CHANT IV
Un deuil profond couvrit les Gaules
A cause des aventuriers.
Il était venu des courriers.
On rapportait sur les épaules
Tel champion des plus hardis,
Et parmi les tristes nouvelles,
C'étaient encor là les plus belles.
Adieu la gaité de jadis!
Adieu les espoirs de guirlandes !
Chacun invectivait le sort.
On répondait à cent demandes :
— Ton frère est mort, ton fils est mort !
Mort! mort!... Il n'est d'autres réponses.
Et les récris et les semonces
Ne changent rien au triste mot.
Brennus, aussi, parut bientôt, La joue hâve et l'œil en désordre, Le cœur brisé. Ses compagnons (Nous les voyons! nous les plaignons!) N'étaient plus lions prêts à mordre.
C'étaient des malheureux rompus
Par la fatigue et mal repus, Se traînant d'étape en étape, Tombant au milieu des chemins.
Et, parfois, rampant sur les mains.
Comme un limaçon qui s'échappe.
Mal couverts de sanglants haillons, Ce n'étaient plus des bataillons, Mais une tourbe à demi folle ; Et puis, d'ailleurs, si peu nombreux !
Car, hélas! la plupart d'entre eux Restaient au pied du Capitole !
Par-devant les grands du pays Rassemblés en conseil suprême, Entouré de tous ses débris, Brennus comparut de lui-même.
Ce n'était pas un suppliant.
Ce n'était non plus un vaillant.
Verbe haut, la main sur l'épée; Mais c'était une âme , pliant Sous le destin qui l'a frappée.
Debout, en face de ses pairs.
Il dit d'une voix ferme encore :
— J'allais dévorer l'univers, C'est l'univers qui me dévore ; J'ai pris mon devoir à l'envers.
Vous m'aviez commis une armée Afin que dans Rome alarmée Richesse, honneur, rien ne reslâl; Qu'on me haïsse et qu'on m'accuse, Ou qu'on me plaigne et qu'on m'excuse, Je vous rends mon dernier soldat...
Et vous voyez dans quel état !
J'avais brisé tous les obstacles :
J'étais assuré du succès; Il fallait d'absurdes miracles Pour m'en défendre encor l'accès.
J'ai vu, sous mes yeux incrédules.
Ces miracles me démentir!
J'ai vu des oiseaux ridicules Réveiller Rome et l'avertir!
La peste, ensuite, et la famine D'accord, ont envahi mon camp...
L'une affaiblit, l'autre extermine!
Toutes deux ont bu notre sang.
J'ai vu les peuples d'Italie, Au lieu de chercher ma faveur.
De voir en moi le Dieu sauveur Qui les protège et les délie, Vers Camille étendant leurs mains.
Courir au secours des Romains; J'aurais dû craindre leur folie!
Enfin, pour prodige dernier,
Voilà que ce même Camille,
Après s'être vu renier
Et chasser avec sa famille,
Pardonne tout d'un cœur sans fiel,
Dommage, injustice, insolences.
Et, dressant des milliers de lances,
S'en vient renverser mes balances,
Comme un rocher tombant du ciel!
Malheur aux vaincus! C'est ma bouche
Qui m'a d'avance condamné.
Aveuglé par un dieu farouche.
C'est vrai, je n'ai rien deviné!
Je fus pareil à la victime
Que, pour expier quelque crime,
On enduit d'un mielleux rayon; Par cette douceur apparente.
Tirant à soi la guêpe errante.
Elle meurt sous son aiguillon...
Mourir? Ce m'est bien peu de chose Si vous le voulez commander.
Et c'est pourquoi je vous propose Tout mon sang pour vous dérider.
Sans doute, j'aurais su moi-même Expier ma fatale erreur Et me délivrer de l'horreur De la vie et du diadème ; Mais je n'aurais pas respecté
Le droit sacré, le droit suprême Qui vous livre ma liberté.
Coupable, je suis votre esclave Et j'ai mon crime pour entrave; Pour juge, ce peuple insulté!
Brennus, au milieu du silence, Ota son glaive et son bandeau ; Sur le sol il posa sa lance Et la pourpre de son manteau.
Il détacha d'un doigt sévère Ses bracelets... il les jeta...
La foule, le regardant faire, Fondit en pleurs et sanglota.
— N'est-ce point assez d'infortune?
Allait criant la voix commune, B^aut-il encor nous séparer Du vaillant homme qui nous reste?
Et pour nous venger de la peste, Notre bras va-t-il s'égarer?
Éteindre un cœur si plein d'audace Nous rendra-t-il le bien perdu?
Non ! les dieux aiment notre race Puisque Brennus nous est rendu!
Et quel attrait aurait la guerre Si l'on n'y risquait que succès?
Si la mon n'en gardait l'accès, Son temple ne nous plairait guère!
Hier vaincu?... Demain vainqueur!
Voilà comme elle prend le cœur, Voilà ce qui la rend si chère !
Aux armes ! Rendons aux Romains Les traits qui, partis de leurs mains, Ont ensanglanté nos poitrines !
Aux armes ! Rentrons aux pays
D'où nos guerriers se sont enfuis,
Nous y maintiendrons les ruines!
Aux armes ! Les derniers venus
Y régneront avec Brennus,
Car lui seul conduira nos bandes !
Aux armes!
Partout, dans les landes, Dans les champs, les prés, les taillis.
Tous et chacun sont assaillis D'une guerrière impatience.
Brennus, qu'une heure auparavant La cisBfteur allait poursuivant, Brennus a tout! vertu, science.
Valeur, génie, expérience.
Dévouement!... Si quelqu'un osait Se rappeler ce qu'on disait Une heure en çà, tout indignée,
Bientôt la foule aurait raison Du coupable et de sa lignée Et des pierres de sa maison !
La nuit vient; Brennus se retire,
Mais inquiet, presque alarmé.
Il s'étonne; il n'a plus d'empire
Sur lui-même; il n'est pas charmé.
Quoi! jamais, dans son plus beau songo,
Il ne s'est vu tant de pouvoir,
Et la méfiance le ronge ;
Il regarde comme mensonge
Ce qu'il désirait tant avoir !
Il le tient!.. Sa main reste ouverte
Sans se fermer sur ce trésor?
Naguère il était plus alerte ;
Voilà qu'il s'interroge encor?
Non ! non! Ge n'est plus une horde
Que, cette fois, il conduira !
C'est tout un peuple qui s'accorde,
Qui se donne et qu'il mènera
Partout où son esprit voudra.
C'est toute une race enivrée
Qu'à sa suite il promènera,
Et la victoire est assurée;
L'Italie, à coup sûr livrée.
Bien à coup sûr succombera !
Pourquoi donc cette incertitude Qui vient maintenant Tenvahir?
Jamais en eut-il l'habitude?
Qui jamais Favait vu frémir?
AprSs avoir tenu sa tête
Pendant longtemps entre ses mains :
— Eh bien! qui m'effraye ou m'arrAte?
Allons! je connais les chemins!
Allons consulter la tendresse,
Et la sagesse et la douceur,
Et celle virginale adresse
Que Ton adore dans ma sœur.
Je ne sais quel effroi bizarre
Prétend m'en tenir empêché.
Mais, cependant, quand je m'égare,
Quand mon courage effarouché
Ne sait plus décider lui-même...
Quoi donc?., c'est ma sœur, et je l'aime.
Et rien à ses yeux n'est caché !
Il partit. La nuit était claire.
Il partit seul et sans apprêt.
Bientôt il longea la lisière D'une ténébreuse forêt.
Il s'avança dans la clairière
Où des arbres aux troncs géants, Vêtus d'épais manteaux de lierre, Sôus la vaporeuse lumière Contournaient leurs bras verdissants Dans les fourrés, son pas sonore, Effrayant les daims bondissants.
Les faisait fuir ; plus loin encore.
De quelques ruisseaux languissants Il entendait la voix discrète.
Tandis qu'une terreur secrète Répandait le froid dans ses sens A quelque chêne plus énorme Il voyait des branches plier, Portant un mannequin difforme.
Un casque, un' glaive, un bouclier; Le vent, en passant par bouffées Au travers de ces vieux trophées , Semblait gémir et supplier.
C'étaient les débris des batailles.
Les gages des triomphateurs.
Bientôt un fouillis de broussailles Le conduisit vers des hauteurs Où des rochers d'un grès rougeâtre Lancés par quelque bras puissant Parsèment un nouveau théâtre.
Le vallon où son pied descend ;
Vallon sacré, plein de silence , Où le profane ne va pas ; Qui ne connaît la violence Ni des voix ni du bruit des pas ; Vallon magique où tout sommeille, Où ne bourdonne pas Tabeille, Où la mouche à l'aile vermeille, Où le cerf que la peur éveille, Où l'urus que la faim conseille Ne vont point chercher leur repas ; Vallon fermé, vallon sévère, Que tout fuit, redoute, révère, Où la vie aspire au trépas.
Un dolmen, monument des âges Depuis longtemps interrompus, Sous des festons de saxifrages Épate ses piliers trapus.
Et la lune blonde et limpide, Dont Tesquif flotte sur Tazur, Montre à Brennus à l'œil rapide.
Sa sœur... ô dieux! Rien n'est si pur!
Rien ! que celte forme élancée Qui semble monter du gazon.
Malgré les yeux et la raison, On croit, par le vent balancée.
Que la blancheur du vêtement
Est une aile soudain ouverte Qui va vous dérober sa perte Dans les clartés du firmament. .
Sa ceinture d'or, qui scintille D'un éclat à peine aperçu, Fait ressembler la jeune fille A quelque espoir longtemps déçu.
Brennus s'approche et la contemple.
Il se sent au milieu d'un temple, Il se voit sous la main des dieux !
— Toi, dit-il, ouvre-moi les yeux !
Je marche aveuglé de ténèbres.
J'ai peur du destin qui m'attend.
J'entrevois des objets funèbres.
Parle à ton frère qui t'entend.
J'ai cru longtemps que la vaillance.
Seul devoir, unique vertu.
N'avait jamais de défaillance.
Je me suis trompé... Comprends-tu?
Oui, je me sens comme abattu Sous le froid regard de Camille.
J'hésite devant son maintien, Son esprit est pareil au tien :
Vous semblez de même famille !
Je ne comprends pas ce qu'il peut !
Ce qu il est passe mon génie,
El je ne sais pas ce qu'il veut!
Y penser, seulement, m'émeut
D'une inquiétude infinie.
Il souffre, il supporte, il combat,
Et, pour servir un peuple ingrat.
Il met de côté sa vengeance...
Il n'est pas lâche, cependant!
Si tu voyais son œil ardent
Quand il parle pour cette engeance!
Et moi, tout frappé de stupeur.
Moi, je l'admire et j'en ai peur.
Je le hais, ma sœur... et je l'aime!
Et, dans un désordre suprême,
Je sens se dissoudre mon cœur.
Qui voudrait fuir vers mon vainqueur!
Qui suis je donc, moi, moi qui plie
Sous celui-là qui m'humilie?
Serait-il un plus noble effort
Que d'être un brave et le plus fort?
Suis-je insensé? Ma vie entière
Dans l'erreur a-t-elle marché?
Ai-je rampé dans la poussière
Quand j'ai cru que ma tête altière
Près du soleil avait touché.^
Parle-moi! Tu connais des charmes
Inconnus à tous les humains :
Me faut-il reprendre mes armes, Ou passer par d'autres chemins?
— roi ! lui dit une voix douce, Tu fais bien de venir à moi!
Agenouille-toi sur la mousse, Et je vais supplier pour toi.
Alors, levant, tout inspirée,
Ses blanches mains vers Tempyrée,
Elle dit, en tremblant d'émoi :
— Astre d'argent, chaste déesse.
Croissant suspendu dans Téther, toi dont le charme caresse
Ce que mon cœur a de plus cher ;
Pâle flambeau, chaste déesse, Lueur des mondes inconnus, Furlive et tin ide promesse Des biens qu'on n'a pas obtenus;
Blanche vertu, chaste déesse.
Dont le front est toujours serein Et ne connaît pas la faiblesse Soit du plaisir, soit du chagrin*
Lampe d'azur, chaste déesse, Dont les calmes et doux rayons Viennent tempérer la tristesse De tant de maux que nous voyons;
Reine de l'air, chaste déesse.
J'ai toujours vécu sous ta loi...
Daigne regarder ta prêtresse...
Écoute-nous! inspire -moi!
mon frère, à quoi bon tes armes?
Que prétends-tu de l'avenir?
Débarrasse-toi des alarmes, Viens dans la paix, viens rajeunir !
Détache-toi, froid, insensible.
Des jouets qu'un fou peut avoir; Alors tu tiendras, invincible.
Un irrésistible pouvoir.
Élève ton regard avide Jusqu'à l'océan des clartés! ..
Contemple-le ! Qu'il est limpide !
Tous défauts en sont écartés.
Tu n'y verras point de ces taches Qui maculent tes fiers bandeaux...
Du sang, des pleurs... Tu les arraches?...
Viens donc en ceindre de plus beaux!
Bientôt, plus parfait que Camille...
44 f/APHROESSA.
— Oui! tu me dis vrai, jeune fille; Tes discours éveillent ma foi ; Mon cœur grandi monte vers toi...
Astre d'argent, froide déesse, prolectrice de ma sœur, Oui, c'est à toi que je m'adresse, Et j'ai besoin de ta douceur !
Pâle croissant, froide déesse, Seras-tu clémente au guerrier, Qui ne connaît point la tendresse Et qui ne sait pas te prier?
Morne flambeau, froide déesse...
Non, ma sœur, non ! je ne peux pas! Pourquoi donc souiller de mes pas Cette solitude sévère?
J'ignore les mots qu'on révère...
Puis, soudain, élevant les bras :
Brillant flambeau, chaste déesse, Je t'aime et je me livre à toi!
Je veux dépouiller ma rudesse Et courber mon front sous ta loi!
Lampe des cieux, chaste déesse, Je sens que Télan de mon cœur Franchit les honneurs, la richesse.
Et tout le clinquant du vainqueur,
Sainle lueur, chaste déesse.
Afin de mettre sous mes pieds Tout, fût-ce même la promesse Des univers agenouillés !
Astre adoré, chaste déesse, Écartant ce qui n'est pas toi, Ce qui m'enivrait, je le laisse...
Emporte-moi, recueille-moi !
Un nimbe environnait la tête Du chef qui se transfigurait.
Et le héros devint ascète Et ne quitta plus la forêt.
L'ACHILLEIDE
Assis sur le dos du Centaure, L'enfant, par la course excité, Rit, se renverse et rit encore, Emplissant Tair de sa gaîté.
Sa petite main déjà forte, Nouée aux crins du vagabond, Soutient dans l'élan qui l'emporte Son corps qui plie à chaque bond.
Recevant d'un ciel sans nuage La limpide clarté des dieux, Protégé par le vert feuillage.
Caressé par le vent joyeux,
L'AGHILLÉIDE. 47
Accueilli du parfum des roses Qui, dans les buissons printaniers, Fraîches, vivantes, bien écloses, De Pan ont rempli les paniers; Salué par Tadroile abeille, Par le grillon sous l'herbe assis.
Par le hibou qui se réveille Au doux tintement de ses cris.
Par les aigles qui tourbillonnent.
Les grands aigles au bec d'airain.
Qui le suivent et le couronnent Du plus profond de l'air serein, Il ne voit pas que tout se presse, Ouvrant les yeux» ouvrant le cœur, L'accueillant d'une tendre ivresse Et le reconnaissant vainqueur !
L'adorant!.. Il ne prend pas garde Que tout le suit, tout le regarde, Se donne à lui, l'attire à soi ; Dans cet universel émoi, Rien ne le tient, rien ne le gagne, Et cette cour qui l'accompagne Ne retient pas ce jeune Roi.
Il vit tout entier dans lui-même, Entier dans sa jeune verdeur.
Il a quelque chose qu'il aime, Il ressent un débir extrême.
t8 L'APHROESSA.
Il éprouve un besoin suprême,
Il pressent un charme, une odeur...
Il veut, il tressaille, il respire.
Il ne pourrait rien expliquer ;
Il ne saurait pas comment dire
Ce qui lui plaît, ce qui l'attire,
Surtout ce qu'il sent lui manquer,
Et pourtant tout son sang bouillonne !
Il chante, il s'agite, il talonne
Les flancs du céleste coursier.
Et celui-ci, que rien n'étonne,
Car il connaît son écolier...
Il le connaît, il le devine !..
Descend au galop la colline
Qui fuit sous ses sabots d'acier.
— Chiron, Chiron, je veux ma mère !
■— Ne la vois-tu pas, mon enfant , Flottant sur la prairie amère Dont le mouvement éphémère Soulève son corps triomphant?
Vois donc, blanche comme la neige, Sa beauté, dans l'azur des eaux.
Resplendir parmi le cortège Des dieux protecteurs des vaisseaux.
Protô, Leucothée et Mélile,
L'AGHILLÉIDE. 49
Thoé, Polynôme et Mœra, Chacune autour d'elle s'agite.
Chacune auprès d'elle s'invite.
Et c'est à qui la portera !
Vois-tu, parmi les Néréides, Aux corps polis et ruisselants.
Barbus, vigoureux, intrépides.
Sonnant la conque et turbulents, Ces vieux Tritons...
— Holà, ma mère !
Viens me chercher, emporte-moi !
— T'eraporter? Où va ta chimère?
Où veux-tu courir?
— Où je voi!...
Où je vois des flots qui s'assemblent, Où je vois des champs étendus».
Où je vois les sommets fendus De ces monts dont les arbres tremblent Sous Tefifort des vents éperdus !
Je veux courir dans les nuages, .
Je veux contempler les orages Et prendre l'éclair dans son nid!
Je veux monter, monter encore.
Toucher aux couleurs de l'aurore,
Percer les ombres de la nuit!
ma mère, à ton fils si bonne, Ne souris pas, ne souris pas !
Je veux tout! Il faut qu'on le donne! Ah ! je te serre entre mes bras!
Ah ! je t'embrasse ! Ah ! je caresse Ton front chéri, ton doux menton ?
A quoi sert que tu sois déesse, Si quand je prie on me dit non !
Aimes-tu bien que je me presse Contre ton cou, sur ton giron?
C uels noms faut-il que je t'adresse?
Mais tu diras que j'ai raison !
— Que veux-tu que je te réponde?
Quand je sens là ta tête blonde
Tu me rends folle!.. Envolons-nous!
Elle enlève de ses genoux L'enfant ému qui la regarde :
— Serre-moi bien ! Allons ! prends garde !
Et s'élance au plus haut des cieux.
— Ma mère ! quel espace immense.
Solitaire et silencieux!
La terre est un point à mes yeux !
— Mon fils! c'est Féther qui commence.
— Ma mère ! en ce flot de clartés Que chaque instant rend plus intense, Quels sont ces monstres arrêtés
Que j'aperçois dans la distance ?
— Mon fils, c'est le divin Taureau, Mon fils, c'est le divin Verseau, Mon fils, c'est aussi la Balance, Mon fils, c'est le couple Jumeau Que ton œil voit dans la distance.
— ma mère» au-dessus de moi, Là-bas, là-bas, je te le montre, Quel est ce tourbillon d'eflfroi Qui s'en vient à notre rencontre ?
— Mon fils, c'est le grand Chariot, Le Chariot que je te montre !
II nous écraserait bientôt ; Mais j'éviterai sa rencontre.
— Ma mère, sur ce lontd rocher ^ Une géante crie à l'aide !
— Mon fils, gardons-nous d'approcher, C'est la malheureuse Andromède !
— Ma mère, vois par millions Celte pluie ardente d'étoiles !
— Fragiles constellations Vois-les s'éteindre sur mes voiles !
Ce sont les débris et les corps
De tant de mondes qui sont morts Et n'iront plus courir l'espace !
Pendant que l'air vibrant efface Le rapide essor et la trace De ces deux corps bien embrassés, Tandis que, sûre de sa route, La déesse, étrangère au doute, Les regards sur son fils pressés.
S'amuse de l'ardente flamme Qui de l'enfant fait briller l'âme Dans des gestes intéressés.
Le ciel devient plus magnifique ; Les champs toujours plus étendus Éclairent d'un éclat magique Les bleus horizons confondus.
Plus de vapeur qui dissimule.
L'AGHILLÉIDE. 5o
Dans un débile crépuscule, Des lointains effacés, perdus !
Tout est clarté, Tombre recule Et son vol, au sol attaché, L'empêche de dresser la tête Jusqu'à ces lieux d'où la tempête N'a jamais non plus approché !
Jaune et rose, et pure et limpide.
Non plus rougissante et timide.
Non plus hésitante à presser Sur le dur sommet des montagnes.
Avec les Heures, ses compagnes.
Un pied qui craint de s'y blesser, L'Aurore, imposante maîtresse.
Partout répand, dispense, adresse Dans l'impérissable splendeur Un beau jour qui toujours commence; Et, du haut de son trône immense.
Tombe une éternelle fraîcheur!
— ma mère, vois donc ces gouttes Qui, doucement, viennent d'en haut!
Petites, grandes, elles vont toutes D'où nous venons!..
— Mon lils, il faut Parler bien bas dans cet espace!
54 L'APHROliSSA.
Le char des dieax souvent y passe ; Parle plus bas! Parle plus bas!
— Ma mère, tu ne réponds pas !
Quelle est cette liqueur lactée Qui, par sa chute dilatée.
Traverse Tair en ce moment ?
— Mon fils, c'est la sainte Ambroisie, Elle est cherchée, elle est choisie
Au sein du plus pur élément.
Ce que tu vois, ce sont les restes Demeurés des festins célestes Et rejetés du firmament.
Jusqu'à la terre repoussées, Ces gouttes ce sont les Pensées Dont les humains sont glorieux!
Ce sont les vertus, les images, Que pensent inventer les Sages ; Mais tout cela leur vient des Gieux !
Les Gieux!.. Fragile enfant des hommes, Comprends enfin que nous y sommes !
Respires-tu? Respires-tu ?
Contemple, si tes yeux s'y prêtent, Si tes faiblesses le permettent.
Si tes frayeurs ne t'inquiètent.
L'AGHILLÉIDE. 55
Comprends Téternelle vertu !
C'était démesuré, splendide !
Jamais, bâtissant dans le vide, Prophète, pontife, enchanteur, N'y rêva pareille splendeur!
Jamais les temples de ce monde D'une majesté si profonde N'ont pu rehausser leurs parvis ; Non, jamais, les regards ravis N'ont vu dans la rocheuse Égine , Ou dans Athènes la divine.
Ou dans Tégée ou dans Argos, Ni dans la riche Métaponte, Ni dans la mystique Amathonte, Ni dans les villes de Lemnos, Ni dans Sycione ou Tyrinthe, A Delphe, à Mycène, à Corinlhe, Ephèse, Milet ou Lesbos, Ces édifices, ces portiques, Ces vastes cours, ces bois antiques Que ne décriraient aucuns mots.
L'azur, en voûtes merveilleuses.
De ses transparentes clartés Forme des courbes orgueilleuses Sur des murailles fastueuses
Où les rayons sont répétés.
Un peuple ordonné de colonnes Sur ses fronts dresse les couronnes De ses chapiteaux doriens, Et cette enfilade infinie, Esclave de son harmonie, Fuit dans les champs aériens.
Les couleurs les plus éclatantes S'harmonisent, étincelantes, Lumineuses, resplendissantes.
Formant des voiles étendus.
L'or et l'argent, les perles fines, Rubis, diamants, cornalines, Émeraudes, aigues-marines, Saphirs, agates, tourmalines.
Mêlant leurs éclats confondus, Dans les surfaces gigantesques Tracent de nobles arabesques En enroulements éperdus, Et sur la nue, épaisse et douce, Floconneuse et d'un blanc de lait.
Tapis plus brillant que la mousse Et plus molle au pied qui s'y plaît, Qui va, qui vient et qui repousse.
Et qui s'efface et qui renaît, Les dieux, sur des trônes sublimes, Jeunes, beaux, joyeux et hautains,
L'AGHILLÉIDE. 57
Sont assis, goûtant les victimes Et Tencens des globes lointains.
Traversant l'assemblée auguste, Thélis précipita ses pas Et vint enlacer de ses bras Les deux pieds du Souverain Juste.
Elle posa sur les genoux Du Régulateur du Tonnerre L'enfant qui, tout en laissant faire, Contemplait d'un œil téméraire Le front qui fait trembler la terre.
Et penchait vers lui d'un air doux, Puis la déesse gémissante, Élevant sa main caressante Jusqu'à la barbe frémissante Du maître qui lui souriait.
Ainsi parlait, ainsi priait :
— Jupiter! puisse ton empire Durer toujours pour les Humains!
Que tout ce qui vit et respire Reçoive toujours de tes mains Le meilleur sort et non le pire !
Que jamais un fol orgueilleux, Des Titans soulevant la tombe, N'aspire à le prendre les cieux,
Ou que, s'il le fait, il succombe!
Vois mon fils! Regarde-le bien!
Tu connais s'il est misérable ; Issu de moi, mon fils n'est rien !
Il n'a qu'un destin périssable.
Au lieu de trôner parmi vous, De devenir jamais l'époux D'une de ces fières déesses.
Là bas il subira les coups De ces flétrissantes détresses. De ces accablantes faiblesses.
Dont de minuscules prouesses Ne dissipent pas les dégoûts !
Pourquoi cette amère injustice? ' Achille eût dû naître de toi !
Il a fallu m'unir... pourquoi?
M'unir pour mon constant supplice, Pour ma honte et mon sacrifice A ce mortel peu fait pour moi Qui, maintenant, vers la vieillesse , Marche, se courbe et se rabaisse...
Dont je rougis quand je le voi !
Jupiter! souverain des Hommes, Implacable maître des dieux,
L'AGHILLEIDE. 59
Il faut, dans ce jour où nous sommes, Laisser tomber sur moi tes yeux!
Consens, si tu m'aimes encore, A ce qui me reste d'espoir :
Pour cet enfant je veux avoir Quelque présent qui le décore, Et le sépare des Humains Kn lui rendant une apparence Des droits sacrés de sa naissance Qu'on n'a pas remis dans ses mains I
— Le Dieu bénin pencha la tête ; 11 contempla profondément L'objet de l'altière requête
Et rit h cet aspect charmant.
— Le voilà donc ce déicide !
Le voilà donc ce fils perfide.
Ce vengeur du vieux Uranus, Qui, poussant les dieux mal venus Sous les rigueurs der» destinées.
Vers des sphères abandonnées Nous devait renvoyer tout nus!
Eh bien , ô ma Thétis si chère, ma Thétis aux pieds d'argent!
Dis-moi Ce que ton cœur préfère,
Ton amour peut être exigeant.
Tout ce que tu veux, je le donne!
Que Tessaim des désirs bourdonne Autour de ton sein maternel !
Appelle à moi ! Fais-en Tépreuve !
J'en jure par l'ardeur du fleuve Qui roule un supplice éternel !
Et Tenfant, d'un œil intrépide, Contemplait toujours le grand Dieu.
Achille n'était point timide, Ne s'étonnait pas pour si peu !
Il comprit dans sa jeune tête Que tout devenait sa conquête.
Dès qu'il y trouvait des appas ; Qu'il n'avait qu'à tendre les bras..,.
Du giron auguste il s'élance.
De Minerve il saisit la lance, Et, dans sa naïve insolence, Il veut la prendre.
— Que fais-tu?
Dit en souriant la déesse ; Pourquoi cette ardeur, cette presse?
Mon enfant, je suis la Vertu.
Il faut du temps pour me comprendre; Il faut du temps pour m'entraîner ;
L'ACHlLLRlDE.
Il faut auparavant m'entendre; Nul ne saurait me fasciner.
Personne ne peut me séduire.
Si tu veux, je vais te conduire ; Il faut à moi t'abandonner.
— Je suis maître et non pas esclave !
Répondit Fenfant mal instruit.
Adieu, Minerve ! Adieu, la brave !
Tu ne fais pas assez de bruit.
El vous, à la belle ceinture, Vénus, aux yeux pers... Veux-tu bien.
Si je te prie et te conjure, Veux-tu ne me refuser rien?
— A mon fils comme tu ressembles!
Prends ma colombe dans ton sein.
Je t'attache... Est-ce que tu trembfes, Te méfiant de mon dessein?
Les nœuds chéris dont je te charge Sont d'or, tu le vois, et d'azur, Dans leur étreinte on est au large, Leur pression n'a rien de dur.
— Je suis maître et non pas esclave!
Dit Achille, l'éclair aux yeux.
Je ne veux pas de ton entrave!
Et toi, Mercure au front joyeux, Donne-moi là tes talonnières, Ton caducée et ton chapeau !
— Oui! les oreilles prisonnières T'obéiront ! Rien n'est si beau !
Tu flatteras les multitudes,
Tu changeras leurs habitudes,
Tu leur feras la vérité !
Les éblouissant de mensonges.
Tu leur feras prendre des songes
Pour la bonne réalité.
— Je suis maître et non pas esclave, J'ai rhorreur de la fausseté !
— C'est un Dieu ! pensait dans son âme La suprême Sagacité.
Sans le savoir, ce qu'il réclame C'est l'éternelle Activité, C'est l'éternelle Liberté !
Thétis, assise aux pieds du Maître, Ses doigts noués sur ses genoux.
Ne savait y rien reconnaître.
Et de ses yeux profonds et doux Suivait, dans la salle éthérée.
L^ÂGHILLÉIDE. 63
La marche inquiète, égarée De l'enfant chercheur...
— Parmi nous, Lui dit Jupiter qui Tembrasse, Le Pélide à Tceil ébloui, Étant mortel, n'a point déplace; Je ne sais qu'un moyen pour lui.
Tbétis! Thétis I II faut qu'il meure !
La terre n'est pas sa demeure.
Et ne peut lui donner qu'ennui !
Thétis, poussant un cri terrible.
Reprit son enfant dans ses bras; Mais la Mort, d'un doigt inflexible, Tirait Achille sur ses pas. Elle avait en ses mains rugueuses Une clef d'or qu'Achille vit :
— Veux-tu des heures bienheureuses?
Voilà ce que l'Ombre lui dit :
— Veux tu de brillantes journées.
Des semaines et des années Do plaisirs sans fin couronnées.
Mais peu d'honneur, pas de renom ?
Et qu'au bout d'une telle vie D'un oubli mérité suivie,
Je te saisisse?..
— Non! non! non!
— Veux-tu demander, au contraire, Un destin court et tourmenté ?
Une existence téméraire, Dure, troublée, et qui, pour plaire, Ait besoin que Ton sache extraire La saveur de son âpreté ?
Dans ce cas, parle! et je te livre.
Sous cette clef, l'éclat certain D'un présent qui te fera vivre Jusques au temps le plus lointain.
Les hommes pourront de leur ville Oublier le saint fondateur ; Ils oublieront, comme inutile.
Leur passé, même leur honneur!
Mais ils n'oublieront point Achille, Dont le nom, brillant de splendeur Et me faisant plier moi-même, Luira comme un astre suprême Au-dessus de toute grandeur !
— Je prends la clef! cria l'éphèbe ; Ouvrez l'Enfer ! ouvrez l'Érèbe!
Je prétends m'y précipiter !
L^ÂGHILLËIDE. 65
Mais Thélis, prompte à Farrêter, Pleurante, folle, furieuse, Heurta la Mort pour l'écarter;
Fendant la foule curieuse, Son fils voulant lui résister.
Elle enchaîna d'un bras sauvage.
Tremblant d'amour, d'horreur, de rage.
L'obstiné qui se débattait.
Le bâillonna de sa ceinture, L'enveloppa de sa vêture.
Et, malgré l'étouflfé murmure Et le spasme qui l'agitait L'emporta, bouillante et rapide Comme un météore de nuit.
Vola vers l'Océan humide.
Frappa la vague, qui jaillit.
S'ouvrit, eut peur et l'engloutit.
— Non ! non ! il faut que je te cache !
Mon fils , ne me résiste pas !
Tu n'as pas réfléchi, mais sache Que là, sur mon sein, dans mes bras.
Pas de place pour ton trépas !
Méchant ! tu veux quitter ta mère?
Eh ! donc, que me resterait-il ?
L'enfant, ruisselant d'onde amère,
Contemplait son séjour d'exil.
Il riait à trouver si vastes
Ses plaines et ses profondeurs ;
Il s'émouvait aux grands contrastes
De ses sables, de ses splendeurs.
Il suivait avec les Dorides
Les fleuves bleus, courants rapides
Qui se partagent l'Océan ;
Il écoutait dans leurs cavernes
Tourbillonner, froides et ternes,
Les eaux que fouette Touragan.
Cela dura quatre ans à peine.
Il grandissait, et sa fierté Chaque matin plus souveraine Dénonçait sa virilité.
Comment le tenir arrêté?
Comment lui fermer la sortie ?
Comment sa curiosité Pouvait-elle être divertie?
Thétis, désespérant un jour, Imagina pour tout remède De l'engourdir dans un amour, Et le mena chez Lycomède.
D'abord tout lui réussit bien, Achille accourut au lien
Que lui tendait Déidamie.
— Vois-tu? Je ne désire rien Tant que je t'aurai pour amie.
Vois-tu? Je veu^x me reposer
Dans les plaisirs que tu me donnes :
Rien que l'éclat de tes couronnes, Rien que l'ardeur de ton baiser!
Tu m'imposes donc, ma chère âme, Avec tes vêtements de femme L'ivresse de ta volonté ?
J'y consens ! Dans ma chevelure Laisse couler cette huile pure...
Cherchons la grotte fraîche, obscure, Qui ne trahit pas le murmure De la mourante volupté...
Attends!.. Quel est cet homme?.. Il ose Approcher de ce lieu sacré?
— Voyez mon essence de rose, Et ce lin richement pourpré !
— Comme la gent sidonienne Est habile dans ses travaux !
— Voici!.. Prends!.. Que tamaïii la tienne, La fleur des ornements nouveaa^I
Un bracelet, des bandelettes, Un collier d'or, un blanc miroir...
A ces inventions tout cède !
Venez , filles de Lycomède, Prenez ! Vous pouvez tout avoir î
— Qu'est cela que je vois qui brille Sous ce tissu d'or alourdi?
— Ce n'est pas l'outil d'une fille.
C'est celui d'un guerrier hardi.
— C'est un glaive!.. Un beau glaive!.. Donne !
— Oserais-tu t'en emparer?
— Je ne rends de compte à personne !
— Tremble de le déshonorer !
— Insolent ! Je m'appelle Achille !
— Je suis Ulysse, et je te tiens !
— Salut, l'homme à l'âme subtile!
Tu m'ouvres les yeux! Pars! je viens !
Troie en feu, le bouillant Scamandre,
L'ACHILLÉIDE. 6d
Le Simoïs roulant les morts ; Les vaines clameurs de Cassandre, Les murs croulant sous les efforts , Patrocle expirant sur la poudre, Tout rouge sous son baudrier; Jupiter brandissant la foudre Et Mars jetant son bouclier; Ajax, Ménélas, Diomède, Le Roi des Rois, à qui tout cède.
Secouant partout la terreur; Tandis que TAchéen le raille, Hector traîné sous la muraille Qui tombe avec son protecteur...
Et sur les murmurantes rives Voici des troupeaux de captives Pleurant des adieux sans retour !...
Malgré Tarrêt des destinées, Achille a vécu mille années.
Mettant des mois dans un seul jour!
Thétis, pendant tout ce tumulte.
Au milieu des pleurs et du sang Et du fracas retentissant Effroi de la campagne inculte, Thétis, oubliant sa beauté, Sa divine immortalité.
Ses sœurs et son père et son culte^ L'œil brûlant, le cœur irrité, Gémit sur sa fatalité, Cherchant à fuir la vérité Qui la menace et qu'elle insulte !
Elle court du soir au matin, Â tous les dieux demandant grâce !
Elle a perdu son air hautain, Il n'est genou qu'elle n'embrasse!
Elle va suppliant Vulcain De forger des armes meilleures ; Elle demande au sourd Destin De retarder le pas des Heures.
Chaque jour devant Ténédos La vague accourt et la ramène.
Elle interroge au loin la plaine...
— Achille!.., dit-elle aux échos.
mon trésor, ô mon Achille !
mon tout! Je te tiens encor!
Assieds-toi là, doux et tranquille ; Le ciel est pur, le sable est d'or !
Faudra-t-il sur ce beau rivage Retrouver, le soir d'un carnage.
Ton corps blanc, froid, inanimé?
Si tu m'aimais, toi, tant aimé !
Cruel ! Que n'es-lu dans Larisse !
L'AGHILLÉIDE. 74
— Bien loin de moi pareil supplice !
— Veux-tu voir tes vœux accomplis ?
Je puis le rendre Briséis !
— Je veux le carnage et les âmes !
Venger les misérables larmes Qu'Agamemnon m'a fait verser !
Je veux aller et renverser
Les tours insultantes de Troie!
Je veux combattre !.. C'est ma joie !
Je veux vaincre et vaincre toujours!
Mon corps est lent, mes bras sont lourds !
Quand serai-je adroit et rapide !
Je veux gagner la clef splendide
Que la Mort, aux divins parvis,
A mes yeux fit briller jadis.
Peux-tu me la donner, ma mère?
~ des douleurs la plus amère !
Je n'ai plus de fils !
Et voilà Que la mort crie , et parle, et presse :
— N'ai-je pas tenu ma promesse?
Achille, sur tes cheveux blonds ,
Il est aisé qu'on le confesse,
Le laurier se noue et caresse
Ton front sublime!,. Eh bien ! Allons!
Réponds au marchand qui réclame!..
N'es-tu pas prêt? Allons, grande âme»
Il faut partir, nous t'appelons!..
Terre, où la vie étincelle.
Verte et mouvante à tous les yeux, Où tout marche et se renouvelle Dans un ordre silencieux, Est-il possible que, saisie D'une insolente frénésie, L'âme ait plaisir à te quitter?
— Que dis-tu ? Qui voudrait rester.
Du petit nombre de mes Sages, Dans ces étroits et noirs passages Où je feins de les arrêter?
Ils sentent que je suis moi-même A peine l'ombre de leurs vœux!
Je montre ce qu'il faut qu'on aime ; Je manque de ce que tu veux!
Ma beauté n'est qu'une apparence.
Je ne suis rien, je ne suis pas!
Sœur du néant, de la souffrance.
Que peut-on trouver dans mes bras?
L'ACHILLÉIBE. 73
Ma verdure n'est qu'un mirage Trahissant à l'œil incertain L'imparfaite et timide image D'un Elysée encor lointain, Et qui n'est pas mis sous ma main.
Mon souffle est une pauvre haleine De ce grand vent impétueux Qui s'épand dans une autre plaine En faisant vibrer d'autres cieux.
Va ! les faux bonheurs que je donne Ne doivent enivrer personne De leurs délices prétendus !
Il n'est ni sceptre ni couronne, Ni clairon non plus dont je sonne, Valant ce qu'on les a vendus !
Croyez-moi, moi qui suis la Terre, Dont les mamelles ont nourri Toute votre race éphémère Qui pleure et ne sait pas se taire, En s'épouvantant du mystère Qui la presse malgré son cri...
Non ! je ne suis pas votre abri !
Je ressemble plutôt, sans doute, A l'esquif aux ais décousus Que le vent pousse et qui fait route Sur des océans inconnus.
Il transporte son équipage.
A travers la brume et la peur, Par le beau temps et par l'orage, Vers uu débarquement sauveur.
Aucun des marins dans son cœur Ne s'imagine et ne se flatte Que sur ce plancher qui s'éclate Soit sa maison ni son bonheur !
Ce qu'il désire et ce qu'il aime Est là-bas, après bien des flots !
S'il appelle, c'est aux échos :
Il leur jette son cri suprême ; Sous ses pieds, autour de ses mains, Dans ces mouvants et faux chemins, Il ne peut que sombrer lui-même.
Son rêve est dans ses lendemains !
C'est ainsi que je vous emporte.
Vous tous, humains, gens effarés, A des lieux où vous frapperez Contre une auguste et vaste porte î C'est là, c'est là que vous irez ; C'est là, c'est là que vous vivrez ; C'est là qu'enfin vous trouverez Ce dont le désir vous transporte !
La vie et l'air qui vous importe, Là seulement vous les aurez!
Autour de la porte de Scée La foule est à grand bruit poussée, L'échelle est aux murs adressée, La flèche ou la pierre est lancée Par des milliers de bras tendus !
Les rochers roulant des murailles Creusent de sanglantes entailles, Ouvrant les membres, les entrailles De ces vains jouets des batailles.
Les guerriers sur l'herbe étendus, Tandis qu'à leurs cris éperdus, Une autre foule se dispute, Et se querelle et se culbute, Remplaçant pour une autre chute Les corps dans les airs suspendus !
Ainsi dans la vaste fournaise Où le bois tombe et devient braise L'incendie, à tout appliqué.
Nourrit sa flamboyante force En dévorant jusqu'à l'écorce Ce qu'il avait d'abord manqué, Et tandis qu'il siffle et qu'il vibre. Roule et ne laisse rien de libre Dans son cercle d'intensité, De même le mal, excité Par le choc de tous ces courages, Par l'ardeur de tous ces visages,
Par le sang de tous ces carnages, Par les hurlements de ces rages, Arrive à son extrémité !
L'esprit s'exalte et multiplie L'audace et la peur à la fois!
Dans tous ces êtres aux abois Que le danger assaille et plie.
Bouillonne l'agitation ; C'est un effort, une action Et tant de résolution Que nul ne s'en croyait capable.
Dieux, héros, tout devient semblable !
Le lâche est ferme, et le plus grand Tressaille en lui-même et comprend Combien sa nature est fragile ; Tout s'exalte, et les animaux Trouvant leur âme en leur argile, On voit, on voit jusqu'aux chevaux, Dans ce jour, père des miracles, En tombant rendre des oracles.
Soufflant le feu par les naseaux !
Rapide et dur comme la foudre, Achille, au sommet de son char, Éclaboussé de sang, de poudre, Assénait ses coups au hasard.
Savourant un bonheur sauvage, Il poussait son brave attelage A travers le champ des humains, Et dans cette moisson vivante.
Criante, affolée et sanglante.
Il plongeait, replongeait ses mains, Quand soudain, parmi la mêlée.
Il aperçut, venant à lui.
Une grande Forme envolée Qui lui cria :
— C'est aujourd'hui!
Il la contemple avec ivresse :
Il a reconnu la déesse
Qui dans TOlympe lui parla.
Comme elle est grave et qu'elle est belle î
Que pure est sa voix!... Elle appelle!
C'est bien la Mort... Oui, la voilà!
Elle tient la clef d'or brillante Entre ses doigts, entre ses doigts!
Sur ta poitrine palpitante.
Sur ta poitrine bondissante.
Héros! la clef d'or, lu la vois!
Ouvrant les bras, tu la dévores D'un regard qui vaut un baiser.
Ton désir, lu vas l'apaiser.
Salut les nouvelles aurores !
Au coup fulgurant d'un éclair, Passant de l'obscur dans le clair, Achille est Dieu !
Tout l'ait silence Et le tumulte a disparu.
L'âme est délivrée et s'élance, Hors de l'inerte turbulence, Parmi le plein de l'existence Où le mouvement s'est accru ; Mais le tumulte a disparu.
Achille voit, sent, vit... 11 aime!
Il saisit, reçoit dans lui-même Ce qu'il n'atteignait qu'à moitié!
Comme il a l'invincible audace.
Comme il peut prendre toute place.
Et que plus rien ne l'embarrasse.
Il comprend l'ineffable grâce Et la sympathique pitié !
— Lutter! C'est ce que je préfère, Disait-il..,
Il remplit la terre De l'éclat vainqueur de son nomi
L'AGHILLÉIDE. 79
C'est un Dieu jeune et tutélaire :
Il règne, il a toujours raison!
Croyez-vous qu'il ait ses demeures Chez les Scythes ou chez les Neures, Dans une île du Pont-Euxin?
Supposez-vous qu'Iphigénie Avec sa candeur infinie, Ou Médée à l'âme hardie, Ou bien Hélène la fleurie.
Repose aimante sur son sein?
Abandonnez toutes ces fables :
Il a reçu d'autres honneurs!
Laissez s'irriter dans leurs sables Le Borysthène et ses horreurs , Et leurs mystères misérables!
Laissez Hélène avec ses sœurs !
Achille a bien d'autres douceurs!
Il habite au profond des âmes Qui, s'effrayant des moindres blâmes.
Ne veulent trêve ni repos ! Il est chéri de toutes femmes Dont les yeux cherchent les héros!
Il marche au-devant des bannières Qui vont franchissant d'un pas sûr Montagnes, plaines et rivières.
Et que ne retient aucun mur!
Il riait au fils de Philippe Quand celui-ci, presqu'un enfant, Ainsi qu'il eût fait de TEuripe, Franchissait la mer triomphant, Et faisait voler ses enseignes, Porus, aux villes où lu règnes, Sur les pays de l'Éléphant !
Il était avec ces cohortes Qui foulèrent le monde entier; Il était dans ces mains si fortes Qui dépecèrent par quartier Des empires de toutes sortes!
Il est avec tout ce qui meut.
Tout ce qui s'agite et s'avive; Il est avec tout ce qui veut, Il est avec tout ce qui peut...
L'aime-t-on? Eh bien! qu'on le suive !
Mais il a quitté pour toujours Les esprits vains, les regards courts.
Les courages qui sont trop lourds Qui veulent vivre en une enceinte, Gomme lui n'ont jamais senti ; Et la mer dont il est sorti Roule son éternelle plainte.
.4 Mademoiselle Christine de G.
— Ma petite chanson,
L'entends-tu sous les branches,
Battant ses ailes blanches
Au milieu du buisson,
Ses ailes, vives ailes
Comme en a le pinçon?
Ma petite chanson
S'élève à la moisson 1
Comme au temps des vendanges ,
Aux palais comme aux granges.
Aux démons comme aux anges, Ma petite chanson !
tout en sautant d'un pied sur Tautre,
A travers bois elle passait.
Son chien, faisant le bon apôtre,
Sautait, jappait, la caressait
Et, repartant, il s'enfonçait
Dans le taillis, sous les fougères.
Suivant des modes étrangères.
Son casaquin, pailleté d'or,
De sa pourpre et de sa dentelle
Serrait sa taille droite et grêle.
Elle avait, elle avait encor
Une jupe un peu chiffonnée.
Mais reluisante et satinée,
Peinte, quadrillée et chinée.
Tombant plus bas que le genou.
Quelques grains de verroterie
Ceignaient ses bras, ceignaient son cou ;
Sa tempe, elle l'avait fleurie
D'une églantine et d'un muguet
Et d'un rameau de marjolaine.
Elle-même était un bouquet.
Que de bon cœur elle chantait,
Elle chantait à perdre haleine !
LA PETITE GHANSOiN. 83
— Ma petite chanson, Le grelot de ma vie, M'emmène et m'a suivie , Toujours h l'unisson !
Sans'débats et sans guerres , Ne nous séparant guères , Je suis son nourrisson !
Ma petite chanson, .C'est mon pied, mon chausson.
C'est aussi ma défense !
La vieillesse et l'enfance Accueillent sans offense Ma petite chanson!
Elle avait quatorze ans à peine, Peut-être quinze, mais pas plus!
Ses yeux bleus riaient sous l'ébène De ses cheveux un peu crépus.
Était-elle bohémienne?
Je le croirais; je n'en sais rien.
Son rire était assez sauvage...
Elle passait sous le bocage Toute seulette avec son chien.
la ravissante journée.
Où l'on vivait à grand plaisir !
Faite pour une ume adonnée
A quelque chatoyant désir !
Claire!... Et la fillette, à loisir, Jetait sa voix passionnée :
— Ma petite chanson, Je n'en suis pas surprise, Un malin fut apprise Sans peine et sans leçon !
En regardant la nue, La rivière inconnue Où jouait le poisson.
Ma petite chanson, Comme un léger frisson, Tout à coup prit naissance !
Comme elle a de puissance!
La belle connaissance.
Ma petite chanson !
L'enfant passait sous le feuillage
Bien loin des endroits fréquentés ;
L'ombre jouait sur son visage
Au gré des taillis agités
Par les battements de la brise.
La feuille, au revers blanche ou grise.
Jaune déjà, pourpre souvent,
Se souïevait avec le vent;
Sous un dôme épais d'émeraude
Les tiges du bouleau changeant Semblaient bien, dans une ombre chaude, Autant de baguettes d'argent.
Elle traverse la clairière.
Aspirant air pur et lumière, Douces ténèbres, frais rayons; Les framboisiers, les liserons.
Dressent la tête à son approche ; Plus d'une ronce en fleurs accroche Sa longue manche ou ses jupons.
Les lapins que son pas éveille.
Allongeant leur branlante oreille, Se dressent pour la voir passer.
Sur son front voltige une abeille ; Un scarabée ose presser De son vol sa divine oreille Et bourdonne pour l'embrasser.
La demoiselle aux ailes bleues, Les papillons aux longues queues Sur ses pas montent tournoyant, Et, tandis qu'ils s'en vont fuyant Vers le bourgeon qui les allèche.
Elle court, riant, sautillant, Et poursuivant de sa voix fraîche :
— Ma petite chanson
Jamais ne se lamente ; Elle est toujours charmante Et ferme surTarçon!
Elle veut la parure, Sans plumes, sans fourrure Et sans caparaçon !
Ma petite chanson.
Pareille au limaçon.
Se plaît dans elle-même !
gué! combien je Taime!
gué! plaisir suprême, Ma petite chanson !
On entendait dans la ravine Les coups pressés d'un bûcheron ; Il travaillait à la ruine D'un peuplier au large front.
Déjà, couchés tout de leur long.
Des charmes, des frênes, des ormes, Avaient de leurs têteS énormes Écrasé Therbe aux alentours, Et leur vigoureuse verdure, Leur frétillante chevelure.
Eux expirants, vivait toujours.
La femme du bourreau rustique Avec ses garçons, les aînés.
Détaillait d'uu bras famélique Les pauvres rameaux contournés ; Les deux filles, des moindres branches, Leurs jupons brassés sur les hanches.
Liaient et cotrets et fagots. Soufflant à peine quelques mots; Et trois marmots, sur la fontaine Sourdant des racines d'un chêne, Construisaient un petit moulin.
C'étaient des rires, des querelles^ Comme les jeunes hirondelles Matin et soir en ont entre elles, Beaucoup de bruit, pas de venin.
Le père en faisant son ouvrage Pensait cependant à part lui :
— A quoi me sert tout mon courage?
Que deviendrait mon entourage Si j'allais mourir aujourd'hui?
Voilà cinquante ans que j'existe, Et, traînant le sort le plus triste, A peine ai-je assuré le pain Et du jour et du lendemain.
Ce que j'essaye est comme un leurre!
Toujours m'arrive de bonne heure Un cruel désenchantement.
J'ai beau tenter, tenter encore, Toujours une nouvelle aurore N'apparaît que pour faire éclore Sous ma hutte un nouveau tourment!
Je suis né dans un jour funeste Où les Routiers massacraient tout.
Père, mère, oncle, avec le reste Des miens, nul ne resta debout.
Le feu dévora notre église ; Il ne demeura du hameau Qu'un épouvantable monceau Où les morts, raidis par la bise, Rongés jusqu'au dernier lambeau, Laissèrent creuser leur tombeau Par le bec aigu du corbeau Et le croc sanglant de la louve.
Je fus jeté dans une douve Et mon malheur en ôta l'eau.
Sans savoir ni pourquoi ni comme, Un vieux mendiant, un pauvre homme Tel que je suis, me ramassa.
Par les chemins il commença A me traîner sous des guenilles.
Nous trouvions d'honnêtes familles
Qui nous coupaient un peu de pain Et nous hébergeaient sur la paille ; Mais, moins chanceux le lendemain, Notre sort n'était rien qui vaille.
J'avais du cœur et de bons bras :
Je me fis valet d'écurie ; Ce fut bien un autre embarras !
Les loups qui couraient la prairie Ayant dévasté mon haras, On m'accusa de volerie.
Je fus chassé. Je me vendis Gomme esclave au seigneur d'Aguille.
Il me fit l'époux d'une fille :
Ce fut ma part de Paradis.
J'eus un enfant, puis j'en eus dix; Il leur faut donner leurs pâtures.
J'aime ces pauvres créatures; Mais j'ai beau hacher jour et nuit, Je ne sais quel guignon me suit.
Nous avons des heures bien dures.
Pourquoi ne puis-je réussir A leur gagner le nécessaire ?
Pourquoi voir toujours la misère, Gueule ouverte, âpre à me saisir?
Tant de gens sont dans l'abondance !
Je demande ma suffisance :
Pourquoi ne puis-je l'obtenir?
Voilà pourtant, sur ma parole, Un bout d'ouvrage assez bien fait !
Un chêne est mort quand je l'accole !
Eh! je pourrais tenir école!
Et le bûcheron triomphait.
Une joie entière et subite, L'ayant envahi sans raison, Croissait, gaillarde et non petite, Et l'exaltait d'une façon Que, le front levé vers la nue Qui flottait légère et menue Au-dessus du bois éclairci En souriant à la fougère.
Le vieux se mit à rire aussi.
Semblant écouter l'étrangère, Quij sans regrets et sans souci, Passant dans l'ombrage obscurci.
Poursuivait de sa voix légère :
— Ma petite chanson , Tu n'es pas difficile.
Tu n'es pas imbécile Et lu vas sans façon !
Évitant d'un pied preste Le chagrin et le reste, La peine et la cuisson.
Ma petite chanson D'un déluré garçon A parfois la manière ; L'école buissonnière A pris sous sa bannière Ma petite chanson !
— Holà! Simon, dit le pauvre homme, As-tu ta flûte?
— Oui, très-bien!
— Ma femme, as-tu raisin ou pomme?
— Non, mon compagnon, je n'ai rien !
— N'importe! Il faut entrer en danse, Le temps est beau, profitons-en !
Et cette famille, en cadence.
Vieillesse, âge mûr, belle enfance, Sautait, ballait sans défiance.
Sans réflexion, sans défense.
Sans regard vers nulle espérance, Sans frayeur d'aucun ouragan.
Plus loin passait dans la clairière
Le sire de Gournay tout noir.
Il avait levé sa visière,
Près de lui flottait sa bannière;
Il retournait vers son manoir.
Au fond de son âme hardie
Il roulait un projet hautain.
Voulant au duc de Normandie
Dénier son droit suzerain.
Il allait, dès le lendemain.
Offrir la ligue au Roi de France ;
Entre le doute et Tespérance
Son esprit flottait incertain.
Ce n'est pas tout que d'être brave
Et réfléchi dans ses projets.
Les plus libres ont quelque entrave.
Les plus adroits ont des sujets
De buter dans la réussite.
Le triomphe échappe si vite,
Et sitôt viennent les regrets !
— ma jeunesse ! ô ma prouesse !
ma vigueur ! je me fais vieux !
Tout me menace et me délaisse, El le repos me vaudrait mieux.
Toujours guerroyer! et pour vivre Ne savoir quelle route suivre !
Des alliés et pas d'amis!
Si je m'arrête une minute, J*oscille aussitôt vers ma chute, Et mon cœur m'avait tant promis!
Hé ! mes pages , prenez donc garde !
Vous fatiguez trop ce coursier !
Et toi, sergent d'armes, regarde!
La rouille atteint ce branc d'acier !
Sénéchal ! surveille ces drôles El caresse-leur les épaules De ton bâton de coudrier !
Le vieux Hugue avait la voix forte; Sous son coup d'œil éblouissant Chacun a peur, et dans l'escorte Règne un silence obéissant.
Les écuyers baissent la tête , Les chevaliers baissent les yeux.
Les archers marchent sérieux, Et, dans leur armure complète.
Les bannerets disent tout bas :
— Allez, et ne l'irritez pas !
Nous ne sommes pas à la fête ; Il est morne et triste aujourd'hui!
Et l'ancien vainqueur, à part lui,
Tenant son cheval blanc d'écume, Continuait :
— Entre Tenclume, Entre renclume et le marteau Le Diable a saisi mon cerveau !
Jean-Sans-Terre est un mauvais maître, Et le Français, pire peut-être.
M'effraye plus! Il est prudent De ne pas agacer sa dent.
Puisqu'il prétend mon allégeance.
Donnons-la-lui ; mais Dieu sait bien Qu'ici je ne me fie à rien Et que je devine à l'avance Plus d'un hasard, plus d'une chance Où je devrai me repentir D'être à Philippe et le servir !
mon Gournay ! chères murailles, Inventions de mes aïeux, Vous m'êtes plus que mes entrailles, Plus que mon sang, plus que mes yeux!
mes tours ! ô maisons tranquilles, Où s'éjouissent mes bourgeois!
. la plus douce entre les villes, Dans mon cœur même je te vois!
Faudra-t-il qu'un malheur l'atteigne
Après avoir tant échappé ? ,,,
Qu'un Anglais, qu'un Français t'étreigne?
Que tu lombes, que ton flanc saigne?
C'est ton sort, si je suis trompé!
Maudits soient mon père et ma mère Qui m'ont fait puissant feudataire Quand j'aurais été plus heureux D'être un laboureur sur la plaine.
Un mendiant criant sa peine.
Quelque prisonnier dans sa chaîne...
Us n'ont à s'occuper que d'eux!
En mordant l'amère harangue Que de la sorte il s'adressait, Le châtelain se redressait Et soudain, malgré lui, sa langue Parla contre ce qu'il pensait :
— Sire Gilbert, as-tu mémoire D'un plus beau jour que celui-ci?
— Monseigneur, j'y songeais aussi!
— Je suis à deux doigts de me croire.
Continua le vieux seigneur,
A ce jour d'éternel honneur
Et mon plus beau fleuron de gloire,
Où, devant Forme de Gisors,
Au milieu des cris, des transports,
Nous avons juré la Croisade !
T'en souviens-tu , mon camarade?
La jeunesse et la passion
Gonflaient en ce temps ma poitrine !
Je servais la cause divine!
Je suivais le Cœur-de-Lion !
C'était bien la température
Que nous ressentons aujourd'hui!
Légère, douce, vive et pure,
Et qui relève la nature,
La caresse et lui sert d'appui !
On croit vraiment dans les bruyères
Qu'il passe comme un chant d'oiseau!... y
Ce n'étaient pas là des chimères !
Tout le long, le long du coteau.
Il s'élevait en notes claires :
— Ma petite chanson.
Sans coupe ni ciboire.
Se contente et sait boire Dans un pauvre tesson !
De la mie un peu grise, Avec une cerise
Et deux brins de cresson !
Ma pelite chanson Vit bien sans échanson !
Elle est ambitieuse D'être toujours joyeuse...
Dieu ! comme elle est rieuse , Ma petite chanson !
— Par ma barbe! quoi qu'il arrive, La vie est très-bonne, après tout !
Dans les halliers entends la grive!
Allons! preste et tôt qu'on me suive, Si nous mourons, mourons debout!
En voyant la mâle figure Du paladin s'illuminer, Toute la troupe prit l'allure Que son chef lui voulait donner.
IjCs chevaux, secouant la tête, Sautaient, hennissaient, l'œil en feux.
Ils se cabraient, bride et gourmette A peine venaient h bout d'eux !
Dans ce vif et joyeux désordre, Les lévriers cherchaient à mordre Le tabard du page taquin, Ou sa botte de maroquin.
Avec cliquetis de ferrailles
Les hauberts secouaient leurs mailles,
Les brancs battaient les étriers ;
Et les chanfreins, les boucliers,
Jetaient des éclats de lumières!
Le soleil dorait les bannières,
Les gonfanons, les baudriers,
Les traits des arbalétriers,
Les chausses, rouges, jaunes, blanches,
Les bleus bonnets, les vertes manches,
El les selles des destriers.
Enfin, piétons, cavaliers,
Toute la bande turbulente
Passa dans Tombre étincelante
Qui longtemps répéta ses cris ;
La forêt, vasteet somnolente,
L'enveloppa sous ses abris.
Au plus profond de la vallée
Les voyageurs pouvaient souvent
Entendre la claire volée
Des cloches d'un ancien couvent.
L'abbé, comme un saint personnage.
Aimant à regarder en soi.
Ce jour-là même, sous l'ombrage,
Pesait les choses de la Foi.
Il contemplait avec tristesse
Les torts de rhumaine faiblesse, Et leur évidente détresse Devant le dernier Jugement.
Il trouvait si grande la faute, Avec la justice si haute, Que tout méritait châtiment.
Et comme il marche tête basse , Courbé par l'âge et 'par le poids Du grand souci qui l'embarrasse, Il se fait soudain, dans le bois, Qu'un souffle court, qu'une voix passe :
— Ma petite chanson, S'enivrant d'ambroisie.
Construit sa fantaisie En habile maçon !
Toujours la bonne chose , Dit-elle, est dans la rose.
Aussi dans le glaçon !
Ma petite chanson En découvre un tronçon.
Du moins elle l'assure !
Dans la pire morsure; Craint-elle la blessure, Ma petite chanson?
En rentrant dans le monastère L'abbé fit venir le prieur :
— Mon enfant, je ne puis vous taire Que je me sens changé d'humeur.
Il se peut qu'un chagrin austère Sôit contre l'esprit du Seigneur.
Peut-être ai-je fait cette erreur De trop considérer la terre Gomme un pur séjour de malheur.
Je suis vieux, ma tête est branlante Et mes jours seront tôt comptés.
Sous une rigueur accablante J'ai mal plié mes volontés.
Souvent fâché, parfois rebelle, Je crie à Dieu qu'il me rappelle Et cesse de me voir souffrir!..
J'ai bien hâte, je vous l'avoue, De tirer enfin sur ma joue Le drap qu'on ne doit plus ouvrir.
Insensé!.. Fils ingrat!.. frère! Si j'avais compris la prière.
Je n'aurais rien dit de pareil!
J'aurais remercié mon père D'avoir fait la peine éphémère Et d'avoir promis le réveil!
— Seigneur abbé, Dieu vous pardonne Et nous pardonne à tous, je crois.
Il n'est aucun qui ne frissonne D'avoir bien mal porté sa croix.
Sa croix, vous dis-je, ou sa couronne!
Nous avons tous eu du chagrin.
Nous avons passé sous l'airain De la herse, qui, sur le monde.
Est traînée, en tous temps, partout; Notre âme serait peu féconde Sans la souffrance et le dégoût.
— Nous voilà tous deux du même âge, Frère Antoine, et tu m'entends bien.
Nous avons fait même voyage
Et de moi tu n'ignores rien.
Nous habitions même cellule A Nogent, sous l'abbé Guibert.
Toujours sous le même couvert.
Nous avons même crépuscule.
Mieux doué que ton compagnon.
Tu n'as pas voulu la science Et tu vécus sans défiance.
Plus digne de notre maison.
Lorsque je lisais tant de livres.
Toi, tu bêchais notre jardin.
102 UAPHROESSA.
Et tu nous préparais des vivres
Quand je me faisais du chagrin.
J'ai copié, tu f en rappelles?...
Dans des jours pour moi bien mauvais !.
Tous les missels de nos chapelles,
Le Miroir' de Jean de Beauvais,
Des légendes et des Novelles.
Je songeais, en traçant le mot,
En puisant dans mon écritoire.
Qu'il fallait m'enfuir au plus tôt
Et m'en aller chercher la gloire !
Tourmenté par un faux démon.
Je répugnais à la raison
Quand elle m'inspirait ma tâche...
C'est tout ainsi que j'ai vécu.
Me débattant, mal convaincu.
Peut-être fou, peut-être lâche !
Et maintenant que je suis vieux.
Sous le remords de ma folie
Je me eourbe, je m'humilie.
Et l'aveugle mélancolie
Pleure ses larmes dans mes yeux.
Mais à l'instant, sur la garenne, J'allais, songeant à tout cela, Quand je sentis ma lourde peine S'alléger... Il se révéla
LA PETITE iCHANSbN. 103
Dans ma douleur une allégresse, Dans ma souffrance il s'éveilla Un éclair brûlant de tendresse, Et mon cœur ravi s'envola.
J'éprouvais une joie intense, Et comme un tourbillonnement Me prit, me porta, sans défense, Presque contre mon sentiment.
Sans que je comprisse un moment...
Dans le bonheur, bonheur immense, D'un immense attendrissement !
A cette heure où je te confesse Une si frivole faiblesse.
J'en suis encor tout pénétré, Et ce plaisir dont je me vante.
Et qui, cependant, m'épouvante.
Dans mon sein reste concentré !..
Ce rayon soudain qui m'éclaire D'une espérance involontaire Me remplit, et je ne crains plus !
Et je crois sentir en moi-même....
(Oli! ce ne peut être un blasphème!) Que j'avais tort et que Dieu m'aime Et blâme ce remords extrême Qui tenait mes sens éperdus;
104 j;aphroessa.
Que le siècle n'est pas si traître Que nous voulons Timaginer; Qu'il a les caprices d'un maître, Mais ses bontés, et que, peut-être, Il ne veut pas nous entraîner Pour, après, nous abandonner !
Qu'il saura bien plaider la cause De tant d'enfants qu'il a nourris :
Que, de sa part. Dieu se dispose A l'écouter et... sans mépris!
Que ce monstre, enfin... tu souris?...
Oui! si Ton a peur d'être injuste.
On peut soupçonner, cependant.
Que c'est seulement jusqu'au buste Que la sirène est un serpent!
Et le vieux moine à barbe blanche Soupire, et sa tête se penche...
Pourtant, tu dansais, tu courais, Lutinant piétinante, émue!
les forêts!
Le vent est gai, l'ombre remue!
Tu disparais !
Et qu'es-tu donc, fille céleste, Pour donner ainsi du bonheur?..
la fraîcheur!
la chaleur!
Ton présent, est-ce qu'il nous reste?...
Mais tu fuis... Tu n'écoutes pas!
Tu t'en vas, glissant d'un pied leste, Dans les verts sentiers tu t'en vas!
Où sont tes pas?
Où sont-ils donc, que l'on te suive?
Mais l'herbe n'en a rien gardé.
C'est au cœur qu'est l'empreinte vive Du bien que l'on a possédé!
■fs
Soleil! je te louerai de parcourir le monde En répandant partout tes fleuves de clartés , De rendre les cœurs gais et la terre féconde, De prodiguer enfin au ciel, au sol, à l'onde, La divine chaleur qui les rend habités.
Je vous louerai, vapeurs des humides ténèbres Qui roulez vos manteaux au front du firmament; Nuages qui frappez les roulements funèbres Et faites resplendir l'éclair du châtiment ; Je louerai les torrents de déchirer la glèbe. Car ils mettent à nu les trésors souterrains; Je louerai la Terreur, la Souffrance et l'Érèbe, Car ils sont les vengeurs des décrets souverains.
Je te louerai, Nature, en tes diverses formes: Héros aux corps parfaits, nains et géants énormes, . Fleurs, poisons, éléphants, fourmis, serpents glacés;
Je louerai, sans y mettre aucune différence, La Faute, la Vertu, l'immortelle Espérance, Tous ces cribles divers où nous sommes passés!
— Écoutez, Geneviève, il faut que je vous quitte ! Depuis assez longtemps je consulte et j'hésite... C'est trop tarder, je pars... à mon corps défendant! On l'exige de moi... j'obéis! Cependant, Lorsque je pris la croix, ce fut par violence... Quoi qu'il en soit, je pars demain pour Ascalon.
Geneviève, un instant, réfléchit en silence, Les yeux fixés à terre et le doigt au menton, Puis dit :
— Excusez-moi si je vous contrarie ; Mais, pensant comme vous, je ne partirais pas. Vous n'avez pas d'amour pour la sainte patrie ; Dieu ne veut pas de vous et ne vous attend pas.
Le duc prit de l'humeur et dit d'une voix rude :
— Vous êtes une femme et ne comprenez rien.
Si je restais ici, je sens déjà trop bien
Que se railler de moi deviendrait habitude.
On croirait que j'ai peur! Chacun prendrait le droit De sourire à mon nom! Il faut donc que je fasse Ce que les autres font. J'aurais mauvaise grâce A fournir un sujet de me montrer au doigt!
Le duc alla trouver Golo :
— Dis-moi, mon page , Connais-tu le devoir de la fidélité?
— Sans doute !
— Je te veux, allant au saint voyage.
Confier et ma terre et tout mon parentage.
Tu seras en ma place !
— Ah! j'ai donc mérité Qu'on me laisse en arrière avec le lourd bagage ! Non ! non! je veux servir la croix! En vérité. Dans le saint paradis j'aurai mon héritage!
Savefr-vous de quel sang est sorti mon lignage? •* Quoil Pon court au combat et j'en suis écarté? Prenez quelque vieillard pour garder le ménage, Hais, & moi, laissez-moi toute ma liberté !
— Vassal présomptueux, crois-tu que je consulte
Ta petite sagesse et ta jeune raison?
Ta réponse est folie et ta colère insulte, Et, pour ton châtiment, demeure à la maison!
Tu me là défendras contre la trahison !
Pendant les premiers jours, le page eut de la peine A pardonner Taffront qu'il avait essuyé.
Chacun Tapercevait, grondant sa plainte vaine, Suivant d'un œil chagrin le chemin dans la plaine^ Aux créneaux du donjon sur le coude appuyé.
Ensuite il visita les femmes dans la salle.
Mais restait à Técart, mécontent, ennuyé ; Enfin, quand eut passé quelque peu d'intervalle. Il se dit :
— Sur l'honneur ! ma dame est sans égale !
La dame que je sers est, certes, sans rivale ; Jamais astre pareil dans les cieux n'a brillé ! Que Geneviève est belle et sa vertu touchante ! Sa voix me glisse au cœur sitôt que je l'entends, . Plus de charme cent fois que la grive qui chante Ou que le rossignol dans les nuits du printemps!' Cieux et terre ! et vous tous, rayons aux clartéi bleues, Caressants messagers de l'éther endormi.
Que séparent de nous des millions de lieues, * , * Lune aux regards d'argent, bon zéphyr, doux ami, ^ , " Tranquillité nocturne, ô fraîcheur, ô silence,
Comme je suis heureux et rapproché de vous!...
Que mon être est léger, vers vous comme il s'élance !
Qu'un sentiment profond fait plier mes genoux !
Désormais je comprends la muette éloquence
Du langage attendri qui descend jusqu'à nous!
Je suis heureux ! mes pleurs vous l'apprennent sans doute. . .
Je ne désire rien ! Je ne sais pas pourquoi
Dans tout ce que j'éprouve et dans ce que j'écoute
Un bonheur si complet se fait maître de moi.
Vivre près d'elle est tout! mon existence ouverte
Voit un charme nouveau l'atteindre et s'y plonger.
Plus vaste est l'horizon, la campagne est plus verte.
Et ce monde m'embrasse où j'étais étranger!
Quelques mois écoulés, Golo sentit son âme Fatiguée, énervée et ne se trouvant plus...
L'étoffe se tirait et, partout, dans la trame. Il se rompait des fils. Des vœux irrésolus L'assaillaient, lui montrant d'incertaines lumières. De troublantes lueurs d'une fausse clarté, Des éclairs d'ouragan, feux follets éphémères, Qui jetaient des frissons dans son corps agité.
— Oui ! je suis bien heureux ! Mais. . . qu'ai-je donc? Peut-être Elle est trop insensible et ne prend garde à rien. Sait-elle si je vis? Me veut-elle du bien?
Sans qu'elle en prît souci, je pourrais disparaître!
-GENEVIÈVE DE BRABANT. Ml
Je suis, pour elle, autant que les autres varlets! Rieft'de plus... Rien de plus? Pourtant, si je voulais, Cette adoration que mon zèle lui voue, Sans un trop grand effort je pourrais l'étouffer! Le temps l'emporterait dans un tour de sa roue ! D'un pareil sentiment je saurais triompher !
Po(B*quoi me mépriser? Qu'ai-je fait qui l'offense? Suîs-je prêt à donner mon sang pour sa défense? Je suis prêt!... Suis-je prêt pour lui tout épargner. Peines, douleurs, regrets, fausses inquiétudes, A m'offrir de moi-même aux tourments les plus rudes? Je suis prêt!... Je voudrais la voir partout régner! Je ne demande rien qui lui doive déplaire!...
Ah! si je nourrissais quelqu'un de ces espoirs. Importun à l'orgueil d'un esprit si sévère.
Si j'avais seulement aux recoins les plus noirs De ce cœur, tout entier rempli de son image.
Un désir, un soupçon, un reflet, un mirage.
Moins qu'un rêve tronqué, caressant le présage De quelque ambition dont serait irrité Un génie aussi fier en sa pudicité, Je comprendrais! Mais quoi, pas une ombre pareille N'a passé devant moi! Non,'Jamais mon oreille. En dehors, en dedans de mon sein, de mon front, N'entendit un soupir qui lui fût un affront!
ii2 L'APHROESSA.
Me suis-je dit à moi, me parlant à moi-même, (Jamais je ne Vai dit ni pensé !) que je Taime? Mais je ne Taime pas !... Si je raimais!... Ce mot, Flamboyant devant moi, me tuerait aussitôt!
Je voudrais, j'aurais soif, j'aurais faim de son être, Je me cramponnerais aux plis de son manteau... J'atteindrais cette main ! Et ma bouche, peut-être!.. Ah! quels feux dévorants brûleraient mon cerveau ! J'irais imaginer des douceurs de sa lèvre Des choses que l'esprit ne doit pas concevoir! J'en suis sûr, j'en suis sûr , je vivrais dans la fièvre! Ce que je sentirais, qui le pourrait savoir?
D'où vient qu'elle me fuit, me dédaigne, m'évite? Si je ne l'aime pas, que craint-elle de moi?
— Golo, venez ici! Jean de Flandre m'invite A ne plus différer l'appui que je lui doi.
Du comte de Limbourg il dresse la poursuite; Prenez mes tenanciers et préparez-vous vite, Et vous irez, sous lui, dégager notre foi !
Il était bel à voir le camp de Jean de Flandre ! Au revers d'un ruisseau qu'il était bien assis! Des prés verts et touffus lui servaient de tapis. Sur les arbres fruitiers on s'égayait d'entendre De mille oiseaux, pressés de monter et descendre, Les combats emportés et les joyeux devis*
GENEVIÈVE DE BRADANT. 113
Les tentes s'alignaient au bord de Tonde claire; Les pavillons dorés battaient au gré du vent. Ce n'était pas l'aspect d'une œuvre de colère, . .,, On eût dit le contraire en passant par devant.
Il s'y donna pourtant de grands coups, et les braves Y furent moissonnés par monceaux, sans pitié ! L'acharnement haineux n'y connut pas d'entraves, Et l'on y parla plus de mort que d'amitié.
Et Golo fit des mieux, et, tout brillant de gloire. Étonna les plus durs, qui ne voulaient pas croire Qu'un jouvenceau sans barbe eût pareille vigueur. Son intrépidité fit pâlir maint vieux reître; Les plus désespérés avaient trouvé leur maître; Il'n'était jamais las! Les siens en avaient peur. Quand, le heaume fermé, ses deux bras martelaient fie la hache de fer l'ennemi reculant, Indécis, étonné, songeant à fuir, hurlant, Vers le manoir lointain ses désirs s'envolaient! Son cœur était absent... Ses yeux étincelaient Sans que son âme eût part à leur tableau sanglant! Son coursier se cabrait sur la plaine fumante, Des cadavres hideux s'étendaient sous ses coups... Mais, flottant devant lui, se serrant dans sa mante, Il voyait une femme et la courbe charmante De te blanc cou de cygne entouré de bijoux!
1i4 J/APHROESSA.
Il perçait en avant et poursuivait... son rêve! Il frappait, il frappait, sans écouter, sans trêve, Gomme si la victime eût barré son bonheur...
Jean de Flandre criait :
— Suivons-le! Qu'il achève La route qu'il nous fait, ce modèle d'honneur! Compagnons, imitez, imitons sa raideur!
Jamais tel champion n'a tenu la campagne!
Et Golo se disait : La grâce l'accompagne!
Quand on l'a contemplée, on ne regarde plus Richesse, éclat, louange, aucune des vertus ! C'est la sœur, oui, la sœur de la Vierge Marie! Elle seule, je l'aime et, seule, je la prie!
Il revint au château, chevalier. En tous lieux,
Les plus hauts suzerains venaient lui rendre hommage.
Partout on ne parlait que de ce fier courage.
De tant de force unie à si jeune visage;
On entourait son nom de l'assure présage
D'un sort dont la grandeur devait toucher aux cieux.
— Je mettrai mon trophée à ses pieds, en silence, Et je m'accuserais d'orgueil et d'insolence Si j'osais lui parler un peu plus qu'autrefois. Non ! c'est un être saint qu'il faut que l'on adore De loin ! Pour l'approcher je suis trop bas encore.
Je veux que mon esprit la craigne et la décore De respects plus entiers que même je ne crois !
Il eut, dans cette idée, un mois de paix brûlante. Dieu sait ce qu'eût produit cet étrange repos; Mais, un jour, il ouït une voix nonchalante.
Et qui pourtant brûla la moelle de ses os.
Une voix!.. Et c'était la voix d'une servante Échangeant dans la cour d'ordinaires propos ; Mais cette voix lui fut, au travers de son être. Un fer rouge qui mord la place qu'il pénètre. Elle fit de son sein bondir tous les échos.
Elle disait: « Sais-tu? Geneviève est enceinte; Monseigneur, au retour, verra son héritier. »
Ce discours pour Golo fut une rude atteinte.
Il étouffait. L'horreur l'envahit tout entier, La rage le saisit.
— Qu'il est heureux, cet homme! Pensa-t-il, ou, plutôt, rugit-il dans son cœur : Ah ! comme il est heureux, comme il est fier et comme Il a bien mérité ce qu'il a de bonheur !
C'est vraiment un héros, un parangon d'honneur! J'en jure sur ma foi, c'egt un être sublime ! Il m'aura donc choisi pour constante victime? Erreur ! car je le vais frapper si rudement
Qu'on ne lui verra plus ni la tête si haute, Ni le sang si subtil sous la septième côte, Ni rhumeur si légère en son enchantement!
Tiens, messager! Va-t'en, va, cours en Palestine! Va, trouve ton seigneur en quelque lieu qu'il soit : Remets-lui ce billet, observe bien sa mine Et viens me raconter ce qu'il veut, ce qu'il croit!
Le messager partit. La nuit passa. L'ivresse Tomba. Golo sentit un remords.
— Qu'ai-je fait!
11 voulut ressaisir, détruire son billet; Il courut sur les pas de l'action traîtresse, El ne put l'arrêter; elle était déjà loin.
— Qu'ai-je fait! Qu'ai-je fait!
Par les champs, sans témoin, Il criait :
— Qu'ai-je fait!
L'horreur et la surprise Le tenaient terrassé. Un jour, dans une église. Il entendit prêcher qu'aussitôt qu'un démon
Dans rame d'un pécheur a creusé sa maison,
Il y peut introduire, et c'est le mal suprême!
Des milliers de démons plus méchants que lui-même.
L'épouvante le prit... 11 s'était reconnu.
Et son intérieur s'étalait tout à nu.
Mais, bientôt, il tomba dans une autre visée Qui, rendant l'énergie à son âme épuisée, De son abattement fit un géant d'espoir.
— Si ce misérable homme ose bien concevoir
Que sa femme, à bon droit, pourrait être accusée,
11 voudra la chasser de chez lui... Dieu du ciel!
Geneviève chassée, errante sur la terre!
Quelle douceur sans nom peut découler du fiel!
J'ai bien fait de mentir! Et je me désespère
Au moment où je touche un but inespéré?
Quoi!. ..sans pain, sans soutien?... Eh bien, qu'aurai-je à faire
Si ce n'est à donner ma vie... oh! tout entière!
Pour qu'un si grand forfait, au moins, soit réparé?
Quel profond avenir de poignante liesse.
Et que je dois bénir l'heureuse hardiesse
Qui, ne respectant rien, aura tout préparé !
he messager revint :
J'ai trouvé notre maître;
Il était sous sa tente avec d'autres seigneurs, Assez déshabillés à cause des chaleurs, Buvant, jouant aux dés. Quand il me vit paraître, 11 me dit :
— Quoi de bon?
— Je tendis le billet Que j'avais à donner, et je le vis sourire :
— Maladroits que de nous ! commença-t-il à dire , Nous voilà bien traités! Tandis que Ton priait. Marchait de jour, de nuit, fatiguait, bataillait. Nos femmes s'amusaient ! Mais, en bonne justice, Il faut que notre droit demeure triomphant!
J'écris : « Golo, tuez ma femme et son enfant. »
— Il plia, cacheta, cria : — Qu'on m'obéisse!
— Je restai comme un marbre en entendant cela , Puis je m'en retournai tout triste, et me voilà.
— Golo ! répondez-moi devant toutes mes femmes : Ce n'est pas le moment d'affecter des secrets. On prétend qu'il circule un bruit des plus infâmes ; Vous devez le savoir. Ces propos sont-ils vrais?
GENEVIÈVE DE BRADANT. 119
On assure que vous, vous-même, eûtes Taudace D'écrire à monseigneur... Répondez sur-le-champ !
— Madame, je ne sais ce qu'il faut que je fasse.. Ne me condamnez pas... Écoutez-moi dé grâce!
Autrefois... Pensez-vous que je sois un méchant?...
— Je ne crois rien ! Parlez, qu'on puisse vous comprendre ! Balbutier, pâlir, ne me fait rien entendre !
Ne cherchez pas les mots, soyez franc, s'il se peut! M'avez-vous accusée et sur quelle apparence?
— Madame, ayez pitié de moi !... Quelle souffrance ! Madame... Chacun dit, après tout, ce qu'il veut! Je n'en suis pas comptable et si vous croyez être, En un danger quelconque, adressez-vous à moi... Pour vous défendre. . . Eh bien, je ne crains Dieu ni maître! Vous n'en douteriez pas si vous pouviez connaître Quel pouvoir absolu vous avez sur ma foi.
Dites-moi seulement : Je me confie à toi !
Et, sur ce mot, je veux, je peux, j'entends, je jure!... Envers et contre tous, je venge votre injure! Nul ne pourra percer jusqu'à vous, et ma loi Sera d'anéantir vos ennemis!...
— Hé quoi!
Prends-tu pour ennemi notre seigneur lui-même?-
— Je n'ai d'autre seigneur que vous, si vous voulez!
— Voilà donc tes projets tout à plein dévoilés!...
On les lit dans tes yeux menteurs, sur ton front blême!
Tu me calomniais pour qu'une peur extrême
Me fît tomber aux lacs que tu m'avais tendus!
Mais le fourbe, en tous temps, mangera ce qu'il sème :
Sors! impudent valet, tes plans sont confondus!
11 s'enfuit, obsédé de rêves de ruines.
Poursuivi de la soif de quelque méchant coup. Il courut les rochers, resta, dans les ravines, La tête entre les mains, des heures, tout debout! Il ne sentait plus rien, du beau temps, de l'orage ; Il ruisselait de pluie et ne s'en doutait pas; Mais de la tête aux pieds il tremblait quand ses pas Éveillaient quelque bruit de feuille à son passage. Il chercha le désert, il craignit le regard ! Longeant le bord du meurtre, il savourait le crime, Il voyait sous ses yeux s'étendre sa victime... Il la considérait, frissonnant et hagard.
L'horreur qu'il évoquait engloutissait son âme; Quelque chose d'affreux s'étalait sur ses mains... Mille voix lui criaient qu'il était un infâme... Il le savait déjà, mais il suivait sa trame
Et marchait, obstiné, dans ses honteux chemins! Plus de repos, jamais! Chaque nuit, dans sa chambre, Des spectres allongés le tourmentaient sans fin. Une froide sueur lui niouillait chaque membre; Il aurait tout donné pour hâter le matin.
Cloué sur son chevet, sans pouvoir se défendre. Il entendait des bruits sinistres menacer...
Il fallait les subir, il fallait les attendre, Garrotté dans Teffroi qui le venait glacer.
Sous son lit, le remords lui mesurait les gouttes Du sang qu'il connaissait et qu'il voulait verser. Les cheveux hérissés, il restait aux écoutes; A chaque battement il opposait ses doutes...
Que d'horribles terreurs contraignaient à passer.
Quand l'aube paraissait, la peur tombait; la haine, Une haine sans nom, bâtarde de l'amour, Envahissait son être, et, redoublant sa peine, Dans de nouveaux transports le jetait tout le jour.
— Non! tant qu'elle vivra, je ne pourrai pas vivre! Vivons ! et qu'elle meure et son enfant, surtout! Puisque je sais que faire, il me convient de suivre Ce qui m'est commandé !.. Voyons ! qu'on me délivre ' . . Eh bien! d'elle ou de moi qui restera debout? Hubert et toi, Samson, gens de sac et de corde, Partagez-vous, d'abord, ce que je vous accorde !...
i22 L'APHROESSA.
Beaucoup d'or! beaucoup d'or! En faut-il encor plus?
Cette femme du comte, il convient qu'elle meure!
N'allez pas contester des ordres absolus!
Que nous importe à nous?.. Entrez dans sa demeure...
Voici la clef!... Frappez! Frappez surtout l'enfant!
Non! ne les frappez pas sous ce toit qui m'abrite !
Emmenez-les bien loin dans le bois étouffant!
Faites tout pour le mieux... mais, pour Dieu ! faites vite !
Cachez-moi leurs tombeaux!... Surtout, je vous défend.
De me parler jamais de ces êtres infâmes!
Vous tuerez cette femme horrible entre les femmes !
Vous l'anéantirez, et si complètement
Que celui qui dira qu'elle existait,... il ment!
Et quand tout sera fait... Ah ! déjà je respire !
Partez!... Qu'attendez-vous? Je n'ai plus rien à dire.
Allez!... J'ai retrouvé tout mon contentement!
Le couple scélérat entra chez Geneviève.
Son enfant, près du lit, dormait dans un berceau.
— Debout, madame ! Allons ! vite et tôt qu'on se lève ! Dit Samson en tirant brusquement le rideau.
— D'où vient que jusqu'ici l'on ose s'introduire?
Deux hommes dans ma chambre?.. Êtes-vous en délire? Sortez !
— Sortons tous trois; nous allons vous conduire.
— Que voulez-vous de moi?
— Faut-il donc vous le dire?
L'ordre de votre époux n'est-il pas dans nos mains ? Lisez ! lisez ceci, puisque vous savez lire : « Golo, tuez ma femme et son enfant. » Le pire Serait de vous frapper ici ! Moins inhumains, Nous sauverons, du moins, votre honneur, car je pense Qu'on ne saura jamais de quelle récompense Il fallut châtier vos crimes.
— Quels soupçons!
Laissez-moi! vous savez que je suis innocente!
— Nous ne raisonnons pas et nous obéissons !
— Épargnez cet enfant qui n'a rien fait!
— Chansons!
— Quel réveil! Est-ce un rêve!
— Avant qu'elle consente Trois siècles passeraient! Prenons-la dans nos bras!
Un des deux malandrins la saisit par l'épaule...
— Je vous suis! mais, de grâce, ah ! ne me touchez pas
Laissez-moi me vêtir '
— Abrégez votre rôle, Cette affaire nous cause un peu trop d'embarras. Croyez-vous qu'on se plaise à tourmenter les femmes? Nous avons à veiller au salut de nos âmes, Et nous obéissons comme de vrais soldats.
Ils sortirent, traînant Geneviève à leur suite. Elle n'hésitait pas, allant sans savoir où ; Elle ne parlait pas, et sa main si petite Serrait bien fort l'enfant endormi sur son cou. Elle ne pleurait pas , n'exhalait nulle plainte, Descendait les sentiers, remontait les coteaux. Courait, marchait toujours, resserrant son étreinte Quand son pied rencontrait des cailloux inégaux.
L'aube apparut, blanchâtre, au fond de la campagne. Où de longues forêts emplissaient l'horizon.
— Jusque là-bas il faut que l'on nous accompagne !.. Mais, d'honneur, elle est brave et comprend la raison.
— Hubert!... écoute-moi.:. Madame, allez plus vite! Nous avons à causer et sans être entendus!
Crois-tu, tout calculé, qu'elle ait tort et mérite
Ce que nous allons faire?
— A parler franc, j'hésite...
Des traits plus innocents, je ne les ai pas vus.
— Hubert, pas un reproche!
— Hé quoi! pas un murmure!
Elle court à la mort, calme comme un agneau.
— Je ne pourrai jamais lui faire une blessure!
— Je sens que de ma main tombera mon couteau!
— Madame! arrêtez-vous! Jurez, quoi qu'il arrive. De ne jamais chercher à fuir de ces lieux-ci !
Je voudrais vous sauver; mais il faut que je vive. Et si vous consentez à disparaître ainsi Qu'on soit persuadé que vous êtes bien morte, La pitié que je sens restera la plus forte ; Nous vous pardonnerons ! . . .
— Ah ! bonnes gens, merci '
— Vous nous faites serment?..
— Je jure!
Mais, ici.
Vous vivrez à jamais?
— A jamais ! Dieu vous sauve , Amis inespérés d'êtres bien malheureux !
— Vous ne maudirez pas ceux qui dans votre alcôve Sont entrés cette nuit?
— Non! je prierai pour eux!
Ces propos échangés, les deux soudards partirent. Et répaisse fouillée effaça ces grands corps. Sur la terre moussue, où leurs pas s'amortirent. Les bruits accoutumés reprirent leurs accords. Sans que rien d'étranger en troublât l'équilibre. Geneviève était seule, ou le crut un instant. Elle prêta l'oreille ; elle se sentit libre.
L'enfant dormait toujours sur son sein palpitant. Il lui vint à l'esprit un soupçon de sourire. Elle passa la main sur son front rafraîchi.
Elle voulait prier, mais ne trouvait à dire Que ces mots :
— mon Dieu, mon fils vous a fléchi !
A mesure, pourtant, que le trouble et la crainte S'éloignaient de cette âme et lui rendaient l'essor. Elle considérait la merveilleuse enceinte Qui renfermait sa vie et son dernier trésor.
La forêt, la forêt profonde et souveraine,
Maîtresse d'elle-même en sa sérénité,
Pressait une inflexible et ferme volonté
Sur tous les accidents de son vaste domaine.
Mariait le sapin et le chêne au bouleau,
L'orme et le châtaignier, et le frêne au mélèze.
Étendait ses tapis, où s'enflammait la fraise.
Sous les épais taillis buissonnant près de l'eau.
Des gerbes d'angélique et de larges fougères
Mêlaient leurs panonceaux et leurs jets découpés
Sur les éboulemenls où la couleur des terres
Bariolait de jaune ou de teintes austères
Les replis dans le sol brutalement frappés;
Les rochers, écrêtés par d'antiques rudesses
Qui longtemps leur avaient refusé le repos.
Aux jours où les volcans, arrachant ces grands os.
Les lançaient au hasard de forces vengeresses,
S'étageaient l'un sur l'autre, assemblés dans ce lieu^
Semblant vibrer encor sous les efforts du dieu;
Le granit^ contractant sa mine grise ou rousse,
Se cachait à demi^ hargneux et méfiant^
Et n'osait s'endormir sous l'azur souriant
Des vacillantes fleurs qui parsemaient sa mousse.
L'eau sourdait dans les flancs de ces géants détruits^
Et partout la forêt, dominant ses royaumes^
De ses robustes fils arrondissait les dômes
Et restait impassible en écoutant leurs bruits.
Tout modulait^ parlait une langue imposante.
L'arbre parlait. La fleur murmurait dans son coin. La bruyère parlait^ et, d'une voix pesante^ La terre réclamait je ne sais quel besoin.
C'était comme un concert d'unanimes demandes*; Chacun avait la sienne^ et la pierre et les landes Répétant leur récri^ se répondaient au loin.
Non^ non, ce n'était pas la nature animée Qui, seule, proférait des plaintes et des vœux : C'était cette matière étreinte et comprimée, Qui de son sourd murmure interrogeait les dieux! L'oiseau chantait, sans doute, et, cachés sous les herbes, Les insectes coureurs martelaient kurs chansons; Mais ils ne tenaient pas des discours si superbes, Mais ils ne savaient pas de si vastes leçons!
— Seule ici? Seule ici? murmurait Geneviève; Mais je ne suis pas seule, et tout vit àl'entour! Que se passe-t-il donc? Suis-je à mon premier jour? Mes yeux sont-ils ouverts par la veille ou le rêve?
redoutables voix! est-ce haine, est-ce amour Qui, des balbutiements dont vous troublez l'espace. Vient me remplir aussi , m'effraye et m'embarrasse ?
— Consolantes fraîcheurs qui circulez partout! Ineffables douceurs des vertes solitudes!
GENEVIÈVE DE BRABANt. 129
Viens, mon fils, nous aurons ici d'autres études Que celles dont le monde exerça mon dégoût !
— Bois sacré, sauras-tu garder notre existence?
— Tu vivras ce qu'au ciel il est écrit d'avance ; Je n'en veux rien changer, ôter ni rembrunir!
— Ruisseau que dans ce pré je vois là-bas venir^ Nous accorderas-tu quelques gouttes d'eau pure?
— Je livre ce que j'ai sans en rien retenir.
— Et toi, beau merisier, heureux de contenir Dans les recoins touffus de tes vertes corbeilles L'étincelant bouquet de tes boules vermeilles. Seras- lu généreux pour nous entretenir?
— Comment te refuser quand je donne aux abeilles?
— Voilà mon existence et tout mon avenir.
Grotte aux dures parois où pendent des feuillages. Tu semblés m'attirer vers les rugueux abris?
— Oui ! je te garderai du froid et des orages, Et tu dormiras mieux sous mes voûtes sauvages Que ne font tes pareils sous d'éclatants lambris I
— Rois puissants, accueillez doucement ma faiblesse !
A peine ai-je le droit, au sein de vos grandeurs.
De penser que j'existe ; ici, tout me rabaisse.
Tout me fait trop sentir Tinfime petitesse
Des ressorts compliqués engrenés dans nos cœurs.
Devant ces mouvements d'uniforme puissance
Qui gonflent à la fois vos seins toujours émus.
Se croire quelque chose est presque une insolence.
Et l'âme d'un mortel se prosterne en silence
Sans comprendre jamais d'où vous êtes venus.
Me plaindre? m'étonner des peines qui m'arrivent?
Accuser les destins de s'être fait un jeu
D'ameuter contre moi les maux qui me poursuivent.
N'est-ce pas déraison à moi qui suis si peu ?
Qu'importe ce que fait d'un atome de poudre
Le rayon de soleil où je le vois briller?
Il peut s'anéantir sans que frappe la foudre.
Et moins qu'un souffle d'air aura pu l'éveiller !
Éphémère soupir qu'on nomme Geneviève,
Reconnais tes égaux dans ces mouches du soir
Dont tu verras bientôt comme le sort s'achève
Sans que rien ici-bas s'en daigne apercevoir !
— Ne parle pas ainsi ! reprit la forêt sombre;
— Ne parle pas ainsi ! mugirent mille voix ;
— Ne parle pas ainsi ! crièrent à la fois
De tous les coins du ciel, de tous les coins du bois, Les arbres, les rochers et les plantes sans nombre. Dont les fronts se dressaient et s'agitaient dans l'ombre; De la création tu méconnais les droits !
Rien de grand, de petit, n'échappe à la balance Dont les larges plateaux contiennent l'univers; Que le ciron se plaigne, un dieu met en silence Son doigt sur la raison qui cause la souffrance; Attendons, pour juger, que les plaids soient ouverts!
— Je te veux, mon cher fils, instruire sans relâche; Sitôt que tu pourras comprendre, aimer et voir, Nous allons commencer notre commune tâche ;
Tu sauras, tout d'abord, où trouver ton devoir.
Viens !... demeurons en paix parmi ces chastes ombres..^
Mais, qu'aperçois-je là, sous cette obscurité?...
Ne vois-je pas briller, en ce coin, deux yeux sombres
Qui portent la douceur dans leur limpidité? ^
Une biche est couchée, incertaine, tremblante;
Elle voudrait s'enfuir, et me suit du regard...
Dois-je marcher vers elle ou rester à l'écart?...
J'ai peur de l'effrayer!... Crois-moi, pauvre habitante,
Chère hôte, comme moi, des bois hospitaliers.
Je suis bien plus que toi craintive et palpitante;
J'ignore plus que toi les risques des halliers...
Si l'une de nous deux a souci qu'on la chasse,
C'est moi, sois-en bien sûre, et ne m'effraye pas ! Ah ! je comprends pourquoi tu restes à ta place... Elle a des faons !... Hélas!... la pauvrette a mis bas ! Elle est mère !... Elle craint pour ces deux faibles êtres Attachés, du matin, à son flanc plein de lait. Restez en ce logis dont vous êtes les maîtres! Souffrez-moi dans ce coin bien étroit qui me plaît.
La biche regardait fixement Geneviève.
Elle ne bougeait pas, et, sans se dire un mot, Les deux mères, pourtant, s'entendirent bientôt. Dès lors le temps coula... si doucement!... Un rêve ! Et qui dura trois ans.
Un soir, car tout s'achève !
De subites rumeurs parcoururent les bois.
C'étaient les bruits épars de turbulents abois. Un battement de pieds de chevaux sur la terre; Et les cris des chasseurs que la curée altère De tous les alentours s'élevaient à la fois.
Soudain, parut la biche au travers des gaulées. Accourant, éperdue et folle de frayeur.
Elle grimpait les monts, franchissait les vallées Et vint s'abattre enfin, à longues anhélées.
Aux pieds de son amie.
Et la forte clameur
GENEVIÈVE DE BhABANT. Iâ3
Grandissait, approchait. Bientôt, la verte place
S'encombra du concours de fougueux cavalières,
De hardis forestiers, de bruyants fauconniers.
Les piqueurs faisaient rage en leurs trompes de chasse,
Brandissant leurs épieux d'un geste de menace ;
Nul d'entre eux ne voulait rester dans les derniers.
Cette foule entoura la placide caverne
Et s'arrêta surprise en voyant le tableau
D'une femme embrassant la biche au regard terne,
Et d'un tout jeune enfant auprès d'un faon nouveau.
Il y eut un instant de curieuse attente.
— Qu'est cela?
Les limiers, épuisés, haletants, S^étendaient sur le sol, et, la langue pendante. Contemplaient cette scène avec des yeux ardents. Alors, un cri partit :
— C'est Madame elle-même !
C'est Madame, vous dis-je, il n'en faut pas douter ! Appelez Monseigneur! Qu'il daigne se hâter!
Voyez donc comme Dieu préserve ceux qu'il aime !
Et le duc de Brabant, bien en point, gras et frais. Récemment débarqué de son lointain voyage.
Descendit de cheval au milieu du feuillage.
Il était affligé de son triste veuvage,
Mais portait assez bien le poids de ses regrets.
— Est-ce vous, Geneviève? Approchez-vous sans crainte! Je suis très-satisfait de vous trouver ici.
Golo s'était permis une méchante feinte.
Je sais pertinemment que je n'ai nulle plainte A former contre vous, qui n'avez pas failli.
Le traître s'est enfui, redoutant ma justice : Sans doute il eût péri par le dernier supplice Si j'avais pu l'atteindre et le traiter ainsi Que les gens de sa sorte ont mérité de l'être. Revenez au château ! J'entends vous reconnaître Pour une digne épouse, et vous l'êtes aussi.
Venez ! N'ayez pas honte, et que je vous embrasse !
— Monseigneur, mon esprit n'a pas gardé la trace D'un passé dont le temps a dissous la vapeur.
Je ne me souviens plus que j'étais votre épouse. De votre affection je ne suis plus jalouse.
Et je ne prétends plus de droits sur votre cœur. Ce qui fut a pris fin ; rien n'en vit, rien n'en reute. Heureux ou malheureux, agréable ou funeste, Je n'en regrette pas les débris disparus.
Je n'ai pas conservé la moindre souvenance De ce qui fut plaisir, de ce qui fut souffrance ; Je n'ai rien à donner qu'entière indifférence
GENEVIÈVE DE BRADANT. 135
A des soins qui me sont désormais inconnus.
J'appartiens sans réserve à ce Dieu que j'adore!
Il m'a prise, et mon cœur ne peut plus le quitter !
Pour des tourments sans but, on me verrait encore
Me lasser, m'aveugler, gémir et regretter ?
Et, dans un monde étroit où la clarté défaille,
Livrer une éternelle et stérile bataille
Pour des palmes qu'on cherche afin de les jeter?
Laissez-moi m'affranchir d'une tâche si rude !
Je préfère l'attrait de cette solitude,
Où je goûte sans fin le calme de l'amour.
De l'amour que je sens pour le Maître des choses.
Pour celui qui me tient loin des songes moroses,
Et me garde la nuit et me soutient le jour.
Il me parle! et j'irais quêter, parmi les hommes,
D'autres voix que la sienne, un plus doux entretien ?
Soyons, chacun de nous, ce qu'on voit que nous sommes:
Suivez votre sentier, et laissez-moi le mien.
Le Duc fut étonné d'un semblable langage ;
Il s'en fallut de peu qu'il n'en fût irrité;
Mais, voyant qu'on pleurait dans tout son entourage,
D'oublier Geneviève il estima plus sage.
Elle demeura donc paisible en son bocage.
Et lui s'en retourna, calme en sa vanité.
L'enfant grandit. Sa mère, avec un vieux ermite,
Lui donna des leçons et le rendit savant.
D'elle il apprit le sens du monde sans limite,
De lui ce que les saints pensaient auparavant ;
Et comme son esprit était d'étrange force,
D'elle comme de lui multipliant le soin,
De ce qu'on lui montrait il pénétra l'écorce,
El, quittant ses soutiens, monta beaucoup plus loin.
Il devint pour le monde un foyer de lumière ;
Les docteurs, en tous lieux, demandaient ses avis;
Ils se félicitaient de les avoir suivis.
Tous les yeux l'admiraient dans sa haute carrière.
Il n'était pas plus sage en la chrétienté;
Le Saint-Père voulut l'avoir à son côté;
Mais il s'y refusa tant que vécut sa mère.
Elle mourut... Non pas! Mais, une nuit d'été, Gomme le rossignol chantait dans la clairière, Geneviève, affaiblie et disant sa prière.
Sourit et s'éteignit sans qu'on s'en fût douté. Il sembla que sa vie avait fui sur les ailes De ce chanteur voilé, que l'on n'entendit plus. Si près, si près déjà des choses éternelles, Le voyage est aisé pour les âmes fidèles Que n'embarrassent pas des liens superflus.
Ayant, dès lors, perdu sa pieuse compagne,
Le jeune homme obéit au pape G^leslin.
Il fut nommé légat des Marches d'Allemagne Pour rétablir la paix chez un peuple mutin.
Un matin, il entra dans un grand monastère.
L'abbé lui dit :
. — Daignez me promettre, saint père, D'exaucer le désir que je vais exprimer :
Nous avons en ces lieux un serviteur étrange; Cet homme réunit la pureté d'un ange A des entêtements qu'on ne peut estimer.
Depuis près de vingt ans il travaille aux cuisines. Porte l'eau, fend le bois, jeûne sans s'arrêter: Il profère parfois des sentences divines, Puis il reste muet s'il nous voit l'écouter; Alors, pendant des mois il garde le silence.
Je le trouve accompli dans son obéissance, Hormis qu'il n'a jamais voulu dire son nom.
Souvent, baigné de pleurs, blêmi par la souflfrance, Les yeux étincelants et comme hors de raison, Il demeure à genoux au fond d'une chapelle.
Il ne se lève pas à moins qu'on ne l'appelle, Et semble illuminé par la sainte oraison.
L'âge l'a moins courbé que la douleur, sans doute;
Mais son heure s'approche, on voit qu'il va mourir. Quand il apprit hier que vous étiez en route, Il tressaillit, pleura, puis m'envoya quérir. Il vous veut, vous attend, vous exige! Sa vie Ne semble s'arrêter que pour ce seul espoir.
Son âme dans ses yeux se répandit ravie.
Lorsque je l'avertis que vous veniez ce soir.. Queferez-vous?...
— Allons ! dit le légat. J'aspire Au bonheur d'embrasser un pécheur qui se rend. Voyons ce que cet homme a besoin de nous dire. Heureux qui met le baume en un esprit souffrant!
L'abbé, dans un taudis sans air et sans lumière, Tout au bout du jardin, fit entrer le légat.
Là, couché sur un dur et sordide grabat D'où pendaient les débris d'une mince litière. Un vieillard était seul.
— Parlez-moi, me voici !
— Je me confesse à Dieu, dit le mourant transi, A la Très-Sainte Vierge, à saint Michel-Archange, A saint Pierre et saint Paul, à vous, mon père... Étrange Est ce décret du ciel, bonheur ou châtiment.
GENEVIÈVE DE BRADANT. 139
Qui vous mène à mon lit, vous et non pas un autre ! Il faut que cette tâche, il paraît, soit la vôtre, De prononcer sur moi le dernier jugement.
C'est vous qui pèserez ce que valent mes crimes Et le long repentir que je m'en suis donné.
Vous allez me jeter aux éternels abîmes.
Ou me rendre l'espoir d'être enfin pardonné.
Je suis Golo. Sur moi prononcent deux victimes; J'ai recherché leur sang; je l'ai voulu ! J'ai fait Pour livrer à la mort ces têtes innocentes Mille combinaisons que je croyais puissantes ; Dieu m'a fait échouer; mais, quant à mon forfait, Il est là tout entier... redoublé par sa cause ! Vous ne remûrez pas ces fétides horreurs ; Votre oreille ne peut ouïr pareille chose.
Éclairer d'un flambeau de telles profondeurs Est désormais sans but... Croyez ce que j'avoue; Ne vous exposez pas à souiller votre joue De ce qu'il me faudrait y porter de rougeurs. Quand l'attentat, mûri, montra son fruit infâme, Je m'enfuis, carie jour éclata dans mon âme, Et je vis s'inonder d'une intense clarté Ce que ma convoitise avait exécuté.
Je me connus alors tel que je suis. J'eus honte ; Car de mes actions s'alignait tout le compte,
Et sans obscurités mon regard m'aperçut.
Mensonge, trahison, calomnie et le reste, Je compris que j'étais un être si funeste.
Qu'en me créant Satan avait atteint son but ! Je restais, par le vrai Tâme toute saisie, Aussi froid que la veille encor j'étais brûlant; Desenivré du mal, libre de frénésie, Maître de me juger moi-même, et le voulant !
Je partis. Impuissant à vivre sur la place
Où s'était accompli ce qui me révoltait.
J'allai, sans savoir bien dans quel lieu de l'espace
Une ombre de repos désormais existait.
Ce repos, à coup sûr, je ne l'espérais guères.
Et, pour m' exprimer mieux, je ne le cherchais pas.
Je souhaitais plutôt qu'à force de prières
Dieu daignât m'accorder quelque sanglant trépas
Qui, mettant une fin terrible à mes. misères,
Pût m'élever un peu lorsque j'étais si bas.
Je voulus m'en aller combattre en Palestine... Mais quoi!... J'aurais porté ces signes de l'honneur, L'épée et le haubert, et, là, sur ma poitrine, J'aurais sali la croix de mon divin Sauveur?
J'aurais, tombant enfin sur un champ de batailles.
GENEVIÈVE DE BRADANT. 141
Volé leur part de gloire à de braves élus,
Et, peut-être, usurpé ces dignes funérailles
Qu'un lâche tel que moi ne mériterait plus?
Quelqu'un m'aurait pleuré?.. L'on eût eu des louanges
Pour cet être pourri? L'on eût cru que ce chien
Avait rendu son ftme entre les bras des anges?
Ce n'était pas mon lot, et je le compris bien.
Non ! non! l'abjection, une robe de bure.
Les pieds nus, le front ras, le cœur soumis et prêt
A porter sans regrets la souffrance et l'injure.
C'était là, seulement, le sort qu'il me faudrait!
J'avais trop déchiré mon nom de gentilhomme
Pour, légitimement, oser m'en souvenir.
J'allai me prosterner aux pieds du Pape, à Rome,
M'en remettant à lui de régler l'avenir.
Je fus absous, trop tôt, par son omnipotence.
Il m'ordonna de vivre en un pauvre couvent.
Mais je connus bientôt que cette pénitence
Me laissait aussi dur que je l'étais avant.
Mes compagnons, jouets de quelque hypocrisie
Qu'à mon insu, sans doute, auprès d'eux j'affectais,
De me faire prieur eurent la fantaisie,
Me croyant, les rêveurs ! autre que je n'étais.
Je les quittai. Je vins en ce saint monastère. Frère lai, dérobant mon nom, prenant le soin
De garder, en tous temps, un secret nécessaire, De ne jamais parler sans un pressant besoin.
Depuis trente ans passés j'existe de la sorte ;
Par la bonté du ciel, j'ai su votre salut.
Votre mère!.. Plus tard., j'appris qu'elle était morte. .
Elle priait pour moi... Golo s'en aperçut!
Ah! mon Dieu, la revoir un jour!... sur les nuages. Dans le plus haut du ciel, le Christ entre ses bras! Majestueuse, au sein des divines images, Et moi, le malheureux, la contempler d'en bas! Est-ce possible?.. Hé quoi! trente ans de repentance. Mon esprit asservi, mon cœur cent fois dompté, Lt'oubli de mon orgueil brisé, de ma naissance. De tout ce que j'avais de force et de puissance. De ce que je pouvais concevoir d'espérance, N'empêchera-t-il pas que je sois rejeté?... Je suis à bout!... je meurs et ne sais plus que faire... C'est à vous de parler, de prononcer sur moi... Je sais qu'on est maudit alors qu'on désespère... J'ai fait ce que j'ai pu... Jugez suivantla loi!
Quand le légat revit la salle du Chapitre , La Cour abbatiale attendait son retour.
GENEVIÈVE DE BRADANT. 143
Le prélat, crosse en main, était près du pupitre;
Quelques enfants de chœur tenaient Tencens, la mitre ;
Les soldats, cuirassés, bourdonnaient à Tentour.
Des clercs, plus raffinés, qui le suivaient de Rome,
Trouvèrent au légat de morbides pâleurs ;
Il restait insensible à toutes les splendeurs.
Et pensait, le cœur gros, les yeux noyés de pleurs :
— J'ai vu mourir deux saints : ma mère et ce pauvre homme !
LE