VI. — LE LIVRE AUX, SEPT SCEAUX ET L'AGNEAU
Voici maintenant le livre du destin, et l'Agneau, qui doit l’ou-
vrir, et la louange que les quatre, et les vingt-quatre, et la créa-
* Et je vis sur la droite de celui qui siégeait au trône Un livre écrit à l'intérieur et par derrière, Scellé de sept sceaux.
tion tout entière vont rendre à l'Agneau pour cette occasion,
« Et je vis sur la main droite de celui qui était assis sur le trône. » — Le livre est sur la main ouverte de Dieu (êrt Ty deétév), non pas précisément dans sa main, le livre étant assez volumineux, ni à sa droite ; dans ce cas, l’auteur aurait dit: à la droite du trône. Le trait vient d'Ezéchiel (II, 9-10), où une main, la main de Dieu, tend au prophète un livre écrit en dedans et en dehors, qui est évidemment le prototype du nôtre (sur les autres antécédents bibliques, voir CHARLES, I, 138). Celivre est, comme celui d'Ezéchiel, un rouleau, et d'ordinaire ces rouleaux ne portaient point d'écriture au dos, mais à l’intérieur seulement. L'écriture sur le côté extérieur marque l'abondance du contenu (cf. JUVENAL, I, 6 : « Summi plena jam margine libri Scriptus et in tergo necdum finitus Orestes. » Autres citations
dans CHARLES, I, 137). — « Un livre écrit à l'intérieur et par der-
rière ». — Ce qui est facile à entendre d’un rouleau, mais n’aurait pas de sens pour un livre paginé. — « Scellé de sept sceaux ». — Ceci n'est point dans Ezéchiel, mais c'est juste-
ment sur ce trait que repose l’économie du récit qui commence : les sceaux sont là pour marquer le secret divin, et le nombre sept pour signifier la plénitude de la révélation.
Le difficile est de concevoir comment les sept sceaux, sur le rouleau écrit des deux côtés, peuvent être placés de telle sorte qu'on ne puisse lire le livre qu’au fur et à mesure de la rupture des sceaux. Certainement on ne doit pas construire : « livre écrit en dedans et scellé en dehors. » Pas besoin n’eût été de dire que le livre était écrit à l’intérieur et scellé extérieurement. Mais les sept sceaux ne sont point placés de façon qu'il faille les briser tous pour commencer la lecture, ce qui se comprendrait aisément ; la rupture des sceaux se fait graduellement, et la fraction de chaque sceau permet de lire une partie du livre ; or on ne voit pas bien comment la chose aurait pu être en réalité. La meilleure explication à donner d’un cas si étrange pourrait être que l’auteur n'a pas lui-même pris la peine de dis-
A. Lorsy. — L’Apocalypse de Jean, 9
SUQIr
? Et je vis un ange vigoureux Qui criait à voix pleine : =
cuter l’idée d’un livre scellé ainsi, et qu’il a parlé de sept sceaux à rompre successivement, parce qu ’il voulait sept tableaux ou scènes dans ce premier acte, comme il voudra sept trompettes et sept coupes ; mais sept coups de trompettes et sept coupes sont des éléments autrement distincts que les parties d’un livre qui se trouveraient respectivement couvertes de sept sceaux. On a imaginé un système de ligatures et de scellement qui aurait permis de dégager suécessivement les parties du rouleau; mais c'est précisément ce système qui est irréalisable, un seul rouleau ne pouvant être ainsi lié et scellé sept fois de façon que la
rupture d’un lien et d’un sceau en dégage la septième partie ;
ou bien les sept ligatures et les sept sceaux seront apposés sur tout le rouleau, et dans ce cas il faut tout rompre avant de pouvoir lire avec suite ; car, le livre étant écrit des deux côtés, on aurait pu en lire quelque chose avant la rupture du sceau. L'hypothèse de sept petits rouleaux scellés l'un après l’autre et l’un sur l’autre s’accorderait avec la mise en scène de la rupture successive : mais a-t-on pu nous présenter comme un livre scellé de sept sceaux un septuple rouleau dont un seul sceau était visible ? L'auteur n’y a pas regardé de si près ; quand on rompra les sceaux, il ne lira pas pour le transcrire ce qui est dans le livre scellé, il verra se dérouler les événements qui sont supposés écrits dans le livre. Et quant les sept sceaux
de ce livre qui parait contenir tout l'avenir du monde auront été
rompus, il semblerait que la révélation ait dû être à son terme ; il n’en sera rien, et la révélation se continuera par les sept trompettes, en attendant le reste. Un visionnaire a le droit de ne pas pousser trop loin l'équilibre de ses récits et descriptions. Le nôtre nous présente d’abord un livre scellé de sept sceaux : l'indication doit nous suffire. Sa grande préoccupation est de dire ce qu'il y avait dans le livre, sous les sept sceaux, Qui ouvrira ce livre divin ? He
« Et je vis un ange vigoureux ». — Il fallait que cet ange fût robuste (cf. x, 1 ; XVI, 21), pour crier très fort. — « Qui criait
à pleine voix », — et bien à propos pour la circonstance, que
APOCALYPSEÉ DE JEAN, V, 3 131
« Qui est digne d'ouvrir le livre Et d’en rompre les sceaux ? »
* Et nul ne pouvait, au ciel, Ni sur la terre, :
Ni sous la terre, Ouvrir le livre Ni rien y voir.
l'on vint ouvrir le livre, si toutefois quelqu'un en était capable. — « Qui est digne d'ouvrir le livre et d'en rompre les sceaux ? » — Encore une inversion qui doit s'expliquer par les exigences du rythme ; en fait, il est nécessaire de rompre les sceaux pour ouvrir le livre. L’aptitude à un tel rôle ne peut être que liée à la qualité de la personne. Ce n’est pas le premier venu qui peut toucher à un livre où Dieu a consigné les destins, et rompre les sceaux que Dieu lui-même a posés pour garder secrètes ses décisions. Dans le poème babylonien de la création, les dieux échouent dans leur effort pour vaincre Tiamat, le monstre du chaos, et pour ravir à son associé Kingu les tablettes du destin ; seul Marduk, investi par les dieux de tous leurs pouvoirs, triomphe du monstre et reprend à Kingu les précieuses tablettes ; après quoi il reçoit l'hommage de tous les dieux. Le Christ va tenir en quelque manière le rôle de Marduk. Il se trouve, en effet, que nul être au ciel ou sur la terre, ou dessous, dans les trois étages de l’univers (cf. Pie, 11, 10). ne se trouve en mesure d'ouvrir le livre pour y lire les secrets de Dieu ; nul n’éttit capable d'une telle opération, parce que nul n'était qualifié pour la réaliser. — « Et nul ne put, ni au ciel, ni sur la terre, ni sous la terre ». — C'est-à-dire parmi tous les êtres de la création. Mais comme on ne peut guère songer aux hommes vivants ou morts, il est à croire que l’auteur a en vue principalement toutes les puissances spirituelles qui exercent leur activité dans les sphères supérieures, sur la terre et dans le monde souterrain. Paul aussi déclare que toutes ces puissances ont ignoré les desseins de Dieu touchant l’économie de la rédemption (1 Cor. 11, 7-8). — « Nul ne put ouvrir le livre ni rien y voir », — la condition pour y voir étant de l'ouvrir. La circonstance est notable et significative, l’auteur n’y insiste
132 APOCALŸPSE DE
‘ Etje pleurais fort, Que nul n'eût été trouvé digne D'ouvrir le livre Et d'y voir.
s Et l’un des Vieillards me dit:
«Ne pleure pas.
Voiciqu’a vaincu le lion, Celui de la tribu de Juda, La souche de David, Pour ouvrir le livre Et ses sept sceaux.
pas pour faire valoir uniquement le rôle éminent du Christ révélateur et l'importance de la révélation dont lui-même va devenir l'interprète, mais l'impuissance radicale de tout le monde spirituel, en dehors de Dieu et de son Christ, à révéler aux hommes le secret du salut.
Le désespoir du voyant devant ce livre qui va rester fermé n’est que pour la mise en scène. — « Et je pleurais fort », — étant désireux de savoir ce qui était dans le livre, —- « que nul n’eût été trouvé digne d'ouvrir le livre et d'y voir ». — Evidemment il fallait pour cela toucher de plus près à Dieu qu'aucun des êtres de la hiérarchie angélique. — « Et l’un des Vieillards », — un des vingt-quatre, qui, incapable comme les autres d'ouvrir le livre, est censé du moins savoir par qui le livre peut être maintenant ouvert, —« me dit : « Ne pleure pas ».— Caril n'y a pas motif. — « Voici qu'a vaineu le lion de la tribu de Juda ». — Le Christ, ainsi appelé par allusion à la prophétie de Jacob, où Juda est comparé à un lion (GEN. xLIx, 9-10; texte déjà entendu messianiquement dans Test. de Juda, xxiv, 5). Cedion, d’après notre auteur, n’est point Juda, mais son descendant, le Christ. Le nom de lion convient au Christ vainqueur. — « La racine de David ». — Autre qualificatif messianique, emprunté à Isaïe (xr, 1, 10 ; appliqué déjà au Messie dans Ps. de Salomon xvir, 39). Isaïe parle de la « souche » et de la « racine » d'Isbaï, ou Jessé, père de David; le nom de David est iei préféré (cf. xxrx, 16), parce que David est la figure et le prophète du Christ. — : « Pour ouvrir le livre et ses sept sceaux ». — Plusieurs entendent
* Et je vis au milieu du trône et des quatre Vi vants, Et au milieu des Vieillards,
que le lion de Juda « est capable d'ouvrir le livre »; mais cette assertion, d'ailleurs assez plate, ne rend pas exactement les mots du texte. Le texte dit : «ila vaincu » (évixnoev) : et « vaincre », dans le langage de l’Apocalypse, ne signifie pas réussir à faire
une chose ou avoir faculté de la faire; du reste, l'aoriste
indique un fait accompli dont la conséquence apparaîtra en l'ouverture du livre. Les mots « vainqueur » et « vaincre » sont assez souvent revenus dans les précédents chapitres pour qu’il soit possible d’en fixer le sens (voir notamment 11, 21) ; le vainqueur est celui qui, dûment initié, ayant rendu témoignage à
Dieu jusque dans la mort, entre dans l’immortalité (supr., p.108):
le Christ a vaincu lorsqu'il a ainsi témoigné, lorsqu'il est mort pour ressusciter et s'asseoir avec le Père sur son trône; c’est en suite et en vertu de cette victoire qu'il est capable d'ouvrir le livre, en tant qu’aîné de la création (rx, 14), qui est devenu l’aîné des morts dans la résurrection {1, 5). Tout ce préambule est pour donner relief à l'intervention de l’Agneau.
Car le lion de Juda se trouve être un agneau (svioy dans notre livre, auvés dans Jn. 1, 29, 36; I Prer. 1, 19; cf. JéR. xt, 19, Sept.).
— « Et je vis au milieu du trône et des quatre Vivants et au
milieu des Vieillards ». — Position difficile à déterminer : entendue en hébraïsme, la formule pourraitsignifier que l’Agneau
se trouvait placé entre le trône avec les quatre Vivants, et les
vingt-quatre Vieillards; mais on ne voit pas quel sens pourrait avoir cette localisation; il semblerait plus naturel de prendre les deux « au milieu» comme des indications parallèles, l’'Agneau étant au milieu du trône, parce que le Christ ressuscité s’est assis sur le trône de Dieu ; par le fait qu’il est au milieu du trône (cf. vir, 19), l'Agneau serait au milieu des quatre Vivants et des vingt-quatre Vieillards qui entourent le trône. Cependant l’on pourrait dire, en faveur de la première hypothèse, que l'Agneau (v, 5) se déplace pour prendre le livre; au moment où il apparaît aux yeux du prophète, il n’est done pas tout près du trône et
et encore moins dessus. Seulement le rappel des vingt-quatre
Vieillards pourrait être une surcharge dans la description. Après
Un agneau debout,
Comme égorgé, |
Ayant septcornes
Et sept yeux,
Qui sont les sept esprits de Dieu Envoyés sur toute la terre..
tout, le trône de Dieu n’est pas un fauteuil étroit, Dieu y est assis, l’Agneau s’y tient, et l’Agneau n'est pas sur les genoux de Dieu. |
« Un agneau qui se tenait » — au lieu indiqué. Il y a motif de dire que cet agneau «se tient » (ésrnxi), puisque c’est le Christ ressuscité ; ce n’esl pas un agneau mort, mais un agneau immortel ; on voit bien seulement qu'il a été tué jadis (cf. x, 18; ir, 8); il est — « comme ayant été égorgé » — (6: éspéyuevoy; cf. Is. Lux, 7, Sept.). Peut-être est-il indiscret de demander à quelle marque on reconnaît que l’Agneau a été immolé: si l’on suit la métaphore, l’Agneau porterait au cou la marque du couteau qui l’a égorgé ; mais les marques du Crucifié ne seraient point à cette place. L'auteur ne cherche pas tant de précision; il va montrer l’Agneau prenant le livre et l’ouvrant : dira-t-on, pour réaliser l’image, que l'Agneau ouvre le livre avec une de ses pattes de devant ? Et’ voudra-t-on aussi marquer la place des sept cornes dont il va être parlé ? Sans compter que les cornes conviennent mieux à un bélier qu'à un agneau, comment disposera-t-on sept cornes sur la tête de celui-ci ?
«Ayant sept cornes et septiyeux, lesquels sont les sept esprits de Dieu, envoyés sur toute la terre. » — L'on veut bien nous dire ce que sont les yeux : que ne nous dit-on,par la même occasion, ce que sont les cornes ? Mais c’est peut-être que les sept cornes sont chose analogue, sinon identique, aux sept yeux, et que les sept esprits correspondent aux unes et aux autres : par elles-mêmes, les sept cornes symboliseraient la toute-puissance, comme les sept yeux la toute-science. Les variantes du participe: envoyés » (areotahuéva, Gnoste]\Gueve ümestaluéyo:) altestent l'embarras où se sont trouvés les copistes : sont-ce les yeux ou les esprits qui sont envoyés, et la mission appartient- -elle au passé, ou bien dure t cie encore ? Les sept yeux sont en rap-