‹ L'AphroessaChapitre 5 sur 29 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

L'Allia coule sombre et lente ; Elle va roulant dans ses eaux

Des corps, des armes, des chevaux ; Une écume épaisse et sanglante S'attache autour de ses roseaux.

L'histoire est encore tremblante De ce jour si dur aux Romains!

La peur court sur les Sept Collines; Tout ressent ses griffes malines ; Tout fléchit sous ses froides mains.

On fuit éperdu. Les Vestales Courent à pied par les chemins.

Sauvant les images fatales Qui promettent des lendemains.

Et la foule qui les engage De plis et replis étouffants, Femmes, vieillards, soldats, enfants.

Troupeaux, chariots de bagage.

Tout, marchant sans freins et sans lois.

Voudrait dans sa terreur profonde S'enfuir jusqu'en dehors du monde Pour mieux échapper aux Gaulois.

Les voici, les Gaulois , dans Rome !

Dans Rome même les voici !

Certes, il faudra qu'on renomme Le vainqueur qui vint jusqu'ici !

Qu'ensuite il tombe ou qu'il recule.

Il reste vrai qu'il est venu !

Que le fauve manleau d'Hercule S'est enroulé sur son bras nu !

Il se peut bien que la massue Ait glissé de sa main déçue Avant qu'il t'ait pulvérisé, Monstre romain, horrible bote !

Mais il t'a fracassé la lête Et ton berceau s'en est brisé !

Voyez ces ^ens à barbe blanche, Ces sénateurs au front serein, Au regard fixe, au cœur d'airain, Contemplant la mort qui s'épanche.

Leurs trônes sont tous alignés Devant la porte de la ville.

Impassibles, non résignés, Ces princes de vertu civile, Méprisant des asiles sûrs.

Veulent tomber avec leurs murs.

Ils tomberont! Le sang ruisselle, Leurs cadavres jonchent le sol.

Mais leur pensée est immortelle ; Elle reste et retient près d'elle L'avenir qui prenait son vol !

Et la flamme éclate h la ronde.

Du Cœlius au Palatin ;

Elle court, rouge et furibonde, /■^ Léchant et pouvrant de son onde

"^'Les dalles âllf'avé latin.

Elle fume, elle siffle et gronde, Tantôt mince et tantôt profonde, ^ Elle mord planchers et lambris, Tourne, escalade, rampe ou sonde.

Pénètre dans tous les abris. Et tandis que tout craque et tombe, ^^ Que sous le palais qui succombe La maison s'écrase et gémit, La voilà qui, plus animée, Par-dessus l'épaisse fumée Qui rétouffe et qu'elle vomit.

Darde des faisceaux d'étincelles.

Pour porter aux cieux ces nouvelles ! ^^L

— Brennus a fait ce qu'il promit !

— Pas encore, ô Brennus!,.. Regarde!...

Sur ce roc où tu n'atteins pas,

Rome survit, Rome se garde

Et veut échapper au trépas !

Contemple-le, ce CapitolQ,! "

Et dans les airs un aigle vole.

Moins effrayé que menaçant; ''^.'^..

Il plane là sur sa couvée;

La victoire est-elle achevée?

Ton courage est-il impuissant?

*fc Brennus harcèle sa bande f:

Il lui fait honte, il la gourmande !

4^ — C'est là, là haut, qu'il faul monter!

Laissez d'inutiles décombres S'effondrer sans les tourmenter !

Laissez ces morts, laissez leurs ombres Pleurer avant de les quitter!

C'est à la tourbe qui vous brave, Ici, sur ce lâche rocher.

Qu'il faut le collier de l'esclave !..

• Mais on ne pouvait approcher!

Les dards pleuvaient comme la grêle Et transperçaient les assaillants ; La flèche, aiguë» alerte et frêle.

Descendait par essaims bruyants ; Essaim, tourbillon ou tempête.

Atteignant le cœur ou la tête, Frappait les guerriers vacillants; Ils di^valaient comme des balles Tani^ que clairons et cymbales Appelaient de nouveaux vaillants.

Tel on voit au fort d'un orage, Quand la pluie, aveuglant les yeux, Fouette et flagelle et, dans sa rage, Ruisselle en torrents furieux, Un hardi piéton tenir ferme.

Tantôt s'arrêtant comme un terme, Tantôt marchant contre le vent; Ainsi Brennus ! Il crie, il presse.

Il frappe et, toujours en avant.

Son cœur, son ardeur, son adresse Sert d'exemple à qui va suivant.

Exemple vain ! La roche est haute, La pente abrupte ! Il faut céder.

A qui l'honneur? A qui la faute?

— Le Dieu n'a pas voulu m'aider ; Serait-il devenu contraire?

Ainsi va murmurant Brennus.

Pendant trente jours il espère ; Les succès ne sont plus venus.

Combats de jaur, combats nocturnes, N ont pas su ramener leurs pas.

Ce que le sort a dans ses urnes, L'homme ne le commande pas.

Cependant la chance incertaine,

BRENNIJS. 25

Égale et Jure aux deux partis, Vient associer à leur haine Deux champions bien assortis.

Le plus intrépide se glace Devant ces héros peu bruyants :

La Faim se glisse dans la place ; La Peste chez les assaillants.

Quel désespoir dans les courages !

Quelle terreur dans les esprits !

On les voit frappés et contrits, Insouciants de leurs outrages. Dans la ville et sur le rocher, Murmurer, parler de se rendre.

Parler de fuir et se cacher.

— Frères Gaulois, il vous faut prendre Prendre conseil auprès de qui ?

De qui? De moi qui suis prêtresse, Qui suis prêtresse et que le gui.

Le gui sacré rend la maîtresse, La maîtresse de l'avenir.

— Vois-tu la hideuse sorcière, Brennus, dont le temps fait jaunir La peau rugueuse? Aventurière Et ne sachant que devenir.

Demi-folle et demi-méchante, Tous les vers divins qu'elle chante Ne sont jamais faits pour bénir.

C'est un monstre ; on la voit qui hante Les derniers goujats, ses amis ; Mais répouvante lui fait place, Et, sentant manquer leur audace.

Les chefs auprès d'eux l'ont admis.

La nuit est noire et pluvieuse.

Au pied d'un grand mur écroulé.

L'assemblée est là, soucieuse, Devant un agneau mutilé.

Une obscure chandelle adresse Son rayon sale et sans éclat A la victime, à la prêtresse, Au sang qui coule dans un plat.

Les humeurs sont déjà si sombres , Qu'avec ces apprêts et ces ombres.

L'odeur des morts et les décombres, Il n'est cœur qui ne soit transi.

Enfin la vieille parle ainsi :

— Les Rois ont foi dans leur idée ; Elle est ferme, elle est décidée ; On honnit la vieille ridée ;

Il faut pourtant l'aller quérir.

Il faut trembler, il faut souffrir, Et, dans la honte, il faut mourir.

Le riche est dur ; le pauvre est lâche ; On frappe sur lui sans relâche.

L'un a l'honneur, l'autre a la tâche ; Mais le sort fait ce. qui lui plaît.

Sous ses coups le beau devient laid ; Le maître n'est plus qu^un valet.

Mon œil a lu dans ces entrailles Bien des lugubres funérailles!..

Là, Destin, comme tu les railles.

Ces grands autour de moi pressés !

Tu me dis qu'ils sont insensés...

Les voilà morts, au moins blessés !

En entendant cette sentence, Brennus prit feu comme un volcan :

— Des fers, des fouets, une potence, Et qu'on l'expose à tout le camp !

Dans sa main puissante et haineuse Il saisit la vieille hargneuse Et l'écrasa contre un pilier;

iS L'APHROESSA.

Puis, continuant sa harangue :

— L'impur effort de cette langue Va-t-il donc vous faire plier?

Avez-vous peur de cette bave? A moi, le fort ! à moi, le brave !

Nous serons rois des régions !

Malgré les fourbes et les traîtres.

Du monde je vous rends les maîtres !

Où sont, amis, les légions?

Mortes!.. Où sont leurs capitaines?

Exterminés! Et par centaines On ramasse dans les halliers Les anneaux de leurs chevaliers !

Ils n'avaient qu'un chef!.. Leur folie Ole Camille à l'Italie; Tout nous demeure, et je Taurai !

Que vous est-il besoin d'auspices?

Sans devins et sans aruspices.

L'avenir, je vous le dirai :

Brennus prendra le Capitole!

Toujours certain de sa parole, " Brennus raffermit et console Celui dont le cœur est vaillant !

Gaulois ! Soldats ! Allez criant :

Brennus est là, toujours veillant !

Comme il parlait encor, la presse S'ouvrit et Ton vit un Romain Exténué par la détresse Qui disait, élevant la main :

— Roi ! nous nous rendrons demain !

Aristée, assis sur sa porte, De ses poules comptait les œufs.

Camille, de sa main plus forte, Dans le labour guidant les bœufs.

Pressait lourdement sur le coutre *, La matrone cousait une cfutre Destinée à tenir le lait ; L'enfant venait et s'en allait.

Dans le champ quatre hommes entrèrent

Et de Camille ils s'approchèrent,

Et se mettant à ses genoux,

L'un dit : Notre unique espérance.

Prends pitié de Rome et de nous !

Interrompant son labourage, Le héros sourit aux Romains :

— Allons! il faut changer d'ouvrage; Versez-moi de l'eau sur les mains !

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