SAINT ANDIOL
QUATRIÈME ABBÉ, on 1045.
Par un beau lundi de carême.
Et fête de saint Adrien,
L'abbé nous instruisait lui-même,
Et Ton ne s'attendait à rien ,
Quand, soudain, au travers des chênes.
Dont le monastère était clos,
On entendit des voix prochaines
Qui faisaient trembler les échos.
C'était le comte de Champagne, Thibaut, suivi de maint seigneur; Il parcourait monts et campagne,
Ardent, dispos, de bonne humeur; Et sitôt que, dans la clairière.
Ombre moitié, moitié lumière.
Ils nous aperçurent assis :
— Voilà, dirent ces gentilshommes.
Voilà, grands pécheurs que nous sommes.
Ceux qui nous gagnent Paradis !
Ils descendirent, unanimes.
De leurs frémissants destriers, Ces héros, vassaux magnanimes.
Assurés sur leurs étriers!
Et, s'approchant de notre troupe, Qui s'était ramassée en groupe.
Admirant de si fiers guerriers :
— Quoi ! mes pères, nous dit le comte.
Vivez-vous ainsi dans ces bois ?
— Saint Andiol dit : J'ai grand'honte De la mollesse où tu nous vois.
On nous a bâti ces cabanes De bonne planche et chaume épais.
Nos lits sont mous et bien profanes, Puisque la mousse en fait les frais.
Une loi bien plus régulière
Régnait jadis; on la suivit Autant que la ferveur première...
Tant que nous resta saint Avit.
Mais désormais on devient lâche!
— Et moi, par Dieu, ce qui me fâche,
C'est tout droit ce qui te ravit!
Convient-il, je vous le demande,
A vous, mes nobles compagnons.
Qu'une province riche et grande
Comme le fief où nous régnons
Permette à la Foi qui nous sauve,
A la Religion de Dieu,
De dormir en pareille alcôve
De se morfondre en pareil lieu?
Bon pour eux, mauvais pour nous-mêmes !
Nous méritons les anathëmes
Lancés sur Tavare et l'ingrat!
Nous avons l'air d'être sans cure
De qui dégage la nature
De sa native pourriture,
Pour nous prie et pour nous combat!
Couchés sur des lits de mollesse
Et vêtus de pourpoints très-chauds,
Logés dans nos tours où se dresse
La cheminée aux longs tuyaux,
Par ma barbe! est-ce que je pense,
Quand j'ai bien bu, garni ma panse, Que je vaux mieux que saint Avit?
Non ! non ! Arrêtons ce scandale !
Beau père, il faut que ta sandale Pose désormais sur la dalle Que le maçon taille et polit !
Il faut que ton saint monastère Soit digne enfin qu'on le révère, Comblé de tout ce qui peut plaire, Un beau corps pour une âme austère...
Certe il faut mieux loger le Dieu qui nous bénit!
Construisons, poursuit-il en commandant du geste, Construisons vite et tôt, j'y mets ce qui me reste D'ardeur, et j'y prétends travailler jour et nuit ! Construisons en ces lieux une ville céleste Où Ton viendra de loin chercher le Saint-Esprit !
Chacun de ces barons qui l'entouraient en foule
Applaudit hautement à ce pieux discours
Les maçons, accourant comme un torrent qui coule.
Se mirent à creuser les fondements des tours.
Les murs poussaient du sol comme une herbe nouvelle.
L'hôtel abbatial, le cloitre, la chapelle,
Les celliers, les clochers, montaient dru dans les airs:
Les cantiques joyeux épandaient leurs concerts;
150 L'APHROEwSSA.
Les peintres, les sculpteurs, les doreurs, tant de maîtres Accouraient empressés ! Tous payés grassement, Sans se faire prier, ornaient le monument Suivant Fart qu'ils avaient appris de leurs ancêtres.
Ici, dans la travée où gît présentement
Le tombeau du grand chantre avec sa pierre grise,
On voyait, martelant les parois de Téglise,
Un adroit Byzantin , sur un palan assis.
Et qu'avait envoyé l'empereur Alexis
Pour incruster partout de riches mosaïques.
Là, deux Italiens taillaient, à coups précis.
Et Jésus et la Vierge, images authentiques!
Plus loin, où Ton a mis le chef de saint Maclou,
Dont huit rubis balais parent le reliquaire ,
Trois Flamands, consommés dans ce qu'il fallait faire ,
Dressaient un saint Christophe avec Dieu sur son cou.
Puis, du matin au soir, au fond de sa cellule. Le trésorier, mettant cédule sur cédule.
Écrivait : « Aujourd'hui, des calendes d'août « Neuvième jour, Guillaume et sa femme Alberarde ^( Ont donné leur manoir et fief de la Libarde, « Avec les lods, les cens et la rente et le tout, '( Y compris les bestiaux, les hommes de poëste, '( Et deux faucons dressés, pour fonder un obit,
(( Recommandant leur âme à la troupe céleste
« Des moines, successeurs de monsieur saint Avit. »
11 écrivait encor : « Le sixième des Ides
« De ce mois de septembre, Arnould de la Ferté
« S'est donné comme serf avec sa parenté ,
« Abjurant sur Tautel toute sa liberté,
a Pour servir saint Avit. »
Noble élan! Dons splendides !
La pieuse abbaye allait s'agrandissant!
Semblable au pur soleil, montant, resplendissant ! Couvrant de ses rayons les lointaines provinces ! Chère à Tâme des Rois, des Prélats et des Princes !... Les Papes la comblaient de brefs élogieux !
Comme une fiancée et parée et servie.
Elle était souriante et s'avançait ravie, Gagnant à chaque pas un bijou précieux.
L'univers s'écriait : Contemplez cet exemple ! C'est la Jérusalem terrestre ! c'est le temple Où se complaisent Dieu, la Vierge et les élus ! Vénérez à genoux les sages cénobites !
N'ont-ils pas appelé le ciel dans ces limites Où viennent s'épurer les plus rares vertus!
Pourtant, saint Andiol gardait des yeux sévères,
Et qu'il ait approuvé personne ne le vit. Quand on l'interrogeait, il disait à ses frères :
— Non ! ce n'est pas cela que voulait saint Avit !