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L'APOCALYPSE DANS LA TRADITION CHRÉTIENNE

Nous avons dit ailleurs (Le quatrième Evangile”, 6-18, 38-39) la place qui revient à l'Apocalypse dans la bibliothèque johannique. Il nous est permis de passer rapidement sur le témoi-

moignage traditionnel et de nous arrêter un peu plus à l’histoire de l’exégèse. FA

c = . L , 0 £ Q ;e Papias connaissait l’Apocalypse, mais on ne sait pas s'il

en identifiait l'auteur à l’apôtre Jean. Justin (7ryph. 8r) fait

cette identification sans hésiter. Irénée (Aaer. V, 30, 5) sait de plus que l’Apocalypse a été écrite vers la fin du règne de Domitien; mais, de son temps, Caius et d’autres adversaires du montanisme ne craignaient pas d'attribuer le livre à l'hérétique Cérinthe; Hippolyte de Rome a réfuté Caius. Méliton de Sardes a écrit un livre sur l’Apocalypse (Evsèse, Æ. e., IV, 26, 2), qu'il tenail certainement pour authentique et apostolique. Ainsi fait l’auteur du Canon dit de Muratori. Ni les défenseurs ni les adversaires n'étaient en mesure de prouver historiquement leur opinion, et ils n’en n’avaient pas non plus le souci. Cependant l'esprit de l'Apocalypse répugne aux docteurs alexandrins ; Origène allégorise, et l'évêque Denys (Eusèse, 7. e., VITE, 24-25), remarquant les différences essentielles des deux écrits, et s’avisant qu Ephèse possède deux tombeaux dits de Jean, attribue. l’un à Jean l’apôtre avec le quatrième évangile, l’autre à un autre Jean avec l'Apocalypse. Si l’Apocalypse n’était pas d'un apôtre, elle perdait son titre à la canonicité. Denys est écouté en Orient, où le livre tombe en discrédit: Eusèbe le range parmi les livres contestés (71. e., IL, 24, 18), et il s'oublie même une fois (/. e., III, 25,4) à le qualifier d’apocryphe. Ainsi s’explique-t-on que l’Apocalypse manque dans la version syriaque dite Peschito; elle manque aussi bien dans la version syriaque dite de Philoxène, et Barhebraeus,au x1rr° siècle, attribue encore l'Apocalypse à Cérinthe ou à Jean l’Ancien, Mais l'Occident lui était resté fidèle, et si Cyrille de Jérusalem, Théodore de Mopsueste, Théodoret, Chrysostome continuent de l’ignorer, Alexandrie lui revient avec Athanase, Didyme, Cyrille ; ainsi l’Apocaiypse est restée dans le canon de l'Eglise orthodoxe, comme dans celui de l’Rglise latine.

Etant ce qu'elle était, l'Apocalypse n’a pu conserver son crédit qu'à condition d'être de moins en moins comprise. Déjà Irénée n’a pas le moindre sens du rapport historique de l’Apocalypse avec le temps où elle a paru; il ne sait ce que signifie le chiffre de la Bête (cf. Haer. V, 28,2) ; il pense que les quatre chérubins sont

les quatre évangélistes (aer. II rx, 11); mais il croit bonnement au règne de mille ans (Haer. V, 30, 4: 32, 35). Hippolyte suit

les traces d'Irénée; mais il sait (Zn Dan.,153,23) que le monde

actuel doit durer six mille ans et que le Christ est né en l'an 5900; au septième millénaire correspontra le règne de mille ans. Victorin de Pettau (martyr en 303) est le plus ancien commentateur connu de l’Apocalypse ; il professait encorele millénarisme (jusqu’à présent le commentaire de Victorin n’était connu qu'en deux recensions expurgées ; HAUSsLEITER a retrouvé l'œuvre primitive dans le Cod. Ottobonianus, lat. 3288 À, et en a publié la conclusion, Theolog. Litteraturblatt, 1895, P- 194 ss.) et il a formulé ce qu'on appelle la théorie dé la récapitulation, c’est-à-dire qu'il considère les trois séries de fléaux, visions des sceaux, des trompettes,des coupes, comme constituant des descriptions parallèles et complémentaires, non comme une description unique de fléaux qui se succéderaient en trois étapes: selon lui la Bête est Néron ressuscité, qui siégera en Antichrist juif: contrairement à la tradition commune, qui voit dans les deux témoins (AP. x1) Hénoch et Elie, Vietorin désigne Elie et Jérémie. Vers la fin du 1v° siècle l'interprétation spirituelle estinaugurée par le donatiste Ticonius (œuvre perdue, mais qu'ont exploitée les /omiliæ in Apocalypsin conservées dans les œuvres de saint Augustin, l’évêque africain Primasius, l'espagnol Beatus de Libana, en 576, et Bède). Ticonius professe aussi la théorie de la récapitulation, mais il rompt décidément avec l’eschatologie réaliste et l'interprétation littérale, entendant que le règne de mille ans est le temps de l'Eglise, compris entre les deux avènements du Christ ; que les deux témoins sont l’Eglise qui enseigne avec les deux Testaments; que l’Apocalypse exprime les douleurs et les espérances de l'Eglise véritable, c’est-à-dire l'Eglise donatiste. Jérôme paraîl hésitant entre l'interprétation réaliste et l’interprétation spirituelle (Zn. 1s., 1. XVIIT, proœm.), mais il a expurgé du millénarismele commentaire de Victorin, et personnellement il penche versl'interprétation spirituelle (ef. Zp. LIL, 8 : « Apocalypsis tit habet sacramenta quot verba »), | L Eglise grecque n’a pas fourni de commentateur à l’Apocalypse avant André, évêque de Césarée en Cappadoce (vers 500): répertoire des opinions anciennes, qu'a repris et complété un

autre évèque de Césarée, Aréthas (commencement du x® siècle). En Occident les commentateurs sont plus nombreux et suivent généralement la méthode de Ticonius et d'Augustin.. (Gt, Dei, XX, 7-19). Ainsi fait Primasius (fin vi° siècle), qui retient certaines interprélations réalistes (par exemple, l'identification de la seconde bête, AP. x, à Simon le Magicien) ; de même Cassiodore et l’auteur d'homélées conservées dans les œuvres d'Augustin, Apringius de Béja; Bède et Ambroise Anspert (vers 770) suivent Primasius ; Beatus compile Victorin, Ticonius, Apringius ; Alcuin et Haymond d’Halberstadt résument Ambroise Anspert ; la Glossa ordinaria de Walafrid Strabon résume Haymon ; de la Glossa dépendent Anselme de Laon, Bruno d’Asti, Rupert de Deutz, Richard de Saint- Victor, Albert le Grand (le commentaire conservé dans les œuvres de Thomas d'Aquin n’est pas de lui, et serait, d’après Bousset, une œuvre vaudoise), Hugues de Saint-Cher, Denys le Chartreux.

Mais l’Apocalypse était dès lors exploitée avec un intérèt plus passionné par les réformateurs de l’Eglise. Joachim de Floris (+ 1202), en son commentaire de l’Apocalypse, retrouve le règne de mille ans, marque à l’an 1260 la fin de l’ère du Nouveau Testament, l'apparition du Christ et l'avènement au règne de l’Esprit, qui sera aussi bien le règne des moines, le temps de l’Ancien Testament ayant été le règne du Père, et celui du Nouveau Testament le règne du Fils. L'auteur, dans un exposé tout scolastique de forme, mêle ses vues originales à celles des commentateurs plus anciens, qu’il connaît et exploite, et il recourt même au texte grec. Depuis longtemps la Bète était l'Islam, et Joachim s'en tient à celte explication ; mais il identifie la seconde bêtes aux patarins ; l’Antichrist, dont la venue était proche, devait être vaincu par le Christ en personne. Ainsi l'abbé de Floris interprétait l'Apocalypse par rapport à l'histoire de son temps. Les idées de Joachim, qui répondaient aux préoccupations de l'époque, eurent un grand retentissement, et d’autant plus que l'apparition des ordres mendiants semblait justifier sa prophétie. Bientôtles franciscains spirituels font valoir ces idées contre la papauté. Pierre Jean Olivi (+ 1298), dans sa Postilla super Apocalypsi, renvoie à la fin des temps la manifestation du Christ, l’âge de l'Esprit ayant commencé avec la fondation de l'ordre

franciscain : la papauté, qui s’est prononcée comme les spiri- : tuels, est un Antichrist mystique, précurseur du grand Antichrist, qui sera Frédéric IT ressuscité, avec un pape simoniaque. Pour Ubertino de Casale (Arbor vitæ crucifixæ), la première Bête était Boniface VIII, la seconde Benoît XI. Nicolas de Lyra, qui commente l’Apocalypse en 1329, suit d'autres errements ; il sait retrouver dans l'Apocalyse toute l’histoire de l'Eglise jusqu'à son temps. Wiclef, qui a lu Joachim, se reprend à considérer la papauté comme l’Antichrist. Luther, qui, par ailleurs, suit la même méthode que Nicolas de Lyra, voit dans les deux Bèêtes le pape et l’empereur. Aïnsi firent après lui et pendant longtemps les théologiens protestants, avec des variantes qui n'offrent plus . mainténant qu'un médiocre intérêt de curiosité.

C’est par des commentateurs catholiques et jésuites que le bon sens a fait valoir ses droits et qu'une interprétation scientifique de l'Apocalypse a été inaugurée. Ribeira (Jn sacr. Joh. Apoc. commentarii, peu après 1578) s'inspire d'Irénée, Hippolyte, Victorin, et professe que l’auteur de l’Apocalypse a eu en vue seulement les faits de son temps et ceux des derniers temps. Louis d’Alcasar (Vestigatio arcani sensus in Apocalypsi, 1614) mêle un peu d'allégorie à l'interprétation historique, mais il tâche d'appliquer la prophétie à la synagogue et à l'empire romain. Mariana (1619) se rapproche plus que les précédents du sens historique, et c’est lui qui a remis en rapport avec la vision de la Bête la croyance au retour de Néron ressuscité. Grotius (1644), abandonnant la polémique antipapiste, a suivi Alcasar, en précisant un peu hardiment l'explication de certains traits; Hammond (1658-1659) et son éditeur Jean le Clerc (1698) suivent Grotius. Bossuet (1688) a suivi Grotius et Alcasar, mais en s’arrangeant de facon à retrouver dans l’Apocalypse toute l’histoire de l'empire romain et de l Eglise chrétienne depuis le temps de Trajan jusqu’à la prise de Rome par Alaric.

L'exégèse fantaisiste qui savait extraire de l’Apocalypse toute l'histoire de l'Eglise continuait d’être cultivée en Angleterre par Mède (Clavis apocalyptica, 1627), qu'ont suivi d'autres commentateurs anglais, notamment Newlon (1932), en Hollande Vitringa (Anacrisis Apocalypseos Joh. Ap., 1705). En Allemagne la même méthode induisait Bengel (1740) à placer vers 1790 les temps

de l’Antichrist, et à marquer la fin du monde au 18 juin 1836. # Labadie (+ 1674) et Spener (+ 1705) ont préparé dans le pié tisme une sorte de résurrection du millénarisme interprété sp riluellement, et de nombreuses sectes, dans les pays protestants, ont fait ainsi de l’Apocalypse leur livre favori. Jusqu'à nos jours, tant chez les protestants que chez les catholiques, la méthode | extravagante a eu des représentants :-citons, pour l’Angleterre Elliot ({oræ apocalypticæ, 1851), Huntingford (The Apocalypse, = 1881) et Alford (The New Testament, 1v, 2, 1884), pourla France F. de Rougemont (La révélation de saint Jean, 1866) et Chauffard (catholique, L'interprétation de l'Apocalypse, 1856) ;: pour l'Alle- = magne, Hengstenberg (Die Offenbarung Johannis, 1849-1851). De Rougemont fixait la parousie à l'an 2.000; Alford tenait encore la papauté pour la seconde Bète ; Hengstenberg estimait que

les temps de Gog et Magog avaient commencé par l’avènement de la démagogie en 1848. Ce que l’exégèse catholique a pu four- à; nir de mieux en ces derniers temps est le commentaire du dominicain Allo (1921), où il y a grand étalage d’érudition et des prétentions à la critique scientifique. L'auteur estime que l’Apocalypse est de l’apôtre Jean, comme l'évangile; mais Jean aurait écrit l’Apocalypse pendant sa déportation; de là viendrait qu’elle se présente comme l'œuvre d'un « génie contrarié que les circonstances”extérieures ont contraint à livrer à la publicité, pour ainsi dire, son brouillon » ; le règne de mille ans et « la première résurrection » (AP. xx, 5) seraient la régénération spirituelle des croyants. PE

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