un bâton s'appuie, Contemplant cette mer qui bouillonne à ses pies.

Le Peuple.

Puisque ton bras est dur, commande !

Puisque ton cœur est ferme, il faut

Que ta voix gronde et nous gourmande

Et nous fasse obéir de haut !

De notre jonchée il faut faire

Une brassée, et, sans égard,

Serre la gerbe, serre, serre.

Et tords dans un lien sévère

Ce qui veut rester à l'écart!

Samson.

Vous rappelez-vous bien quels impudents vous êtes? Vous avez repoussé les princes des conquêtes, Abandonné Moïse, et quant à Gédéon, Le sang de sa famille est encor sur vos manches! Allez! levez vos mains, si vous les croyez blanches, Et ne préparez pas même sort à Samson !

Le Peuple.

Nous avons mal agi sans doute , Mal agi ! Nous avons péché !

Hélas ! hélas ! Écoute ! écoute !

Notre âme s'est tout reproché !

Nous savons que notre esclavage Est le châtiment de nos torts.

Notre race deviendra sage, Nous ne voulons rien davantage Que dormir sous le pied des forts !

SâMSON.

Vous avez parmi vous des hommes qui prétendent

Embarrasser mes pas dans les filets qu'ils tendent,

Et sur riniquité me faire trébucher?

Je veux ordonner seul, si je suis votre maître,

Et que ma volonté, facile à reconnaître.

Par nul ambitieux ne se puisse empêcher!

Le Peuple.

Soleil étincelant qui brilles sur le monde.

Pour éclairer la joie on te croirait créé!

Sur rOcéan sans fin, sur la plaine féconde,

Pour la vie et Tamour tout semblait préparé !

La nuit, par ses flambeaux, blanchissantes étoiles.

D'un inconnu charmant vient éclairer les voiles

Et montrer un bonheur qu'on ne mesure pas;

Mais rhomme, s'il se fie à pareille promesse.

N'a qu'à faire un seul pas, aussitôt tout se dresse...

Oui, tout lui fait obstacle et repousse ses bras!

Il croit se rappeler, triste surcroît de peine. D'un temps où mille biens lui livraient leur parfum; Il pense à des moyens de secouer sa chaîne.

Et, par un long travail, il en cherche quelqu'un. Grimpant sur le rebord du gouffre des ténèbres,

Couvert, il le voit trop, de vêtements funèbres, Il n'en peut délivrer ses membres trop pressés, El tout ce qu'il essaye, hélas ! et ce qu'il tente. Loin de le rapprocher d'une si chère attente, Se tourne constamment en efforts insensés!

Il aspire au plaisir, il rencontre le crime;

La licence répond, s'il veut la liberté ;

S'il descend au vallon, il roule dans l'abîme;

Il trouve sur la cime un orage apprêté.

Alors, épouvanté, mécontent de lui-même.

Ne sachant ce qu'il est, ce qu'il croit, ce qu'il aime

Il crie aux quatre vents : Donnez-moi le repos!

Et, se laissant tomber sur la terre insensible.

Il se couche et se serre en sa détresse horrible.

Et se résigne au froid qui fait craquer ses os.

Nous sommes couverts de blessures, Harcelés par le Philistin!

Nous avons souffert trop d'injures, Nous abjurons l'esprit mutin! Commande, frappe, taille, brise, Et quoi de plus? Règne sur nous!

Fixe notre humeur indécise.

Devant ton œil qui nous méprisa Nous tombons sur les deux genoux !

Samsojn.

Debout dans ta grandeur, Israël!... Dieu pardonne

Et relève du doigt ton front trop incliné!

Les ardeurs de Tété finissent, et Tautomne

Va couvrir de raisins ton cep abandonné!

Va ! des fils du Très-Haut tu redeviens Taîné !

Une gloire nouvelle, en pampres magnifiques.

Bourgeonne sur la vigne où Jacob a sa part!

Et les loups dévorants se tenant à Técart,

Effrayés et rongeant leurs désirs faméliques,

Te poursuivront en vain de leur coup d'œil hagard !

Un chien. . . ce chien, c'est moi ! veille au seuil de ta porte !

Aux enfants du logis il est d'humeur accorte.

Mais sa dent, je le jure! est mortelle au pillard!

Samson.

Ma mère, n'as-tu pas de l'argent en réserve?

La Mère.

J'ai caché dans la terre un peu d'or et d'airain Pour une occasion où ce trésor nous serve.

Samson.

Chez un marchand va-t'en dès ce soir ou demain; Tu lui demanderas un manteau d'écarlate.

Une tunique jaune ou bleue et des bandeaux Brodés d'or, s'il se peut, avec un rang d'agate. Maintenant, donne-naoi, tout d'abord, des ciseaux.

La Mère.

Pourquoi ?

Samson.

Je veux couper ma lourde chevelure.

La Mère.

La couper, malheureux? La couper? Pourquoi donc? Que parles-tu manteaux, bandeaux, folle parure? Sais-tu que tous ces mots sont de mauvais augure? Quelqu'un a-l-il changé l'esprit de mon Samson?

Sam SON.

Quoi! tu ne comprends pas? Mais je suis roi, dit-on, Et le peuple s'attend à me voir, sur les places, Entouré de soldats, distribuant mes grâces, Vénérable aux regards par un aspect pompeux, Imposant à chacun par ma magnificence, Forçant les envieux à quitter l'insolence D'aborder un mortel plus redoutable qu'eux!

Ne suis-jc pas un prince, et les rois moabites,

Les rois amorrhéens, les rois amalécites, Dans Samson, dans Ion fils, n'ont-ils pas leur rival? Des hommes les plus grands puisque je suis l'égal, Il faut bien qu'on le sache et qu*on s'en rende compte, Et tu comprendras bien que je ne puis sans honte Me montrer, désormais, sous cet aspect brutal.

La Mère.

Que me dis-tu? Vêtu comme j'ai vu ton père.

Je te trouve assez beau pour ne te point changer. Quel besoin de chercher un costume étranger?

Samson.

Mais je suis roi, roi, roi ! S'il faut qu'on me révère, 11 faut aussi, pourtant, qu'on me puisse admirer!

La Mère.

Samson, l'orgueil t'enivre ! Écoute un peu la mère ! Un démon t'a saisi, je vais t'en délivrer!

Tu n'es pas roi! Tu n'es, pour ne point t'égarer. Qu'un instrument terrible, et cependant fragile. En des mains qui t'ont fait de poussière et d'argile, Et qui, dans un clin d'œil, le peuvent démontrer!

Samson.

Je sais ! La main de Dieu m'a fait comme tout autre!

354 L'APHHOESSA.

Là Mère.

Non pas ! C'est un destin bien à part que le nôtre ! Moi qui t'ai mis au monde et toi qu'on a créé, Nous servons un dessein secret de notre maître. Ce qu'il faut accomplir, nous le saurons peut-être, Mais jusqu'à ce moment tout nous est inspiré.

Le bois qui forme Tarche est saint dans son espèce; La pierre sur laquelle est inscrite la Loi Est une pierre auguste, et chaque front s'abaisse Devant elle... On doit donc s'abaisser devant moi ! Je ne veux pas sembler à mes vaincus eux-mêmes, Un de ces vagabonds qui hantent les cités, Dont les camps des tribus regorgent; sales, Jblèmes, Vêtus de peaux de bouc, hargneux et redoutés Sans doute, dont on fuit les rauques anathèmes, Mais qu'on méprise aussi pour leur rusticité. Je vois, je vois d'ici leur flottante crinière Battant sur leur épaule et jaune de poussière ! Donne-moi des ciseaux !... Je les tiens !

La Mére.

Vanité!

Vanité ! Frénésie, insolente colère !

Tu ne veux donc pas être un prophète de Dieu ?

Samson.

Non ! Je veux être un roi !

Là Mère.

Mon fils ! raisonne un peu !

Laisse-là ces ciseaux, arme plus meurtrière Que tu ne le peux croire ! Écoute ma prière !

Samson.

Ne retiens pas ma main !

La Mère. Je te conjure !

Samson.

Non!

La Mère.

Eh bien ! perds donc ta force et ton pouvoir, Samson ! Tu voulais mon secret; je vois qu'il faut le dire : C'est de tes longs cheveux que ta vigueur se tire, Et TAnge m'avertit que s'ils tombaient jamais...

356 L'APHUOESSA.

Samson.

Que s'ils tombaient, eh bien?

La Mère

Eh bien, cette puissance Que le ciel t'a donnée au jour de la naissance, Quittant, au même instant, ta frêle adolescence, Te laisserait déchoir au rang des autres !...

Samson.

Mais Que dis-tu? Qu'est cela? Tu me trompes...

La Mère.

Je jure!

Samson.

Maudite soit ma gloire avec ma chevelure Et maudit le destin auquel je me soumets !

Mon orgueil est brisé. Ce n'était pas l'aurore D'un jour plein de splendeurs que j'avais entrevu; La nuit reste profonde; un jet de météore, Seul, éblouit mes yeux, mes sens troublés encore... Et, déjà, tout l'éclat splendide a disparu ! L'obscurité revient; je reprends mon entrave;

Je suis un instrument, un misérable esclave; Au fond, je ne peux rien, et l'effort que je fais N'est pas celui d'un être intelligent et brave Qui punit noblement ce qu'il tient pour forfaits; C'est un éclair passant en brandissant la foudre : Il ne sait ce qu'il frappe et va réduire en poudre* La honte ni l'honneur ne suivent ses effets !

Je te porterai donc, puissante chevelure.

Ma maîtresse ! à travers la grêle et l'ouragan !

Je suis le piédestal où ta forme figure,

Je suis la bague inerte où règne un talisman !

Ces Voyants vagabonds, dont médisait ma bouche,

Ont, cependant, un cœur sous leur air sombre et louche,

Une langue, un esprit... Ils pensent, et parfois

Leur propre sentiment se fait jour dans leur voix !

Moi, je suis un marteau qui frappe et dont le manche

Se chercherait en vain dans ma main, sous ma manche;

Moi, je n'ai pas d'avis et je n'ai pas de choix !

La ville d'Âscalon. Une place publique; Un pavillon ouvert dans le coin d'un portique, Où les chefs philistins, assis à rangs serrés. Parlent en échangeant des regards effarés.

Tandis qu'aux alentours circule, pleure et passe Le Ilot tourbillonnant que fait la populace.

Les Chefs.

Nous sommes atterrés ! Quel secours ? quel espoir ?

Dans ce gouffre de maux où nous roulons, que voir?

D'où viendra le salut? La révolte est sans bornes !

Nos hommes sont frappés d'épouvante, froids, mornes.

Contemplant Israël qui partout les atteint !

Sans même songer plus à lutter, on se plaint,

On pleure, on tombe assis, on attend en silence

La mort, en oubliant d'appeler la vengeance.

Eh bien ! Qu'allons-nous faire et que décidons-nous?

Sommes-nous résolus d'accepter tant de coups ?

Faut-il considérer que, privés de toute aide.

Notre chute est complète et partant sans remède?

Allons parler au dieu de nos pères ! Dagon,

Dagon nous abandonne, ou ne voit pas Samson.

Les princes sont debout. Ils marchent tous ensemble. L'un gémit, l'autre mord sa lèvre, un autre tremble; Le peuple, qui les suit d'un regard indigné, Continue à crier, brisé, non résigné.

Le temple de Dagon, entouré de colonnes,

De colonnes d'airain où s'incruste en réseau Un entrelacs d'argent fixé par le marteau.

D'immenses fleurs de lis s'étalant en couronnes De chacun des grands fûts ornent le chapiteau, Et des pommes de pin et des fruits de grenade Tressent comme un cordon autour de l'enfilade, Et jamais œil humain n'a rien vu d'aussi beau. Des rideaux verts, brillants de peintures exquises. Défendent au soleil l'accès intérieur, Et des clochettes d'or que font tinter les brises Les bordent par en bas, dans toute leur largeur. Les seigneurs philistins, accompagnés du prêtre, Sont dans le sanctuaire entrés, et derrière eux Le voile retombant tamise un jour douteux Qui, difficilement, dans ce lieu saint pénètre Et saisit le regard d'un sentiment peureux.

Là, tout est marbre blanc, porphyre et mosaïques; Un toit de bois de cèdre allonge ses chevrons Rehaussés de couleurs et de lettres magiques. Sur les murs revêtus d'images fantastiques, Et qui du dieu secret étalent tous les noms.

L'autel est fait d'albâtre, et dans la transparence De la pierre polie on aperçoit encor D'autres signes marqués par la Toute-Puissance Et qui font hésiter ceux dont la connaissance Sait pénétrer le sens de ce muet trésor.

360 L'APHUUESSA.

L'Idole, peinte en rouge avec des souliers d'or, Est là, debout, les bras raides, la tête nue^ Ses yeux sont faits d'un talc lumineux à la vue, Et prêts à foudroyer l'audacieux dévot Dont le désir voudrait monter un peu trop haut. La bouche est grande ouverte, ironique, cruelle; Des colliers de corail s'étalent sur le cou; Une tunique jaune allant jusqu'au genou Enveloppe la Forme et se plisse autour d'elle. — Chacun des Philistins s'est d'abord prosterné, Puis l'un d'eux parle ainsi, vers le Seigneur tourné :

Le Philistin.

Écoute-moi, Dagon, ouvre bien tes oreilles.

Ce temple, tout rempli d'étonnantes merveilles,

Nous te 1 avons donné. Do l'or et de l'argent

A combler tous les vœux d'un pirate exigeant.

Nous t'en avons donné. Perle, émeraude, agate,

Béril, rubis, onyx^ tout ce qui brille et flatte

Les caprices changeants d'une femme aux grands yeux,

Nous l'avons prodigué pour te rendre joyeux.

Nous n'avons pas voulu que ta maison fût nue,

Nous l'avons faite riche et plaisante à la vue.

Ton autel, les vaisseaux à ton culte employés

Tu sais dans quel métal ils furent travaillés;

Il n'est rien de plus noble et de plus magnifique;

^ous en avons reçu mainte preuve authentique,

Surtout quand les courriers du monarque assyrien

Ont déclaré que Bel comme toi n'avait rien.

Alors qu'il s'est agi de te faire une image,

Nous aurions encor pu (c'est le commun usage),

Laissant dans un caillou ton génie entassé.

Te dresser un bétyle en un champ ramassé.

Tu l'aurais dû souffrir, car tu sais bien toi-même

Que plus d'un Dieu très-grand qu'on redoute et qu'on aime

N'a pas d'autre demeure et ne s'en fâche point.

Mais, sans rien épargner encore sur ce point

Et ne regardant pas à la forte dépense.

Nous avons préféré qu'un homme de science.

Nous taillât ta figure en un bois dégrossi

Et te fît admirable et comme te voici.

Pour cela nous avons envoyé par les villes

Chercher un ouvrier parmi les plus habiles;

Nous l'avons accueilli, bien nourri, bien vêtu.

Traité comme un seigneur de rang et de vertu,

Payé pendant un an, et comme il parut croire

Qu'il était mieux séant de te faire en ivoire,

Et qu'on ne pouvait pas en trouver parmi nous.

Repoussant les billots d'olivier et de houx.

De chêne et de sapin, et quoi ! de cèdre même,

Nous avons recherché, non pas sans peine extrême,

Puis acquis^ à quel prix, tu dois t'en souvenir !

De ce bois d'almugghim qu'on recueille en Ophir.

362 LÀPHROESSA.

Voilà ce que ton peuple a fait pour le complaire.

Le Prêtre.

Dagon le sait très-bien; d'ailleurs, c'est notre père.

Le PlIlLISTlN.

Nous pourrions rappeler encor que tes habits Sont ruisselants de pourpre et d'or et de rubis; On t'en a fabriqué quatre-vingts de rechange, Avec de grands bonnets ; on en sait dont la frange. Travaillée aux meilleurs ateliers de Sidon, Dut te charmer toi-même au jour qu'on t'en fit don. Nous ne te dirons rien non plus des sacrifices De taureaux, veaux, moutons, chamelles et génisses Qu'on t'offre, sans finir, au milieu de l'encens. Ni rien des jeux sacrés, honneurs retentissants Animés par l'éclat des tambours, des trompettes, Par quoi, toute l'année, on célèbre tes fêtes : Tu connais bien cela ; mais, en cas de besoin. L'offrande d'aujourd'hui n'est pas encor très loin.

Le Prêtre.

Dagon est équitable et pèse nos mérites.

Le Philistin.

Tu les pèses? Alors en seraient-ce les suites

Tant de calamités qui pleuvent à présent

Pour nous anéantir sous leur poids écrasant?

Tu les pèses ? Alors d'où vient que tu t'amuses

A nous laisser subir les prestiges, les ruses,

Les insultes sans nombre et les brutalités

Que le traître Israël sur nos corps a jetés?

As-tu des yeux pour voir? El sais-tu bien entendre

De ces oreilles -là ce qu'on ose entreprendre

Contre ton peuple? Allons ! qu'en dis-tu? que fais-tu ?

Contemples-tu, charmé, notre honneur abattu,

Ton temple profané, tes serviteurs en larmes?

Ou bien ne sais-tu plus comment brandir les armes

Qu'autrefois on te vit (quand tu nous protégeais! )

Rendre chères, Dagon, à ceux que tu vengeais?

Peut-être as-tu vieilli, d'autres dieux te surmontent :

C'est là ce que, partout, nos ennemis racontent.

Mais, s'il en est ainsi, pourrais-tu te fâcher

Qu'auprès d'un Dieu plus fort nous allions nous cacher?

II faut que nous vivions, tu le dois bien comprendre.

Et si tu neveux plus agir ni nous défendre.

Bien que l'on t'aime ici, nous venons t' avertir

Que le temps est venu de t'en faire sortir.

Milcom est très-puissant et bon aux Ammonites;

Chémos fait tout le bien possible aux Moabites,

Et le dieu d'Israël, qui ne nous aime pas ,

Changerait si, vers lui, nous étendions les bras.

C'est ce qu'en son esprit notre peuple contemple.

Si tu n'es bon à rien, lu vas perdre ton temple; Nous serons obligés de te retirer tout ; Rien de ta royauté ne restera debout; Nous gratterons ton nom sur ta gloire abattue, Nous soufflerons un autre esprit dans la slatue. Et ton prêtre, attentif à des rites nouveaux, Sera fier de servir quelqu'un de tes rivaux.

Le Prêtre.

Dagon est un grand dieu ! Sans doute il nous éprouve Et nous ne saurions pas deviner ce qu'il couve. Je lis dans ses regards, immobiles pour vous, Contre nos ennemis un bienfaisant courroux.

Il leur fera payer rudement vos injures!

Il veut leur infliger de cuisantes blessures ! Ne doutez pas de lui !

Les Chefs philistins.

Qu'il soit béni cent fois !

Nous t'aimons, nous t'aimons, Dagon ! et tu le vois 1

La nuit pure, étoilée et claire et transparente. L'aube va déployer sa lueur caressante.

Mais la retient encore, et les astres tremblants Redoublent la gaité de leurs scintillements.

Des troupeaux endormis sont épars dans la plaine, Et Samson, qui les garde, est assis sous un chêne.

Samsoin.

Je suis calmé. Mon cœur n'avait pas bien compris. Ce que je désirais sans doute a plus de prix Que ce que je possède, et si j 'étais un être Qui de moi-même en tout et des autres fût maître Et qui pût à son gré décider pour agir.

Étouffer un dessein ou le faire surgir, Et produire en ce monde un ordre à sa manière. Mon âme aurait sujet de s'en trouver plus fière; Mais je serais un dieu; tandis qu'il est certain Qu'un homme n'eut jamais un rôle si hautain.

Un homme doit à peine, et bien hardi s'il l'ose ! Dans ce vaste univers s'estimer quelque chose ; Il sert le Dieu qu'il a^ rien de plus, sans savoir. Sans connaître jamais s'il a fait son devoir.

L'homme, à ce qu'il paraît, est un ancien coupable. De choisir son chemin jadis il fut capable; Il en suit un mauvais et sans cesse y revient. Parfois, obscurément, d'un autre il se souvient, Il hésite, et, de là, ce trouble qui l'arrête Aux carrefours divers où son instinct le jette. Un bandeau sur les yeux, impropre à ce qu'il fait.

366 L'APHUOESSA.

Il a tort quand il parle et fait mal s'il se lait. Il n'arrive jamais à discerner lui-même Ce qui doit mériter Téloge ou Tanathème, Et n'obtient de salut qu'à faire aveuglément Ce qu'exige son Dieu de son entendement.

J'échappe à cet arrêt. Je suis une machine

Adaptée au profit des uns, à la ruine

D'un nombre illimité de condamnés tremblants,

Et j'ariache la vie enfouie en leurs flancs.

Distingué du troupeau, de mes cornes je brise,

Non pas ce que je hais ou ce que je méprise.

Mais ce qu'il faut briser, et sans droit ou sans tort :

Ce n'est pas ma raison qui meut, c'est un ressort

Indépendant de moi qui se tend, et j'écrase !

C'est imposant du moins ! Dans un instant d'extase,

Je puis, me dégageant de moi-môme, espérer

De trouver du profit h me considérer

Si celui qui me meut a pris soin de m'élirc.

C'est que je valais plus pour le but qu'il désire

Que les autres mortels réunis sous ses mains.

Je plane quelque peu sur tant d'autres humains,

Et de même qu'ici je domine mes chèvres.

Prêtes II se lever pour un cri de mes lèvres.

De même les tribus d'Israël tout entier

Me suivent à l'endroit où je dois châtier.

En un mot, je suis fort dans la main du Terrible !

S'il est puissant, vengeur, implacable, inflexible, Moi^ je suis tout cela dans son ombre et son bras. C'est mon bras qu'il enfonce au plus dur des combats. Je suis comme le vent, je suis comme la trombe Et comme le volcan, même comme la tombe Dont la mâchoire étroite engloutit à son jour Ce que l'amer destin y pousse tour à tour.

Reposons-nous, mon cœur, car j'ai peur de moi-même.

Cette haine sans haine et cette horreur suprême.

L'épouvante attachée à mes terribles pas.

Et dont, suivant mes vœux, je ne dispose pas.

Si c'est de la grandeur sur ma tête amassée,

Ce n'est pas du bonheur ! Mon âme en est lassée.

Et peut-être, après tout, dois-je pleurer aussi

Que pour un tel labeur mon Seigneur m'ait choisi.

Reposons-nous, mon cœur, et salut, blanche aurore ! Moi qui dois tant haïr, je veux t'aimer encore, Toi qui, la joue en feux et le sein plein de fleurs. D'un éternel sourire abordes les douleurs !

Sur l'horizon charmé que tu montes rapide !

Ne m'apportes-tu rien dans ton voile splendide ? Change mon trouble sombre en brillante gaieté, Et qu'avec la nuit triste il s'en aille emporté !

Comme il parle, une femme, au fond du crépuscule

S'avance, puis s'arrête, et revient, et recnle» Enfin d'un pied craintif s'approche et marche à lui.. £IIe est grande et bien faite, et ses yeuxbleus, que teignent Des cils noirs de Kohol, jusqu'aux tempes atteignent. La surprise à Samson fait oublier l'ennui.

La Femme.

Es-tu Samson?

Samson.

Je suis Samson l'Éphraïmite.

La Femme.

Moi, je suis Philistine.

Samson.

Et ton nom?

La Femme.

Veux-tu que ta servante un instant le visite Et reste à ton côté? Le veux-tu?

Samson.

Mets-toi là.

Que demanderas-tu ?

Dalilà.

Rien. Je venais, moi-même, Voir celui que Ton vante et que Ton dit si grand. Est-il vrai que ta force est un pouvoir extrême? Est-il vrai qu'il périt celui que ta main prend?

Samsois.

Oui.

Dalilà.

Ton Dieu t'a marqué d'une marque suprême Et des autres humains il t'a fait différent.

Tu n'as pas l'air cruel et je te vois sourire... Tu peux... s'il te plaisait^ d'un geste me détruire. Je suis comme le ver sous le pas d'un taureau.

Samson.

Tu me crains?

Dalilà.

Je ne sais.

Tu me hais?

Je t'admire !

Sahson.

Mais j'ai frappé ton peaple !

Dalila.

Et c'était un marteau Qui tombait, assénant des coups mortels, rapides! Tu rompais à la fois les braves, les timides ; Tu faisais reculer jusqu'aux plus intrépides^ Et Ton pâlit chez nous au cri : Voilà Samson ! Moi^ j'aime à frissonner en entendant ce nom.

Samson.

Je ne suis pas méchant.

Dalila.

Je ne vois pas ta force.

Samsoin.

Qui peut juger du fruit à l'aspect de Técorce?

Dalila.

Ton peuple t'obéit?

Samsoin.

Sans doute.

Dalila.

Il t'a choisi Pour maître el pour seigneui'! Parmi lesgrands dumonde Tu règnes tout-puissant el ton Dieu te seconde; Il se prête lui-même à te servir aussi.

Samson.

Non pas tant!

Dalila.

Soit bénie et mille fois ta mère !

Elle a reçu l'honneur que toute femme espère! Le vainqueur des vainqueurs est sorti de son sein !

SAMSOn.

Que me veux-tu, dis-moi?

Dalila.

Rien, je devrais me taire..,

SAHSon.

Enfin, que me veux-tu? Pourquoi, dans quel dessein. Si belle, avant le jour, dans ce lieu solitaire Aventurer tes pas? Je vois battre ton sein... Parle, je t'en supplie!

Dalila.

Il est vrai. . Non, je n'ose !

Samson.

Ne me diras-tu pas ce que ton cœur propose?

Que prétends-tu de moi ?

Dalila.

Samson, veux-tu m'aimer?

T'aimer? Je ne suis plus Tesclave de personne !

Je porte un joug assez pesant pour m'opprimer;

Il ne m'en faut pas deux! Je ceins une couronne;

Elle est de fer, sans doute, et pourtant doit charmer...

C'est assez, oh ! c'est trop, des tourments qu'elle donne !

Non, non, ma pauvre enfant, je ne veux pas t'aimer !

Aimer? De quels chagrins ce mot doux et funeste

Aiguillonne soudain mon être endolori l

Pour l'avoir prononcé, sais-tu ce qui m'en reste?

C'est que, depuis le jour où j'ai vu cette peste

Empoisonner mes sens, je n'ai jamais souri !

En commençant la vie on n'en croit pas les sages ;

On se laisse attirer aux flatteuses images Que Tamour fait passer devant l'espoir en feu. Et, dans la main tendue à ce qui va descendre. Des trésors qu'il promet, quand on regarde , cendre, Un grain de cendre grise est là ! Non ! c'est trop peu !

Dalila.

Lorsque le voyageur ramasse sur sa route

Un caillou reluisant qui miroite au soleil

Et, jetant des rayons d'azur ou de vermeil,

Éveille l'avarice et la suspend au doute,

Il se dit : Quel bonheur et quel événement !

J'ai là, du premier coup, toute victoire, toute!

Ma richesse est sans borne et c'est un diamant !

Il cache avec ferveur au fond de sa ceinture

Cette pierre qu'il croit divine ! Il ne mesure.

Dans le cas qu'il en fait, ni l'ardeur ni la foi.

Et son enivrement se maintient et lui dure

Jusqu'au jour qu'il se dit : C'est un caillou !... Mais quoi?

A ce présomptueux que faut-il qu'on réponde.

S'il croit, pour avoir pris des cailloux dans ce monde ,

Que tout ce qui s'y trouve est de pareil aloi?

Samson.

J'envie au voyageur dont tu me fais l'histoire Son moment de plaisir et son frisson de gloire,

Si, chassant pour toujours ses rêves de jadis^

11 s'en est détourné, n'en voulant plus rien croire.

Et pousse le dédain à l'excès que tu dis.

Il a si bien senti la mordante piqûre

Du périlleux mensonge où son cœur se tournait,

Que de le rencontrer il quitte l'aventure;

L'ombre lui fait juger la réelle figure :

Il l'a trop devinée et la hait; sa nature

Fidèle a détesté le fiel qu'elle donnait!

J'en jure par l'éclat de l'immense empyrée,

J'en jure par le front du soleil rougissant.

J'en jure par ces champs, par la sainte contrée

Qui s'étend sous nos yeux, par la mer empourprée,

Par les oliviers gris et la vigne empamprée.

Par la matière inerte et le ciel agissant.

Oui, j'en jure par tout! Il n'est pas d'esclavage

Comparable à celui de l'homme dont l'ardeur^

Sous des pieds féminins prosternant son hommage,

Dans un autre que lui va quêter le bonheur !

Tout lui vient d'un autre être, et la peine et la joie !

Celle qu'il veut il faut qu'il la voie et la voie.

Et la revoie encore, et^ la voyant toujours.

Il ne voit pas assez ce que ses yeux dévorent.

Et de jour et de nuit, sans reposer, implorent.

Et toute sa vertu passe dans ses amours !

Il demande toujours, et soit qu'on lui sourie.

Soit qu'on lui donne enfin ce qu'il désire, il prie,

Il supplie, il conjure, il a soif, il a faim , Et son tourment grandit et ne prend pas de fin ! C'est un dur esclavage et dont la lourde chaîne Est si longue ! Une peine enchâsse une autre peine, Et je n'ai là parlé que du meilleur destin !

Mais s'il est méprisé de ce qu'il idolâtre?

Si, jetant l'abandon sur ce cœur combattu.

On brûle k petit feu le malheureux dans l'âlre Où bout la jalousie !... eh bien, que m'en dis-tu ? Qu'en dis-tu? Si, lui-même, à défaut de tout autre, Comprend, en vérité, dans quel piège il se prend ? Puisse un pareil malheur n'être jamais le vôtre, A vous qui le risquez ! En sais-tu de plus grand ?

Dalila.

Adieu, Samson !

Samson

Adieu !

Dalila.

Puisse ta vie entière Se passer dans l'éclat et la félicité !

Que toujours ton esprit vive dans la lumière. Et que ton nom survive k toute éternité !

Adieu, Samson !

SAMSors.

Adien !

Puisses-tu te méprendre Et connaître à la fin qu'on ne vit pas tout seul. Avant que sur tes yeux la nuit vienne descendre, Avant que l'on te couse aux plis du froid linceul, Puisses-tu sur le cœur d'une femme chérie Trouver de tes soupçons l'entier apaisement ! Savoir qu'un baume existe et qu'une âme flétrie Y prend la guérison de son premier tourment.

Quand tu seras heureux, pense k moi, je t'en prie ! Pour te bénir encor je ne serai plus là..

Je serai... qui le sait? Mais qu'importe? ma vie... Quand tu seras heureux, pleure sur Dalila !

Samson,

Viens te rasseoir ! Par dieu ! que prétends-tu me dire ? Oui ! quel est ce désordre où tu me viens plonger? Ton discours me pénètre et ton aspect m'attire ! Où veux-tu m'enchaîner? Où veux-tu m'engager ? Vais-je me démentir et faudra-t-il changer?

Dalila, Dalila ! C'est un dieu qui me traîne

Vers ta main étendue î Eh bien ! je marche !... A peine

Sais-je ce que je fais!... Je ne suis plus à moi!

Je ne résiste plus!... Mon cœur, mon sang, ma foi,...

Veux-tu?... Veux tu m'aimer, Dalila?... Je me donne

Avec Idi, passion qui dans mon sein bouillonne !

Veux-tu?

Dalila.

Sois pour jamais mon Seigneur et mon Roif

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