‹ L'AphroessaChapitre 9 sur 29 · HUGON · texte numérisé non relu

HUGON

QUINZIÈME ABBÉ, eu 1106.

L'ennui me ronge en ma cellule, nuit, ô nuit, ô belle nuit!

Mon sang bout ; la fièvre me brûle...

Tout me fatigue et tout me nuit!

Emporté, suivant qu'il me semble, Par un élan qui vole aux cieux, Je me défie et, soucieux, Je me vois sans guide et je tremble,..

Dis moi pourquoi tu m'as souri, Phingari !

Appuyé sur la balustrade

Du clocher perdu dans les airs,

Sais-tu, comme un batteur d'estrade,

Que je t'épie en tes déserts?

Ton rayon, ton ruban fluide, Traîné blanc sur les coteaux bleus, Les rend si froids ! Et, froid comme eux, Je cherche ton brouillard lucide...

Quel mal as-tu jamais guéri, Phingari ?

Et, pourtant, je te suis sans cesse.

Je ne peux pas me détacher Du goût fantasque qui me presse Et me fait à toi m'attacher!

Donne-moi la douceur dormante Qui, sans doute, émane de toi î L'inquiétude où je me voi, La folle ardeur qui me tourmente.

Glace-les dans mon cœur flétri, Phingari !

Le philosophe arabe entra sur la terrasse Et regarda le ciel :

— Phingari va d'abord Passer dans le Verseau... La courbe qu'elle trace Voulez- vous la noter?

— Laissons cela de grâce,

Lui répondit Tabbé. Peut-être que j'ai tort

De poursuivre avec toi de pareilles études.

Mes remords d'autrefois me reviennent plus rudes.

Je ne suis pas heureux, et je voudrais bannir

Tant de soins que je prends, quoi! sans le devenir!

Comprends cela, Mourad.

— Je m'oublîrais moi-même, Plutôt que de fausser ma route ou d'y broncher. S'il vous plaît maintenant de me dire anathème, Je reprends mon bâton, vous quitte et vais chercher Un coin où mon travail puisse encor se cacher.

— Ainsi tu ne crains pas de rencontrer le crime? Ton âme ne dit rien contre ce que tu fais?

Afiirme-moi cela ! Tu trouves légitime D'égorger la nature et voler ses secrets? • Nous osons, cependant, des choses bien étranges ! Avec nos talismans nous maîtrisons les anges Et les faisons répondre à nos cris forcenés ; Nous tirons les démons de leurs fosses profondes Et nous les envoyons à travers ci eux et mondes Nous recueillir les sucs des astres nouveau-nés. Au fond de nos creusets nous forçons la matière A dépouiller sa forme, à tomber tout entière Dissoute, et, lui prenant sa force et sa beauté, Quand, en vapeur confuse, au col de la cornue

LE GARTULAIRE DE SAINT-AYIT. 155

Elle vient floconner, dans notre avidité, Nous cherchons à fixer la substance inconnue Dont aucun des humains ne s'est jamais douté. Combinant sans relâche et cherchant sans mesure, Nous avons marié ce qui, dans la nature.

Fut toujours séparé pour ne jamais s'unir; Et ce que mon esprit avec le tien réclame C'est de mettre la main sur le germe de l'âme... Dieu nous le permet-il ou va-l-il nous punir? Après tout, nos efforts, nos succès, l'espérance De gagner plus encor dans ces horribles jeux, Nous ont-ils exemptés de l'antique souffrance?... Devenu si savant, es-tu ce que tu veux?...

Oui, nous faisons de l'or! Si nous le voulions être. L'un de nous des humains pourrait devenir maître Et maître impérieux, puisqu'ici tout se vend ! Mais, étendant plus haut notre orgueilleuse envie, Oui, nous avons surpris le ressort de la vie, Nous avons fait un homme, et notre âme ravie A compris Tarcanum qu'on ignorait avant!

Eh bien ! sommes-nous dieux ? Réponds, et sois sincère ! . . . Pour moi, je me retourne au point où me voici !... Je m'arrête un instant, je regarde en arrière... Et j'aperçois ma longue et traînante misère Et toujours la fatigue et toujours le souci.

Et je renonce enfin à me tromper ainsi!...

L'Arabe répondit :

— Vous êtes de ces hommes Dans lesquels le Fabricateur N'a pas mêlé toutes les sommes Dont se compose la vigueur.

Assez d'humaine convoitise Vous alourdissait aux plus creux Des gouffres noirs de la sottise ; Mais assez de substance exquiâe Vous fit monter au-dessus d'eux.

Vous avez, dans une âme allière, Assez d'élan vers l'infini Pour planer avec la prière Bien au delà de la poussière Où le commun reste banni ; Mais, quoi ! trop d'attaches charnelles Cousent les plumes de vos ailes Et vous retiennent ici-bas.

Vous avez l'âme aventureuse, Non pas dévouée ou pieuse...

Elle est ardente, curieuse.

Vos extases sont des combats...

Vous avez de la patience Et de l'attrait vers la clarté Assez pour que de la science Vous ayez pris l'avidité ;

Votre intelligence est si forte Qu'elle peut franchir toute porte; Et que sa volonté la porte Facilement à son butin ; Mais elle va de place en place , Et, du triomphe bientôt lasse, C'est moins un ange qu'un lutin.

Promené par les vents contraires D'un golfe dans un océan.

Voyant de loin toutes les terres.

Mais laissant prise à l'ouragan, Tu n'as jamais su jeter l'ancre, • Et, plus malheureux que le cancre Qui, tout en marchant de côté, Arrive pourtant à ses proies.

Il te suffit que tu les voies Pour qu'aussitôt tu te dévoies Sur quelque obscure nouveauté !

Pour moi, le Seigneur Dieu m'a fait d'un jet de bronze

Sans soudure et de franc métal !

Je ne suis pas un saint, je ne suis pas un bonze, Je n'ai jamais senti l'attrait de l'animal

Ni vers le bien, ni vers le mal!

Mon cerveau, qu'entretient un constant exercice.

Conduit mon organisme entier.

Il l'a toujours contraint à lui faire service ;

Il n'a songé jamais à lui donner quartier ;

Mais bien toujours aie plier!

Ce que j'ai de pouvoir et de force agissante

Je ne l'applique qu'à savoir!

Je suis une machine éplucheuse et pensante ; Je m'empare de tout, je peux tout concevoir,

Je veux ouvrir et je veux voir !

J'imagine que Dieu, me créant de la sorte,

A consenti que je sois tel.

S'il n'est pas satisfait, qu'il me jette à la porte ! Je n'accuserai pas d'un caprice cruel

Le maître du monde éternel.

S'il aimait le secret, il n'eût pas fait les sages,

Jamais il n'eût créé l'esprit!

Il n'eût pas révélé sous tant et tant d'images Ce gros de vérités dont la splendeur nous luit.

Et nous attire, et nous conduit!

Es-tu si fatigué? Reste au bas de la rampe.

Pour moi, je monte! Adieu! je pars...

J'ai du courage au cœur, de l'huile dans ma lampe, La substance du monde offerte à mes regards...

Tant de propos sont des retards !

— Mourad, tu parles vrai dans ta rigueur extrême. Et tu me connais mieux que je ne fais moi-même. Laissons cela. J'ai tort. Épions Phingari !

Apporte l'astrolabe... Après tout, la pensée,

LE CARTULAIRE DE SAINT-AVIT. i59

Même quand elle est lourde, obscure^ embarrassée, Vaut mieux, assurément, pour un homme aguerri. Que tous ces mouvements, ces feux follets de Târae, Qui sur les sens troublés font flotter une flamme Fumeuse et sans clartés, fille d'un sol pourri! Je pensais,, tout à Theure^ aux chevaliers, mes pères! J'enviais leurs plaisirs... J'en souris maintenant... J'évoquais les grands saints de ces vieux mcmastères... J'enviais leurs transports et leurs vertus austères... Faut-il donc k leurs pieds croupir en me traînant? Au temps où j'étais jeune il me sembla facile De vivre en aimant trop... J'ai perdu mon amour. Berthe est morte... Après tout, il fallait bien qu'un jour Ce chaud bouillonnement de chimère inutile , Qui me la rendait chère et n'était qu'en moi seul, D'une ou d'autre façon tombât dans un linceuL Pourtant je n'en ai pas moins senti la morsure Du coup de faux terrible à la femme adressé ! Mon cœur, par elle atteint, saigna de sa blessure. Tout y fut mis en pièce et tout y fut cassé.

Le temps ferma la plaie, il est vrai ; mon supplice Cessa; mais un calus, mais une cicatrice. Ce n'est pas le retour, hélas! au temps passé !

Quand je considérai, devenu cénobite.

Ce qui me convenait, mon âme, h sa hauteur.

Ne trouva que l'orgueil qui la mit à la suite

D'un effronté glouton que j'appelai THonneur.

Je marchai trop longtemps sur les pas de ce traître,

Et, pour ce qu'il valait quand je pus le connaître,

Il était tard... trop tard... J'étais perdu! J'eus peur.

Ne pouvant revenir à Dieu par la prière,

Ne sentant rien en moi qui fût de saint Avil,

J'appelai la Science, et sa main meurtrière.

Loin de me ramener dans la juste carrière,

M'égara plus encore, m'aveugla, me ravit

Mon peu de conscience et mon peu de lumière...

Et lu vins, mécréant, et mon cœur te suivit.

Reste donc près de moi, reste, mon dernier guide!...

Donne-moi l'astrolabe! Allons! ferme et rapide.

Que mon esprit s'anime et pénètre à la fin

Dans ce que nos secrets cachent de plus divin.

Nous touchons au moment où la Source elle-même,

Se livrant au désir du curieux qui l'aime.

Va jaillir sous nos mains prêtes à s'y plonger...

Je repousse l'effroi qui vient me déranger...

Qu'importe!... Bravons tout!... Que deviendrait ma vie,

A moi qui n'ai plus rien, plaisir ni même envie,

Si de route, aujourd'hui, je prétendais changer?

Allons! Écris! Notons Phingari qui s'incline...

Déjà son disque blanc a touché la colline...

L'aube apparaît là-bas...

Comme il parlait ainsi,

Des cloches du matin la voix perçante et claire Tinta subitement dans tout le monastère.

Les cloîtres, aussitôt, s'animèrent aussi.

Prieur^ moines, convers, sortant de leurs cellules, Passaient sous les arceaux, la lanterne à la main ; Le pavé cliquetait sous le bois de leurs mules, Et de la grande église ils prenaient le chemin. L'Arabe mit le doigt sur la manche du prêtre :

— C'est le temps de prier ! Séparons-nous, mon maître! Va-t'en vers tes pareils, et moi je reste là... Le Dieu veut qu'on l'adore et qu'on le remercie. Obéis humblement aux rites du Messie ; Je ferai le Nâmaz vers la sainte Kibla !

L'insecte dans la glèbe, et sur les rochers l'aigle. Les hommes sur le sol, Léviathan dans l'eau.

Tout ce qui vit et meurt, tout doit suivre la règle, Sans la règle il n'est rien de durable et de beau. Pour nous, qui dominons, en effet, la nature. N'allons pas en heurter la loi qui toujours dure; Courbons, quand il convient, nos fronts souvent dressés, Et bien que nous soyons de ceux que rien n'étonne, Couronnés, n'allons pas offenser la Couronne ; Laissons la négligence inerte aux insensés!

Hugon, du bruit hautain de sa rude sandale.

Fil résonner au loin la nef abbatiale ;

Il entra dans le choeur, et debout dans sa stalle, Levant son capuchon, d'une puissante voix De Toffice du jour il donna la lecture; Chaque moine du maître admirait la stature.

Et dans les traits marqués de sa sombre figure Croyait voir et le ciel et Tenfer à la fois.

ENGUERRAND DE RIBART.

DIX-SEPTIÈME ABBÉ, {{ juillet 1159.

« Par Tordre de puissant révérend père en Dieu, Enguerrand de Ribart, sire abbé de ce lieu, A vous, Guy de Vernon. Croyez-vous que TÉglise Soit venue ici-bas pour se faire insulter?

J'ai le froc sur le dos et j'ai la barbe grise. Mais je sais mieux que vous mener une entreprise, El vous risquez beaucoup à m'oser affronter.

Un de vos écuyers, guettant dans ma garenne Mes daims, a prétendu n'avoir pas peur de moi! De m'appeler cafard vous avez pris la peine.

Et ce fut, je le sais, la dernière semaine; Vous êtes un ribaud, sans vergogne et sans foi. Sachez que nous lisons dans la sainte Écriture,

LE CARTULAIRE DE SAINT-AVIT. i63

Que David, un grand saint ! avait la main plus dure

Que tous les chevaliers du pays philistin.

Il tua Goliath, un baron très-mutin,

Qui faisait grand éclat de son épaisse armure.

Vous aurez même sort, c'est moi qui vous le jure,

Si vous avez le cœur de tenter l'aventure

Et ne requérez pas merci dès ce matin.

A frère Mathurin j'ai dicté les présentes. »

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