‹ L'Apocalypse de JeanChapitre 27 sur 65 · VII. — L'OUVERTURE DES SCEAUX · texte numérisé non relu

VII. — L'OUVERTURE DES SCEAUX

Maintenant l’Agneau peut procéder à la rupture des sceaux et à l'ouverture du livre mystérieux. L'opération ne donnera pas tout ce que le lecteur en aurait pu attendre. Non seulement la révélation totale des choses dernières ne sera pas tirée du livre, mais ce quien est extrait ne forme pas un ensemble bien suivi et cohérent. L'on attendrait sept tableaux successifs, il n’y en aura que six, parce que le septième inaugure en réalité une autre série descriptive. De plus les six tableaux sont mal coordonnés et se partagent nettement en groupes de quatre et deux : le premier groupe, celui des quatre chevaux (vi, 1-5), a un cadre et un développement réguliers, sinon un contenu bien homogène ; le second groupe accouple la réclamation des martyrs (VI, 9-11) à une catastrophe (VI, 12-17) qui semblerait devoir être la fin du monde, et qui ne l’est pas. Puis, à y bien regarder, l’on s'aperçoit que les fléaux annoncés dans l’apocalypse synoptique se retrouvent ici tous, mais qu'ils ont cessé d’être les signes immédiats de la fin, puisque ceite fin n'arrive pas.

« Et je vis ». — C'est-à-dire que la vision commencée dans les deux précédents chapitres, se continue par l’ouverture du livre, qui n’est pas lu par le prophète, mais qui se déroule, littéralement, en vision devant lui. — « Lorsque l’Agneau ouvrit un des sept sceaux ». — L'auteur ne dit pas : « le premier », peutêtre parce qu'il n'a pas pris d’abord la peine de s’en figurer l'ordre, les autres étant nécessairement numérotés par rapport à celui qui a été rompu pour commencer. Mais il y a plutôt dans cette formule un hébraïsme (CHARLES, I, 14), qui se répète aussitôt pour la désignation du premier des quatre Vivants. — « Et j'entendis un des quatre Vivants ». — Les quatre Vivants vont successivement intervenir après la rupture des quatre premiers sceaux, parce qu'ils soutiennent un rapport spécial avec l’évé- . nement qui se produit. Or il nous a été dit (1v, 9), que le pre-

ne

J’entendis un des quatre Vivants Qui disait, comme voix de tonnerre :

« Viens ».

* Et je vis :

Et c'était cheval blanc ;

mier des quatre animaux ressemblait à un lion. — « Qui disait, comme bruit de tonnerre : « Viens ». — L'invitation ne s'adresse pi au Christ ni au prophète, mais, ainsi qu’il résulte clairement des trois cas suivants, au cavalier qui va paraître.

« Et je vis, et voici cheval blanc ». — La vision se continuant, c’est un cheval blanc, monté par un cavalier, qui à l’appel du Lion, se montre d’abord. Trois autres chevaux suivront, de couleurs différentes. Quatre chevaux, ou plutôt quatre équipages de chevaux, de quatre couleurs, roux, noirs, blancs et tachetés, se rencontrent déjà dans Zacharie (1, 8-11; vi, 1-8), où ils sont expressément identifiés aux quatre vents. Mais notre prophétie conjugue les chevaux de Zacharie avec les fléaux de la fin, attribuant aux trois derniers chevaux la guerre, la famine et la peste. La signification du cheval blanc, qui est mis en vedette, alors que, dans les descriptions de Zacharie, les chevaux blancs ne sont jamais les premiers, reste à découvrir; car l’auteur dira seulement du cavalier que c’est un vainqueur. Pour l'interprétation de l'ensemble, il faut partir de Zacharie, dont notre auteur dépend, et qui identifie les chevaux aux vents : noirs pour le nord, jaunes (tachetés) pour l’est, roux pour le

midi, blancs pour l’ouest (la description de ZacHaRIS, vi, 6, n’est

pas exempte de confusion, et le texte paraît alléré ; cf. CHARLES, I, 162). Mais les cavaliers avec leurs attributs ne viennent pas de Zacharie, et ils ont un rôle spécial que signifient leurs insignes : ce sont ou ce devaient être originairemenl quaire fléaux se succédant en un court espace de temps. Dans la conception de l’anliquité (et de cette conception les croyances populaires ont retenu des traces) le caractère de chaque année est déterminépar le signe zodiacal qui y préside, d’après un cycle de douze ans, et par le vent qui correspond à ce signe ; là-dessus se fondent des prédictions d’almanach, et ainsi ont été obtenus les éléments les plus significatifs de notre tableau apocalyptique (cf. Bo, 78 ss.). De

Celui qui le montait avait arc ; Lui fut donnée couronne,

Et il partit en vainqueur, ; Et pour vaincre.

ce tableau la matière préexistait, et l’auteur n’a fait que l’adapter librement à ses fins, utilisant les pronostics pour quatre années dominées par tel signe et tel vent, sans probablement entendre, puisqu'il s’abstient de l’indiquer, que les quatre fléaux rempliront quatre années consécutives. Il n’était pas obligé de copier l’almanach plus exactement qu'il ne copie Zacharie. Ainsi, sur l'appel du premier des quatre animaux zodiacaux (£oov — Cô1oy, remarque à bon droit Bocz, 92), qui est le Lion, apparait Le cheval blanc, originairement figure du vent d'ouest, —

« Celui qui était assis dessus », — celui qui montait ce cheval, et

que l’auteur s’abstient de désigner autrement, mais qui, si la description était en équilibre logique, serait le génie de quelque fléau naturel ou humain — « avait un arc ». — Et donc il se présente comme un guerrier. — « On lui donna une couronne », — comme à un vainqueur,— « et il partit », —enetfet, comme un — « vainqueur, afin de vaincre ». — Le fléau consisterait dans cette victoire, mais, chose singulière, l’auteur ne s'intéresse, pour celte fois, qu'au vainqueur el à son succès, non au fléau qui résulterait de ce succès même. Assurément ce guerrier sur son cheval blanc ne semblerait pas pouvoir être identifié au Christ à cheval qui apparaîtra plus loin (xx, 11-16) ; le Christ est, pour l’instant, l’Agneau qui rompt les sceaux du livre, il ne peut guère être le cavalier qui se présente à la rupture du pre. mier sceau. Cependant ce premier cavalier n’a pas le même caractère que les suivants, et l’on ne voit même pas qu il figure un fléau quelconque. Puisque l’auteur a dérangé la symétrie de son calendrier astrologique, on ne saurait dire à priori jusqu'à quel point il a pu s’en écarter, et le cavalier au cheval blanc pourrait être le Christ victorieux sur la terre dans la prédication évangélique (cf.J. Werss-HEITMUELLER, 263) L'apocalypse synoptique (Mc. xi1, 10) n’enseigne-t-elle pas que l'évangile doit être prêché avant la fin dans tout l'univers ? Mais la source dont s'inspire en parlie notre prophète connaissait quatre

APOCALYPSE DE JEAN, VI, à 145

* Et lorsqu'il ouvrit le deuxième sceau,

fléaux respectivement en rapport avec les quatre chevaux, etl'on s'en aperçoit encore dans la conclusion (vr, 8), où les bêtes fauves viennent en quatrième avec « l'épée », « la famine » et « la mortalité » ; or les fauves sont le fléau qui correspond au signe du Lion dans les horoscopes (cf. BoLr., 90).

Ce fléau vient en supplément des précédents, et l’auteur ne le rattache pas au cavalier du cheval blanc ; mais l'indice est suffisant pour que le cavalier apparaisse comme personnifiant le

signe du Lion, d'autant que ceux qui naissent sous le signe du

Lion ont chances de royauté et de victoire, l'étoile du Roi, Regulus, appartenant à cette constellation. Le détail de l’arc a aussi son explication dans les textes astrologiques (Bozz, 90-97, où l’on trouvera les raisons de préférer le Lion au Sagittaire). Notre cavalier serait donc originairement le génie de l’année commandée par le signe du Lion, génie qu’évoquerait ici le Lion zodiacal. N'empêche que notre auteur a pensé à tout autre chose qu'à une invasion de fauves dans une année du Lion et du vent d'ouest. Les commentateurs qui ont vu dans l’archer un figurant du royaume parthe, et dans son apparition-un progrès de ce

royaume, peuvent alléguer en leur faveur que le voyant regarde volontiers de ce côté et que la victoire de Vologèse sur les

Romains aura fait pronosliquer la ruine de Rome par une puissance orientale (CHARLES, 1,163). Mais conçoit-on que le prophète ne se soit intéressé qu'au vainqueur et qu'il ait négligé d'indiquer en quoi-consistait le fléau signifié par le premier cavalier ? S’il s’agit de guerre, le premier cavalier fait double emploi avec le second. La description manque d'équilibre parce que l’auteur a dérangé l’économie naturelle des pronostics fâcheux en rapport avec les quatre vents, pour introduire d’abord un fait heureux, le fait chrétien ; mais c’est aussi bien un fait chrétien que l’on trouvera sous le cinquième sceau, entre le fléau du quatrième et celui du sixième. L'influence d’Ezéchiel (x1v, 21) dans la récapitulation des fléaux n’infirme pas les rapprochements institués

ci-dessus, car l’auteur ne suit pas textuellement Ezéchiel dans”

cette énumération.

« Et lofsque » — l’Agneau — « ouvrit le deuxième sceau,

A, Loisy. — L’Apocalypse de Jean. é 10

J'entendis le second Vivant qui disait :

« Viens. » È 5 Et s'avança un autre cheval, Roux.

Et à celui qui le montaïit,

I] lui fut donné

D'ôter la paix de la terre,

Et qu’on se tuât mutuellement ; Et lui fut donnée grande épée.

* Et lorsqu'il ouvrit le troisième sceau, J’entendis le troisième Vivant qui disait :

« Viens. »

: Et je vis :

Et c'était chepal noir ; Celui qui le montait avait balance à la main ;

j'entendis le second Vivant », — le Taureau, — qui disait : «Viens». = «Et» — à cetappel — « s’avança un autre cheval », — qui était — « roux ». — Ce cheval rouge représente le vent du midi. — « À celui qui était assis dessus il fut donné d’ôter la paix de la terre et » — de faire en sorte — « qu'on se tuât mutuellement » ; — en symbole de celte guerre, — « il lui fut donné une grande épée ». — Le signe qui vient après le Lion est celui de la Vierge. Or des pronostics de guerre s’attachent à ce signe, et la Vierge est qualifiée par les astrologues « porteuse d'épée » (Bozz, 83-84). Cheval roux et épée conviennent à ce symbolisme ; c’est le fléau de la guerre qui est annoncé, non telle guerre contemporaine qui serait visée après coup. L'épée du second cavalier est symbole de la guerre en général, comme la couronne du premier est symbole de conquête.

« Et lorsque » — l'Agneau — «ouvrit le troisième sceau, j'entendis le troisième Vivant », — l'Homme, — « qui disait : « Viens ». Et je vis, et voici cheval noir ». — Ce cheval noir figure le vent du nord. — « Et celui qui était assis dessus avait une balance à la main ».— Le signe zodiacal qui vient après la Vierge est celui de la Balance. Ce rapport incontestable supplée à ce que la probabilité des autres pourrait avoir d’insuflisant. Le rapport est d'autant plus curieux que l’année de la Balance est caractérisée dans les pronostics par la famine, et, qu'on y

APOCALYPSE DE JEAN, vr, 6-7 147

* Et j'entendis comme voix, au milieu des quatre Vivants, qui disait : « Mesure de blé : un denier ; * Trois mesures d'orge : un denier ; A l'huile et au vin ne fais pas tort. »

* Et lorsqu'il ouvrit le quatrième sceau,

rencontre le même contraste que dans l’Apocalypse entre la disette de grain et l'abondance de vin ou d’huile, comme si le signe de la Balance avait pouvoir sur les grains et non sur les liquides, sur ce qui se pèse et non sur ce qui se mesure (cf. Box, 84-87). — « Et j'entendis comme une voix au milieu des quatre Vivants ». — Par conséquent ce n’était ni la voix d’un des quatre Vivants, ni une parole prononcée par les quatre ensemble, mais une voix qui venait du trône. On pourrait songer à celle de l’Agneau ou bien à celle de Dieu, plutôt à celle-ci : ear l'Agneau ne règle pas les destins, et l’auteur n'hésiterait pas à le nommer. Il est vrai qu'on se s’attend pas à voir l'Eternel fixer ainsi le prix du grain ; mais il s’agit d’une prédiction, et Dieu peut bien commenter son décret touchant la famine qui doit venir. Cependant la voix anonyme pourrait venir simplement du trône (voir le commentaire de x1Ix,5). La voix disait: — « Une mesure de blé pour un denier; trois mesures d'orge pour un denier. » — C'était, pour le temps, un prix exagéré, douze mesures de blé valant alors un denier, el douze mesures d'orge un demi-denier (Crcé-

RON, Verr. III, 81). — « Ne fais pas tort à l'huile ni au vin ». —

La recommandation est singulière, si l'on n’a pas égard au caractère astrologique du pronostic (celui-ei était connu, à ce qu’il semble, dans la littérature rabbinique, avec la même application

que dans notre livre ; voir textes dans CHARLES, 1, 168). Faute de

soupçonner celte origine, on a eu recours à l'hypothèse vraiment trop facile d'une allusion à une disette partielle, à quelque fait contemporain, et l’on est même allé jusqu’à trouver dans ce détail un moyen de dater l’Apocalypse d’après un édit rendu par Domitien touchant les vignobles (S. Reinacu, La date de l’Apocalypse et la mévente des vins sous l'empire romain. Cultes, Il, 3565ss. Voir la critique de Bozz. 94-95).

« Et lorsque » — l’Agneau —- « ouvrit le quatrième sceau, j'entendis la voix du quatrième Vivant», — l'Aigle, — « qui

148 APOGALYPSÉ DE JEAN, Vi, 8

J'entendis la voix du quatrième Vivant qui disait :

« Viens. » à * Et je vis:

3e. 250 Et c'était cheval verdâtre ;

Et celui qui le montait, son nom est Mort.

L'Enter le suivait. ; ? Et pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, : 2 De tuer par épée, par famine, par peste, è

disait : « Viens ». Etje vis, et voici un cheval pâle », — de counue | leur mate, un cheval jaune ; mais l’auteur a en vue comme 2 nuance le jaune cadavérique. Ce cheval serait le vent d'est, Si FT l’auteur s’en tenait au symbolisme de Zacharie (sur la couleur ! f L de ce cheval dans Zac. 1, 8, voir CHaRLes, I, 168) ; mais la signire fication du cheval s’ajuste pour lui, comme dans les cas précédents, à celle du cavalier. — « Et celui qui était dessus, son | à is nom était Mort : et l'Enfer le suivait. » — C’est la peste. Mort el = Enfer vont bien ensemble (cf. 1, 18: xx, 13-14), l’un pourvoyant LE l’autre. Le signe zodiacal correspondant au sinistre cavalier se = trouve être le Scorpion. Or le signe du Scorpion est connu ai comme étant celui des maladies contagieuses ; son génie peut bien être l'ange de la peste (ef. Bozr, 87-88). Inutile de se nn demander si l'Enfer est monté sur le mêine cheval que la Mort: es 2 l'Enfer suit la Mort, et il n’a pas besoin de monter à cheval 2 … pour ramasser tous ceux que la Mort lui livre. « Et pouvoir fut à eux donné ». — Plusieurs témoins lisent : « à lui », au dernier cavalier. On préfère volontiers la leçon: | r « à eux », en rapportant le pronom aux associés, la Mort et à l'Enfer. Mais il semble plutôt que l’auteur ait voulu résumer dans cette phrase l'œuvre communedes trois derniers cavaliers, chacun contribuant pour sa part à une destruction dont les limites sont indiquées. — « Sur le quart de la terre » — sans -doute le quart des hommes vivant sur la terre, non la population vivant sur un quart de sa surface. Si la destruction était déjà complète, la suite des fléaux n'aurait plus sur qui s’exer- * cer. Or le pouvoir qui est donné sur ce quart est — « de tuer avec l’épée », — ce que fait par la guerre le cavalier au cheval roux ; — « avec la famine », — ce que fait le cavalier au cheval

Et par les fauves de la terre.

noir, — « avec la peste », — ce qui convient à la Mort sur son

cheval jaune. Autrement le cavalier de la mort ferait la besogne

des deux autres. On a vu plus haut comment peut s'expliquer l’addition : — « et par les bêtes de la terre » — qui vient en surcharge. Ce doit être le fléau qui, dans la source, correspondait au premier cavalier, lequel, en tant que guerrier, paraîtrait mainte. nant doubler le second, parce que notre auteur a changé le sens du symbole (pour l’énumération des quatre fléaux, cf. Lév. XXVI, 22; EZ. v, 27; xIV, 21; les trois, peste, famine et guerre, se rencontrent plus souvent). La récapitulation donne toutetois à entendre que l’action des fléaux est simultanée, l'appel successif des cavaliers étant pour l’ampleur de la mise en scène, et l’idée de quatre années signalées respectivement par un fléau

distinct, idée qui était celle de la source astrologique, n’ayant-

pas été retenue par l’auteur, qui ne s’est point risqué à construire une chronologie régulière des derniers temps. Encore moins s'est-il amusé à cataloguer dans ce tableau général tels événements contemporains qu’il se serait donné l'air d’avoir prédit.

Les trois fléaux indiqués correspondent en partie au « commencement des douleurs» dans l’apocalypse synoptique (Mc.xm, 7-8 ; Mr. xx1v, 6-7, guerres et famine ; Le.xx1, 10-11, guerres, famines et pestes ; à quoi les trois évangiles ajoutent des tremblements de terre), mais notre auteur ne dépend pas précisément des évangiles. C’est pourquoi il n’y a pas lieu de remanier le texte relatif au fléau du cheval jaune, en éliminant la mention de l'Enfer et la récapitulation des fléaux, pour lire (avec CHARLES, I, 169-171) : « Et je vis : c'était un cheval jaunâtre, et son cavalier s'appelait la Peste, et il lui fut donné pouvoir sur le quart de la terre. » Le dernier trait déterminerait assez mal l'action de la peste ; l'enfer ne fait pas embarras, et si la description des quatre premiers sceaux n’est pas aussi homogène et équilibrée qu’on le pourrait souhaiter, c'est que des éléments de provenance diverse y ont été mêlés.

Changement complet de décor avec le cinquième sceau, qui n’amène point de calamilé, mais un rappel des persécutions subies par les chrétiens : d’où il suit que la succession des

° Et lorsqu'il ouvrit le cinquième sceau, Je vis sous l'autel les âmes des égorgés pour la parole de Dieu Et pour le témoignage qu'ils avaient,

sceaux ne marque pas une succession chronologique de faits régulièrements datés. — « Etlorsque — l’Agneau » —- eut ouvert le cinquième sceau, je vis sous l'autel ».— L'autel du ciel, évidemment, l’auteur ne prenant pas la peïne de le dire, parce que le lecteur sait bien, ou est censé savoir, qu'il y a un autél au ciel, et que la suite montre suflisamment de quel autel il s’agit. Le Code sacerdotal fait construire le tabernacle et l’autel terrestre de Iahvé d'après des modèles célestes (Ex. xxv, 9 cf. 40; Nomsr., vin, 4); c'est de cet autel, d’après J’épître aux Hébreux (vux, 5; ix, 23-x, 18), que le Christ a été constitué prêtre unique. Une tradition juive (Tr. Shabbath, 152 b) met les âmes des justes sous le trône de Dieu ; notre auteur pouvait bien les mettre sous l’autel du ciel (ef. vux,3). Les martyrs ne sont-ils pas comme des victimes dont le sang, la vie et l’âme ont été offerts à Dieu ? On a pu les supposer offerts à cet autel comme le Christ lui-même, et leurs âmes sont restées sous l'autel céleste -où elles avaient été présentées. L'idée du martyr victime propitiatoire se rencontre dans la tradition juive (IV Macx. vi, 29), et cerlains témoignages rabbiniques (voir CHaRLEs, 1, 173-174) parlent de l’autel céleste où Michaël offre les âmes justes. Quant à l’autel que l'astrologie hellénique connaissait dans la région méridionale du ciel, sur la Voie lactée (Bozz, 33), il n'y a pas lieu, semble-t-il, d'en tenirici compte, puisque la tradilion juive connaît un sanctuaire céleste avec son assortiment ; il est vrai que la Voie lactée est «le chemin des âmes » dans la doctrine pythagoricienne, et que Job (x, 9, Septante) parle des réservoirs du midi comme d'une constellation, mais il n’est pas dit que ce soient réservoirs d'âmes. Tout au plus pourrait-on supposer que notre auteur a fait la conjonction de la donnée astrologique du chemin ou séjour des âmes avec la donnée juive de

l'autel céleste. -- « Les âmes de ceux qui ont été tués » — ou plutôt immolés » (ésoxyuéywy) comme l’Agneau (v,6)— « à cause de la parole de Dieu », — la foi du Christ, — « et pour le

témoignage qu'ils avaient ». — Témoignage possédé n'est pas

“Et ils criaient à pleine voix, disant :

« Jusques à quand, Maître saint et vrai, Ne feras-tu pas jugement et vengeance de notre sang sur les habitants de la terre ? »

“ Et leur fut donnée à chacun robe blanche;

témoignage rendu ; « témoignage » est donc synonyme ici de « parole de Dieu », et ne signifie pas directement la confession devant les juges, mais la simple profession de la foi du Christ, la foi dont le Christ lui-même a été le grand témoin. Mème association de la parole et du témoignage s’est rencontrée dans la suscription dulivre (1,2), et se retrouvera plus loin (x11, 17; XX, 4). Ces martyrs semblent déjà fort nombreux : ce sont les victimes de la persécution de Néron, et d’autres encore probablement, qui ont péri depuis (cf. £1, 13, le cas d’Antipas).

« Etils criaient à pleine voix », — dans le vif sentiment de leur impatience, — « disant : « Jusques à quand, Maître saint et vrai ».— Dieu est qualifié « maître » (desrorns, comme Lc. 11, 29; Acr.1v,2/) en tant que souverain qui peut et qui doit venger ses sujets indignement traités ; on y compte d’autant plus qu'il est «saint », ennemi du péché, et « vrai », ainsi qualifié, non comme le seul véritable souverain, mais comme celui qui maintient et garde sa parole (cf. supr. xx, 9). — « Tarderas-tu de faire jugement et vengeance», — littéralement: «ne fais-tu pas jugement et vengeance » — « de notre sang sur les habitants de la terre » ? — Entendons la masse des non-chrétiens, auteurs ou plus ou moins complices de la persécution subie par les croyants. Il n'y a pas à dire que cette impatiente ardeur de vengeance est un sentiment juif : on le trouve presque aussi violent dans le troisième évangile (Le. xvur, 7-8, où l’on remarquera la répétition du mot éxôienou) ; mais l’idée de cette rétribution vengeresse procède du judaïsme (cf. CHaRLes, I, 195-196, où est atténuée la portée de Le. xvix, 7). La réclamation des martyrs chrétiens n’esl pas censée incessante comme celle des martyrs juifs (et Le. xvIn, 9) ; elle est faite une fois pour toutes, et recoit aussitôt un commencement de satisfaction.

« Et il leur fut donné à chacun », — en manière de récompense et pour les faire patienter, — « une robe blanche ». — Il ne

ha?!

Et il leur fut dit de se tenir tranquilles encore un peu de temps,

En attendant que, soient aussi au complet leurs coserviteurs et .

leurs frères, Qui doivent être tués comme eux.

faut pas demander pourquoi ces robes immortelles, vêtement céleste, ne leur ont pas été octroyées plus tôt, puisqu'ils y

‘ avaient droit. Le sens est qu’on leur donne par anticipation une

partie de la gloire qui finalement les attend : la robe blanche pourrait bien ètre le corpsspirituel et glorieux des immortels (cf. Ascension d'Isaïe, 1v, 16 ; 1x, 9, et le commentaire de CHARLES, 1, 184-188). Elle est promise au martyr (n1,5), et tousles bienheureux doivent en être revêtus (vix,9).— «Et il leur futdit de se reposer encore un peu », — C'est-à-dire de se tenir tranquilles et de ne point erier ainsi d'impatience (cf 1v, 8), plutôt que de jouir de Jeur paix (cf. x1v, 13), bien queles deux sens ne s’excluent pas.— «En attendant que soient aussiau complet leurs coserviteurs ».— Ceux qui servent comme eux le « Maître » qui vient d’être

invoqué.— « Leurs frères qui doivent être tués comme eux ».—

De nouvelles persécutions sont en perspective. Le nombre providentiel des saints et des martyrs n’est pas réalisé encore. Dieu vengera tous les siens quand leur sort aura été accompli. Que les premiers morts prennent patience dans la paix de leur immortalité déjà glorieuse, en attendant les derniers martyrs et le châtiment de leurs ennemis. Rien de plus pour le cinquième sceau. s

L'idée que cet intermède fait valoir, et qui vient d’être signalée dans Luc, se rencontre en termes identiques dans l’Apocalypse d'Esdras (IV Espr. 1v, 35-36), et le rapport est si étroit qu’un lien quelconque doit exister entre les deux textes : il ne semble pas d’ailleurs que le faux Esdras dépende de notre Apocalypse, ni celle-ci du faux Esdras ; la même idée se rencontrant déjà dans Hénoch (xivnr, 4), qui n’est pas non plus la source des deux autres textes, l’on est en face d'une tradition juive que notre auteur adapte à la situation du christianisme vers la fin du règne de Domitien (cf. Cxar1es, I, 199-179). Comme l’ouverture du sixième sceau va amener le bouleversement de l'univers, ilse trouve que l’altente recommandée aux martyrs correspond À ce

APOCALYPSE DE JEAN, vi, 12-13 153

“ Et je vis :

Lorsqu'il ouvrit le sixième sceau, Grand tremblement arriva ; Le soleil devint noir comme sac de crin ; La lune devint toute comme sang ; “ Les étoiles du ciel tombèrentsur la terre,

que l'apocalypse synoptique met entre le commencement des douleurs et la consommation des choses, c'est-à-dire à la prédication de l'Evangile et à l'abomination, à la persécution finale. Cette conformité ne résulte point du hasard.

L'ouverture du sixième sceau donne lieu à une catastrophe mondiale, répétition préliminaire de la fin du monde, lequel pourtant ne finit pas. Il apparaît bien que l’auteur, après avoir rempli assez régulièrement ses quatre premières scènes avec une matière d'almanach astrologique, a été quelque peu embarrassé d’orner les scènes suivantes, parce qu'il ne voulait pas amener si vite le dernier acte de son drame. La cinquième

scène, au point de vue de la représentation, n’est pas loin d’être un trompe-l’œil, et la sixième ressemble à une anticipation. —

« Et je vis », — je continuai de suivre en vision la révélation des choses à venir.— « Lorsque » — l’Agneau — « ouvrit le sixième sceau, il y eut grand tremblement de terre ». — Elément indispensable du branle-bas final, d’après les anciens prophètes (Am. Vin, 8 : 1X,0 ; Ez.xxxvVIT, 19 ; JoËL, 11, 10); onle rencontrera encore (vas, 5 ; xx, 13; xvi, 18). L’apocalypse synoptique (Mc. xux, 8 ; Mr. xx1v,9 ; Le. xxu1, 11) associait aux guerres et aux famines, pour le « commencement des douleurs », des tremblements de terre locaux ; le nôtre parait plutôt général et on le met en rapport avec un bouleversement universel. — «Le soleil devint noir comme un vêtement de crin », — un cilice. Bien que l'imagen’y convienne pas exactement, l’auteur entend probablement parler

d’une véritable éclipse, pour le soleil comme pour la lune, et

non d’un obscurcissement par les nuages (cf. Mc. xux, 24 ; Mr. XXIV,429 ; JOËL, 11, 10, 31; Ez. xxxu1, 9-8 ; Is. xIIx, 10 ; 1, 3). — « La lune devint rouge comme sang ».— L'image es! de Joël (1x, 3v ; cf. Ass. de Moïse, x, 15). — « Les étoiles du ciel tombèren! sur la terre ». — Ainsi l’annoncent les évangiles (Mc. xrm,

Comme figuier laisse tomber ses fruits verts,

Par grand vent secoué.

“# Le ciel disparut comme livre qu'on roule,

Toutes montagnes et îles hors de leurs places furent poussées.

% Et les rois de la terre et les grands,

Les capitaines, les riches et les forts,

Tous les esclaves et les libres

Se cachèrent dans les cavernes et les rochers des montagnes, #® Et ils dirent aux montagnes et aux rochers :

« Tombez sur nous et dérobez-nous

Aux regards de celui qui siège sur le trône

Et à la colère de l’Agneau,

28: MT. xx1v, 29 ; cf. Is. XXXIV, 4). — « Comme un figuier laisse tomber ses fruits verts »,— ses figues non encore mûres (6.6you<), — « secoué par un grand vent ».— Isaïe (Loc. cit.) faisait a comparaison avec la feuille du figuier qui tombe desséchée. — « Le ciel disparut comme un livre qu'on roule ». — L'image est encore d’Isaïe (loc. cit.) C'est à Babylone probablement que l'on a d’abord considéré les cieux comme un livre dont les astres seraient l'écriture (cf. Bozz, 9, n. 1). — « Toutes les montagnes et les îles furent poussées hors de leurs places. » — On ne dit pas ce qu'elles deviennent (JÉR. 1v, 24, ne fournit pas tout à fait la même image). Ce trait reviendra plus loin (Kvi, 20). — « Et les rois de la terre, les grands ».— Mots d'Isaïe (Xx1V, 21 ; XXXIV, 12, Sept., peytotavec) ; mais l’auteur complète l’énumération, qui se trouve, peut-être avec intention, contenir sept membres. Après «les rois de la terre », qui peuvent être les empereurs, et « les grands », qui ontquelquechance d'êtreles rois parthes, viennent — « les tribuns », — les officiers romains, — les riches, les forts », — les gens de condition — «tous les esclaves et les libres», — tout le commun des hommes. Depuis l'empereur jusqu’au dernier esclave, tous — « se cacheront dans les cavernes et les rochers des montagnes ». — Trait pris d’Isaïe (11, 10, 19, 21). — -©Et ils diront aux montagnes et aux rochers : « Tombez sur nous et cachez-nous ». — Ceci vient d'Osée (x, & ; utilisé aussi Le. xxux, 80). — « Cachez-nous aux regards »,— littéralement: «de la face » — « de celui qui est assis sur le trône, et à la colère de l'Agneau».— Ne pas oublier que cet agneau est le lion de Juda ;

‘ Parce qu'est arrivé le grand jour de leur colère, Et qui peut subsister ? »

car la colère ne convient pas à l’Agneau immolé qui ouvre les sceaux du livre ; mais il s’agit du Christ vainqueur au dernier jour. Cette finale : « de la face du siégeant au trône », etc., est surajoutée au fond juif de la description. —« Parce qu'est arrivé le grand jour de leur colère », — la colère de Dieu et du Christ. La leçon commune : « sa colère », la colère de l’Agneau est peut-être préférable, comme plus difficile, et parce que le Christ doit être finalement le grand exterminateur des méchants. « Le grand jour de la colère » vient des prophètes (Sopu. 11, 2; JoËL, 1, 19; 11, 2, 31 ; etc). — « Et qui peut subsister? ». — Formule également empruntée (NAx. 1, 6; JoëL. 1, 11; Mar. 11, 20). C'est un cri de désespoir universel, et l’on croirait la fin venue; mais tant s'en faut. Du moins,la description de ses approches va recommencer sur nouveaux frais, comme si l’auteur se reprenait pour jeter dans les compartiments d'un autre cadre soit les matériaux déjà employés, soit d’autres malériaux non utilisés dans la description du livre aux sept sceaux. Du reste, ilne se presse pas d'arriver au septième sceau, qui doit lui servir d'introduction aux sept trompettes.

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