TROISIÈME PARTIE
Askalon. La maison de Dalila. Des femmes
Assises dans la cour, sur des coussins épars.
Des fleurs ; des fruits ouverts , des couteaux dont les lames
Sont d'or; plateaux d'argent, reluisants aux regards;
Tapis, rideaux brodés, chamarrés, épais, larges,
Tombant à plis nombreux dans les coins et recoins;
Au milieu de la cour, fontaine avec des marges D'albâtre blond.
Une Femme.
Merci, car tu prends trop de soins, Dalila ! J'ai mangé, j'ai bu, je me retire.
Dalila.
Si tu veux quelque chose encore^ il faut le dire.
La Femme.
Trop de bonté ! Depuis que nous sommes id^ Tu ne nous laisses pas un désir, un souci.
Que tout est admirable en ce lieu magnifique !
Dalila.
Je tiens de mon mari les splendeurs que tu vois.
Une autre Femme.
De lui vient cette coupe émaillée où je bois?
Sans doute^ et ces bijoux et ce collier magique
Avec ces merveilleux instruments de musique Où la perle et la nacre ont recouvert le bois.
Troisième Femme.
Il t'aime?
Dalila.
Sans mesure, et je lui rends encore, Mes filles, croyez-le, plus que je n'en reçois !
Quatrième Femme.
Il n'aime que toi seule?
Dalila.
Oui, seule ! et je l'adore !
Que toi seule?
Les Femmes, en riant.
Dalila.
Moi seule, et je le dis cent fois!
Pourquoi serais-je donc parmi ces malheureuses Que le cœur d'un amant rejette, puis reprend? Qui, pleurant le matin et le soir glorieuses. Echangent leur fierté contre un dégoût plus grand?
Mon bonheur jusqu'ici n'a trouvé sur sa route El n'y peut rencontrer ni la peur ni le doute ; Mais, toujours assuré dans la source sans fond D'où lui monte à grands flots le fleuve des tendresses, Il ne verra jamais qu'au milieu des caresses L'oubli vienne, insolent, lui porter un affront. Vous riez?
Les Femmes.
Nous rions de ta chaleur subite.
Pourquoi rougir d'abord et t'irriter si vite? Nous ne te voulons pas affliger ; mais, dis-nous, A-t-on si grand besoin de l'amour d'un époux? Pourvu qu'à la maison il porte ce qu'il gagne. Qu'on n'y manque de rien et que, dans ses ébats, Il ne soit pas méchant et ne nous gronde pas. Il faut lui pardonner de battre la campagne Et savoir ignorer où s'égarent ses pas.
Dalila.
Sur ma vie et ma mort ! êtes-vous donc si lâches, Et ne sauriez-vous pas espérer rien de mieux?
Les Femmes.
Les hommes ont leurs droits et nous avons nos tâches;
L'important, c'est de fuir des regrets ennuyeux.
L'amour, ô Dalila, qu'est-ce donc ? un caprice !
S'il durait constamment, il en faudrait mourir;
Il naît, nous prend, nous quitte, et bientôt va courir;
Sa chaleur, promplement, deviendrait un supplice,
Et le divin repos ne pourrait pas fleurir.
Le repos, le sommeil, la douce nonchalance.
Après les courts moments où Ton s'éprend d'aimer.
C'est là le vrai bonheur des femmes ! On commence
A connaître la vie et toute sa science
Quand Tâme se refuse à se voir consumer.
Amour c'est jalousie, amour c'est esclavage;
Il n'est rien de plus dur, il n'est rien de moins sage !
On tourmente avec soi qui l'on veut enfermer;
On prétend retenir l'oiseau bleu dans sa cage,
On lui siffle toujours même et même ramage;
Mais un jour il saisit les barreaux avec rage
Et mord cruellement qui le croyait charmer.
Dalila.
Je n'ai pas enfermé Samson !
Les Femmes.
Donc, il est libre !
Revient-il près de toi le plaisir dans les yeux ?
Va ! s'il en est ainsi, tout est en équilibre
En son être ! 11 te trompe et se sent tout joyeux !
Dalila.
Il me trompe! Avez-vous dit ce mot odieux?
Les Femmes.
Ceux-là n'ont pas sujet que leur bouche sourie Qui n'ont jamais goûté le vin doux et sucré
Des vignes de la tromperie.
N'airaes-lu pas la flatterie ?
C'est ce qui charme l'homme, et jamais ne varie Son goût pour ce parfum adorable et sacré !
chère, ingénieuse, adroite perfidie !
Étincelante aux yeux parmi tout ce qui plaît ! Certaine que partout l'oreille la mendie, Vois comme elle serpente, amusante et hardie, Dans les propos humains nacrés de son reflet! Elle semble une fleur éclatant sous les ronces; Elle parle, et l'esprit, charmé de ses réponses. Conçoit la beauté même en ce qu'il trouvait laid !
Je ne me souviens pas d'avoir été sincère.
Et je n'exige pas qu'on le soit avec moi.
Et dès que mon esquif, pourvu du nécessaire,
Glissant sous les rayons d'un phare, s'en éclaire De façon à dorer le monde autour de soi, Il ne m'importe pas que le feu qui me guide Tombe d'un astre d'or brillant au ciel limpide Plutôt que du rocher stérile où je le voi !
Dalila.
Le verre tout petit ne croit pas que l'amphore
Plus que lui doive contenir !
L'amphore n'est pas moins affolée, elle ignore L'amas que l'Océan peut en lui réunir !
Allez ! c'est de Samson que je parle ! Il possède Les célestes vertus dont vous ne savez rien Que le nom, l'apparence et le mensonge ! Il cède A vos amants leur rôle et conserve le sien ! .. Sa bourse est opulente et n'a pas besoin d'aide ! Ce qu'elle donne est vrai, de poids, en pur métal ! Et vous ne connaissez quoi que ce soit d'égal ! Quand il jure qu'il aime, il aime, et j'en suis sûre ! S'il me le dit à moi, je puis apercevoir, Comme un ange passant sur un brillant miroir, De sa sincérité la splendide figure !
J'aime, je suis aimée, et ce qu'on jettera Contre ma certitude h mes pieds tombera !
Les Femmes.
Heureux qui, sur la terre, est seul en son espèce Et se croit affranchi des chaînes du commun ! Il plane dans les cieux et le reste s'abaisse ! Du haut de sa grandeur la vulgaire faiblesse Lui semble un moucheron tout au plus importun.
Nous quitterons sans bruit cette maison sublime ; Notre incrédulité pourrait la profaner !
Nous le comprenons bien ! Nous rampons dans Tabime ! Se comparer à toi ? Quelle audace ! Quel crime ! Auprès de nos pareils il vaut mieux retourner !
Dalila.
Vous partez?
Les Femmes.
Nous allons, ma belle, Ma belle, auprès de nos maris.
Nous reviendrons quand la nouvelle Que tu partages notre avis Aura relevé nos esprits.
Peu de temps sera nécessaire Pour changer ta foi téméraire Et la ramener terre à terre
Aux vérités que nous pensons.
Alors tu seras plus humaine, Un peu moins dure et moins hautaine, Moins querelleuse, un peu moins vaine, Et plus sensible à nos raisons !
Dalila reste assise et garde le silence.
Elle agite son pied avec impatience^ Et, le coude appuyé sur son genou, sourit.
Entre son oncle.
L'Oncle.
Eh quoi ! toute seule ?
Dalila.
On me fuit.
L'Oncle.
Pourquoi ?
Dalila.
Je suis, dit-on, une femme orgueilleuse.
L'Oncle.
Ton bonheur doit blesser plus d'une âme envieuse.
On prétend qu'il me trompe !
L'Oncle.
Est-CG donc fausseté Que savoir, ii propos, cacher la vérité ?
Dalila.
Il ne me cache rien !
L'Oncle.
Mon enfant, c'est trop dire !
Lui-môme ne pourrait s'empêcher de sourire.
S'il voyait ton erreur. Il te dit ce qu'il faut, Et tu ne devrais pas le prendre de si haut.
Dalila.
Je connais de Samson l'histoire tout entière ! Dans ses affections je marche la première.
Et pas une pensée éclose en son esprit Ne m'échappe. Jamais son amour ne tarit !
L'Oncle.
Tu connais le secret de sa force accablante ?
Dalila.
Oui!
L'Oncle.
Tu mens !
Je le sais!
L'Oncle.
Pourquoi ta voix tremblante, Ton regard indécis et ton front rougissant.
Contestent-ils si haut ton langage impuissant?
Dalila.
J'en jure par les dieux! Je sais tout! Samson m'aime!
L'Oncle.
Sans doute, tu lui plais, je le pense de même ! Et, cependant, je crois, malgré tes désaveux, Qu'il ne t'appartient pas autant que tu le veux.
Dalila.
Tu m'insultes!
L'Oncle.
Gomment? Quoi? voilà que tu pleures?
Des preuves, mon enfant, en faut-il de meilleures ? Ah! puisque tu pâlis et puisque tu rougis,
Puisque tu perds la tôte au peu que je te dis,
J'apprends trop que ton cœur souffre quand on le touche.
Et ton front abaissé parle mieux que ta bouche.
Ton maître est ton amant, mais ton esclave, non !
Je te vois bien charmer, mais asservir Samson,
Non pas! Il se complaît près de toi, je Tavoue,
Et rafraîchit ses yeux aux contours de ta joue
Avec un grand plaisir, je n'en veux pas douter;
Mais t'obéir, choisir tes vœux, te consulter.
Te laisser diriger et son bras et sa tête.
Ainsi que tu prétends le faire croire?.. Arrête !
Cela n'est pas, ma fille, et je découvre bien
Que l'esprit de Samson reste clos pour le tien.
Mais, du reste, voici ton époux! sois soumise!
Et, surtout, cache-lui ta pompeuse méprise.
Ce n'est pas le devoir d'une femme qu'oser
Dominer son seigneur et vouloir imposer
Son pied blanc sur le front de celui qui commande.
Fuis les tentations d'une audace si grande !
Et crois-moi ! Pour jouir d'un bonheur assuré,
Ne t'imagine rien qui soit démesuré.
Samson.
Tu pleures ?
Dalila.
M'aimes-tu?
SAMSGN. 389
Certes! Que veux-tu dire?
Non! je ne pleure pas! Viens-t'en où je t'attire... A mes pieds ; mets ton coude ainsi sur mes genoux. Et tes yeux dans les miens ne soyons plus qu'à nous. -
Samson.
Tes regards ne sont pas si doux que d'ordinaire... Quelque chose est ici que je sens te déplaire... Y puis-je rien changer? As-tu quelque chagrin?
Dalila.
Mon cœur n'est pas fâché, mais il est incertain. M'aimes-tu?
Samson.
Que de fois faut-il que je le jure?
Dalila.
Mais pourquoi m'aimes-tu? Pourquoi? pour ma parure, Ma beauté, ma jeunesse, ou seulement pour moi?
Samson.
Je t'aime et comment donc en dire le pourquoi? Mais je t'aime, et je t'aime autant qu'il est possible A l'âme d'un mortel de se montrer sensible.
Un mot que tu me dis me remplit d'un seul coup D'une flamme subtile et qui m'émeut beaucoup ! Je consens tout d'abord à ce que tu proposes! Ce que tu veux est bien, et le mal, si tu l'oses, Devient le mieux ! Mon être est tien ; mon jugement Vers ton désir m'emporte inconsidérément.
Je vis en toi! Sitôt que je pense et calcule. Ce ne m'est pas assez d'approuver ; un scrupule Me vient qui, sans effort, m'arrête en mon élan, De savoir ton avis sur mon but et mon plan, Et je reste indécis, attendant ta réponse; Si tu ne consens pas, aussitôt je renonce.
Serais-ce ta parure, as-tu dit, qui me plaît? Oui ! Je n'ai jamais vu rien d'un si noble effet. Ta robe a dans ses plis une grâce divine !
Les rubans tissés d'or qui ferment ta poitrine Ont des éclats vainqueurs qui ne servent qu'à toi. Ta sandale est unique en ce monde, et je croi Ne pouvoir parvenir à comprendre le charme Qui gonfle tes cheveux, m'exalte, me désarme, Lorsque, parfois, troublé des soucis du dehors, Je reviens près de toi, te contemple et m'endors
En m'oubliant à suivre en tes tresses pressées
Tout ce qui s'y blottit de célestes pensées.
Mais c'est de ta beauté, sans doute, mes amours.
Que naît l'enchantement vivant dans tes atours ;
Ta beauté!... Faible mot pour exprimer la grâce,
Et les perfections que mon regard embrasse,
Et les séductions que chaque mouvement.
Gomme un liquide feu, vient, je ne sais comment.
Développer, étendre, épandre, faire éclore.
Faire briller, brûler et redoubler encore
En de nouveaux attraits qui me tiennent ravi
Et dont je suis comblé, mais jamais assouvi!
Ta beauté!... L'on se dit que la montagne est belle.
Chaque fois qu'y fleurit la verdure nouvelle ;
Le ciel est beau, la nuit, quand les astres nombreux
Donnent au sombre azur comme un air d'être heureux.
Eh mais, toi, qu'es-tu donc pour que je te compare.
Par un mot dont le sens est si vaste et m'égare,
A tant d'objets communs dont, pour être assez grand.
Le pouvoir, après tout, me laisse indifférent?
Ta jeunesse, à son tour, comme une rose ouverte.
Épanche sa fraîcheur sur ton image, et, certe.
On la peut appeler un ornement divin.
Cette fleur qui duvète et ta joue et ton sein!
Mais jeunesse, beauté, parure, tout, ma chère,
Verrait tomber en toi sa valeur éphémère,
Tant qu'il me resterait un doigt de Dalila,
Mon âme bien entière, entends-tu, serait là !
Dalila.
Fermée?
Samson.
Ouverte !
Dalila.
Alors d'où vient que Ton me cache Ce que, pour être heureuse, il faudrait que je sache?
Je ne te comprends pas.
Dalila.
C'est facile pourtant.
D'où vient que tu me tais, puisque tu m'aimes tant, La cause de ta force?... Écoute! je suis prête A peser tes raisons ! Ne baisse pas la tête.
Et s'il est à propos que la façon d'agir, Sans me trop désoler, se puisse maintenir, Eh bien ! je contiendrai l'horreur que j'en éprouve
Samson Adonaï me force au secret.
Dalila.
Il te trouve Courbé sous sa menace à ce point qu'avec moi, Tu fausses ton amour pour lui garder ta foi ?
Samson.
Terre et cieux! Que dis-tu? Que devrais-je donc faire?
Dalila.
Tu ne dois qu'obéir, qui prétend le contraire ?
Mais sais-tu bien aussi, mystère non moins grand,
Ce que c'est qu'une femme et que, lorsqu'on la prend,
Que, du matin au soir, on lui jure qu'on l'aime^
Elle pense, à son tour, qu'on ment et qu'on blasphème
Si l'on vient lui parler, fût-ce au nom de son dieu.
D'un prétendu devoir qui l'insulte! Si peu.
Si peu qu'on lui retire, ou dispute, ou refuse.
Quand on lui dit qu'on l'aime, on la vole, on l'abuse,
On l'humilie, et tout ce que l'on a juré
N'est plus qu'un piège... un piège à sa foi préparé !
Samson.
Comment? désobéir à mon dieu !
DâLILâ.
Mais, moi-même, Qu'ai-je donc fait? J'ai pu, dans mon ardeur suprême, Déchirer les liens que m'imposait ma foi, Quitter peuple et parents pour me donner à toi ! Que me viens tu parler de trahir l'un ou l'autre ? Mais, moi, j'ai tout trahi ! Mais si l'amour est nôtre, Non pas mien^ seulement^ mais l'amour de nous deux, Le crime osé par moi n'est pas si hasardeux Qu'il ne te faille aussi le commettre ! 11 te pèse? La colère d'en haut, peut-être, est bien mauvaise, Mais j'en prends tes serments^ tes baisers à témoins. Manquer à notre foi te semblerait-il moins?
Que peut-il m' arriver? De mourir? Je l'affronte! L'amour est bien plus fort que les dieux ! Et la honte Qui me pendrait au front si je t'avais trompé. M'accablerait bien plus qu'un coup par eux frappé ! En un mot, je me perds pour toi, fais-en de même, Ou bien, tu ne sais pas aimer comme je t*aime !
Sâmson.
Dalila, Dalila, que veux-tu? Je suis prêt
A me livrer à loi ! Mais, du moins, il faudrait
Me montrer que tu dois y trouver avantage !
SÂMSON. 395
Dalila.
Je te veux à moi seule, oui, seule et sans partage ! J'ai quitté ma maison, la nuit, je suis allée Te chercher dans le fond d'une obscure vallée, Ne sachant rien de toi que Tefifroi de ton nom, Et qu'il n'existait pas d'homme comme Samson. Inspirée au péril par le dessein sublime De n'avoir pour mari qu'un héros magnanime Et tel qu'aucune femme ici-bas ne pourrait Comparer son époux à celui qui m'aurait.
J'ai risqué vaillamment mon honneur et ma vie, Et suis venue à bout d'accomplir mon envie !
Je t*ai conquis ! Je veux t'avoir pris tout entier ! Que j'aie un cœur trop haut, trop ferme, trop altier, Laissons cela ! J'entends prendre de ta personne Autant, oui, tout autant que la mienne te donne. Pour que ton cœur, versé, confondu dans le mien. Me livre ce qu'il est et n'en réserve rien !
Samson.
Tu me tourmentes trop !
Dalila.
Parle donc !
Soi^ plus sage l
Dalila.
Sagesse ni raison ne sont à notre usage
A nous, femmes ! On doit, si Ton veut nous aimer.
Au feu dont nous brûlons se laisser consumer,
Et, si je suis vraiment ta maîtresse et ta reine.
Trouble ton jugement afin que je Tentraîne!
Parle donc !
Samson.
Tu me veux rendre lâche à mes yeux?
Dalila.
Veux-tu me devenir méprisable, odieux, Et ne plus rencontrer dans ce sein qui t'adore Qu'un amour obscurci que le soupçon dévore?... Parle donc !
Samson.
Si jamais on savait m'attacher De sept cordes de chanvre, humides au toucher, Neuves et n'ayant point servi, j'aurais, peut-être, Le malheur de subir la contrainte d'un maître.
Embrasse-moi ! Cest tout?. . .M'en veux-tu ?. . .Que j'ai craint D'avoir perdu mes droits sur ce bras quim'étreint!
Samson.
Folle !
Dalila.
Ne me dis rien, car je palpite encore; C'est le chagrin passé, vois-tu, qui me colore ! Tu m'aimes? Pas un mot! J'ai parlé méchamment. La nuit est descendue ; endors-toi, mon amant. Couche-toi sur le lit. Viens!... qu'à présent j'étende Ce drap tissé d'argent, afin qu'il te défende De la fièvre aux yeux verts que la fraîcheur épand. Endors-toi, mon mari, mon frère, mon enfant, Mon bien, mon tout, mon cœur, mon rêve, ma lumière. De mes félicités la source et la première, La meilleure raison!... Mais tu le sais trop bien! Reste là, ton regard oublié dans le mien !
Dors sans frayeur, puisque je veille.
L'esprit calmé, les yeux sur toi...
Puisqu'en moi-même tout sommeille, Toi-même, aussi, perds ton émoi,..
Dors, endors-toi!
Perds le souci de tes pensées,
Foules pressées
Qui, tour à tour.
Ont jeté dans ta vie ardente,
Prompte, imprudente.
Colère, amour !
Laisse fuir au-devant des ombres.
Doucement sombres.
Voiles caressants du repos.
Ton âme écoutant sans Tentendre Le songe heureux, à la voix tendre.
Aux doux propos !
Quitte les images confuses, Souvenirs du jour qui finit...
Le Philistin avec ses ruses. .
Et Dalila dont tu t'amuses...
Et tes amis et leurs excuses.
Le méchant que ton bras punit...
Secouant ta peine dernière Dans son oubli, dans sa poussière , Dors dans ton nid 1
Silence. Dalila se penche sur la couche...
Et contemple Samson pleinement endormi,
La tète abandonnée et le rire à la bouche..
Les yeux clos... Elle ouvre à demi
La porte, et, d'un pas vif, assoupli de mystère,
Elle entre chez son oncle.
Dalila.
frère de ma mère.
Tu n'auras plus sujet de douter de l'amour Que Samson a pour moi. J'en jure par sa vie, Je connais le secret de sa force à mon tour !
L'Oncle.
C'est impossible !
Allons! Qu'une femme ait envie De nier mon bonheur, je le comprends, mais toi?
L'Oncle.
Je dis ce que je pense et sais ce que je voi ! Samson n'est pas si fou que délivrer sa tête!
Dalila.
Par dieu! fais-en l'épreuve à l'instant, je suis prête! Il dort, suis-moi ! Je vais promptement l'attacher De sept cordes de chanvre, humides au toucher,
Neuves et n'ayant point servi. Prends tes esclaves, Je vais le maîtriser comme un faible garçon ! Et tu verras tomber au milieu des entraves La force sans pareille accordée à Samson !
L'Oncle.
Il te trompe! Il saura briser tout d'un seul geste !
Dalila.
Non, non, non! Je me fie au moyen que j'atteste ! Viens et vois !
Dalila tient des cordes ; sans bruit Elle entre dans la chambre où son oncle la suit. Elle attache Samson. La troupe vient, s'apprête, Puis Dalila s'écrie en frappant dans ses mains :
Dalila.
Éveille-toi, Samson ! Voilà les Philistins !
L'Hébreu, saisi, pressé, lève à l'instant la tête ; On le met sur ses pieds, on le pousse; il s'arrête,
Brise d'un faible effort les nœuds sur lui serrés, Et renverse en sortant les valets effarés.
Le lendemain, Sanison sur le bord de sa couche :
Samson.
Pourquoi ce fier maintien et ce regard farouche ?
Dalila.
Tu m'as jouée.
Samsûn.
Eh quoi ! voulais-tu me trahir?
Dalila.
Tu voulais m'abuser !
Samson.
Faut-il donc t'obéir En tout ce qu'il le plaît d'inventer d'impossible ?
Dalila.
Tu m'as rendue aux miens méprisable et risible. Je n'ose plus sortir dans la rue, où l'on voit Que chacun se prépare à me montrer au doigt.
Dalila^ Dalila, sois raisonnable, écoute!
Dali LA.
Raisonnable? Et quand donc, où donc, sur quelle route, As-tu su rencontrer, marchant à l'unisson, Le cœur chaud d'une femme et l'inerte raison? Qu'avons-nous de commun, nous autres, je te prie. Avec votre sagesse ? Eh, non! chacun nous crie. Du malin jusqu'au soir, que nous ne savons rien. Que nous sommes enfants jusqu'à la mort; eh bien! Traitez-nous, s'il vous plaît, vous, hommes que vous êtes. Gomme des nourrissons aux âmes incomplètes, Et ne demandez pas, plus fous que nous cent fois. Que du juste et du vrai nous connaissions les lois ! Vivez entre vous seuls, si vous avez envie De suivre sans broncher le chemin de la vie.
Mais gardez-vous, alors, croyez-moi, gardez-vous De risquer votre tête entre nos deux genoux.
Qui poursuit une femme est plus insensé qu'elle ! Celui qui veut l'aimer est lâche et sans cervelle; Mais celui-là qui tombe à s'en laisser ravir. Et pourtant n'ose pas à ses pieds s'asservir. Oh ! celui-là, Samson, ne sait ce qu'il demande !
Il se conduit si mal, en son erreur si grande, Qu'il perdra, sois-en sûr, avec sa volonté, Le trésor qu'il convoite et n'a pas acheté!
Samson ! Ou quitte moi pour jamais, ou me livre Ce qu'il me faut savoir pour l'aimer et pour vivre ! Ton secret ! ton secret ! Je n'attends rien de toi Que ton secret!
Samson.
Tu veux ma perle, je le voi !
Je ne te dirai rien !
Dalila.
Cède!
Non!
Dalila.
Cède ! cède !
Samson.
Eh bien, puisqu'à mon sort il n'est pas de remède, Je vais te dévoiler ce mystère si grand :
En prenant une ensouple à quelque tisserand Et tournant à l'entour sept tresses de ma tête,
Je deviendrais sans force et serais la conquête Du premier qui voudrait m'avoir!
Dalila.
Assurément?
Samson.
Sur tes yeux!
Dalila.
Sur mes veux? c'est un mauvais serment!
Samson.
Je n'en sais de meilleur. Apaise-toi, mon âme !
Dalila.
Puisque j'ai maintenant l'aveu que je réclame, Que tu ne caches plus ton cœur h mon regard... Tu ne le caches plus?... Viens dormir; il est tard!
Je t'adore, ma vie! et tu le crois sans peine?
Du juge d'Israël je suis la souveraine;
Je le sais, j'en suis fière, et je garde ton corps
Gomme ton âme ! . . . Allons, mon seigneur! dors. . . oui, dors!
Dans la chambre de l'oncle.
Dalila.
Aujourd'hui, j'en suis sûre , Samson ne m'aime pas, et venger mon injure, C'est là tout mon désir, toute ma volonté !
Mais j'obtiendrai demain l'entière vérité.
Je ne laisserai pas ce soir de le confondre, Afin que justement je lui puisse répondre Quand il voudra nier son crime. Nous viendrons Avec nos serviteurs, et nous le manquerons; Mais demain je saurai le secret véritable !
Il ose se jouer d'un amour irritable !...
Il verra! Je t'annonce un triomphe certain !
Je jetterai Samson aux pieds du Philistin.
Alors, qu'on s'en empare et le mette à la chaîne ! Je vous le livre, oui, sans regret et sans peine ! Et pour que l'univers comprenne, cette fois.
Comme je tenais bien cet homme sous mes lois, Je prétends sa rançon, j'exige qu'on me donne Sept cents pièces d'argent pour prix de sa personne. Et qu'il soit proclamé, de maison en maison,
Que c'est moi, Dalila, qui fis tomber Samson ! Et, maintenant, suis-moi !
La chambre du prophète.
On a lié l'ensouple aux tresses de sa tête.
Chacun des serviteurs s'empresse à le tenir.
Dalila.
Samson ! les Philistins ont osé revenir !
Samson, comme la veille, incontinent se dresse, Saute en bas de son lit, tend les bras^ fend la presse Et s'éloigne en brisant l'ensouple.
Dalila.
Il faut finir!
Troisième nuit. Samson est sur sa couche. Il pense.
Dalila.
Mon amour a reçu sa juste récompense.
Tu m'as deux fois trompée, et c'est assez. Adieu !
Je te laisse h toi-même et te rends à ton dieu.
Je m'élais exaltée, et ce fut par ma faute.
Je voulais un époux, et je n'avais qu'un hôte.
Je comprends que Ton m'ait raillée... Eh bien! Voilà !
Je comprends que Samson ce n'est pas Dalila.
Je t'aimais trop. J'ai cru, par un rêve impossible.
Que tout, dans ton esprit, devait m'ètre accessible...
Samson.
Je vois que jusqu'au bout je ne lutterai pas. Il faudra me trahir, apporter mes deux bras Aux liens meurtriers que tu tends, et moi-même. Déposant à tes pieds mon puissant diadème^ M'agenouiller! Eh bien! c'en est fait, et je sens Que ma force s'en va... Je tombe... J'y consens! Femme, tu me fais cheoir, mais sans le bien comprendre! Et ce n'est pas à toi que je m'en vais me rendre ; C'est au dieu que tu sers ..Il lutte avec le mien... Celui-ci m'abandonne et je suis sans soutien ! Les dieux, ma Dalila, sont incompréhensibles ! Ils s'attaquent entre eux en des combats horribles , Et, se roulant sur nous, sous leurs puissants talons Ils nous broient sans voir jamais si nous râlons! Nous sommes si petits, à côté de leurs tailles ! Leurs yeux ne tombent pas sur nous dans leurs batailles ; Chacun d'eux fit son peuple afin de s'en servir, Et, quoi qu'il nous arrive, il nous faut obéir.
Sans comprendre pourquoi, je déplais à mon maître.
J'ai voulu, cependant, le servir, me soumettre
A tout ce qu'il pourrait ordonner; rien n'a fait,
Et je vais expier quelque secret forfait.
Je me doute, pourtant, de ce qu'il me reproche :
Il est jaloux! J'aurais évité ton approche
Et réservé mon cœur à lui seul, qu'à coup sûr
Envers son serviteur il eût été moins dur.
Il veut qu'on soit à lui sans se laisser distraire ;
En ce cas, j'ai dûment mérité sa colère.
Ainsi donc, je me laisse aller, fermant les yeux.
Ne me défendant plus, aux haines de tes dieuÀ !
Comme ils vont m'écraser! Tes discours, qu'ils dirigent,
Sont armés contre moi, me garrottent, m'obligent
A leur livrer ma force, afin que^ dès demain,
Leur peuple, délivré, s'échappe de ma main !
Eh bien soit ! trompe-moi, brise-moi ma pauvre âme !
Jéhova tient l'amantj et Dagon tient la femme.
Je te dis maintenant ce que tu veux savoir :
Coupe mes longs cheveux, je serai sans pouvoir.
Dalilà.
Il ne faut pas céder au dépit qui t'agite !
Dagon est un grand dieu, si Jéhova te quitte! 11 te couvre déjà de son bras tout-puissant.
SAMSOPC. 409
Samsoin.
Femme! qu'il soil maudit ! je suis d'un autre sang Que le sien, et je vins au monde pour sa perte ! Oui, tant que je pourrai lever un doigt, oui, cerle, Tant que j'aurai le souffle en ma poitrine, croi Que des camps philistins je resterai l'effroi.
Dalila.
Que m^'importe? C'est toi que je sers, que j'adore ! Les dieux ne sont pas faits pour les femmes! J'ignore S'ils combattent entre eux ou s'accordent. D'ailleurs, Quels sont les plus méchants et quels sont les meilleurs? Il faudrait trop songer pour creuser ce mystère ; Je n'y pense jamais, et je suis sur la terre Sans avoir recherché ni par qui, ni comment.
Uniquement pour plaire aux yeux de mon amant !
Samson.
Tu connais ton pouvoir, rusée enchanteresse !
Dalila.
Puisque l'amour me sert, qu'ai-je besoin d'adresse ?
Samson.
Sans doute, aucun besoin. Pourtant, tu penses bien Que celte ruse-là ne te fait tort en rien.
Dalila, chantant.
Quand j'étais une pauvre fille, Seule, assise au pied du buisson.
Que sans raison J'avais quitté mère et famille Pour aller chercher quelque part.
En plein hasard, Cet époux qui devait me prendre...
J'étais bienheureuse d'entendre, Dans ce cœur lassé de l'attendre.
Que vers toi je devais me rendre
Et sans relard !
Dans mon espérance infinie.
Je riais, au travers des pleurs.
De mes malheurs !
Je les sentais... Mais quoi ! la vie Bouillonnait pourtant à plein bord.
Et son transport Me jetait, malgré ma détresse.
Dans un tel tourbillon d'ivresse
Que j'avançais, fendant la presse De mes lourmenls, vers ta caresse...
Avais-jetort?
Et, maintenant, vagues rêveuses, Apaisez-vous, tombez, dormez !
Caressez les âmes heureuses...
Vagues autrefois furieuses...
Les vents sont doux, les flots calmés.
Les cœurs d'accord, les sens charmés ..
Apaisez-vous, âmes heureuses !
Samson.
Tu me fais éprouver un engourdissement Qui brise ma vigueur de moment en moment; D'où vient que je ne fais aucune résistance?
Dalila.
L'oiseau chantait dans la distance Si doucement, si doucement!
Il gazouillait dans le silence Si faiblement, si faiblement !
Il se cachait sous le fenillage.
Sous le feuillage ou sur le toit.
Pour ne rien perdre du ramage.
412 L'APHKOESSA.
Il fallait pencher le visage
Et sur la bouche avoir le doigt.
Il dortl Nous saurons bien si je suis la maîtresse! Des ciseaux!... Les voici! Tombez, cheveux sacrés! Ah! si tu m'as trahie!... Il faut que je me presse, Afin que promptement mes sens soient rassurés! Terre et cieux ! à Tinstant vous saurez, vous verrez î
L'oncle de Dalila^ suivi par le grand- prêtre, Confident de Dagon ; les princes Philistins Et de nombreux soldats commencent à paraître; Ils sont contre la porte, excités, incertains.
Dalila.
Entrez! approchez-vous! emparez-vous du traître ! Samson ! les Philistins sont sur toi 1
Samson.
Que dis-tu ?
Le monstre, quand je frappe, est d'abord abattu !
Dalila.
Il m'a trompée encor !
Les Philistins reculent, En voyant le prophète allant tout droit sur eux. Cependant, quelques-uns tiennent, s'arrêtent^ hurlent. Et, sans grande espérance, ouvrent leurs bras nerveux. Lui, frappe... Celte fois, comme un homme ordinaire, Il ne fait pas tomber le premier qu'il atteint; On s'encourage, on lutte, on le renverse à terre. On crie alors : Victoire ! et plus d'un bras l'étreinl... C'est un flambeau brûlé qui fume et qui s'éteint.
Un des Chefs philistins.
Il est pris ! Traînez-le dans la cour! Et toi, femme. Prends l'argent bien gagné que tu reçois de nous !
La bourse tombe aux pieds de Dalila. La flamme D'un fourneau qu'établit un esclave à genoux S'allume. On fait rougir des aiguillons. La foule Monte autour de Samson étendu sur le dos, Et Dalila voit tout... L'air, ouvrant ses échos, Répand :
Samson est pris !
Il se tord, il se roule , Mais il est contenu d'un effort vigoureux.
Il crie, on l'injurie, on le bat.
Un Chef.
Malheureux !
N'allez pas le luer!
Quand les stylets sont rouges Deux hommes, les portant avec précautions, S'approchent du captif.
Un des Hommes.
Prends garde ! Si tu bouges Et ne renonces pas à tes contorsions.
Nous allons te brûler par toute la figure !
Samson.
Que voulez-vous de moi?
Un des Hommes.
Quoi ! te crever les yeux !
Samson.
Arrière ! non ! Arrière !
L'autre Homme.
Étreins ce furieux !
Toi, serre-lui la gorge ! Attachez ma ceinture
A son front! Tenez bon!
EtDalilavoit tout!
Tandis qu'un peuple entier rugit, s'amasse, bout, Escalade les toits, s'amoncelle et se pousse.
Samson.
Laissez-moi! Lâchez-moi!
Deux fois il réussit.
D'un bras désespéré, d'une horrible secousse, A vaincre le bourreau, qui sur lui rebondit, Le cloue au sol .. 11 crie .. Un cri qu'une poitrine N'eût pas semblé pouvoir contenir!... — Dalila L'entend bien ! Elle écoute, elle voit, elle est là ! Les vainqueurs, grimaçant une rage féline, Hurlent tout d'une voix :
Défaite à Jéhova ! On entraîne Samson par la route voisine.
Le Prêtre de DAr.oN.
Devant les Philistins délivrés, te voilà,
4t6 L'APHROESSA.
Dalila! ma fille, auguste entre les femmes, Sage libératrice immortel instrument Du Dieu conservateur de nos corps, de nos âmes ! Tu nous a secourus dans nos malheurs ! Vraiment, Marque-nous désormais, comme ton cœur le pense, A quel prix nous devons hausser la récompense, Et nous sommes tout prêts à payer richement!
Dalila.
Vous me paîrez ?
Le Prêtre.
De suite! Et sans perdre un moment!
Parle, demande, exige, et nous donnons sur l'heure!
Dalila.
Vous ne direz jamais de parole meilleure :
Qu'on m'enferme au cachot où l'on conduit Samson! Et, comprenez-moi bien ! je renonce à Dagon ! Je le hais, je vous hais! Je cherche en vain l'injure Assez avilissante, orde, poignante et dure.
Que je voudrais, pourtant, jeter sur votre nom! Nation que j'exècre et qui n'est plus la mienne, Je crie à Jéhova qu'il sache et se souvienne Que j'appartiens à lui! J'insulte votre autel! Puissé-je l'abolir! De ma main, de la mienne,
Je viendrai souffleter votre idole ! Israël ! Dans ta rébellion que ma voix te soutienne, Et livre aux Philistins un combat éternel! Marchons !
Les Philistins.
L'entendez-vous? Elle est folle! Sa face Étincelle de feux sinistres ! Elle passe.
Elle vole à travers le peuple ! Suivez-la!
Dalila.
Puisse le châtiment sortir de Dalila !
Silo. Le tabernacle où TÉternel réside.
Le grand-prêtre est assis à la porte.
Un Lévite.
Décide
Qui devra s'enfermer et coucher cette nuit Auprès du Saint des Saints pour le garder.
Le Grand-Prètre.
Appelle Cet enfant qui là-bas joue et qu'un faon poursuit.
Le Lévite.
Enfant !
4i8 L'APHROESSA.
L'Enfant.
Que me veux- tu?
Le Lévite.
Tais-toi, petit rebelle !
Aux pieds de ton Seigneur prosterne-toi d'abord.
Le Grand-Prêtre.
C'est toi qui dormiras cette nuit sous la tente Où l'Arche est conservée avec les vases d'or. Si dans le sanctuaire un sacrilège tente De s'introduire, il faut crier pour m' avertir!
Le Lévite.
As- tu soupe?
L'Enfant.
Oui.
Le Lévite
Viens, maintenant ! Prends ma natte, Avec ma couverture ourlée en écarlate ; Jusqu'à demain matin garde-toi de sortir.
L'enfant près du rideau du sombre sanctuaire
Étend son lit, se couche. Un flambeau qui Féclairc Vacille sous lèvent et jette un pâle éclat...
Du bruit?... Non ! Grand silence !
Le voile du lieu saint tristement se balance
Et se rabat.
Le jeune surveillant, par quelque inquiétude,
Lutte avec le sommeil trop lourd...
Incertain d'être seul dans cette solitude
Son esprit court...
Pourtant, il se dérobe enfin, et tout se mêle Sous le regard qui s'assoupit.
Voilà que, tout à coup, un souffle se révèle!... L'enfant ouvre en sursaut les yeux... Quelqu'un l'appelle? Il s'épouvante! Il est minuit.
Première Voix.
malheur ! ô malheur ! malheur aux trois montagnes !
Malheur au Sinaï dans la fange abaissé !
Malheur au grand sommet qui tenait les campagnes
Sous l'Horeb fièrement dressé !
Malheur au Garizim, compagnon du nuage!
Ces géants ont subi l'outrage
De cet inconcevable orage
Dont sur eux le vol a passé !
Deuxième Voix.
A quoi bon les serments, piliers d'une puissance
Qui s'écroule à tous les instants ?
« Ils seront grands , heureux ! Le fer des combattants « Leur sera dévolu du jour de leur naissance ! « Ils seront si nombreux que les sables de mer, « Les poissons de l'abîme et les oiseaux de l'air, « Ne multiplieront pas à ce point leur essence ! » Voilà ce qu'on jurait; et, maintenant, hélas ! Hélas ! hélas ! Succombe, engeance détrompée, Tu ne brandiras plus la lance ni Tépée, Car tes membres meurtris sont devenus trop las. 11 t'aurait mieux valu garder ton esclavage Que de venir ici, de rivage en rivage. Tomber comme le cerf étranglé dans des lacs !
Troisième Voix.
Jéhova nous disait jadis : « Je fais la guerre ! « Les dieux des nations succombent devant moi 1 9 Ces paroles de feu ne s'exécutent guère !
Baal règne sans peur et Dagon sans émoi !
Des peuples ennemis montre-nous la détresse ! L'univers en riant te jette un démenti; L'honneur, mal retenu, de tes mains est sorti. Et c'est l'incirconcis qui cueille ta promesse I
L'enfanl, paralysé, sur sa couche restait
Sans mouvement; la peur lui brisait chaque membre.
Les cheveux hérissés d'horreur, il écoutait
Le bruit qui grondait dans la chambre.
Un frisson partout s'agitait
Sous Tair obscur, sur les murailles,
Et lui retournait les entrailles; 11 haletait.
Il n'essayait pas de comprendre;
Mais il voulait, voulait entendre.
Espérant de tout son pouvoir
Qu'il s'était trompé... Sa paupière
Se soulevant enfin, dans ce lieu de lumière,
A son œil fit apercevoir
Quelque chose de lourd, de sinistre, d'énorme,
Qui remuait, passait sans forme.
Tantôt lucide et tantôt noir.
Alors il entendit un bruit épouvantable Qui tomba sur sa vie et l'écrasa d'un coup.
La Voix.
Je suis le maître saint ! Je suis invulnérable ! Et vous, mes Élohims, vous gémissez beaucoup ! Ce que j'ai prononcé, je le ferai, j'en jure ! Je ferai, sans manque»* d'un point h mon serment,
Dussé-je pour cela repétrir la nature,
Tout ce que j'ai promis ! Le temps n'est qu'un moment !
Un monde ne m'est rien ! Je ne veux pas qu'on dise :
Adonaï n'est fort que par son instrument !
J'ai façonné, grandi, puis abaissé Moïse.
Un plus sage que moi se trouve-t-il ? Comment ?
Où?... Taisez-vous ! Mon heure attend que je la mande ;
Quand je l'appellerai, vous l'entendrez venir;
Vous la verrez! Je sais m'y prendre pour punir.
Ma vengeance a le bras pesant et la main grande,
Et tous les univers s'y laissent contenir.
Que je brise en marchant les nations, qu'importe ?
Qui les créa?... Je sais disposer de mon bien !
Il faut, à travers tout, que ma volonté sorte
En écrasant l'impie, et le reste n'est pîen !
Laissez mes ennemis tendre leur main joyenso
Vers le succès menteur qui rampe sous leurs pas ;
Laissez-les le montrer en agitant les bras
A leur engeance curieuse :
Leur proie est un aspic ! Ils ne le savent pas ! Ils sentiront la dent pointue et venimeuse !
Pour vous, silence !
Un bruit humain S'entend au seuil du sanctuaire.
Le soleil est levé. L'intérieur s'éclaire ; La vie a repris son chemin.
Le lévite est entré sous la tente divine ; Il marche vers l'enfant, le regarde, s'incline, Tressaille, se recule, et, faisant un effort. Le pousse de son doigt :
— Par le ciel ! il est mort !
Le coucher du soleil. La campagne est déserte. La maison de Samson. La porte est grande ouverte; Dalila, pauvrement vêtue, et dans sa main Tenant un long bâton, va montant le chemin.
Dalila.
Je me suis égarée et de poudre couverte.
Je pense, cependant, que j'arrive à la fin. La plaine, la colline et la vigne encor verte... C'est ici ! Respirons avant d'entrer. Mon Dieu ! Que vais-je entendre, hélas ! dans ce terrible lieu ? Mais Samson a voulu que j'apprisse à sa mère Comment il soutenait le poids de sa misère, Et ne fléchissait pas sous l'écrasant fardeau. Je devais obéir... C'est bien le moins ! La femme Que je vais contempler m'épouvante. Son âme Est la sœur de la mienne et contre moi réclame... C'est mon juge, elle va devenir mon bourreau.
424 L*ÂPHRO£SSA.
Son amour de Samson aurait gardé la vie,
^ ^ Que le mien a ravie, Pour latraîner, souillée, aux portes du tombeau. Quand je m'inclinerai sous ses mains vénérables, .^ Que dira-t-elle?.. « Arrière ! Est-ce donc toi, serpent, « Toi qui l'enveloppas de pièges exécrables « En lui versant Terreur que ta langue répand, « L'énervas, le jetas aux crocs de misérables " ^
« Que ta perversité surprend? »
Je suis glacée... Eh bien! que faudra-t-il répondre? J'abaisserai mon front plus bas que ses genoux; Je lui dirai : « Ma mère, à quoi bon me confondre ? « Je flagelle mon cœur encor plus fort que vous. (( J'ai fait ce que j'ai fait; mais tout ce qui me reste « De force et de pouvoir appartient à Samson. (( Si vous me détestez, c'est bien ! je me déteste; (( Mais songez qu'il m'accepte au fond de sa prison. » Je lui dirai... Non, non ! Sans vouloir me comprendre « Ni me laisser le temps même de me défendre.
Elle refusera de me voir ou m'entendre, Et cette porte-ci va se fermer sur moi !
Voilà ce qui m'attend!... Cette femme est si douce, Pourtant!... Allons, d'ailleurs, où mon devoir me pousse^ Il m'est bon de plier sous une rude loi !
Écoute, chevrier, qui descends vers la plaine !
Où puis-je rencontrer la mère de Samson?
Le Ghevrier.
Non pas à sa maison !
Dalila.
Est-elle allée à la fontaine Ou bien préparer la moisson ?
Le Ghevrier.
Elle est ici près sous le chêne.
Dalila.
Assise ?
Le Ghevrier.
Non, couchée... On ne la verra plus!
Dalila.
Puisse-t-elle, endormie au giron de ses pères, Y trouver des bonheurs qu'elle n'a pas connus ! Parmi les conviés du festin des misères, La plupart, dès l'abord, fatigués et repus, S'éloignent ; moi, je suis parmi le petit nombre Qui mord jusqu'à la fin au terrible repas.
Tant que mon compagnon restera dans celte ombre, Mangeant du même pain, je ne m'en irai pas!
Une cour de prison. Samson tourne la meule.
Samsois.
Depuis que, hors de tout, et se contemplant seule, Mon âme ne voit plus les clartés du dehors, Elle découvre en soi, non sans de vrais transports, Un monde dont jadis, aveugle véritable.
Je n'apercevais rien! Comme il est admirable! J'y trouve clairement, libre, heureux, sans pareil, Et buvant les rayons d'un éternel soleil.
Mon être, que toujours j'ignorai! Dans ma joie, Avec le sens nouveau qu'à présent je déploie. Je parcours, éblouis les méandres d'un lieu Qui m'apparait brillant des bontés de mon Dieu ! Ceux que je commandais, tous les miens, j'imagine. Me plaignent et s'en vont déplorant ma ruine... Et si je leur disais que, de l'autre côté Du moment de douleur qui m'ôta la clarté.
J'ai saisi les splendeurs où désormais je nage; Que, sous ce corps maigri, ce lugubre visage, Sans yeux, malgré les coups et les méchants propos, Qui de ces cachots noirs effrayent les échos,
Existe une constante et ravissante ivresse,
Qui d'en haut m'est versée, et m'enlace, et me presse.
Et m'entraîne aux plus beaux des songes, qui pour moi
Sont des réalités que je touche et je voi.
Ils ne me croiraient pas ! Et cependant, mon âme,
Tu sais que c'est bien vrai! Mon Dieu! je te proclame
Le meilleur, le plus juste et le plus généreux
Des maîtres! Et de tout tu fais ce que tu veux!
Tu tires du rocher l'eau pure et tu la donnes!
Tu changes les horreurs des combats en couronnes.
Et tandis que souvent le méchant, pour chacun,
Marche vêtu de pourpre et baigné de parfum.
Toi, tu lui fais sentir, au profond de son être,
Les douleurs que tu veux qu'il apprenne à connaître,
Et combles tes enfants, rampants sur des fumiers.
De dons qui des humains les placent les premiers !
Dalila.
Salut! Je n'ai pu voir ta mère!
Samson.
Elle est heureuse...
Je t'entends! J'aurais dû prévoir... Dieu Ta voulu , Et j'adore en mon cœur ce qu'il a résolu !
Dalila.
Repose-toi.
Samson.
Je suis reposé.
Dalila.
J'examine Que ta force renaît dans sa grandeur divine... Tes cheveux ont poussé !
SÂMSON.
Tu peux avoir raison.
Parlons bas.
Quel motif?...
Dalila.
Tu redeviens Samson !
Samson.
Samson n'existe plus... Un aveugle t'écoute.
Dalila.
Le vengeur du Très-Haut n'existe plus? J'en doute! Tant qu'un souffle de vie est encor dans ton sein, Tu serviras ton Dieu !
SÂMSON. 429
Samson.
G*est bien là mon dessein !
Et si j'avais, enfin, moyen de lui complaire, Comblé comme je suis des biens qu'il me confère, Pense avec quelle joie et quel ravissement J'en voudrais rechercher et saisir le moment !
Dalila.
Il faut frapper Dagon de façon qu'il en meure !
Samson.
Frapper Dagon ? Oui, bien ! Je le veux! Tout à l'heure ! Mais comment?
Dalila.
Je ne sais, mais il me vient au cœur Une ferme espérance en voyant ta vigueur.
Attends-toi que bientôt l'occasion se montre !
Samson.
Dalila! faisons mieux! Courons à sa rencontre!
Dalila.
Le Dieu que nous servons a certes le pouvoir
De mettre sous nos mains ce qu'il nous faut avoir !... On vient ! reprends la meule !
Le Geôlier.
Écoute, pauvre esclave !
Les seigneurs philistins ordonnent qu'aujourd'hui Tu visites Dagon et danses devant lui.
Je reviendrai bientôt t'enlever ton entrave.
(H sort.)
Dalila.
Comprends-tu ?
Samson.
J'ai compris!... Mon cœur.
Ne te brise pas, je t'en prie.
Sous le poids d'un pareil bonheur!
Dalila.
quel triomphe ! Une voix crie Au dedans de mon sein brûlant Nous relevons la fleur flétrie, Nous ranimons la chair pourrie.
L'incendie est trop violent
Que tant de joie excite, allume!
Je me sens noyer sous Técumc Que le fleuve de mon plaisir Fait bouillonner et rejaillir!
Nous frapperons?
Samson.
Ma main est sûre !
Dalila.
Nous détruirons?
Samson.
Je te le jure!
Dali a.
Et nous mourrons?
Samson.
Tous deux?
Dalila.
Tous deux!
Le temple de Dagon. Salle vaste et superbe